L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Les hellénisants de ma génération souriront que je m'enchante ainsi d'une trouvaille que j'aurais pu (dû) faire il y a quelques décennies. La venue entre mes mains des trois premiers tomes de l'Anthologie palatine dans leur livrée Guillaume Budé d'époque [1] m'est pourtant, j'y insiste, un ravissement. Et je me félicite de n'en goûter qu'aujourd'hui la découverte.
L'histoire de cette collection d'épigrammes offre l'un des plus excitants romans de l'érudition – les épisodes de sa confection en plusieurs Couronnes par des auteurs distincts, les tribulations des documents successifs qui ont nourri les différents copistes du manuscrit P 23 que dénicha Claude Saumaise, en 1606, dans les réserves de la Bibliothèque Palatine à Heidelberg, l'identification approximative des auteurs de telles perles, les conjectures et les débats de plusieurs générations d'universitaires dont le seul horizon fut, des vies durant, l'un ou l'autre des quinze livres de « la Palatine »… Tout concourt à rendre l'objet littéraire singulier autant qu'universel, et secret le plaisir qu'on en tire – à l'inverse mesure des mondanités érudites dont ces pages furent l'objet.
Un jeune spécialiste de littérature ancienne, qui pratique lui-même l'écriture, nous fait la grâce de partager sur la Toile sa passion pour la poésie grecque. Philippe Renault propose sa traduction des deux livres d'épigrammes amoureuses de l'Anthologie sur le site Bibliotheca Classica Selecta : le Livre V, que je lis ces jours-ci, et le Livre XII, connu sous le titre La Muse garçonnière. Ses textes introductifs sont d'une grande clarté, j'en discerne d'autant mieux les mérites que j'ai consommé jusqu'à la dernière note infrapaginale les quatre-vingt-dix pages de présentation de Pierre Waltz, d'une érudition échevelée, dans le tome I de l'édition Budé.
Car il existe, avec cet ensemble, ce précieux écart de temps et de langue dont je me suis toujours délecté, dont ma fréquentation des littératures d'Orient n'a fait qu'aiguiser l'attrait : écart entre les découvreurs, ou les premiers traducteurs, et notre lecture contemporaine. Plus d'un demi-siècle s'est ainsi écoulé entre la traduction qu'a effectuée Pierre Waltz (les trois premiers volumes de l'Anthologie, que j'ai en main, ont été publiés entre 1929 et 1931) et la publication dans cette même série du travail de Félix Buffière sur le Livre XII, paru en 1994. Roger Peyrefitte avait donné sa lecture personnelle de La Muse garçonnière en 1973, chez Flammarion. On pourrait méditer l'étrange tracé que suit, sur ces quatre dates (j'y compte l'année présente, celle où nous lisons ces textes dans leurs différents apparats critiques, dans leur leçon datée), la courbe de la résistance qu'objecte une société aux pressions du désir singulier des êtres qui la composent.
Ainsi Philippe Renault ne rechigne-t-il pas devant l'épigramme 54 du Livre V, attribuée à Dioscoride – qui, dans l'odieux, le dispute à Rufin, autre familier de ces bouts-rimés lestes ou scabreux –, qu'en 1928 on n'aurait su traduire : Pierre Waltz (conformément aux statuts de l'association Guillaume Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la commission technique, qui a chargé M. A.-M. Desrousseaux d'en faire la revision [et non la révision] et d'en surveiller la correction en collaboration avec M. Pierre Waltz) a pris le parti d'en seulement résumer le contenu scandaleux. Philippe Renault, partout ailleurs subtil et gourmet, en propose une formulation pénible :![]()
…………………Quand la femme porte un enfant,
…………………Ton plaisir sera limité
…………………Si tu la baises par devant :
…………………Tu ne pourras prendre ton pied
…………………Que dans la rose de ses fesses.
…………………Contente-toi de l'enfiler
…………………Tout comme une mâle déesse.
Ce qui supporterait d'être exprimé à l'économie – je tente ceci :![]()
…………………Chez la parturiente prochaine
…………………le vase est incommode à ton plaisir.
…………………Va férir au petit anneau,
…………………ainsi que tu irais chez un garçon.
Je peste de n'avoir fait qu'une année de grec ancien, juste assez pour reconnaître l'alphabet et identifier un mot sans trop de peine. Ah, si je disposais des mêmes facilités qu'en latin (à ma surprise, des pages entières de mon exemplaires des Lettres latines [le Morisset et Thévenot] me sont restées accessibles, sans pratiquement devoir recourir à Gaffiot)…
Je reviendrai à ce trésor, ici, au fil de ma lecture et de mes pensées, mauvaises ou bonnes : nul doute que je suis parti pour acquérir, un à un, les dix volumes qui suivent les trois que, pour l'heure, je détiens. Je sens déjà quelque fourmillement à l'idée de transcrire librement certaines de ces pièces, comme je l'ai fait pour celle de Dioscoride. Je reviendrai sur la forme même – l'épigramme –, dont je ne fais qu'entrevoir, à l'instant, les joies à proprement parler lapidaires qu'elle me promet. Je reviendrai sur Félix Buffière – mais j'ai à mener une petite enquête, au préalable –, à qui je dois de m'être plongé soudain dans l'Anthologie : une vente sur eBay m'a offert l'opportunité d'un exemplaire, passablement rare désormais, de son Éros adolescent [2], dont j'ai, à ce jour, dévoré un peu moins de trois cents des sept cents pages d'érudition fiévreuse qu'il consacre au sujet ; et je me suis souvenu, soudain, que je détenais un album qu'il a composé [3] pour transmettre la curiosité de l'Anthologie à de jeunes publics qui s'engagent dans les humanités. Pour des raisons (dont je voudrais m'assurer qu'elles ne sont pas tout à fait confidentielles), la figure de Félix Buffière relève encore, épice d'une touche insolite la fréquentation de ce corpus.
Je ne dispose pas, ce soir, de sa traduction du livre XII (je répugne à acquérir le volume que Les Belles Lettres ont réimprimé de façon sordide après l'incendie de mai 2002), j'emprunte donc à Philippe Renault sa version de l'épigramme 213 de La Muse garçonnière, due à Straton :![]()
…………………Pourquoi coller au mur ton charmant postérieur ?
…………………Tu veux tenter ce roc qui n'a point de vigueur.
