blog dominique autie

 

Dimanche 31 octobre 2004

07: 16

 

L'heure d'hiver

 

Brueghel

Voilà une bonne dizaine d’années que je guette les derniers jours d’octobre, depuis que l’idée m’a traversé l’esprit – presque par jeu, par insolence – d’échapper à cette tyrannie d’État sur mon temps intime que constitue le passage à l’heure d’hiver. La méthode est d’une austère simplicité : ne pas changer l’heure dans la pièce où je couche. De sorte que, le réveille-matin sonnant toujours à 6 heures, j’échappe à toute perturbation chronobiologique. Surtout, dès que je passe dans la salle de bain, il est administrativement, socialement, communément 5 heures. Au lieu de lambiner, comme j’ai tendance à le faire le reste de l’année, il me suffit d’expédier les affaires du corps et de servir le petit-déjeuner du chat pour me trouver avant 5 h 30 devant mon bureau.

Les cycles du sommeil sont d’environ trois heures. Je crois, d’expérience, que ceux du travail intellectuel répondent à ce même rythme. J’ai la chance (qui n’est pas libre de tout désagrément) de vivre dans la maison où j’exerce mon métier. Avant que les collaborateurs de l’entreprise n’en franchissent le seuil, il va donc s’écouler un long cycle de silence, d’isolement – de recueillement.

Le disque dur du cerveau redémarre, la machine ne rame pas comme en fin de journée, quand chacun est venu cliquer, ouvrir tous les logiciels à la fois. Il y a même cette magie de l’aube, faite d’une attention flottante et d’une neutralité bienveillante devant la page ; celle du livre dans lequel je vais pouvoir progresser d’un bon tiers ; celle, dite blanche, du carnet ou de l’écran, sur laquelle de simples notes vont courir ou, les grands jours, quelques lignes d’un texte en chantier dont je soustrais péniblement les fondations à ciel ouvert aux intempéries du temps professionnel.

Au prix de cette petite tricherie avec l’heure légale, cinq mois durant, je franchirai à la dérobée, le havresac rempli d’épices rares, de gemmes et d’inscriptions lapidaires dans des langues indéchiffrées – tous produits hautement surtaxés ! –, l’octroi de mes journées.

Ligne de blanc

Mis en ligne à 7 h 16, (heure légale) [l'informaticien me doit encore l'heure automatique de mise en ligne, à côté de la date des chroniques : ce qui passerait pour un détail maniaque sur le papier s'impose dans la logique de l'écran. Je reviendrai, je suppose, sur les tenants et les aboutissants de ce que j'ai nommé, cette semaine, la « forme blog », que je découvre au fil des chroniques, ces jours-ci.]

En vignette de cette chronique : Brueghel
L’heure d’hiver sur le site du ministère de l’Industrie
Un dialogue entre deux parlementaires [où l’on voit que mes raisons d’attendre l’heure d’été n’ont aucune chance de peser dans un débat d’opinions sur la pertinence de maintenir cette mesure]

ligne de blanc

 

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Samedi 30 octobre 2004

00: 21

 

La photographie

(pour Michel Dieuzaide)

 

 

Pascal Quignard Michel Dieuzaide

 

Cette photographie n'a jamais disparu de l'étroit paysage intérieur de mon bureau depuis que Michel Dieuzaide m'en a offert un tirage. Du cliché, émane l'évidence d'une relation bienveillante entre l'homme assis à cette table et celui qui, un bref instant, a braqué l'objectif métallique dans sa direction. J'y lis d'abord cette même bienveillance dont furent, sans exception, enveloppées mes trop rares rencontres avec Michel Dieuzaide. Par cette photographie, qu'il a prise, qu'il m'a donnée un jour presque subrepticement (Je crois que vous aimez les livres de Pascal Quignard…), c'est une certaine qualité de l'air que je respire, ici même dans cette pièce, qui se trouve affectée de façon très subtile. Un regard bien tempéré chemine aux abords du petit cadre en bois clair dans lequel est enchâssé l'homme qui vient d'exécuter pour deux ou trois amis, dans la maison aux murs chaulés, le Tombeau pour M. de Sainte Colombe.

