blog dominique autie

 

Mardi 30 novembre 2004

06: 00

 

Carnet

 

 

Carnet Dominique Autie

 

La chronique mise en ligne hier – dans la nuit de dimanche à lundi – a été rédigée dans le TGV qui me ramenait de Paris, sur le petit carnet que voici. J'aurais pu la transposer pour le blog dans quelques jours, prendre le temps de traiter la dizaine de clichés que je rapportais, organiser ce matériau. L'urgence s'est imposée.

Il était déjà tard quand je suis rentré. Dans ma boîte aux lettres électronique, le bref courrier bienveillant d'un blogueur contenait cette remarque : Je vois que vous pratiquez les voies hétérodoxes. Faisait-il allusion à mes propos du jour même sur le Saint Suaire de Turin ou me signifiait-il que ma pratique du blog tend à l'hérésie, à l'anticonformisme, à la dissidence ? (les trois analogies que propose Le Robert pour l'adjectif hétérodoxe). Je regrette de ne pas disposer de plus de loisir pour fréquenter attentivement de plus nombreux sites d'auteurs, mais aussi découvrir, au fil de la souris, des blogs tenus par la communauté sans doute métissée à l'envi de ceux qui s'approprient ce support. Je redouterais fort d'y buter bientôt sur une doxa, sur la codification rigide d'un genre et d'une forme, sur cette ankylose de l'imaginaire qu'induit toute mode dominante dès qu'elle fonde son autorité sur un principe d'exclusion. J'ose rêver que nous n'en sommes pas encore là.

Toujours est-il que les circonstances m'ont offert, hier, de vérifier que le caractère fluide, éphémère, pour partie aléatoire dans ses échos, de cette pratique de l'écrit pouvait poser la contrainte heureuse de deux heures de retour à la glaise, au métier à tisser, au bloc de marbre ; car voilà bien longtemps que je n'avais pas connu cette délectation (oui, je le concède à qui se serait réjoui de le penser avant que je ne l'avoue : ce plaisir solitaire) du graphite [on dit aussi la plombagine] sur le papier coquille d'œuf à lignes larges auxquelles je me plais à superposer la trame de mes pattes de mouche, l'ivresse de la rature, du rajout, l'autarcie provisoire mais réparatrice de la pensée qui se love dans ses propres marginalia.

 

 

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Lundi 29 novembre 2004

00: 57

 

Noir et blanc [I]

 

Bourg-la-Reine

 

Ce n'est pas faute de redouter comme la peste les photos de famille. Je savais toutefois que les piles d'albums entreposées dans le bureau de mon père étaient susceptibles de receler ce que je cherchais : des chaînons manquants du roman familial, des instantanés, des séquences brèves de ma propre langue. Il était en revanche improbable qu'une telle équipée dans nos archives suscitât de la part de mon père plus que l'identification d'un lieu, d'une circonstance, d'un visage, d'une date. Après avoir appris à la respecter, j'admire désormais la qualité du silence dont sa présence m'enveloppe – je préviens ceux qui relèveraient, dans leur jargon, que cette taciturnitas est tissée de non-dit que je crois cet homme capable de faire cruellement échec à leur divan, ne leur déplaise, et que c'est bien cette résistance abyssale qui m'impressionne dès que je me trouve auprès de lui.

Je remonte de cette fouille archéologique dans un curieux état. J'ai isolé quelques documents, mesurant aussitôt le risque encouru à les retrancher de la chaîne. Je les ai extraits des coins transparents qui les maintenaient sur la page pour les scanner, les interroger, les infuser d'une fiction que, non seulement, ils n'appellent pas mais que certainement la mémoire des derniers survivants récuserait.

Il me semble rapporter ce que je cherchais. J'en juge à cet abattement veiné d'ébriété qui, ce soir, a persisté longtemps après que j'ai pris congé de mon père. Les signes et le sens, toutefois, surabondent. Sans attendre, je mentionne deux trouvailles, parce qu'elles s'imposent.

L'une tient dans la rupture, non fluide dans le temps, due à l'intrusion de la couleur. Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus.

Autre chose m'a frappé : ces quelques regards qui fuient l'objectif, non par hantise et réprobation, mais parce qu'ils s'absentent de ce qui se passe. Et cette absence est d'autant plus saisissante que ce qui se passe est la prise de vue elle-même, comme il advenait presque toujours avant que la couleur fasse du manque de tenue devant l'objectif le premier canon de la photographie de groupe. Ainsi ai-je vérifié bientôt que ma grand-mère maternelle [1] (dont je détiens ce soir les deux ou trois photographies qu'explicitement je cherchais en ouvrant ces albums) ne donne jamais le sentiment d'être là. Cette absence qui la rehausse est manifeste sur ce premier cliché auquel il semble qu'elle échappe [ce qui se passe lui échappe – à moins que, par un biais extraordinairement complexe et mystérieux, elle ne le régente], l'opérateur la situe à la marge, lui conteste cette lumière qui fait de son visage le point d'aimantation de l'espace.

Au centre presque exact du cliché, je suis le seul à regarder l'objectif qui est en train de fixer cette femme.

 

[1] Voir chronique du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

 

Samedi 27 novembre 2004

04: 40

 

 

Les hommes du Suaire

 

Saint Suaire de Turin

[Avant même de lire éventuellement cette chronique, j'invite l'internaute à faire halte un instant devant ce cliché, quels que soient son innocence ou ses a priori face au document, ses convictions ou sa foi, son agacement ou sa surprise. Voilà plusieurs années que je n'ai pas ouvert l'un des livres où il est reproduit, et l'émotion est intacte devant cet écrit – j'élude d'emblée tout débat savant sur ce négatif photographique, ce qui est sous mes yeux est écrit, à la façon des empreintes de mains négatives mutilées dans la grotte préhistorique de Gargas ; nous sommes, à Turin comme à Gargas, devant des icônes corporelles : un corps (c'est la seule certitude qui fasse l'unanimité) a écrit cela.]

En dépit du poids, j'ai fait main basse voilà un mois chez un bouquiniste de Saint-Sernin, sur une dizaine de gros volumes de la Revue scientifique (énigmatiquement sous-titrée « Revue rose ») : un bulletin hebdomadaire d'une trentaine de pages, imprimé sur deux colonnes dans une typographie serrée, relié en tomes semestriels. Les années 1901 à 1905 étaient éparpillées parmi un vrac de livres, grands et petits, mis en vente à deux euros. Le bouquiniste décongestionnait ses stocks, l'affaire fit deux heureux.

Je ne pris la mesure de ma fortune qu'un peu plus tard, en feuilletant, par pur hasard, le tome XVII, correspondant aux numéros parus de janvier à juin 1902. Au printemps de cette année-là, en effet, a sévi une véritable guerre du Linceul entre les scientifiques libres penseurs et leurs confrères, à l'occasion de la parution de l'étude que Paul Vignon venait de publier – base de tous les travaux qui suivirent jusqu'à aujourd'hui, dont la masse occuperait toute une bibliothèque. Et c'est dans la Revue scientifique, dans les pages que j'ai sous les yeux, que les protagonistes ont croisé le fer ! C'est dans le numéro du 31 mai 1902 que le Pr Yves Delage, membre de l'Institut, proche de la libre pensée mais attentif à l'exposé des faits et aux analyses de Vignon, se justifie de sa position après s'être vu refuser la publication d'une simple note sur le Suaire par les responsables des Comptes rendus de l'Académie des sciences.