Quelques milliers de ces gemmes m'attendent. Je conçois une égale gourmandise à la perspective des épigrammes funéraires comme à celle des saillies incorrectes du Livre XII. On comprendra, je suppose, le sentiment qui est le mien d'avoir mis la main, tardivement, sur un trésor qui n'attendait que ma visite.
[1] L'Anthologie grecque dans la collection des Universités de France (association Guillaume Budé.
Première partie : Anthologie Palatine.
T. I : Livre I : Épigrammes chrétiennes. Livre II : Description, par Christodoros, des statues du Zeuxippos. Livre III : Inscriptions de Cyzique. Livre IV : Préambules de Méléagre, de Philippe et d'Agathias. Texte établi et traduit par P. Waltz. XC-208 p. Première édition : 1929.
T. II : Livre V : Épigrammes amoureuses. Texte établi et traduit par P. Waltz en collaboration avec J. Guillon. 265 p. Index. Première édition : 1929.
T. III : Livre VI : Épigrammes votives. Texte établi et traduit par P. Waltz. 338 p. Index. Première édition : 1931.
T. IV : Livre VII : Épigrammes 1-363. Texte établi par P. Waltz et traduit par A. M. Desrousseaux, A. Dain, P. Camelot et E. des Places. 362 p. Première édition : 1938.
T. V : Livre VII : Épigrammes 364-748. Texte établi par P. Waltz et traduit par P. Waltz, E. des Places, M. Dumitrescu, H. Le Maître et G. Soury. 357 p. Index. Première édition : 1941.
T. VI : Livre VIII : Épigrammes de Saint Grégoire le Théologien. Texte établi et traduit par P. Waltz. 194 p. Première édition : 1945.
T. VII : Livre IX. Épigrammes 1-358.Texte établi par P. Waltz et traduit par G. Soury. LXIII-289 p. Index. Première édition : 1957.
T. VIII : Livre IX. Épigrammes 359-827. Texte établi et traduit par P. Waltz, G. Soury, J. Irigoin et P. Laurens. X-477 p. Index. Première édition : 1974.
T. X : Livre XI : Épigrammes bachiques et satiriques. Texte établi et traduit par R. Aubreton. X-302 p. Index. Première édition : 1972.
T. XI : Livre XII : La Muse garçonnière. Texte établi et traduit par R. Aubreton, F. Buffière et J. Irigoin. LXV-232 p. Première édition : 1994.
T. XII : Livres XIII-XV. Texte établi et traduit par F. Buffière. VII-318 p. Index. Première édition : 1970.
Deuxième partie : Anthologie de Planude. T. XIII : Anthologie de Planude. Texte établi et traduit par R. Aubreton avec le concours de F. Buffière. VIII-480 p. Index. Première édition : 1980.
[2] Félix Buffière, Éros adolescent – La pédérastie dans la Grèce antique, Les Belles Lettres, 1980.
[3] Félix Buffière, Le Fil d'Ariane – Pour un voyage en Grèce antique avec les poètes de l'Anthologie, Aubéron, 1990.
écrit au café
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Voilà le temps venu, ici très bref, de quelques journées et d'autant de nuits au climat délectable. Première chaleur, insuffisante toutefois pour faire dégorger la brique de toute son eau. Car ils ont construit cette ville, noyée dans le lit de la Garonne aux confins du Sud chaud, avec le matériau qui sert aux fours à pizzas – et la brique, l'erreur se double, c'est de l'éponge.
Certaines années, un mois entier nous fait la grâce de ces soirées douces, d'un air assez peu pesant pour que l'esprit galope sur la page du livre, à la terrasse du café. Il y a quelques jours encore, le chauffage s'imposait dans la chambre, en sourdine, pour que les draps ne vous glacent pas au moment de s'y glisser. Demain peut-être, il faudra entrouvrir la fenêtre pour ne pas être tiré du sommeil en apnée, comme à son dernier souffle. C'est le signe : ce battant qu'on met à l'espagnolette un soir avant de se coucher – ou sur lequel on se précipite à deux heures, en eau, affolé, le premier sommeil ruiné, dont il faudra bien se remettre.
Ceux d'ici vantent leurs étés indiens, les soirées d'automne jusqu'au changement d'heure où l'on s'attarderait en bras de chemise. Mais faudrait s'être soustrait à la succion, jusqu'à votre dernière moelle, de l'été toulousain pour en goûter l'agrément.
Il m'a fallu un quart de siècle pour mesurer combien cette ville est assujettie au poids et à l'hygrométrie de son air. Y vivre consiste à peu près en l'exact contraire de l'idée qu'en acceptent ou que s'en font ceux qui n'y ont jamais durablement séjourné. Et c'est tout ce qui rend précieux le moment compté de ce soir, où rien ne vous conteste la paisible certitude de votre souffle.
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Monsieur, – Dès 19 heures, nos médias ont donc continué de tricher et c'est en consultant, d'après les liens qu'ils fournissaient, les sites des journaux suisses et belges que j'ai appris le résultat de ce premier tour. Jusqu'au dernier dernier moment, la presse – toutes tendances confondues – aura biaisé, truqué, manipulé pour en finir avec cette perturbation qu'a créée votre propre campagne. Les derniers jours, les dernières heures, leur haine de vous s'est faite de moins en moins discrète.
Pour qui a suivi votre itinéraire, vous a lu et écouté ces derniers mois, le moindre des égards, ce soir, est de vous remercier et de vous rendre hommage.
Un ami, qui a participé à vos deux meetings parisiens, m'a dit sa surprise en côtoyant celles et ceux qui l'entouraient : Ni Neuilly ni Bobigny, on se demande d'où – d'une France improbable et disparue. Cette France n'est plus improbable, vous l'avez rassemblée soir après soir. Elle n'est pas disparue, loin s'en faut ! Elle n'est simplement pas médiatique – comme on dit de quelqu'un qu'il n'est pas photogénique.
Je compte parmi ceux qui redoutent ce qui va suivre. Non par effarouchement, même si des réactions violentes sont possibles dans l'hypothèse d'une élection du vainqueur de ce soir. Mais parce que les résultats d'aujourd'hui marquent bien ce que j'appelais, ici même, l'avènement narquois d'une politique posthumaine, clonée, liftée, sous haute surveillance médiatique. Et sans doute, avec elle, l'ère du délationnisme institué. Une société dans laquelle le citoyen électeur est considéré comme une part de marché par la caste des BTS force de vente : le pitoyable mensonge marketing du yaourt fitness appliqué à la vie de la cité.