La photographie est un médium [pluriel, selon la graphie admise : des médias]. Pour qu'un objet médiatise un contenu – une pensée, un son, un souvenir, un visage… –, un certain nombre de conditions doivent être réunies, sur lesquelles aucune époque avant la nôtre n'avait produit tant de commentaires divergents : historiens de l'art, plasticiens, médiologues, publicitaires, avec parfois des arrière-pensée à peine contradictoires, nous aurons tout dit sur l'image. Quitte à perdre de vue, ou faire d'emblée l'impasse sur le caractère en définitive très mystérieux de cette médiation. Il est bien peu question d'empathie dans leurs propos – ce pouvoir peu commun, fragile, de la focale de Michel Dieuzaide à tisser un lien durable entre deux hommes qui ne se connaissent pas, mais se cherchent.

Ne laisserais-je dans mes pages publiées ou dans des feuillets d'inédits qu'un seul texte qui partage, pour un seul lecteur, les vertus de cette photographie, j'aurai mérité du métier d'écrivain.

Ligne de blanc

Une autre photographie de Michel Dieuzaide
Un texte de Pascal Quignard

ligne de blanc

 

 

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Vendredi 29 octobre 2004

08: 17

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Cékoa ?

 

 

Depuis quelques jours, j'informe mon entourage. Dès mercredi soir, je me suis fait plus précis : Mon blog est sur le point d'être mis en ligne.

Que ce scoop suscite un sourire interrogateur chez la plupart des babyboomers dont je compte avec malice et sollicitude les cheveux blancs, passe encore. Je les oriente vers le blog de Pierre Assouline, sur le site du Monde, qui m'a confirmé ce que je pressentais, à savoir tout que ce que la « forme blog » pouvait m'ouvrir de perspectives dans ma double vie d'éditeur et d'écrivain.

Mais nos enfants, que nous avons laissé naître avec une console de jeux électroniques pour biberon ? Sur un panel un peu court, j'en conviens, je n'ai pas provoqué la moindre étincelle du genre : J'ai un copain qui fait son blog, c'est sympa… De toute évidence, la profiléfration des blogs de correspondants sur les sites des grands quotidiens depuis le lancement de la campagne présidentielle aux États-Unis est passée inaperçue chez cette tranche d'âge comme auprès de la mienne.

Je tente de mettre ce déficit de curiosité pour le monde qui nous entoure sur le compte de la perception hautement sélective que nous avons, tous, de notre environnement. La mort de Jacques Derrida a été annoncée au début d'un week-end. Le lundi, évoquant l'homme et son œuvre ma tasse de café aux lèvres (à la façon d'Assouline sur son blog), une jeunesse (comme disait si méchamment ma mère) se tourne vers moi : Céki ? Preuve, s'il en était besoin, que la nouvelle rehaussée de quelques images d'archives, je suppose, dans le JT de 20 heures qui précédait StarAc' a été gommée du champ visuel et auditif.

Nécessité prophylactique, pour chacun de nous, de transformer l'essentiel du discours que tient le monde en texte caché, sauf à succomber sous le flux massif de signaux et de messages qu'émet la vidéosphère ? Quotidienne leçon de modestie, en tout cas, pour les gens de l'écrit que nous sommes : notre travail sur les contenus doit compter avec des supports éreintés avant même d'avoir servi à des lecteurs dont la curiosité, pour avoir été maltraitée, est désormais en coma dépassé.

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Un site bien précieux pour qui veut s'initier à l'art du blog.

 

 

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Jeudi 28 octobre 2004

21: 25

 

Une dernière Celtique

pour Patrice Thierry

 

 

(Texte adressé le 8 avril 1998 à La Dépêche du Midi
à l’occasion de la mort de Patrice Thierry,
éditeur à Toulouse
à l’enseigne de
L’Éther vague.