À la mi-mai, Yves Delage et Paul Vignon, qui se sont fait l'un et l'autre conspuer par Maurice Vernes au nom de la libre pensée, utilisent leur droit de réponse. C'est un feu d'artifices d'arguments, de démonstrations scientifiques et de coups bas autour du linge problématique. Chaque ligne remue la lance dans le vif du sujet. Pour m'être intéressé à la question [1] sans avoir, à l'époque, consulté ce dossier en bibliothèque (je viens de vérifier qu'il est effectivement mentionné par la plupart des monographies que j'ai lues sur le Suaire), je me rends compte que l'essentiel est formulé ici même, avec une prodigalité et une fermeté de trait, dans les deux camps, qui m'auraient peut-être laissé sans voix au moment d'engager ma propre méditation sur l'Homme du Linceul. Au point que je songe à reproduire ces pages, qui appartiennent aujourd'hui au domaine public, et à en offrir une édition téléchargeable, en annexe du blog. En un siècle, les outils d'exploration scientifique ont décuplé leurs performances, l'image du Linceul a été scannée, transcrite en trois dimensions, les pollens retenus dans la chair du tissu ont été identifiés… Les questions dont le débat de 1902 a dressé la liste sont les bonnes, cette liste ne s'est pas significativement allongée et aucune réponse tangible n'est venue affadir le mystère du Linge.

Pour ceux qui découvrent le sujet, il convient de préciser que cette flambée de passion a embrasé la communauté scientifique dans les mois qui ont suivi la découverte par Secondo Pia (un avocat italien passionné de photographie), dans la nuit du 28 mai 1898, alors qu'il développait le cliché du Suaire réalisé le jour même, de l'étrange propriété de l'image figurant sur le tissu de se comporter comme un négatif photographique. Je ne peux m'empêcher de rapprocher cette ferveur, certes partisane, de la médiocre tiédeur consensuelle qui a dicté à la presse les articles sans étoffe publiés lors de l'ostension de 1998. L'Église elle-même était engoncée dans un discours intenable. Dix ans plus tôt, elle avait autorisé qu'un examen au carbone 14 fût pratiqué en terre anglicane. Le résultat avait été claironné avec une morgue peu scientifique par les experts du British Museum : un faux du Moyen Âge, réalisé entre 1260 et 1390 ! Le point d'exclamation était de trop, mais il y avait encore quelques braises chaudes dans le propos.

Les scientifiques de 1902, des deux bords, n'avaient aucune visée œcuménique, la laïcité qu'une partie d'entre eux revendiquait pour la science avait l'immense mérite de dire son nom et de montrer son visage dans toute son aridité et sa tristesse dogmatique. L'idée ne leur aurait pas traversé l'esprit de séduire les partisans de l'adversaire en édulcorant leur intime conviction. Je dis qu'ils contribuaient, en s'écharpant de la sorte autour du Suaire, à ce qu'un feu intérieur ne s'étouffât pas chez leurs contemporains. La réserve et la courtoisie de surface qu'ils ont apprises depuis pour venir se pousser du coude devant nos médias totipotents contribuent, en la circonstance, à l'atonie spirituelle de beaucoup d'entre nous, me semble-t-il.

Le clientélisme des églises, des médias, des pédagogues de tout poil et des politiques n'est pas seul comptable du consensus mou qui parvient même à nous rendre suspectes nos émotions les plus intimes. Par certaine posture qu'elle adopte pour se retrancher derrière son devoir d'objectivité, la science cotise à ce nivellement des affects et des consciences – quand cette objectivité, notamment, devient le prête-nom de la laïcité, qui est une confession inavouable.

Après avoir découvert, saisissant de vigueur intellectuelle, le plaidoyer d'Yves Delage – ce dur à cuire dont les préventions cèdent devant l'image –, je reporte le regard sur l'Homme du Suaire et, de nouveau,
à ma façon je prie.

 

[1] Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Le Rocher, 1998.

Le visage du Suaire, négatif, d'après le cliché de G. Enrie, Ed. Foto Nazionale, Turin, in Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l'épreuve de la science, Fayard, 1991.
Parmi un nombre incalculable de sites, en toutes langues, consacrés au Linceul de Turin, celui qui se donne comme le site officiel émanant de l'Église catholique italienne me paraît proposer une bonne introduction, résumant avec rigueur l'historiographie (mieux que l'histoire) du Linceul.

 

 

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Vendredi 26 novembre 2004

05: 11

 

Bruce Chatwin est mort !

 

Bruce Chatwin

Ce devait être le 19 ou le 20 janvier 1989 (Bruce Chatwin est mort à Nice le 18). Deux ou trois mois auparavant, j'avais ouvert En Patagonie [1], pour ainsi dire au hasard, et j'en avais tiré un passage pour la séance hebdomadaire de dictée commentée à laquelle se soumettait d'assez bonne grâce la jeune fille qui, avec son frère et leur mère, avait sa chambre sous mon toit de l'époque.

Ce jour de janvier donc, Le Monde consacra une double page à l'auteur du Chant des pistes, qu'une maladie rare venait de foudroyer (plus tard seulement, il fut dit que Chatwin avait le sida). Je n'avais lu qu'En Patagonie, émerveillé comme beaucoup, juste à temps – j'entends : avant qu'il ne soit devenu obscène d'exhiber une couverture de Nicolas Bouvier à la terrasse d'un café, c'est-à-dire avant qu'un affairisme médiatique ne s'empare des travel writers pour en faire les spécialités malouines pur beurre que l'on sait. J'ignorais jusqu'au visage angélique de Chatwin, dont les yeux ne sont pas sans évoquer ceux de Guibert ; je le découvris sur ce cliché, que Le Monde reprosuisait en majesté sur sa double page nécrologique. J'abandonnai le journal ouvert sur la table du salon.

Je travaillais dans mon bureau, la porte ouverte, quand Bérangère rentra du collège. Elle dut aller au réfrigérateur se servir un Coca et traverser le salon, son verre à la main. Bruce Chatwin est mort !

Il y avait dans la voix de l'adolescente assez de force, de saisissement – je ne crois pas exagérer en disant d'effroi – pour authentifier une émotion, dont aujourd'hui encore, je ne saurais dire grand-chose ; sinon qu'elle témoignait du rapprochement soudain, pour ainsi dire fulgurant, dont je fis plus tardivement qu'elle dans ma propre vie l'expérience, entre la chair des êtres et la langue. Je dis rapprochement, mais c'est heurt qui convient – le paquebot prenant de plein fouet l'iceberg, ce corps étranger qui affleure dans la mer d'huile du Lagarde et Michard.

 

[1] Grasset, 1979. Disponible dans la collection de poche « Les Cahiers rouges », chez le même éditeur.

Bruce Chatwin, © Snowdon Camera Press Ltd/Imapress.
Cette photographie de figure également sur la jaquette du recueil posthume Anatomie de l'errance, Grasset, 1996.

 

Jeudi 25 novembre 2004

05: 53

 

Des veuves,

la veuve anthume plus particulièrement

 

(Courts manuels portatifs – 1)

 

 

Il est redoutable de mourir.
La perspective d’une survie (corps et/ou âme), et non la certitude du retour à un néant originaire, est objet d’angoisse.
La compagne survivante est la source la plus tangible de cette angoisse.
Il en va ainsi pour moi, et cette pensée me semble indissociable de mes premières angoisses d’adulte face à la certitude de la mort.