Nombre de ceux qui ont voté pour vous aujourd'hui vous demandent, Monsieur, de ne pas désespérer et de ne pas vous taire.
Cliché D.R. (téléchargé du site de campagne de François Bayrou).
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Cette photographie de Georges Bataille me touche infiniment.
En février 1961, Madeleine Chapsal, alors journaliste à L'Express, se rend à la bibliothèque municipale d'Orléans pour mener un entretien avec lui. Un peu plus d'un an plus tard, le 8 juillet 1962, Bataille meurt à Paris. La transcription qu'a faite Madeleine Chapsal des propos que Bataille lui a tenus ce jour-là a paru dans Les Écrivains en personne [1].
Un photographe du journal était présent. Je n'ai retrouvé que son patronyme : Charpentier, qui figure dans les mentions obligatoires, au dos de la couverture de mon édition 10/18. J'avais déjà entrevu certains de ces clichés. Je découvre celui où Bataille arpente la volée du grand escalier qui conduit à la salle de lecture. Elle constitue l'un des plans fixes de Georges Bataille à perte de vue, le film de quarante-sept minutes qu'André S. Labarthe a réalisé en 1997 pour l'émission Un siècle d'écrivains de Bernard Rapp. Curieusement, la totalité de ce document – d'un intérêt exceptionnel à plusieurs titres – est accessible sur Google video. J'ai fait une capture d'écran de ce cliché. J'éprouve la plus grande difficulté à trouver les mots pour tenter d'expliquer pourquoi ce moment de Bataille me touche tant.
À cette époque, Georges Bataille est atteint d’athérosclérose cérébrale. André S. Labarthe le précise dans son commentaire ; l'un des mérites de son film est de faire entendre des extraits de l'enregistrement de Madeleine Chapsal. La transcription publiée reproduit le premier, mot à mot :
Mais enfin, tout le monde sait très bien ce que représente Dieu pour l'ensemble des hommes qui y croient, et quelle place il occupe dans leurs pensées, et je pense que lorsqu'on supprime le personnage de Dieu à cette place-là, il reste tout de même quelque chose, une place vide. C'est de cette place vide que j'ai voulu parler. […] Au fond c'est à peu près la même chose que ce qui arrive la première fois qu'on prend conscience ce que signifie, de ce qu'implique la mort : tout ce qu'on est se révèle fragile et périssable, ce sur quoi nous basons tous les calculs de notre existence est destiné à se dissoudre dans une espèce de brume inconsistante… Est-ce que… est-ce que ma phrase est finie, ou bien… ? …peut-être que si elle n'est pas finie, ça n'exprime pas si mal ce que j'ai voulu dire.
Une autre séquence suit, dont toute l'amorce (ici entre crochets) ne figure pas dans le livre :
[Ce qu'il y a de valable dans les religions, c'est ce qui… est contraire au bon sens. La vie d'un mystique chrétien est contraire au bons sens dans la mesure où elle n'admet pas l'immorta… / où… elle n'admet… / contraire au bon sens… attendez, j'ai peur de m'embrouiller. Oui, je me suis bel et bien embrouillé, parce que j'ai oublié quelque chose… une maille, je suis comme les vieilles dames qui tricotent et qui lâchent une maille. Ça m'arrive souvent, vous voyez, mon cerveau fonctionne encore, mais il y a des mailles qui me lâchent, et je crois que cela tient à son état, il y a en effet… par exemple quand j'ai une attaque, c'est une grosse maille qui lâche. Je dis cela parce qu']au fond je tiens beaucoup à parler en matérialiste. J'y tiens vraiment. Je me sens d'accord avec tout ce qui est matérialiste. À une condition, c'est que l'on ne se croie pas, pour être matérialiste, obligé de supprimer ce qui est tout de même une richesse – par exemple, ces émotions qui ne sont pas entièrement différentes de la folie, qui ne sont en tout cas jamais entièrement différentes de ce qu'est l'amour.
Il pouvait paraître indélicat de restituer cet égarement sous forme écrite. Dans le texte publié, la seconde partie du passage est raccordée au propos de Bataille sur la mort et le rire, et sert de conclusion à l'entretien. Or, Bataille a bien évoqué le matérialisme à la suite immédiate de son image de la maille lâchée. L'enregistrement nous fait témoin d'un lâchage de la raison et de la remontée de celle-ci vers la lumière d'une pensée. Et quelle pensée ! puisque c'est pour évoquer un matérialisme traversé par la folie de l'émotion ! Bataille sombre un instant, puis émerge, et formule l'essentiel, ce qui singularise entre tout sa démarche et son œuvre ! Cet instant est bouleversant.
En 1987, Michel Surya, sous le titre Georges Bataille, la mort à l'œuvre [2], a donné ce qui reste à mes yeux la plus belle approche d'ensemble de l'existence scandée de livres du bibliothécaire d'Orléans qu'a côtoyé Madeleine Chapsal durant quelques heures. Au début des années 1970, dans une sorte d'égarement qu'a provoqué la lecture des trois livres de la Somme athéologique [3], je m'étais juré d'écrire une biographie de Bataille à la façon d'une « vie de Jésus ». Je rencontrai quelques-uns des témoins, des compagnons de route. Mes notes dorment, dans un carton qui me suit, jamais plus rouvert, dans mes déménagements depuis trente ans. J'ai su, assez tôt, que ce livre fou m'entraînerait avec lui. Michel Surya l'a écrit. J'ai lu le livre que j'aurais voulu avoir la force d'écrire. Michel Surya, lui, a survécu à cette plongée…
Gallimard a publié cinq ans plus tard la seconde édition de Georges Bataille, la mort à l'œuvre, augmentée d'un chapitre nouveau, dans le format des douze volumes des Œuvres complètes ; comme pour en constituer le « tome zéro » – ainsi que Saint Genet, comédien et martyr, la préface de Jean-Paul Sartre à celles de Jean Genet devenue une véritable biographie, en inaugure explicitement la tomaison ; ainsi qu'Annie Le Brun le fit avec Soudain un bloc d'abîme, Sade, en 1986, quand Jean-Jacques Pauvert entreprit une nouvelle édition du marquis.