 

celtique

 

 

Patrice Thierry s’est éteint dans la nuit de mardi. Depuis deux années, il ne s’était pas remis d’une hémorragie cérébrale aux séquelles irréversibles. Nul parmi ses amis, ses auteurs, les libraires qui diffusent son catalogue ne s’était tout à fait résigné à cette mort qui n’a frappé qu’à demi.
Patrice a édité nombre d’écrivains et de créateurs de notre région parmi lesquels Guy Cabanel, Bruno Ruiz et Philippe Berthaut, mais aussi des auteurs cruciaux de ce siècle dont il a publié des inédits ou redonné à lire des textes devenus introuvables : Benjamin Fondane, Roger Gilbert-Lecomte, Maurice Blanchard et surtout l’écrivain mauricien Malcolm de Chazal dont il avait entrepris la réédition systématique de l’œuvre — pour partie inédite, pour partie « oubliée » des éditeurs petits et grands qui l’avaient jadis fait connaître.

Il associait souvent aux textes la production graphique de peintres et de graveurs, tels Robert Lagarde et Jorge Camacho, qu’il choisissait avec la même passion rigoureuse que ses auteurs.

L’avoir pour éditeur était aussi une épreuve d’amitié. Patrice appartenait, comme Brel et Léo Ferré, à la petite confrérie des fumeurs de Celtiques. Quand la Régie annonça, à la fin des années 1980, qu’elle cessait la commercialisation de cette cigarette « gros module », il acheta les dernières cartouches disponibles. En 1993, pour fêter la sortie du livre d’un auteur, lui aussi fumeur de Celtiques inconsolable, qu’il accueillait dans son catalogue, il lui offrit en même temps que le premier exemplaire de son livre sorti des presses l’un des précieux paquets, à la typo jaune sur fond bleu, tiré de ses réserves.

C’est ainsi que j’ai fumé ma dernière Celtique il y a deux ans, quelques jours après avoir appris le drame qui venait de foudroyer Patrice. La fumée n’a pas eu raison du silence.

 

 

20: 25

 

Brève contribution

à l'histoire des automates

 

 

 

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Aujourd’hui, 14 août 1996, j’ai achevé la lecture du Traité du Sablier d’Ernst Jünger, dans la traduction d’Henri Plard. Entouré d’autres textes, il constitue le cœur d’Essai sur l’homme et le temps, publié par Christian Bourgois en 1970. Contre la pression d’un lourd calendrier professionnel en dépit de l’été, j’avais résolu de consacrer la fin de l’après-midi à la petite centaine de pages — sur à peine deux cents que compte le Traité lui-même — qui restaient à lire. À la première moitié du texte, je n’avais su faire plus que l’oblation de bribes d’heures, depuis une semaine : le soir, disputant à la fatigue, aux nerfs ébranlés, quelques mesures de silence sur la portée de journées vampiriques.

En mai 1990, Ernst Jünger a passé une ou deux nuits à Toulouse. Reçu par la Direction régionale des Affaires culturelles, il venait arpenter quelques hauts lieux du Sud-Ouest. On lui avait ainsi ménagé la visite de Lascaux — la grotte, non le magdalenic park manufacturé dans la matière des blisters qu’on fréquente aujourd’hui sous cette appellation. Le soir, à son retour, un petit comité était convié à rencontrer l’écrivain presque centenaire, que ni la route, ni l’émotion — dont il témoigna — pour les splendeurs originaires de Lascaux ne semblaient même avoir fatigué.

Pourtant peu familier de la démarche, je pris avec moi Le mur du Temps pour le lui faire dédicacer. Je dispose de la première édition française, dans la collection « Les Essais » de Gallimard. Mon exemplaire, aux cahiers non massicotés selon l’usage encore fréquent dans les années soixante (le livre est daté de 1963), n’était pas découpé. Je n’avais lu d’Ernst Jünger qu’Approches, drogues et ivresse de nombreuses années plus tôt. Je n’exclus pas d’avoir acquis à la faveur de soldes ou chez des bouquinistes les deux autres titres, par mesure conservatoire comme j’ai le sentiment de le faire, la plupart du temps, quand j’achète des livres. Toutefois, de mémoire (ce que confirment quelques signes, notamment la carte postale d’une correspondante que j’avais glissée dans l’un d’eux, prévoyant sans doute de l’utiliser comme marque-page), l’achat, dans l’un et l’autre cas, ne saurait être de longtemps postérieur à la parution.