Teresa Sureda

J’ai toujours cru relever une pointe de jubilation (mal tenue secrète) chez la femme de l’homme malade. Nos familles sont évidemment le terrain idéal d’observation : le grand-oncle décline, la grand-tante a bien du mérite à s’occuper ainsi de lui, c’est une attention, un souci de tous les instants. D’autant qu’elle-même souffre de… Mais la grand-tante est solide comme un roc. C’est une sainte femme. Elle éprouve une joie profonde, intime, existentielle à assumer son destin de sainte femme, qui passe par la mort prochaine du grand-oncle.
La grand-tante est une veuve anthume.

Teresa Sureda

La sainte femme n’est (presque) jamais sur la photographie. Elle est à la cuisine, elle n’est pas présentable, et puis M’attendez pas, mangez pendant que c’est chaud. J’établis un lien direct entre leur absence sur le cliché et leur certitude, hautaine sous son apparente modestie, de disposer du temps des prolongations. Ce point relève d’une stratégie subtile face à la mort. (Poser sur la photographie, c’est reconnaître l’inéluctable victoire du temps ; se soustraire à la prise de vue, c’est dire : Cette photographie me reviendra, je serai toujours là pour la regarder quand vous n’y serez plus, c’est à mon usage que vous fixez ce cliché.)

Teresa Sureda

La sœur de Nietzsche bricolant dans les fragments posthumes du philosophe pour composer La Volonté de puissance : moins théoricienne avant la lettre du national-socialisme que veuve exemplaire – démontrant incidemment, pour l’exemple, que la qualité de veuve ne doit rien au statut matrimonial. Vieille fille, une sainte femme saura être la parfaite veuve anthume de son caniche.

Teresa Sureda

Mme X., veuve hagiographe, « fou » littéraire, tyrannise depuis des années les derniers témoins (à commencer par ses propres enfants) pour alimenter les six tomes de 300 pages chacun qu’elle prévoit de publier à ses frais. Dans le premier (paru en 1999), consacré aux treize premières années de la vie de son mari défunt, un long chapitre inventorie les cahiers d’écolier et les gribouillages enfantins du mort, en analyse l’écriture (il lui est évident que P. était un gaucher contrarié), reconstitue la moindre de ses amitiés de prime jeunesse. Mme X. étend ainsi (enfin !) le territoire de son veuvage anthume, s’approprie un temps où son veuvage était sans emploi. Où P. était vivant, n’était encore que l’objet fuyant de ce deuil spéculatif qu’est le commerce matrimonial.
On comprend, au côté rageur de son devoir de mémoire, que Mme X. aimerait tuer le témoin dès qu’elle en a fait usage : que personne ne s’aventure dans une contre-enquête. Que nul ne lui survive (à elle).
État limite (borderline) du veuvage, absence de limite entre l’anthume et le posthume – d’ailleurs P. parle à Mme X., des années après sa mort, lui dicte ses conseils (on n’ose dire ses volontés).

Teresa Sureda

Un traité clinique sur la psychopathologie des veuves ? Génial ! d’une utilité scientifique évidente, inédit… Ni le directeur de collection, ni l’éditeur n’ont pourtant pu recruter l’auteur. Tous ceux qu’ils ont approchés, flattés dans un premier temps, convaincus de la pertinence de la démarche, se sont récusés. On leur a supposé une ou plusieurs veuves anthumes, que la publication d’un tel livre sous leur nom aurait froissée(s).
Abondance de veuves ne nuit plus, ai-je écrit ailleurs.

Teresa Sureda

Qu’est-ce qu’un veuf ?
Un simple effet de jet lag.

Teresa Sureda

Journaux intimes, carnets, correspondance plus ou moins secrète avec l’exécuteur testamentaire : l’écrivain compose, sans illusion. Le Code de la propriété intellectuelle, qui porte à soixante-dix ans après la mort de l’auteur l’exercice des droits patrimoniaux par les ayants droit (leur accordant de fait l’exorbitant et scandaleux pouvoir d’exercer aussi le droit moral), est la loi la plus féministe qui soit. Toute femme un peu conséquente a ri sous cape des débat sur la parité : ne la concerne vraiment que ce qui touche aux tenants et aux aboutissants – le fœtus, le cadavre. Serrant ainsi les deux bouts du cordon, elle peut bien laisser l’homme écrire ce qu’il veut (ou siéger dans les conseils d’administration).

Teresa Sureda

Tout discours sur les veuves est-il nécessairement misogyne ?
Mort ou vif, l’objet du veuvage est le tiers exclu : la sœur, la femme légitime, la maîtresse sont des substituts de la mère, dont le statut de génitrice est le modèle absolu du veuvage anthume (tout bébé est un futur cadavre). La veuve épanouit son veuvage dans un dialogue tacite avec la veuve originaire. Tu l’as tiré du néant, moi je veille à ce qu’il soit restitué au néant…

 

En cul-de-lampe : Goya, Dona Teresa Sureda, c. 1805, National Gallery of Art, Washington.

 

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Mercredi 24 novembre 2004

05: 25

 

À propos d'une image acheiropoïète

 

Croque-Monsieur icone

Miami (d’après AFP – 19/11/04 – 10:32) – La mise aux enchères sur eBay d'un croque-monsieur « miracle » vieux de dix ans frappé de l'effigie de la Vierge Marie a suscité toute une série d'émules plus loufoques les uns que les autres sur le site du numéro un des enchères par Internet. Au cours des dernières vingt-quatre heures, des dizaines de plaisantins proposent sur eBay leurs propres versions de sandwiches miraculeux qui vont de George W. Bush sur une tortilla à Elvis Presley en passant par Yasser Arafat sur un falafel, Ariel Sharon sur une côtelette de porc ou la chanteuse Madonna sur un panini, ou même parfois un croque-monsieur grillé ordinaire. Les prix de mise aux enchères vont de un cent à quelques dizaines de dollars. Par contre, le croque-monsieur original à la Vierge Marie, placé sur eBay par une habitante de Fort Lauderdale (Floride, sud-est), Diana Duyser, sous le numéro 5535890757, poursuit sa carrière miraculeuse.
Mis à prix trois mille dollars, il a attiré mercredi à la mi-journée une offre vertigineuse dépassant quinze mille dollars. Selon le compteur d'eBay, il a fait l'objet d'un demi-million de visites depuis sa mise en vente lundi. Diana Duyser affirme avoir été bénie par la chance depuis que la Vierge Marie est apparue il y a dix ans sur son croque-monsieur.

 

Je préparais une chronique dans laquelle – hors de toute actualité – il sera question du Linceul de Turin, et voilà qu'Emmanuelle [voir chronique du mercredi 17 novembre, Welcome, Sir Thickburger !, en cliquant sur le petit calendrier qui se trouve à droite], que les dérives de la restauration rapide décidément mobilisent, m'adresse cette autre dépêche. Je surseois, donc. D'autant que le propos, curieusement, recoupe celui dans lequel je me suis engagé sur le Saint Suaire, voire se superpose à lui.