Quand la première édition de son livre a paru, j'ai rencontré Michel Surya : j'avais, dix ans plus tôt, connu une personne que Michel Surya regrettait de n'avoir pu identifier, avec qui Bataille, encore chartiste, avait noué un lien étrange. Je lui ai confié ce que je savais et la copie de quelques documents précieux pour qui avait mené l'itinéraire auquel j'avais renoncé ; nous sommes convenus de maintenir à cela son aura de secret. Cet homme, plus jeune que moi, dont j'entends encore la voix douce (quelqu'un dont les égards m'ont touché, d'autant qu'il compte au petit nombre de ceux dont l'existence se consume sur le gril du mot révolution), cet homme me semblait marqué par l'écriture éreintante de son livre. Non à la façon d'un travailleur de force épuisé par une tâche de titan. Mais plutôt comme un organisme ontologiquement modifié de s'être engouffré dans le vide, sur quoi donne l'œuvre de Bataille – une sorte de figure angélique, passeur, psychopompe, qui hésite encore, assis sur le rebord du tombeau désert, à dire ce qu'il en est à ceux qui se présentent.
[1] Madeleine Chapsal, Les Écrivains en personne, Union générale d'éditions (UGE), collection « 10/18 », 1973. Entretiens avec Bachelard, Bataille, Beauvoir, Borgès, Butor, Breton, Céline, Chardonne, Giono, Leiris, Lévi-Strauss, Mauriac, Montherlant, Merleau-Ponty, Paulhan, Prévert, Rostand, Sartre, Simon, Tzara, Vailland. La première édition, parue en 1960, chez Julliard, ne comprenait pas l'entretien avec Georges Bataille, réalisé l'année suivante.
[2] Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Librairie Séguier, 1987 ; édition définitive, augmentée, Gallimard, 1992.
[3] L'expérience intérieure, Le Coupable, Sur Nietzsche, disponibles à l'époque sous forme de trois volumes de la collection blanche.
Georges Bataille à perte de vue,
un film d'André S. Labarthe, coproduction France 3/Les Films du Bief, 1997 (47 min., réalisé pour l'émission Un siècle d'écrivains de Bernard Rapp).
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L'un me fait l'effet d'une forme mutante de Marsupilami, l'autre de cette voix de synthèse sur laquelle on tombe de plus en plus souvent [Pour le suivi de votre commande, tapez 1 – Pour une réclamation, tapez 2 … – … tapez 32 – Pour toute autre question, dites 33, une hôtesse va vous répondre (il vous en coûte, en générale, près d'un euro la minute)]. Les deux ressortissent à ce que je nommerais volontiers – en référence au secteur alimentaire de la grande distribution, parfois évoqué dans ces pages – la politique du posthumain : c'est-à-dire l'extension triomphante du domaine des activateurs de goût à la démocratie directe. Parce qu'ils sont les plus en vue, parce qu'ils sont supposés représenter les deux principaux courants d'opinion, ils m'apparaissent plus que d'autres formatés – terriblement contraints dans un jeu de rôle écrit par d'autres qu'eux. Et j'aimerais croire raisonnablement que leurs discours sont aussi étrangers au peuple réel dont ils quémandent les suffrages (jusqu'à en devenir souvent pitoyables) que peut l'être un roman grand public dosé pour répondre aux attentes fantasmatiques d'un lectorat fantasmé par la force de vente du marketing éditorial.
Même [surtout ?] sans télévision [ayant prioritairement accès au cruel arrêt sur image], cette campagne me semble plus que jamais signer l'emprise du médiatique : de cela qui nous cible, nous encarte, nous formate sans jamais nous toucher.
La petite phrase de l'un sur sa foi en l'acquis (le pire abstract des neurosciences recyclé pour les besoins d'une cause qu'on n'entrevoit que trop bien), l'asepsie pudibonde de l'autre nous introduisent de plain-pied dans l'avenir bionique.
L'un communique au Flash-Ball®, l'autre rêve à haute voix d'un peuple qui ne s'exprimerait que par la langue des sourds.

Une seule et même phobie sociale sous-tend deux comportements qui ne sont qu'apparemment opposés. Ici, le style pathologique de nos sociétés serait non pas américain mais japonais : deux études consacrées au shinkeishitsu, parues il y a dix ans [1], mériteraient d'être lues ou relues. Nous sommes largement engagés dans l'affirmation de ce syndrome [dont le hikikomori ne serait qu'une des formes éruptives] comme norme d'une sociabilité non contaminante et d'un lien social athymique dans le meilleur des cas, anxiogène par principe.
Le 9 avril 2002, lors de la précédente campagne pour l'élection présidentielle, un candidat a flanqué une taloche à un gamin du quartier de la Meinau à Strasbourg. La vidéo en est disponible en ligne. François Bayrou évoque aujourd'hui l'incident et l'écho plutôt positif qu'il a recueilli : Tout d’un coup dans ma poche, sur ma carte bleue, je trouve une main qui était en train de me faire les poches. Et la claque est partie, évidemment plus vite que l’éclair parce que je n’ai pas réfléchi. C’était un réflexe. En réalité les gens ont apprécié ça. Parce que c’était un geste non pas de policier, mais un geste de père de famille.
Ces jours-ci, la tentation est grande de me passer cette vidéo en boucle. Tant elle me semble une piste thérapeutique au shinkeishitsu ambiant. À cette phobie sociale qui est objet de consensus entre la plupart des bateleurs qui nous pensent me faire languir avec leurs lapins clonés, leurs femmes-troncs, leurs chiens analphabètes et leurs éléphants roses. Car cette phobie sociale permet de substituer à la prise en compte de la vie réelle un sous-titrage formaté. Il suffit de considérer ce qui touche au lien social et à la solidarité ; coupons un instant l'image et son banc-titre Antiope, que reste-t-il ? : au mieux, l'incivilité érigée en code de juste conduite au sein de l'espace public ; assez ordinairement, désormais, l'échange minimaliste de bons procédés pour titrer profit personnel d'un dispositif qui, dans presque tous les cas, vous couvre.