Avant de me présenter à la réception privée à laquelle m’associait mon statut d’éditeur, j’ai soigneusement découpé Le mur du Temps.

Le livre que je viens de reposer est, lui aussi, d’un premier tirage : l’achevé d’imprimer porte le même millésime que le copyright, un léger foulage, sensible sous les doigts, indique que l’impression de la couverture au moins — mais, probablement, les cahiers intérieurs — est typographique ; en lumière rasante, le papier du texte révèle de discrets pontuseaux et vergeures — il n’a d’ailleurs pas jauni le moins du monde. Courante, l’édition offre cependant au regard la joie tactile qu’inspirent ces quelques femmes qui traitent en égales avec l’âge — le livre ne passe pas pour neuf (le papier cristal dont je l’ai couvert à l’époque a pris sur lui le voile de la dessiccation et la morsure de la lumière) mais la poussière que n’ont pas tout à fait congédiée une dizaine de déménagements l’a patiné, affermi ; plus subtilement que la manipulation prolongée de plusieurs lectures, la longue mise en quarantaine dans ma bibliothèque a modelé, arasé les coins trop vifs, les tranches trop nettes du volume à sa sortie des presses.

Je ne doute pas que de telles dispositions matérielles ont adouci, dans ma fréquentation, le Traité du Sablier : les doigts ont pris plaisir, comme à la plage la main se complaît à retrouver le jeu du sablier, l’austère bonheur d’une poignée de temps fluide dont un peu se perd à chaque passe.

Je révère, à l’instant, le fil mystérieusement ténu mais tenace qui relie l’achat d’un livre, il y a un quart de siècle, la rencontre improbable de son auteur vingt ans plus tard, et sa lecture, aujourd’hui, dans des circonstances où la littérature ne pouvait m’offrir de plus précieuse image que celle du temps élémentaire qui découle du sablier.

(Page 278, Ernst Jünger fait allusion au coup de sang de saint Thomas d’Aquin, qui aurait brisé l’automate androïde construit par son maître, Albert le Grand. Je découvre l’anecdote et, pour tout dire, le fait que les deux hommes furent contemporains, eurent commerce et que le premier cultiva l’étrange passion des corps artificiels. Éclairer l’incident, en confronter les sources chez les chroniqueurs et, si elles existent, chez les protagonistes eux-mêmes, voilà l’objet d’un pur loisir dont je solliciterais volontiers que la mort me consente le temps.)

 

 

 

 

 

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08: 55

 

Pour une « cybercréation »

en phase avec la vie réelle

 

Il est une question que peut se poser l’internaute curieux, et surtout soucieux de l’avenir même de la communication sur les supports électroniques. N’allons-nous pas, déjà (Internet en est à sa préhistoire…) vers une communication à trois vitesses : le tout un chacun, qui bidouille ; le marchand de cravates, qui vend sa camelote en utilisant l’écran au mieux comme un gueuloir ; et le « créateur », qui crée…
Rappelons-nous le vingtième siècle : une création académique en musique (classique) absolument inaudible par une oreille normalement constituée ; une peinture… (n’en parlons pas) ; des impasses en littérature (le Nouveau roman, la déstructuration de la langue des années 1970) qui ont finalement refait le lit du roman de gare et de la littérature à l’estomac. En architecture, il suffit d’avoir séjourné une nuit (cela m’est malheureusement arrivé) dans un bâtiment conçu par Le Corbusier pour comprendre que cet homme était un ennemi du genre humain.

Bref : la communication électronique en ligne et hors ligne cherche ses nombres d’or, son « canon des ateliers » (règles de la mise en page issues des ateliers du Moyen Âge, auxquelles l’édition traditionnelle s’est longtemps fiée), ses protocoles, ses astuces… C’est de son Léonard de Vinci dont elle a besoin, je veux dire de créateurs qui, sans pour autant poser de limites a priori à leurs recherches, en assureront un « retour » vers l’utilisateur de demain. De telle sorte que l’écriture multimédia puisse s’enseigner (et, pour cela, au préalable, qu’elle ait éprouvé ses potentialités, ses limites, ses privilèges et ses devoirs).