Le texte que nous venons de lire a été diffusé dans toutes les salles de rédaction de la planète. Il donne le ton. Et nul doute que les supports de presse qui auront repris la nouvelle l'auront traitée sur ce même registre : la gaudriole.

Je me contenterai d'une simple note en bas de page. Le visage de la Vierge que cette femme américaine a vue sur son croque-monsieur appartient à un genre très précis d'images, que l'on qualifie d'acheiropoïètes, ce qui signifie non peintes de main d'homme. On peut également lui trouver quelque parenté avec les calcaires de Toscane et autres pierres à images, sur lesquelles Roger Caillois a laissé des pages magnifiques ; pour ces dessins sur (et parfois dans) la pierre, pour ceux des ailes des papillons et d'autres encore liés à la fonction mimétique, il a proposé et longuement argumenté dans son œuvre le concept du fantastique naturel.

Caillois nous convie au vertige en empruntant une piste strictement matérialiste. Ici pourtant, l'image de Marie qualifie résolument le support dans l'ordre du surnaturel ; sa lecture entend nous conduire, par la voie du miracle, vers une tout autre extase que les Pierres réfléchies [1] de Roger Caillois. Sur les questions que soulève cette intrusion, pour la sphère chrétienne, du miraculeux dans l'agencement matériel du monde, je renvoie le visiteur du blog à l'inépuisable Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique de Joachim Bouflet, principalement au premier tome de cette somme qui en compte trois. L'auteur est consultant auprès du Saint-Siège pour des procès de canonisation qui mettent en cause de tels phénomènes. Il a collaboré à l'instruction, de son vivant, du dossier du Padre Pio (je l'ai entendu expliquer, en marge d'un colloque auquel nous participions l'un et l'autre, comment il a servi la messe au saint prêtre afin de pouvoir passer la main entre ses pieds et le sol lors de ses lévitations). Son encyclopédie regorge d'icônes et de statues desquelles suinte une huile miraculeuse, il comblera l'amateur de phénomènes paranormaux. Il aura surtout, en contrepoint de la dépêche de l'AFP que voilà, l'immense mérite, non de la crédulité (loin s'en faut !), mais d'un regard moins expéditif sur l'âme de l'homme, sa recherche d'absolu, sa détresse, voire ses ruses.

Le commentaire précalibré des médias devant ce pauvre objet me fait songer que notre dénuement spirituel et notre solitude sont, s'il se peut, plus profonds que ne le laisse entrevoir, ordinairement, l'air du temps. Et, par ailleurs, que quelqu'un n'a pas fait son boulot (c'est cela, très précisément, qu'une prochaine chronique sur le Suaire se fixe d'aborder) pour qu'une pensée et un discours uniques, une seule posture d'ironie, un même rire gras s'imposent devant le croque-monsieur de Diana Duyser.

 

[1] Gallimard, 1975. Également L´Écriture des pierres, éditions Albert Skira, 1970. Les plus beaux textes brefs de Caillois sur les minéraux sont rassemblés, pour une première découverte, dans le volume Pierres et autres textes de la collection « Poésie » de Gallimard.

 

 

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Mardi 23 novembre 2004

05: 46

 

………………Le Fou impur

 

Schreber

Lecture éreintante que celle des Mémoires d’un névropathe du président Schreber. J’ai miraculeusement trouvé aux puces un exemplaire du volume paru dans la collection « Champ freudien », que dirigeait Lacan [1] ; je venais de refermer Le Fou impur de Roberto Calasso [2], comprenant au bout de quelques dizaines de pages que la lecture de Schreber – plus encore, je suppose, que celle de l’article de Freud – est un préalable à l’entrée dans ce livre étrange.

J’aime l’idée que Calasso – comme il l’a fait de nouveau avec la mythologie de l’Inde dans Ka [3] – s’en tienne à pétrir un matériau qui lui est antérieur, sans apport personnel explicite sinon celui de remodeler la glaise d’un imaginaire collectif (une écriture universelle de la maladie humaine dans le cas des mémoires de Schreber). Cela constitue un tel déni de toutes les entreprises littéraires actuelles, depuis le genre misérable entre tous du roman historique (tel du moins qu'il fait florès de nos jours) jusqu’à cette prétention exorbitante de la fiction à coller à son temps.

[Je cherchais toujours la forme que devrait prendre mon Shah Jahan, lorsque j'écrivis ces lignes il y a environ trois ans. J’oscillais encore entre deux repères : les irréprochables Mémoires d’Hadrien (si ce n’est leur douteux succès populaire) et, précisément, ce Fou impur, que je n’ai finalement pas encore lu, dont je pressens qu’il recèle un état de l’écriture enviable, parce que propagé et perpétué en pure perte par son auteur. Ka s'offre ainsi, comme une dépense somptuaire, une lente et dense reprise des mythes du brahmanisme, comme si l'auteur se contentait de prier dans sa propre langue une prière à jamais inintelligible aux dieux à qui elle s'adresse. Il n’existe pour ainsi dire aucun public pour ce genre d’entreprise : que Calasso soit traduit chez Gallimard et qu’il se monnaie quelques milliers de ses livres a cessé de (me) prouver quoi que ce soit – je veux seulement dire qu'il se creuse certainement, dans bien des cas, des gouffres de plus en plus abyssaux entre le nombre d'exemplaires vendus et celui des lecteurs attentifs d'un livre.]

(Ne plus écrire que des livres illisibles au lecteur qui n’en a pas, préalablement, assimilé la matière première ? [l'Ulysse de Joyce ? – Je ne devrais pas agiter ce genre de question : comment avoir ensuite le cœur à l'ouvrage ?])

 

[1] Disponible en poche, collection « Points ».
[2] Traduit de l'italien par Danièle Sallenave et Éliane Deschamps-Pria, collection « Arcades », Gallimard, 2000.
[3] Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, collection « Du Monde entier », Gallimard, 2000.

Daniel Paul Schreber (1842-1911).

 

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Lundi 22 novembre 2004

05: 39

 

Contre Céline

 

 

Maurice G. Dantec

 

Autant le dire, mon attitude à l'égard de M. Destouches et de ses livres est de l'ordre de la crispation psychorigide. L'annonce conjointe, ces temps-ci, de deux essais consacrés au personnage – une étude qui entend décaper le « mythe » Céline d'une part, de l'autre un dictionnaire érudit qui explore l'œuvre entière –, me confirme le statut problématique de l'homme, qu'aucune tentative de banalisation ne saura réhabiliter : j'ai mémoire d'un entretien de Philippe Sollers avec Claude Simon, paru il y a deux ou trois ans dans Le Monde, au cours duquel le Prix Nobel assénait, comme une évidence que nul ne songerait à discuter, que le siècle précédent aura compté deux génies tutélaires, Proust et Céline – Cause toujours….

La personne de M. Destouches me semble répugnante. En son temps, j'ai refermé Le Voyage…, ouvert à contrecœur, au bout de dix pages. Le rejet est organique. On ne fait pas cela avec la langue !