La valeur de la gifle du 9 avril 2002 excède la réintroduction, dans le dispositif social, d'un pater familias dont on sait que, comme Dieu, il est supposé manger les pissenlits par la racine. Sur ce registre, le geste est encore une image, qui appelle sa légende xyloglossique. Ce que montre cette vidéo s'apparente en fait à certains documents d'ethnographes, parvenus à fixer sur la pellicule quelque cérémonie fondatrice au sein d'un groupe humain a qui les œuvres complètes de Descartes ont manqué de parvenir. La mornifle [donnée pour vieillie et familière par le Robert] est un courant continu [2], qui ne circule que dans un seul sens. Or, je vois dans ce qui se passe au cours de cette minute et demie un événement de nature alternative, dans le sens que le vocabulaire de l'électricité donne précisément à ce mot. Ce petit film montre quelque chose qui doit évoquer d'assez près certains rites d'initiation. L'initiation n'est pas une pédagogie, elle est l'actualisation d'un mythe, disaient les historiens des religions et les anthropologues avant la grande normalisation structuraliste. Avec cette vidéo, je suis chez Mauss, chez Georges Condominas, chez Balandier – toutes lectures qui ont formé l'homme que je revendique d'être aujourd'hui.
Il s'est passé quelque chose, dit ce documentaire. Mais quoi ? Un homme politique a tarté un gamin des banlieues, nous disent de dire ceux qui se disent fondés à dire à la cantonade. On commence par lui faire les poches, pour voir, voilà ce que dit celui qui se trouve maître sur son territoire – ce qu'il (se) dit ou non, d'ailleurs, car il agit, il touche, il plonge la main, il palpe. L'autre s'en souvient – le détail compte dans son récit, cinq ans après – du contact de cette main qu'il a sentie en glissant la sienne dans sa propre poche, qui était son dernier territoire, sa poche en terre inconnue, vaguement hostile.
Au fil des quatre années, de 1972 à 1976, où j'ai travaillé dans un institut médico-pédagogique, j'ai connu dix, cent variantes de ce rituel-là. Pour nombre des enfants dont j'avais la charge principalement la nuit, une part significative du « handicap » (dit, à l'époque, léger ou moyen) qui justifiait leur orientation dans un tel centre était l'absence ou la rupture du lien social dominant – le lien entendu tel qu'un des deux, toujours le même, lie l'autre, que cela noue. De façon spontanée, j'ose dire archaïque, une autre façon de lier s'inventait chaque soir. C'était la surprise, car ce n'était pas moi qui innovais. Je devais m'y faire, improviser parfois. Une fois ou l'autre, cela faillit bien tourner au drame. Il me semble sentir encore – comme si c'était hier disent les vieux – ce flux alternatif du rituel, dont Mauss eut la magnifique intuition dans son Essai sur le don [3]. Toujours, il y avait mise à l'épreuve des corps bien plus que des mots sur un territoire, prise en compte de l'autre dans son inaltérable densité. C'est à la longue que je suis devenu un grand initié de la tribu que nous formions.
Devant ma carte d'électeur, cette fois, je suis un Dogon, un Esquimau, le dernier des Mohicans. Je suis un peuple premier à moi tout seul : je vois venir avec effroi ces gens d'images de troisième génération, ces voleurs d'âmes, et le monde holographique vers quoi ils nous acheminent.
Dimanche, je voterai pour François Bayrou.
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Je rends les armes.
Ce scellage de protection recèle une part individuelle de pâtisserie industrielle en son blister : une amandine à saveur poire, façon à la Bourdaloue. Toutefois, la pudeur éthique, qui constitue l'une de leurs valeurs affichées, a dissuadé les experts en marketing d'annoncer que cette barquette en polyéthylène téréphtalate contient plus et mieux qu'une évocation comestible de tarte aux fruits. C'est pourquoi je prends la liberté d'en proclamer l'annonce à leur place : le laïc graal de la Vente n'est plus à chercher : il est là, dans ce tabernacle recyclable. Ceux qui ont mené cette quête à son terme glorieux peuvent puiser dans leur compte-épargne de RTT et prendre une année sabbatique méritée pour rejoindre l'ONG avec laquelle le comité d'entreprise de la holding qui les emploie a conclu un partenariat humanitaire.
J'ai assez dit, ici même, ma nostalgie immarcescible de la granulation d'une chair de Williams ou de passe-crassane : une partition s'est perdue, dont il n'existait pas de double ; le dernier qui en entendit l'exécution s'est éteint mais un chroniqueur obscur a laissé quelques lignes sur les effets imprévus de la mélodie, sur l'envoûtement qu'elle provoque. [Je songe au Miserere d'Allegri, si le jeune homme Mozart n'en avait transcrit la partition de mémoire dans sa chambre d'hôtel – à cause de la poire et de l'abricot perdus, je suis le dernier homme qui ait entendu le Miserere un vendredi saint dans la Sixtine.]
Or, de l'autre côté de la cloison, dans la supérette mitoyenne, se vendait – et je l'ignorais jusqu'à hier – le fruit de longs investissements en recherche et développement, qui définitivement supplante enfin le fruit. La formule chimique a été découverte qui permet de conférer la texture et le goût de la Williams, épurés jusqu'à l'extase, aux calottes parfaitement circulaires d'une matière figurant la poire pochée dans le sirop. Il est désormais inutile de chercher sur un marché la poire réelle à laquelle son statut de poire aurait été préservé. Il est même devenu inutile – et nuisible à l'économie – d'entretenir le moindre poirier réel. Jamais plus une poire n'accédera à son esprit, à sa teneur ontologique tels que l'administre au parc humain, au titre d'un formatage gustatif optimisé, l'Amandine aux Poires de Casino. Les maîtres en pétrochimie ont acheminé la science des exhausteurs de goût au-delà de la frontière où des générations d'alchimistes ont dû renoncer. Ils ont trouvé le chiffre de la poire philosophale.
Ainsi que je l'indiquais à propos des cerises des Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, l'évocation du fruit est, ici, simple figuration, complaisance provisoire au consommateur du temps ancien : il suffit désormais que je m'éteigne – en tant que dernier homme ayant goûté la poire réelle et interdite – pour qu'on puisse retirer étais et échafaudages, supprimer toute référence formelle à la poire, pour qu'enfin la saveur de poire règne en majesté dans l'agroalimentaire qui en a financé la synthèse.