Nous sommes, me semble-t-il, à un moment clé, où l’art, précisément, peut (doit) ne pas manquer une nouvelle fois, comme dans le siècle précédent, ses rendez-vous avec les nouveaux outils, les nouveaux supports, avec ses nouveaux clients (ah ! je sens bien que j’irrite les créateurs avec ce mot !). Tout simplement son rendez-vous avec son temps.

(Ce texte avait été rédigé dans le cadre d’un forum de l’Apelse en 2002.)

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07: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Souffrance de notre temps

 

string

 

Il n'y a pas plus étrange que ce corps jeune qui vous croise. Le temps ne l’a pas encore insulté. Son visage – et jusqu’à une certaine raideur dans la démarche – semblent pourtant un cinglant reproche à toute une société. Dans la grisaille même de cette journée d’automne, les lunettes noires indiquent un refus. Retournez-vous : le string est fraise écrasée, l’élastique mentionne dans une typographie bâtons la marque du sous-vêtement.

L’alexithymie se signale par quatre familles de symptômes : l’incapacité du sujet à exprimer ses sentiments et ses émotions par les mots (un défaut de langue, non une insensibilité au monde, a priori) ; une vie imaginaire indigente ; une tendance à se projeter dans la première activité fébrile venue dès qu’une échéance conflictuelle appellerait la négociation ; la propension à s’en tenir, à la façon des auteurs du Nouveau roman, à la description aride d’objets ou de brèves séquences, en réponse à des questions ouvrant sur le champ affectif (ou encore à déplacer ce champ sur une symptomatologie strictement somatique : Vous paraissez bien triste ? – J’ai terriblement mal aux dents).

L’auteur de l’unique petit livre accessible au non-spécialiste [1] qui, à ma connaissance, traite de l’alexithymie utilise, dès les premières pages de son exposé, deux images saisissantes. Évoquant les liens qui retenaient les premiers observateurs entre « malades psychosomatiques » et les traits constitutifs de ce qui sera isolé plus tard comme syndrome de l’alexithymie, il est fait allusion à ces patients « généralement décrits comme présentant une limitation de l’activité imaginaire induisant une relation qui semble ignorer l’interlocuteur ». Et de mentionner, entre parenthèse, la notion de relation blanche. Avant que Peter E. Sifneos ne forge en 1972 le terme d’alexithymie après en avoir formulé le concept au cours des huit années précédentes, deux cliniciens américains avaient décrit « des patients psychosomatiques incapables de verbaliser leurs affects », qu’ils avaient, faute de mieux, qualifiés d’illettrés émotionnels.

Le Pr Sifneos lui-même a qualifié le profil alexithymique de « personnalité de notre temps ». Une épidémiologie encore rudimentaire situe le taux d’alexithymie dans la population générale des sociétés occidentales aux environs de 8 %. Il se peut que l’impossibilité de procéder à une nosographie de cette pathologie sans venir buter frontalement sur les zones aveugles de notre civilisation mondialisante rebute ou effarouche une majorité d’experts des sciences humaines, qui rechigne devant l’alexithymie. Pourtant, quel réalisme cruel dans cet illettrisme émotionnel à qui nous devons tant de relations blanches chaque jour que Big Brother fait ! (Mais l’Amérique a bon dos, nous avons été bons élèves, susceptibles de dépasser le maître dans le non-dit et l’abjection.)

« […] l'alexithymie, conclut mon petit traité, est une forme particulière de fermeture au sens [je souligne] des événements internes (émotionnels) comme externes, fermeture dont le mécanisme et les effets sont totalement différents de ceux de la névrose et de la psychose. Cette privation de sens liée au style particulier de communication fait de l'alexithymie l'un des paradigmes de l'analyse de l'élaboration psychique du somatique, aux côtés de l'hystérie, de l'hypocondrie et du langage d'organe. »

Il n’existerait pas de corrélation significative entre compétences intellectuelles, la culture, les acquis sociaux et l’alexithymie.