Outre l'itinéraire personnel de l'auteur, pour ce que j'en connais (sa correspondance avec son éditeur [1] propose un catalogue encyclopédique des bassesses susceptibles de trouver refuge sous les jupes de la littérature), j'attribue mon impossibilité à lire ses textes à ma défiance pour l'ironie dès que celle-ci fonctionne, non plus par une stratégie hautement maîtrisée du discours, mais par une distorsion de la langue elle-même. Observez autour de vous : ils sont nombreux ceux chez qui une attitude soi-disant critique à l'égard du monde qui les entoure induit un langage à double fond qui, ayant tôt fait tache d'huile dans leur langue, les empêche même de demander une baguette de pain chez le boulanger sans que la formule spontanément venue à leurs lèvres ne soit pipée par quelque sous-entendu. Perpétuelles mouches du coche dont le propos ne sait manier que le faux-fuyant, ils épuisent d'emblée toute tentative d'entretien : langue étanche, stéréotypée comme les gestes du schizophrène sous camisole chimique, arrogance d'un déni mitraillé en flux tendu. Je ne connais pas d'illustration plus nette à mon propos que le ton adopté, sans relâche, par les journaliste du Canard enchaîné pour traiter l'information. Il ne fait pas le moindre doute que la pertinence des sources et la vigilance que ce journal exerce sont d'une parfaite légitimité pour le fonctionnement d'une démocratie. S'est-on déjà penché, toutefois, sur la question suivante : les mêmes informations – strictement les mêmes – données sur le registre froid d'un discours classique et « de premier degré » (Tocqueville traitant de l'Ancien Régime et de la Révolution) resteraient-elles supportables par les pouvoirs en place ? N'est-ce pas à l'expresse condition d'une langue ironisée (comme on parle d'un sol radioactif) que Le Canard… est toléré à patauger dans la mare politique ? D'où la tentation de prêter à l'ironie un pouvoir qu'elle ne détient pas – l'information seule, malgré l'ironie ou indépendamment d'elle, serait en l'occurrence explosive.

Dans le strict registre littéraire, à la même époque que M. Destouches, on pouvait se procurer les romans et les essais de Francis Carco et de Pierre Mac Orlan, qui n'ont guère démérité dans leur traduction de la gouaille populaire et leur peinture de la mouise. Langue classique s'il en est, chez l'un et l'autre. Quant à la critique acérée de nos sociétés, j'oriente le visiteur vers les deux volumes du Théâtre des opérations de Maurice G. Dantec [2]. Je mentionne Dantec, dont je suis loin d'épouser systématiquement les colères mais dont je suis toujours ému de partager nombre de lectures (souvent les moins attendues en ce siècle), parce que le premier reproche qui me revient volontiers aux oreilles à son propos se cantonne à relever qu'il se prend au sérieux (le second, qu'il aurait lui aussi une sale gueule). Je tiens donc l'écriture de Dantec pour le dernier rempart contre cette ironie-là.

J'ai longtemps aimé dire que je suis dénué de tout humour. Cette posture n'a pas lieu d'être. C'est d'ironie dont je suis plus certainement dépourvu – de cette ironie qui, pour prétendre affecter le monde extérieur (si tant est que cet état d'esprit revête la moindre efficacité), doit au préalable conspuer la langue dans laquelle elle s'exprime [ce qui revient à se pisser dessus].

Le plus douloureux pour moi dans ce débat – qui, si ce n'était ce dernier point, n'en serait plus un à mes yeux depuis toujours –, consiste à devoir écrire contre mes quelques amis les plus chers : chez eux, presque unanimement, Céline figure au premier rang des lectures qui ont marqué leur propre cheminement.

 

[1] Louis-Ferndinand Céline, Lettres à la N.R.F. – 1931-1961, Gallimard, 1991.
[2] Maurice G. Dantec, Le Théâtre des opérations, 1. Journal métaphysique et polémique (1999) ; 2. Laboratoire de catastrophe générale, Journal métaphysique et polémique (2000-2001), Gallimard, respectivement 2000 et 2001 ; disponibles en collection de poche « Folio ».

Maurice G. Dantec (cliché emprunté au site Fidjii). Je découvre avec bonheur tout un dossier de chroniques consacrées à Dantec, Maurice G. Dantec dans la Zone, sur le blog de Juan Asensio, Stalker - Dissection du cadavre de la littérature (la découverte de ce blog elle-même est motif de réconfort).

 

Dimanche 21 novembre 2004

08: 03

 

L'œuvre calligraphié

de Jacques le Roux

 

Jacques le Roux

Cher Jacques Le Roux,

Quel plaisir de découvrir votre site ! presque par hasard…

On a dû vous le dire (je l’espère, du moins), j’ai eu de vos nouvelles à deux reprises ces derniers mois : en commandant votre nouveau livre chez votre éditeur, qui m’avait adressé un bulletin de souscription ; et à Toulouse même, chez un artiste sculpteur qui devait vous transmettre mon salut après que nous avons chaleureusement parlé de vous.

Votre site est magnifique. Je crois que c’est une excellente initiative d’être présent sur Internet. Beaucoup de choses passent désormais par ce médium.

Un détail toutefois : lorsque vous procéderez à une prochaine mise à jour, voulez-vous, je vous prie, exiger qu’on corrige la faute qui, décidément, s’attache depuis l’origine au sous-titre du petit texte que la découverte enthousiaste de votre œuvre avait suscité, il y a bien des années [1]. Je suis heureux et fier de pouvoir supposer que vous le jugez encore, presque trente ans après, digne et significatif de votre œuvre. Pourtant, ce barbarisme est une sorte de maladie honteuse de la langue qui jette
la suspicion sur tous ceux qui ont part à l’existence de ces lignes (l’auteur qui a peut-être commis la faute par inculture et l’éditeur qui l’aurait reproduite à l'époque par négligence – ou introduite par ignorance, ce qui a été le cas –, aujourd’hui le webmaster qui s’autorise d’un texte fautif imprimé en 1978.)

Je vous saurai gré de faire retirer l'e excédentaire au mot calligraphié(e). Nul doute que L’œuvre calligraphié de Jacques le Roux, correctement accordé, sautera aux yeux d’un grand nombre de lecteurs qui croiront relever là une coquille. Mais, à tout prendre, vingt-six ans après les faits, je serai soulagé qu’une majorité bute enfin sur une faute de frappe qui n'existe pas, plutôt que de continuer à offrir aux quelques servants de la langue qui vous visitent le visage distordu d’un lexique piétiné.

Je reste profondément attaché à votre œuvre et vous assure, Cher Jacques le Roux, de mes pensées fidèles et très respectueusement cordiales.

 

[1] « Hommage au scribe – L'œuvre calligraphié de Jacques le Roux », in Jacques le Roux, Les Écritures, volume publié à l'occasion de l'exposition consacrée à Jacques le Roux au Centre national d'art et de culture Georges Pompidou, Éditions Jacques Brémond, 1978.

Jacques le Roux, calligraphie et peinture sur papier ancien, 1986.

 

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Samedi 20 novembre 2004

07: 25

 

Pour Céline

 

Dion Goldman

Que les choses soient bien claires entre nous : voilà deux fois, sur ce blog encore adolescent (que dis-je ! dans les langes) que je mentionne Céline Dion. Une lecture hâtive pourrait laisser croire que je le fais en mauvaise part ; d'autant qu'il m'arrive de suggérer que l'Occident aurait été mieux inspiré de cesser de composer – et de se contenter, dès lors, d'interpréter – de la musique après le 28 juillet 1750 [1]. Ce qui, de ma part, constitue bien évidemment une énorme provocation tout juste bonne à surdoser ma relation organique à L'Art de la fugue. Un bref regard sur ma discothèque suffirait à désabuser le visiteur.