Aux corps d'élite des forces de vente d'assurer désormais le retour sur investissement. Aucun écart de goût, aucune subtilité perfectible ne justifient plus la moindre complaisance. On s'est assez montré patient avec des gens comme moi, qui parlent encore des confitures d'abricot de leur enfance. C'est pourquoi il convient de s'attendre à ce que la suppression pure et simple des derniers témoins soit légitimement programmée [imaginez que les ultimes mangeurs de poires et d'abricots aient la vie aussi dure que les trois derniers Poilus !].
Que s'ouvre la chasse aux vieux, et qu'on commence par les vieux gourmands, d'urgence ! Qu'il soit reconnu citoyen de les dénoncer ! Je ne pourrai qu'en approuver le décret. Je le répète dans l'esprit de repentance qui convient : je jette les armes.
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Dans une interview au journal Le Monde [1] peu après la publication des Actes du symposium scientifique sur le Linceul tenu à Rome en 1993, le dominicain Jean-Michel Maldamé juge que la campagne actuelle sur l’authenticité du Suaire […] réduit le contenu de la foi en faisant de la résurrection de Jésus un miracle, au sens positiviste du terme. Venant en conclusion de propos particulièrement hostiles à toute remise en cause des résultats du carbone 14, l’assertion — seule référence théologique dans l’article — n’avait que peu de chances d’éclairer un lecteur non chrétien. Elle avait même de quoi égarer le fidèle dont la foi ne s’appuierait sur aucune formation religieuse quelque peu substantielle.
Si le Linceul est (peut-être) à classer parmi les prodiges, il ne saurait constituer, dans le registre de la foi, la preuve d’un miracle. Si, pour le chrétien, la Résurrection n’est pas un miracle, les faits qui ont pu produire l’image étonnante sur le Linge ne sont donc pas susceptibles du constat de supernaturalitate. Dans ces conditions, pour le magistère de l’Église — si du moins la communauté scientifique s’accordait à la déclarer non produite par un procédé ressortissant aux lois physiques et chimiques objectivement connues —, l’image sur le Linge est surnuméraire, son support encombrant. Voilà ce que l’agnostique se doit, en toute rigueur, de comprendre avant même de poursuivre sa libre méditation devant le Linceul.
Affirmer notre foi devant les hommes de notre temps représente une singulière responsabilité. Car ce que nous affirmons est vraiment l’invraisemblable et il est normal que nous nous heurtions d’abord à une attitude d’incrédulité. Je veux dire par là qu’affirmer ce que notre foi nous fait affirmer, c’est-à-dire […] que l’événement essentiel de l’histoire humaine est déjà accompli ; que jamais aucune révolution, aucun progrès scientifique n’apportera rien d’aussi important que la résurrection de Jésus-Christ, ce sont des affirmations d’une singulière audace [2]. Ces lignes de Jean Daniélou ouvrent un chapitre intitulé « Les fondements de la foi » (le livre par son titre paraissait d’emblée faire écho aux enjeux du débat).
Un autre théologien confirme : On sait que la communauté primitive a vécu ce mystère [la Résurrection] avant qu’il soit consigné dans les textes. Cela est important. Le mystère pascal est en effet l’expression de la foi initiale de l’Église, son témoignage exprès, son manifeste signé dans le sang. La Résurrection, avant d’être un événement, a été une prophétie [3].
Jean Daniélou encore : Tout le mystère du Fils se ramène aux deux mystères essentiels : l’Incarnation, la Résurrection, l’Incarnation étant l’événement stupéfiant de Dieu qui descend vers l’homme, la Résurrection étant l’événement stupéfiant de l’homme qui monte vers Dieu [4]. Ou, pour l’exprimer encore autrement, la Résurrection n’est pas le billet de retour dont l’Incarnation aurait constitué l’aller… Pâques n’est pas vécu dans la solitude du Mont des Oliviers. Le Christ ne « repart » pas comme il est venu ; dans l’optique chrétienne, c’est l’humanité tout entière qui participe à l’événement. Les othonia — les linges funéraires — abandonnés dans le tombeau vide sont anecdotiques. Ils sont, au mieux, un signe.
Dans un petit livre plus récent, signé lui aussi par un prêtre théologien [5], se trouve le rappel d’un des miracles de Jésus et son commentaire, qui suggèrent comment le glissement qui fait confondre mystère de la résurrection et miracle peut s’opérer dans l’esprit le mieux disposé à l’égard de la foi. Il s’agit de la résurrection de la fille de Jaïre, le chef de synagogue, rapportée à la fois par Matthieu, Marc et Luc. L’auteur commente : Elle n’est pas morte, mais elle dort, dira Jésus en pénétrant dans la maison. Il prit la main de la fillette : Éveille-toi. Elle s’éveilla, se leva à l’instant (Luc), se mit à marcher (Marc). “S’éveiller, se lever” font partie du vocabulaire chrétien le plus ancien pour évoquer la résurrection du Christ et des croyants. Ce miracle en est l’annonce et la préfiguration [6]. Mais le miracle ne préfigure pas un autre miracle. Même si Jésus lui-même a tendu la perche à cette lecture ambiguë en affirmant : « Je rebâtirai ce Temple en trois jours », ce qui peut effectivement passer pour l’ultime provocation d’un faiseur de miracles, qui a déjà à son actif la multiplication des pains, la lévitation, l’obéissance des flots à ses injonctions et, justement, quelques résurrections spectaculaires.
C’est encore Thomas qui sera le mieux placé pour l’enseigner : malgré la réalité des faits, la Résurrection reste objet de foi, non de vue. La Résurrection n’est pas le miracle insolite qui ouvre une déchirure dans la trame des phénomènes, mais la réponse de Dieu au problème de la mort, l’absolution à l’absolu du malheur [7].
Pour un chrétien, l’annonce de la Résurrection est un kérygme, Parole pure qui embrase — le scoop est, en quelque sorte, un kérygme profane, dégradé, que suit son train bruyant de casseroles : les preuves.
L’agnostique lui-même ne saurait que faire du scoop de la Résurrection.
[1] Le Monde, mercredi 3 juillet 1996, p. 22.
[2] Jean Daniélou, Scandaleuse vérité, Fayard, 1961.
[3] Jean Lyon, Les Cinquante Mot-clés de la théologie moderne, Privat, 1970, pp. 95-99, article « Résurrection ».
[4] Jean Daniélou, Mythes païens, mystère chrétien, Fayard, 1966. [C’est nous qui soulignons.]