« L’homme parfait est celui chez qui la lumière de la connaissance n'éteint pas la lumière de la piété scrupuleuse [2]. » (Pourquoi ce rapprochement, à l'instant ? Je ne songe pas, soudain, à plus belle connivence de la langue et de la vie réelle que cette sensation du linge à peine sec que je dépend, ce soir, de l’étendoir et de la voix de ma grand-mère maternelle murmurant pour elle-même qu’il est encore frais.)

 

[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[2] Ghazâlî, Le Tabernacle des Lumières (Michkat Al-Anwar), traduction de l'arabe et introduction par Roger Deladrière, Le Seuil, 1981.

 

 

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Mercredi 27 octobre 2004

22: 59

 

Musique

 

 

[Note retrouvée. Printemps 2003 ?]

 

Furetant, ce soir, dans le rayonnage consacré à la philosophie dans une librairie toulousaine, j’y remarque quasi tout Deleuze (avec et sans Guattari) côtoyant, pour des raisons alphabétiques, l’essentiel de Derrida. Je n’ai de ce dernier que son Papier Machine, paru il y a deux ans, en raison du texte éponyme qui intéresse mes réflexions sur les supports de l’écrit ; et du premier je dois posséder – sans l’avoir jamais lu – son essai sur Nietzsche (c’est d’ailleurs si peu sûr que je ne le localise pas, à l’instant, à la place qui serait la sienne dans ma bibliothèque, où je trouve en revanche un exemplaire de La Différence et la Répétition aux P.U.F, dans un exemplaire cartonné d’une bibliothèque de la banlieue parisienne où je l’avais emprunté pendant mon année de khâgne…)

L’idée est la suivante : il y aurait pour chacun de nous – et la philosophie en constitue chez moi l’exemple emblématique – un registre de la pensée écrite sur les hauts-fonds duquel notre lecture échoue systématiquement. Ce n’est pas tant que la pensée y soit par trop difficile, et ce serait justement une erreur de n’évoquer ici que les limites intellectuelles, culturelles, spirituelles sur lesquelles tout individu vient buter à l’occasion d’un spectacle, d’un livre, d’une conversation, de la proximité impromptue avec une œuvre d’art. Je ne suis pas persuadé de la plus grande difficulté de fond ou de forme qui creuserait l’écart entre les textes de Georges Didi-Huberman (que je me délecte même, parfois, à lire d’une lecture marmottante) et ceux de Deuleuze. Je songe plutôt à un phénomène parent de l’écoute musicale – de l’oreille –, qui fera se délecter mon voisin des opéras de Wagner tandis que je me vautre dans L'Art de la Fugue. À l’un savourer le timbre des cuivres, à l’autre céder aux cordes.

C’est peut-être l’étroit chenal de vérité qui subsiste – après la chute du structuralisme – du fâcheux présupposé de Saussure, selon quoi l’écriture serait la transcription de l’expression orale : cette présence résiduelle de la voix dans le style, qui peut rendre sourde la traduction littérale d’une pensée.

 

 

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22: 22

 

Dominique Autié

 

 

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Dominique Autié est éditeur, cofondateur de InTexte.

Il a publié une dizaine d'ouvrages, dont trois romans. Son essai De la page à l’écranRéflexions et stratégies devant l’évolution de l’écrit sur les nouveaux supports de l’information, paru aux Éditions Élæis, Montréal (Canada), a reçu le Grand Prix 2001 de l’œuvre multimédia de la Société des gens de lettres de France.

Depuis septembre 2005, outre ses activités au sein de InTexte, Dominique Autié a repris un enseignement professionnel en master d'édition à Montauban (Université de Toulouse II Le Mirail).

Il prépare depuis sept ans un texte de fiction dont le thème concerne l'Inde musulmane des Grands Moghols, consacrant une part importante de ses lectures aux civilisations turco-mongoles dont Babur et la lignée des empereurs moghols sont les héritiers directs, à l'islam, aux traditions de L'Inde antique, aux colonies portugaises des Indes orientales, à la Perse, aux jésuites – et aux Pères du désert, qui partagent avec les premiers saints soufis tant d'aspirations et de principes de sagesse.