De même que vous surprendrait, je suppose, la petite introduction musicologique à laquelle vous auriez droit avant que je vous fasse écouter, dans un recueillement obligé, la douzième et ultime plage, la chanson éponyme, de l'album de Céline Dion, S'il suffisait d'aimer, composé par Jean-Jacques Goldman. [Pardon ? On n'emploie pas ce vocabulaire-là pour parler d'une musique qui ressortit aux variétés internationales ? C'est vous qui abaissez le niveau du débat. Éponyme signifie « qui donne son nom à quelque chose ou à quelqu'un » : Athéna est la déesse éponyme d'Athènes (c'est l'exemple donné dans mon Nouveau Petit Robert des noms communs. Et le mot n'est même pas (encore) épinglé comme relevant de la langue surveillée.)]

Je disais donc qu'il y a, lors de l'avant-dernière reprise du refrain de ladite chanson, une discrète appoggiature de la voix que je m'enorgueillis d'avoir découverte et qui me comble d'un bref plaisir chaque fois que j'écoute cette chanson – et non qu'elle m'est assénée en bruitage d'ambiance pour clients ou voyageurs alexithymiques dans une gare ou un magasin de prêt-à-porter. [Mes proches ont ainsi connaissance des deux occurrences d'un accord très subtilement dissonant dans le choral final de la Matthäus-Passion, que je tiens pour une précieuse séquelle de l'ancien tempérament, avant que la tyrannie de la gamme égale ne lessivât tout à fait la musique occidentale ; ils savent également que seul Otto Klemperer, dans sa version de 1960-1961 [2] restitue distinctement cette gêne délicieuse, ce minuscule accroc sonore à notre oreille d'aujourd'hui, quand la plupart des autres interprètes (les baroqueux en tête) s'efforcent de le gommer, de rendre indolore cette pure déploration.]

Il n'y a donc pas de problème avec Céline Dion. Pas plus qu'avec Héraclite l'Obscur. Le tout est de prendre la peine d'écouter, ou de lire.

 

[1] Date de la mort de Jean-Sébastien Bach à Leipzig.
[2] EMI Classics, coffret de 3 CD, 7243 5 67539 2 2.

Céline Dion, Jean-Jacques Goldman, photographie Claude Gassian, © Sony Music 1998. Site officiel de Céline Dion. La page consacrée à l'album S'il suffisait d'aimer sur le site officiel de Jean-Jacques Goldman.

 

Vendredi 19 novembre 2004

05: 51

 

Maurice Lachâtre

2. – Stigmates

 

 

La première chronique [Maurice Lachâtre – 1. Ecce homo] a paru
sur le blog le vendredi 5 novembre. Le visiteur la trouvera dans la sous-rubrique Maurice Lachâtre de l'
Archipel.

 

Maurice Lachatre

 

Résumé du premier épisode : Maurice Lachâtre est lexicographe et éditeur.

 

Chers Lecteurs, aimables Lectrices, après cinq années d'un labeur incessant se trouve enfin terminé l'ouvrage auquel vous aviez souscrit, notre Dictionnaire Universel…. Cette adresse aux souscripteurs figure en ultime belle page du quatrième et dernier volume de mon édition. Au verso, soit face à la garde, voici un second portrait de Lachâtre, dans une presque parfaite symétrie avec celui qui ouvre le premier volume, que j'ai reproduit dans ma chronique inaugurale [j'ai procédé ici à un montage : comme son pendant, le portrait figure dans un médaillon (j'ai donc zoomé sur le portrait lui-même) – bien que cette fois le décor autour dudit médaillon soit d'une austérité quasi tombale – et j'y ai associé la page de grand titre du dictionnaire].

J'ai renoncé à rapprocher, côte à côte, ces deux portraits. Je les laisse, sur le blog, comme on les trouve dans l'ouvrage, dissociés, dans deux volumes matériellement indépendants, ici dans deux chroniques successives mais, pour l'heure, accessibles dans des rubriques différentes. Cinq années les séparent, en théorie du moins, c'est-à-dire le temps qu'a nécessité la rédaction et la publication du dictionnaire en fascicules périodiques. Mais quelle édition de ce dernier ? La nouvelle ? celle dans laquelle je les trouve aujourd'hui ? Ils dateraient donc de 1865 et de 1870, Lachâtre aurait 51 ans sur l'un, 56 sur le second. Plus probable, si l'on observe les traits : ces deux portraits figuraient déjà dans la première édition publiée entre 1852 et 1856, dont le stock fut saisi et détruit en 1858. Lachâtre aurait donc 38 et 42 ans.

Je trouve ces deux visages émouvants. J'imagine qu'il existe, dans les archives du Temps, des couples de gravures, de toiles ou de photographies sur lesquels se décompte ainsi un seul lustre de maturité, de désillusions, de fatigues… Cet écart de temps bref innerve les visages d'une force tragique, bien plus que ne sait le faire, parfois, la confrontation du vieillard à l'enfant qu'il a tôt cessé d'être. D'autant que Lachâtre, parvenu au dernier cahier de son entreprise lexicographique, ne paraît pas un homme las, usé par la tâche et les épreuves : le regard brûle dans les orbites, la silhouette est habitée de façon bien plus fervente. Le pire – pour la société à qui est tendu ce second portrait – est à venir.

La semaine dernière, j'ai égaré le visiteur, surdosé l'absence de Maurice Lachâtre sur le Net (mais cette absence était encore totale il y a trois ans). Un colloque lui a été consacré en septembre 2003, à Rouen, sous un beau titre : Le monde perdu de Maurice Lachâtre. M. François Gaudin, professeur à l’Université de Rouen (IRED/UPRESA CNRS 6065), membre du conseil scientifique de la Société française de terminologie, l'un des deux organisateurs de ce colloque, a répondu par retour au courrier électronique que je lui ai adressé, vendredi dernier, pour l'informer de mon projet – qui n'était déjà plus tout à fait dans les limbes, la première chronique avait été mise en ligne le matin même : je suis ainsi bon élève, curieux de tout (en cela inassimilable par les instances officielles du savoir) mais capable des plus grands scrupules plutôt que de prendre le risque d'affirmer quelque sottise sur un sujet auquel d'autres, fussent-ils une poignée (et surtout dans ce cas), consacrent une vie d'études, de recherches et, le plus souvent, d'ascèse.

Armel Louis également a répondu. Il a même enrichi la première chronique d'un précieux commentaire sur la dédicace du Nouveau Dictionnaire universel, qui ne figure pas dans mon exemplaire. La toile se tisse sur la Toile, je suis ravi ! Le temps (quelques semaines) que les moteurs de recherche repèrent et référencent le blog, les premiers visiteurs volontaires ou de hasard, extérieurs au cercle rapproché des familiers, découvriront un premier ensemble déjà copieux : « signes de pistes » plutôt que contributions savantes, petit dispositif à exciter la curiosité et l'empathie autour de la figure de Lachâtre. Et si le nombre des sympathisants s'accroît, il sera temps, alors, d'imaginer un vrai site consacré à celui qui fut le tout premier éditeur français du Capital de Karl Marx et celui des Mystères du Peuple d'Eugène Sue.

Ce qui ne sera qu'un modeste début de justice rendu à Maurice Lachâtre, en regard du total d'environ 1 460 000 de pages trouvé par Google en 0,49 seconde pour Céline Dion.