[5] Gérard Bessière, Jésus, le dieu inattendu, Gallimard, 1993, collection « Découvertes ».
[6] Op. cit., p. 71.
[7] Jean Lyon, ibid.
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Pilate a fait le tour de la question. Désormais, il s’en lave les mains. Le sort de l’homme a été tranché par la vox populi. Le condamné attend que ses bourreaux aient fini de préparer les instruments du supplice. Il ne faut pas traîner car la Pâques juive est proche. Arrêt sur image dans le couloir de la mort. C’est ce moment précis que l’iconographie a retenu parmi les figures obligées de la Passion. Le Christ est dépeint entravé par des liens, coiffé de la couronne d’épines, le roseau en main, vêtu parfois du seul perizonium — ce simple rectangle de tissu (plus que vêtement structuré) que l’art de la Renaissance a jeté sur ses reins pour voiler la probable nudité du crucifié. À ce détail près, un grand reporter de la presse occidentale, envoyé spécial à Jérusalem à l’occasion du procès, aurait pu prendre le cliché qui, dans les éditions du vendredi soir, aurait fait la une des quotidiens.
Le thème de l’Ecce Homo connaît son pendant avec l’Homme de Douleurs, mais la scène est, cette fois, purement symbolique : il s’agit de montrer le Christ vainqueur de la mort, non pas tout à fait dans le corps glorieux nimbé de lumière qui sera le sien pour apparaître à ses disciples, mais dans une posture intermédiaire, d’ailleurs anachronique — sans assise dans le fil du récit de la Passion. Jésus est montré le plus souvent assis (position effectivement médiane entre l’horizontalité du gisant et l’érection, bientôt ascensionnelle, du ressuscité), libéré de ses liens ; il y est toujours couronné de sa tiare sanglante et ses mains, ses pieds, son flanc portent les marques des clous et du fer de la lance du centurion romain. On lit l’épuisement sur son visage, l’expression est celle du G.I. américain qui en est revenu mais qui en a bavé.
Le message est clair : la résurrection triomphe de la mort mais ne gomme pas l’horreur du supplice enduré ; c’est un homme, une psychologie et un corps banalement humains — avec leurs courtes limites et toutefois leurs incroyables ressources dans l’épreuve — qui ont succombé au martyre ; avant de vivre Pâques comme un hymne à la joie, que la chrétienté prenne donc acte de l’ampleur du désastre, du prix qu’il fallut payer. L’humanité du Christ est à ce point l’objet central de la thématique de l’Homme de Douleurs que certains artistes de la Renaissance ont suggéré sous le perizonium le membre viril tumescent, associant « l’équation érection-résurrection » à la symbolique du tableau. Une gravure de Ludwig Krug et deux huiles de Maerten van Heemskerck, exécutées vers 1520-1530, dispensent de toute glose [1].
L’Homme du Suaire et l’Homme de Douleurs paraissent redondants, d’autant qu’il n’y a pas de concurrence possible entre les deux expressions picturales de l’humanité du Christ : le Linge l’emporte en puissance de conviction. Où l’Homme de Douleurs compose une situation fictive et accumule les indices convenus, le Linge offre une stricte figuration du corps dans l’un de ses états repérables, en un point donné de la chronologie de la Passion, la nuit obscure mais enfin paisible du tombeau. À l’expression navrée, à l’asthénie de l’Homme de Douleurs, l’image du Linceul ajoute un halo de sérénité. Force est de constater cependant que les deux icônes assument a priori la même fonction dans le discours pictural sur la Passion.
Il me semble qu’on ne rencontre guère, dans l’art religieux occidental, de tels doublons. Les représentations des épisodes du Nouveau Testament sont assez strictement codifiées. Leur déclinaison et leurs variantes ne tiennent qu’au génie propre de chaque artiste à interpréter et à adapter dans d’étroites limites des conventions rigoureusement transmises par les maîtres à leurs ateliers [2]. Celles-ci semblent particulièrement rigides à propos de la Passion. Ainsi les stations du Chemin de Croix tendent-elles à canaliser l’imagination des artistes sur l’itinéraire hautement dramatisé du Golgotha. Même conçue hors d’une série complète, une Crucifixion présentera les caractéristiques de composition qui lui auraient permis de s’y insérer. Dans les étapes qui précédèrent et suivirent la Passion et la mort de Jésus, un nombre limité de sujets ont été retenus pour être traités comme des exercices d’école.
Pourquoi cet Homme de Douleurs dans l’iconographie de la Renaissance, puisque l’Image sur le Linge était assez connue des artistes dès le Moyen Âge pour figurer comme image dans l’image dans un certain nombre de Mise au Tombeau ? On trouve même, dans le codex de Pray réalisé autour de 1195, cinq dessins à la plume (consacrés à la crucifixion, à la descente de croix, à l’onction du cadavre du Christ, à la visite des femmes au tombeau et au Christ en gloire) qui présentent — quelques décennies trop tôt ? — de bien troublants points de concordance avec l’Homme du Suaire et le Linge lui-même [3]. Et l’on se jette depuis quelques années ce vieux codex à la figure entre croisés de l’authenticité et dévots du carbone 14. Il faut sans doute attribuer cette exception de l’Homme du Suaire au fait que le Linge a été considéré comme partie intégrante d’une relique — même s’il ne s’attachait pas à cette notion, au quatorzième siècle, les mêmes critères positivistes d’authenticité que ceux avec lesquels on débat aujourd’hui. Car il paraît certain que, considérée comme une représentation du Christ, l’Image du Linge aurait prévalu, aurait fait de la thématique de l’Homme de Douleurs une impasse iconologique.
Il existe un second registre d’explications, qui tient à la fonction picturale dans l’art religieux médiéval : « D’une part, le christianisme se préoccupe de l’âme et non du corps ; il conçoit l’avenir des justes dans l’au-delà non comme une réplique éternelle de la vie sur terre, mais comme le paradis des âmes enfin séparées de leur corps. A ce principe fondamental s’ajoute assez rapidement la crainte que l’image, trop semblable au réel, ne donne lieu à un culte idolâtre. Pour éviter le risque d’une confusion entre son œuvre et la réalité, le peintre cultive les conventions qui montrent que la première est pure simulation et non présence réelle [4]. » Il faudra attendre la Renaissance pour constater l’influence d’une « théologie de l’Incarnation [5] » qui oriente les artistes vers le détail naturaliste, l’introduction de l’imagerie de l’anatomie dans la peinture religieuse et jusqu’à la figuration plus ou moins explicite du caractère sexué de Jésus. En ce sens, à l’époque même où les tenants d’une fabrication du Linceul conforme aux conclusions de l’analyse par le carbone 14 situent une production picturale de l’Image sur le Linge, celle-ci n’avait que peu de chances de s’imposer parmi une iconographie conventionnelle.