Depuis plus d'une vingtaine d'années, Dominique Autié ne possède pas de récepteur de télévision. Selon les chiffres du Syndicat national de la publicité télévisée (SNPTV - données 2003), il dispose chaque jour de 3 h 32 mn de plus que la moyenne de ses contemporains pour ses recherches personnelles, son travail d'écriture et la tenue de son blog.

Alcoolique abstinent depuis vingt-deux ans, il propose un accompagnement singulier à des personnes en difficulté avec l'alcool.

Né le 6 octobre 1949 à Bourg-la-Reine, il serait donc du signe de la Balance, avec un ascendant Taureau.


*
artsetlettres

Dominique Autié est Chevalier dans l'Ordre des Arts et Lettres.


* . *
*

Envoyer un courrier électronique à Dominique Autié
[sur l'adresse qui s'affiche, remplacer l'euro par l'arobas.]

*

Télécharger la bio-bibliographie de Dominique Autié au format pdf

 

Principales publications

Royaume pour ses doigts, Éditions Commune Mesure, 1976.

Rupestres, avec des bois gravés de Jean Coulon, Éditions Commune
…………Mesure
, 1977.

Mon Frère dans la tête, Éditions Plasma, 1980 (adapté par la Compagnie
…………des Mots dits de Chambéry en février 1993).

Ici le temps n'en finit pas, Éditions des Prouvaires, 1980.

Les Métropolitaines, Éditions Plasma, 1981.

L'Heure d'hiver, Éditions du Fourneau, 1981.

« Les Corps artificiels » in Mannequins, Éditions Marc Walter/Colona,
…………1981.

Approches de Roger Caillois, Éditions Privat, 1983 (ouvrage couronné
…………par l’Académie française).

Le Cabinet du naturaliste, Éditions Clancier-Guénaud, 1988.

L’Imposition des mains, avec des photographies de Patrick Riou,
…………Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1993.

Langes de la passion, Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995.

Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Éditions
…………Le Rocher, 1998.

La Galère espagnole, Éditions Sables, 1998.

Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, en collaboration
…………avec Sylvie Astorg, collection « Maisons d’écrivain »,
…………Éditions Christian Pirot, 1999.

La Ligne de Sceaux, collection « Terre d’encre », Éditions du Laquet,
…………2000 ✽✽.

Pyrénées, photographies de Jacques Sierpinski, collection « La France
…………vagabonde », Rando Éditions, 2000.

Alpes, photographies de Jacques Sierpinski, collection « La France
…………vagabonde », Rando Éditions, 2000.

De la page à l’écran – Réflexions et stratégies devant l’évolution
…………de l’écrit sur les nouveaux supports de l’information
, Éditions Élæis,
…………Montréal (Canada), 2000 – Grand Prix 2001 de l’œuvre multimédia
…………de la Société des gens de lettres de France (SGDL).
………… Nouvelle édition revue et augmentée : InTexte, 2003.

Romans

Blessures exquises, Éditions Belfond, 1994.

Le Bec dans l’eau, Éditions Phébus, 1998.

Le Clavier bien tempéré, Éditions Michel de Maule, 2004.

ThéâtrePerformance

La Décomposition ou La Thèse du gros orteil
…………(commande d’État à l’écriture dramatique pour la Compagnie
…………des Mots dits de Chambéry),1997.

Présentation à Gargas de l'Homme-aux-Liens – Récitatif à voix alternée
…………sur des textes de Georges Bataille, Pierre Teilhard de Chardin,
…………Pascal Quignard, René Char, Girodano Bruno, Marguerite Duras,
…………pour le centenaire de la découverte scientifique des mains négatives.
…………Grottes de Gargas, 23 et 30 août 2006.
…………(Enregistrement disponible voir ci-dessous.)

 

Publié sur le blog du 2 au 8 février 2005

Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? – Chronique de l'automne 2001.