 

 

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Jeudi 18 novembre 2004

05: 57

 

………Histoire

 

Gopi

Acquis samedi pour une bouchée de pain, place Saint-Étienne, le premier volume de l’Histoire universelle de Marius Fontane consacré à l’Inde védique (à Paris, chez Alphonse Lemerre, Éditeur, MDCCCLXXXI, 432 pages avec index et cartes gravées par Erhard et rehaussées en couleur). L’auteur avait déjà publié, à cette date, sept autres tomes (Les Iraniens, Les Égyptiens, Les Asiatiques, etc.) et annonçait un neuvième sous presse : Les Barbares ; « Pour paraître successivement » – non « En préparation », comme l’aurait écrit tout mercanti d’édition de la fin du siècle suivant – et compléter une série prévue en dix-sept livraisons (seulement !, serait-on tenté d’ajouter) dans laquelle figurent entre autres un Mahomet (tome dixième) et une Europe (tome douzième). Ce qui montre assez à quel point une telle entreprise est le fruit d’un regard d’auteur, non de quelque laminage encyclopédique.

Il va sans dire que la typographie est impeccable, en dépit d’un sensible foulage au verso des pages de faux-titre et de frontispice – mais, les dégâts collatéraux de l’offset aidant, j’ai toujours caressé cet effet d’un réglage défectueux de la presse typo comme on s’attarde au grain de beauté sur le corps de sa partenaire à la première étreinte. Il va sans dire qu’il n’y a pas à craindre un dos collé carré ou quelque autre bassesse sous la robe.

Il m’a suffi de feuilleter un instant le volume pour vérifier que l’auteur était bel et bien un historien – quelqu’un dont le métier, avant l’invention tragique du CNRS, était précisément de raconter des histoires.

 

Gopi, extrait de Max-Pol Fouchet, L'Art amoureux des Indes, éditions Clairefontaine, Lausanne, 1957, p. 72 (cliché Max-Pol Fouchet).

 

Mercredi 17 novembre 2004

05: 26

 

Welcome, Sir Thickburger !

 

Thickburger

Lundi 15 novembre 2004, 21h53Une chaîne américaine de fast-food lance le hamburger surchargé en calories. Saint-Louis, Missouri (AP) – À l'heure où les principales chaînes américaines de fast-food prennent conscience des nécessités diététiques et s'efforcent de vendre salades et autres produits basses calories, Hardee's prend le contre-pied : le fast-food basé à Saint-Louis a lancé lundi son Monster Thickburger, le plus hypercalorique des hamburgers. Présenté comme « un hommage à la décadence », le monstre alimentaire aligne en effet 1 420 calories et 107 g de gras à lui tout seul. Et ce via deux hamburgers de 150 g chacun, quatre tranches de bacon, trois de fromage, mayonnaise et beurre, le tout compacté dans un pain au sésame. Si on rajoute les frites et un soda, ce « menu-choc » dépasse la ration calorique quotidienne recommandée.

On peut (il est même louable de) se désoler d'une dépêche comme celle-ci. Solidarité paternelle oblige, je dois à Emmanuelle, ma fille – qui contribue brillamment, au plus haut niveau international, aux analyses de mass market préalables au lancement de tout nouveau produit dans nos linéaires –, d'avoir connaissance de Monster Thickburger : elle m'adresse à l'instant, assorti d'un bref commentaire de dépit, un courrier électronique comprenant le lien vers la dépêche d'Associated Press. Je respecte d'autant plus son indignation que j'admire ce que je pressens chez elle d'exigence et d'éthique dans une carrière dévolue à la grande consommation, c'est-à-dire à ce que ce monde présente, avec les ventes d'armes et le trafic d'enfants, de plus impitoyable. J'ai toujours considéré comme la pire des lâchetés – la grande misère des révolutionnaires aux petits pieds – le refus, sous des prétextes militants, de s'insérer activement selon ses compétences dans l'économie du monde. J'irais volontiers jusqu'à dire que la vente internationale de canons et de mines antipersonnel réclamerait, par excellence, la collaboration d'êtres de qualité, mais ce paradoxe ouvrirait un autre débat (il n'était cependant pas indifférent que je saisisse l'occasion d'exprimer publiquement à ma fille, par blog interposé, mon admiration pour son parcours professionnel et, plus généralement, humain).

Tu sais comme moi, Emmanuelle, et comme moi tu t'en émeus je le sais, qu'il faudrait quatre planètes comme la nôtre (je ne vérifie pas mes sources, c'est peut-être cinq, ou trois et demie) pour fournir l'énergie et les ressources vitales à l'ensemble des terriens si tous vivaient sur le train actuel de consommation et de pollution de la société nord-américaine. Si nos pays d'Europe faisaient école, la situation serait à peine moins catastrophique. Je me demande donc, ce soir, s'il ne faut pas louer la sagesse de ceux qui nous présentent Sir Thickburger – tu vois, je l'anoblis ! – pour avoir compris qu'il est temps d'en finir, d'aller jusqu'au bout de la démarche, jusqu'à l'écœurement. Anticiper la petite mort qui guette inexorablement l'Occident après sa trop longue nuit de débauche.

Ton sourire, rappelle-toi, était à peine incrédule quand je t'ai prédit (je ne faisais que transmettre l'information, enfin publiée de façon explicite le matin même, pour la première fois, dans un grand quotidien français) qu'avant l'âge venu de ta retraite, il te faudrait prendre le paquebot pour te rendre aux États-Unis, au siège de la firme qui t'emploie aujourd'hui. Faute, désormais, de kérosène.

[Gamin, j'écoutais mes petits camarades ourdir l'éclatant projet de faire fumer un crapaud. L'animal, à les croire, serait incapable de rejeter la fumée qu'il inhale. Il gonfle, s'empoumone (nous sommes dans le marketing, tous les néologismes sont permis). Je n'ai jamais participé ni assisté à telle expérience, dont la substance ne relève sans doute que du légendaire enfantin ; mais j'avoue avoir rêvé comme un spectacle enviable l'explosion du batracien dans un nuage bleuté au parfum de menthol.]

 

 

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Mardi 16 novembre 2004

06: 03

 

Cuisson du mythe

Henri Gandais

 

 

Henry Gandais

 

 

Voici un mythe.

Cette photographie, quelques lignes dans le roman familial et un vase à col étroit, aménagé en lampe de salon recèlent les principaux éléments constitutifs de ce que les anthropologues et les historiens des religions décrivent sous ce concept.

Ma mère n'évoquait son grand-oncle que par raccroc. Elle séjournait dans sa proximité, quelques jours par an, pour le seul profit d'une inititation à la vie dévote que lui prodiguait la tante Christine (je vois une Yvonne de Gaulle, une veuve anthume en ombre portée de l'artiste, icône sulpicienne absorbée dans son Rosaire au pied d'une statue en plâtre du curé d'Ars, le cœur exangue, l'âme cave comme le visage édenté du saint prêtre).

Je ne saurais dire s'ils étaient morts l'un et l'autre quand je suis né ou si je fus l'objet de quelque cérémonie de la Présentation à la sainte de Seine-et-Marne. Il doit bien exister un lointain parent de cette branche-là qui met à profit ses RTT en bouturant des arbres généalogiques mais, sauf exception, je tiens ceux qui se livrent à cette activité pour de redoutables alexithymiques, que l'idée terrorise qu'on puisse donner à leurs notices la moindre étoffe humaine.

