
Il n'y a pas plus étrange que ce corps jeune qui vous croise. Le temps ne l’a pas encore insulté. Son visage – et jusqu’à une certaine raideur dans la démarche – semblent pourtant un cinglant reproche à toute une société. Dans la grisaille même de cette journée d’automne, les lunettes noires indiquent un refus. Retournez-vous : le string est fraise écrasée, l’élastique mentionne dans une typographie bâtons la marque du sous-vêtement.
L’alexithymie se signale par quatre familles de symptômes : l’incapacité du sujet à exprimer ses sentiments et ses émotions par les mots (un défaut de langue, non une insensibilité au monde, a priori) ; une vie imaginaire indigente ; une tendance à se projeter dans la première activité fébrile venue dès qu’une échéance conflictuelle appellerait la négociation ; la propension à s’en tenir, à la façon des auteurs du Nouveau roman, à la description aride d’objets ou de brèves séquences, en réponse à des questions ouvrant sur le champ affectif (ou encore à déplacer ce champ sur une symptomatologie strictement somatique : Vous paraissez bien triste ? – J’ai terriblement mal aux dents).
L’auteur de l’unique petit livre accessible au non-spécialiste [1] qui, à ma connaissance, traite de l’alexithymie utilise, dès les premières pages de son exposé, deux images saisissantes. Évoquant les liens qui retenaient les premiers observateurs entre « malades psychosomatiques » et les traits constitutifs de ce qui sera isolé plus tard comme syndrome de l’alexithymie, il est fait allusion à ces patients « généralement décrits comme présentant une limitation de l’activité imaginaire induisant une relation qui semble ignorer l’interlocuteur ». Et de mentionner, entre parenthèse, la notion de relation blanche. Avant que Peter E. Sifneos ne forge en 1972 le terme d’alexithymie après en avoir formulé le concept au cours des huit années précédentes, deux cliniciens américains avaient décrit « des patients psychosomatiques incapables de verbaliser leurs affects », qu’ils avaient, faute de mieux, qualifiés d’illettrés émotionnels.
Le Pr Sifneos lui-même a qualifié le profil alexithymique de « personnalité de notre temps ». Une épidémiologie encore rudimentaire situe le taux d’alexithymie dans la population générale des sociétés occidentales aux environs de 8 %. Il se peut que l’impossibilité de procéder à une nosographie de cette pathologie sans venir buter frontalement sur les zones aveugles de notre civilisation mondialisante rebute ou effarouche une majorité d’experts des sciences humaines, qui rechigne devant l’alexithymie. Pourtant, quel réalisme cruel dans cet illettrisme émotionnel à qui nous devons tant de relations blanches chaque jour que Big Brother fait ! (Mais l’Amérique a bon dos, nous avons été bons élèves, susceptibles de dépasser le maître dans le non-dit et l’abjection.)
« […] l'alexithymie, conclut mon petit traité, est une forme particulière de fermeture au sens [je souligne] des événements internes (émotionnels) comme externes, fermeture dont le mécanisme et les effets sont totalement différents de ceux de la névrose et de la psychose. Cette privation de sens liée au style particulier de communication fait de l'alexithymie l'un des paradigmes de l'analyse de l'élaboration psychique du somatique, aux côtés de l'hystérie, de l'hypocondrie et du langage d'organe. »
Il n’existerait pas de corrélation significative entre compétences intellectuelles, la culture, les acquis sociaux et l’alexithymie.
« L’homme parfait est celui chez qui la lumière de la connaissance n'éteint pas la lumière de la piété scrupuleuse [2]. » (Pourquoi ce rapprochement, à l'instant ? Je ne songe pas, soudain, à plus belle connivence de la langue et de la vie réelle que cette sensation du linge à peine sec que je dépend, ce soir, de l’étendoir et de la voix de ma grand-mère maternelle murmurant pour elle-même qu’il est encore frais.)
[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[2] Ghazâlî, Le Tabernacle des Lumières (Michkat Al-Anwar), traduction de l'arabe et introduction par Roger Deladrière, Le Seuil, 1981.

Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 |
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 |
| 29 | 30 | 31 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