 

 

Les trois titres marqués d'un astérisque, retirés du catalogue par les éditeurs qui les ont publiés (ou l'éditeur ayant cessé son activité, dans le cas du Laquet), sont disponibles chez l'auteur, qui a racheté une partie du stock avant pilon, selon l'usage. Ils peuvent être commandés contre une participation forfaitaire de 10 euros par volume, incluant les frais de port. Conditions particulières réservées à MM. les libraires spécialisés dans la vente des livres épuisés. Dans tous les cas, prendre contact par courrier électronique [sur l'adresse qui s'affiche, remplacer l'euro par l'arobas.]

✽✽ La Ligne de Sceaux figure désormais au catalogue de Tertium Éditions (diffusion/distribution Réseau Dilicom).

 

Un enregistrement hors commerce

 

boitier_gargas_enc
……………………………Zoom


…………Zoom sur le verso du disque


Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-Liens

En octobre 2006, Dominique Autié a réalisé lui-même un enregistrement de l'intégralité des textes préparés et lus pour ses deux performances d'août 2006 dans les grottes de Gargas.

Afin de rendre ce document sonore plus accessible aux personnes qui n'étaient pas présentes – ou qui ne connaissent pas Gargas –, il a rédigé une introduction spécifique pour le disque (d'une durée de douze minutes).

Bien qu'ayant utilisé un matériel semi-professionnel, Dominique Autié a tenté d'évoquer à travers cet enregistrement quelques-unes des caractéristiques de la performance publique, dans l'obscurité de la grotte : épreuve physique, pression du déroulement de la visite dans laquelle le lecteur introduit sa présence et sa voix… Les prises ont été faites une seule fois pour l'introduction et les six stations du parcours. Le finale restitue, dans les conditions de synchronisation obtenues dans la grotte, l'exécution publique de l'Ave Maria de Caccini par Inessa Galante – un enregistrement lui-même assez rare dans le commerce.

Sur simple demande, Dominique Autié peut réaliser une copie privée sur CD audio de cet enregistrement (d'une durée totale de 48 min.), présentée sous boîtier avec jaquette (merci de prévoir une participation aux frais de 10 euros).

 

Ci-dessus : cliché D.A. (autoportrait, 16 août 2006).
Sur l'éléphant de porcelaine qui figure sur l'en-tête du blog, voir la chronique Imago Mundi
du 4 avril 2005.

 

Graphisme et maintenance informatique : Édouard Puginier.
Pour l'ensemble des textes du blog : © Dominique Autié, 2004-2007.

 

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19: 14

 

Transfrontaliers

[Préface ?]

 

 

Convient-il de préfacer un blog quand on l’inaugure ? Vieux réflexe d’homme du livre !

On appelle un transfrontalier celle ou celui qui, domicilié aux confins de son pays, franchit la douane au matin pour aller travailler dans le pays voisin et revient, à la nuit tombée, coucher dans sa patrie.

Depuis cinq ans, InTexte nous fait passer la frontière dès l’aube, Sylvie Astorg et moi. Il nous arrive encore, plus souvent que de raison, de ne pouvoir la passer le soir en sens inverse : c’est la loi de l’entreprise indépendante, c’est la règle du service à nos clients. En ce sens, nous sommes des dizaines de milliers de transfrontaliers piétons qui faisons tourner la grande économie.

Dans mon immodeste cas, la métaphore se file d’elle-même. J’aurais pu être chauffeur routier en semaine et romancier du dimanche – ou éditeur et pêcheur de truites à la mouche artificielle. Mais il a fallu que je sois éditeur et écrivain. Les deux pays sont à ce point limitrophes, membres d’une même communauté, qu’il n’y a plus depuis longtemps de douanier, plus de zone neutre, plus de fouille.

Difficile, donc, de faire la part du temps, la part des mots, la part des choses à dire ici, à taire là. Impossible de jurer que les balles de match ne concerneront que nos défis professionnels et la veille tant technologique que culturelle qui nous permet, je crois, d’exceller au sein de l’entreprise ; et que les autres ne seront que les éclats ou les copeaux du type qui bricole on ne sait quoi dans l’arrière-boutique.
Ce serait un peu trop facile.

ligne de blanc

 

 

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Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
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