À quoi comparer ce qui serait donc un décalage de l’Homme du Suaire par rapport à son époque, une faute de goût en quelque sorte ? Qu’on ne prenne surtout pas un tel rapprochement pour une irrévérence, mais je trouve cette particularité dans l’histoire de la mode et plus précisément dans celle de ces instruments d’ostension que sont les mannequins de vitrine : dès l’époque où l’Europe occidentale réalisa des modèles d’un grand réalisme, l’Amérique conçut les mêmes — à ce détail près que le puritanisme imposa de leur mouler des seins parfaitement lisses dont aucune protubérance ne risquait d’apparaître sous le pull ou la robe moulante.
[1] Leo Steinberg, La Sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard, collection « L’Infini », 1987, p. 107 sq.
[2] Nadeije Laneyrie-Dagen, L’Invention du corps, Flammarion, 1997.
[3] Voir, entre autres mentions, L’Identification scientifique de l’homme du Linceul, Actes du symposium scientifique international, Rome 1993, édités par le Centre international d’Études sur le Linceul de Turin (C.I.E.L.T.), Éditions François-Xavier de Guibert, 1995, pp. 103 sq., communication du Pr Jérôme Lejeune, « Le suaire de Lier et le codex de Pray — Étude topologique des suaires de Turin, de Lier et de Pray ».
[4] Nadeije Laneyrie-Dagen, op. cit., p. 8.
[5] Ce thème est développé par Leo Steinberg, op. cit., pp. 28-29.
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De quel désastre révolu la perte des dents est-elle annonciatrice ?
Celui pour qui la mort n'est pas encore avancée, qui s'en estime porteur sain, éprouve une étrange honte face à ce démantèlement.
Sans doute, ce sentiment tient-il à la situation d'interface de la bouche, entre les ténèbres viscérales et la panscopie sociale. Le sourire, qu'on dit éclatant, de la star, du sportif, du vendeur, donnent le change sur le ronge incessant que fait la mort sur les organes et la charpente osseuse qui les conjoint. La mort rumine en nous. Bossuet, en le proférant, en en pratiquant l'implant dans la langue, a ruiné toute dimension concrète à ce travail de la mort. C'est trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et des poètes, que de croire la vie et la mort autant dissemblables que les uns et les autres nous les figurent. Il leur faut donner les mêmes traits [1]. Nous avons pris l'exact contre-pied de cette injonction. Un matin pourtant, à rebours de l'air et des icônes du temps, c'est le miroir de la salle de bain qui a fait sienne la leçon. Plus aucun art n'est dès lors praticable. Tant le bruit que fait la mort qui nous mâche est soudain redevenu assourdissant.
À l'aube de ce que les historiens s'entendent pour nommer la période contemporaine, Casanova semble encore congédier les objurgations de Bossuet. Devant une petite qui l'embrase (j'ai mémoire d'un passage où la seule contemplation du fruit promis lui vaut une soudaine hémorragie nasale), le chevalier de Seingalt retarde le moment de nous entretenir des délicatesses à venir du corps qu'il convoite pour louer la blanche perfection de sa denture. Les aventures et les événements qui constituent la matière d'Histoire de ma vie [2] lancent un précieux pont entre les complaisances macabres du baroque – leçons de ténèbres, vanités… – et la révolution scientifique, industrielle et sociale qui accompagne et prolonge la fin de l'Ancien Régime. La mort va changer de statut, Casanova y contribue à sa façon. Viendra le jour où nous ne respirerons plus l'haleine de la mort, au prix de dispositifs artificieux de plus en plus sophistiqués, d'artefacts, et d'un congé donné à la langue. Casanova appartient à un monde en passe d'être récusé, où c'est encore à la langue qu'échoit de traiter avec la Camarde.
En conséquence, il est bien moins arbitraire qu'il ne paraît d'associer le diagnostic du dentiste à la pratique du mensonge. On connaît mieux son foie, les muscles de ses membres, voire les lobes de son cerveau qu'on ne se représente l'intérieur de sa bouche. Il suffit d'une carie qui tourne mal, pratique le chantage à l'abcès, pour prendre la mesure de notre aveuglement – et des effets du reflux de la langue, que nous avons nous-même voulu et orchestré. Le premier fakir lance sa corde, qui s'arrime aux nuages ; à son ordre, nous voilà grimpé : un mot du saltimbanque, et la corde retombe. Lucy a disparu in the sky. Elle retombe édentée.
On sourit d'apprendre qu'il fallut inventer une science des rêves pour publier que perdre ses dents en songe est de sinistre présage. La Mort est la Grande Arracheuse de dents. Et l'art dentaire une des applications régionales de la thanatopraxie.
[1] Sermon du mauvais Riche, prononcé le 22 mars 1662.
[2] En 1991, j'ai mis à profit deux semaines de convalescence après une opération chirurgicale pour lire d'une traite les Mémoires de Casanova. Je disposais de l'édition de Robert Abirached et Elio Zorzi, que que proposait à l'époque, en trois volumes, la « Bibliothèque de la Pléiade » de Gallimard. Deux ans plus tard, paraissait l'édition de Francis Lacassin qui, désormais, fait seule autorité (collection « Bouquins », Robert Laffont, 1993 (également en trois volumes). Mes notes de 1991 ne portent pas mention de ces allusions assez nombreuses – et, dans mon souvenir, presque systématiques – aux dents de ses conquêtes : les casanovistes en décomptent cent vingt-deux dans l'ouvrage, chacune donnant lieu à un portrait… Relire Casanova (comme d'autres relisent Proust) : il se peut que j'exige, le moment venu, qu'une clarisse (en habit) me fasse lecture d'Histoire de ma vie, assise au chevet de mon lit d'agonie.
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Dominique Autié
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Quand le labeur
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et les lectures
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vous tendent un seul
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