Ils habitaient Samoreau, près de Fontainebleau. Je suppose que son atelier était un territoire réservé, dans lequel les proches eux-mêmes ne pénétraient qu'en de rares circonstances, s'il les y autorisait. Ma mère n'a évoqué devant moi, il me semble, que ses colères, quand il ne parvenait pas à obtenir sur une pièce le rendu qu'il souhaitait. Il la brisait – foudre et averse de jurons qui terrifiaient le typan confit des femmes. J'ajoute (c'est ma contribution au mythe) que, dans la proximité de son four, je le vois volontiers ardent, doté d'une nature exigeante – persuadé jusqu'à un âge avancé, comme Victor Hugo, que c'était un os.

Aujourd'hui, je trouve sur Internet un site spécialisé dans la céramique Art déco qui lui consacre une notice plus qu'élogieuse et reproduit quatre de ses pièces. Sur un autre, un collectionneur recherche toutes pièces signées Gandais (Référence CER053, annonce du 26 juin 2004). Ce pied de lampe me suffit. Sa lumière basse, le soir venu, donne aux tranches des livres leur patine bienveillante. L'objet relie aux dieux toute une région en moi de pur paganisme (en Afrique notamment, le forgeron – le céramiste est forgeron de la glaise – est tenu pour sorcier, en raison de son pouvoir sur le feu).

 

Henri Gandais (archives familiales).

 

 

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Lundi 15 novembre 2004

05: 29

 

Amoureuse cristallisation

 

Mantegna

Je referme l'essai Du Baroque [1] du philosophe et historien de l'art espagnol Eugenio d'Ors. J'avais acheté ce livre dès qu'il reparut en poche. Il me semblait n'en avoir rien retenu que je ne savais déjà, c'est-à-dire que d'Ors était le chef de file d'une faction qui considère que le baroque n'est pas une période de l'histoire de l'art, mais un système surtemporaire, un éon : à ce titre, et pour faire vite, Lascaux et les Romantiques ressortissent au baroque – qui ne saurait donc se laisser enclore entre le bûcher de Giordano Bruno (Rome, 1600) et la mort de Jean-Sébastien Bach (Leipzig, 1750). La querelle du baroque sévit lors d'une décade de Pontigny restée célèbre, en août 1931.

J'ai trouvé – pour deux euros de plus que le prix du livre de poche actuel, comme d'habitude – un exemplaire d'époque de la traduction du livre d'Eugenio d'Ors, dans la collection blanche de Gallimard. Je mentionne le fait car je tiens là l'exemple emblématique de la puissance de l'objet-livre sur ma pratique de la lecture : en poche, je tentais d'assimiler, sans passion, un essai de référence sur une question relevant de l'érudition ; dans sa facture de 1935, je sens la chaleur persistante du brasier qu'allumèrent, quatre années auparavant, une poignée d'intellectuels. Je n'en tire aucune gloire bibliophilique (je ne suis pas collectionneur, seulement fils d'ouvriers imprimeurs depuis trois générations) ni aucune morgue de maniaque des vieux papiers, c'est ainsi, c'est ma vie avec les livres.

Et force m'est de constater que l'ouvrage a bel et bien brûlé quelques heures entre mes doigts. Sa lecture m'a oxygéné, rechargé. Je ne cite que ce passage (page 139 de mon édition) : Nous avons, à ce sujet précisément, employé une seconde formule générale, que – limitée maintenant aux arts – nous appelons la formule de sa « gravitation ». Elle consiste à affirmer que dans la série des arts – musique, poésie, peinture, sculpture, architecture – chacun des termes occupe une position instable et tend, selon les époques, les écoles et les artistes, à revêtir les caractères de l'art immédiatement voisin. Ainsi, aux époques de classicisme, la musique devient poétique ; la poésie, picturale ; la peinture, sculpturale et la sculpture, architecturale. Réciproquement, aux époques de tendance baroque, la gravitation se produit en sens inverse : c'est l'architecte qui se fait sculpteur ; la sculpture, qui devient pittoresque ; la peinture et la poésie qui revêtent les caractères dynamiques propres à la musique. De même que toute sensibilité baroque tend au panthéisme, toute calligraphie baroque tend à la musique.

La messe (baroque) est dite.

Dans le texte d'ouverture de son livre – dont la composition elle-même est baroque à souhait –, d'Ors évoque le travail d'amoureuse cristallisation qui, de lectures en musées, l'a acheminé vers sa perception du baroque. Comment mieux dire la voie qu'empruntent nos curiosités passionnelles pour le monde qui, quelque souffrance qu'on en éprouve parfois, ne cesse de nous faire signe !

 

[1] Gallimard, 1935 ; disponible en collection de poche « Folio ».

Andrea Mantegna (1431-1506), plafond du palais ducal de Mantoue (Lombardie).

Christ de Mantegna

Mantegna est également l'auteur de ce Christ étonnant, que l'on peut voir à la Galleria Brera à Milan. Ces deux œuvres, antérieures de plus d'un siècle au début de la période que les fixistes du baroque défendent bec et ongles, semblent apporter de façon quasi narquoise de l'eau au moulin d'Eugenio d'Ors.

 

 

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Dimanche 14 novembre 2004

07: 48

 

Ce que dit la Sulamite

 

ms_geneve

 

Mon texte ne vous aurait donc pas paru trop ardu ?

Je mentirais en vous disant que j'en suis soulagé. Il est vrai que j'accumule souvent les raccourcis, comme à plaisir : je supprime volontiers, à la façon du latin, les « copules », les donc, les c'est pourquoi, les par ailleurs (je vous l'accorde, cette suppression peut produire l'effet d'un coq-à-l'âne). Je pratique ce minimalisme syntaxique pour au moins deux raisons : j'aboutis ainsi à un texte au plus près de ma langue (quand vous vous parlez à vous-même, intérieurement, vous n'employez jamais de donc, de c'est pourquoi, de par ailleurs… Vous pensez avec votre pompe cardiaque, et il n'y a pas de transition entre deux battements du cœur – et pourtant ces battements sont la continuité, la cohérence de la vie en vous. D'autre part [je vous ai laissé cette cheville-là !], il me semble que c'est une preuve de délicatesse à l'égard du lecteur, à qui je donne le prétexte de « décrocher », s'il le souhaite, si cela lui est nécessaire, si ce que je dis le bassine : il peut librement conclure que l'auteur écrit n'importe quoi, que rien ne s'enchaîne dans son texte – et non remettre en cause sa propre capacité à comprendre celui-ci. Chacun y trouve son compte : j'ai peut-être perdu un lecteur inattentif, insensible ou incompétent (et, le plus souvent, satisfait de l'être), et ledit lecteur n'est pas découragé de se porter vers d'autres auteurs, éventuellement.

Je ne connais rien de plus lassant, de plus soporifique, qu'un texte (fiction ou essai), qui coule de source (le robinet qu'on a oublié de fermer), dans lequel chaque phrase appelle la suivante, sans surprise, comme dans une chanson de Céline Dion. Idem en musique – à mon oreille, le chœur final de la Neuvième Symphonie de Beethoven est un exemple de robinet mal fermé.

Relisez (ou lisez) le Cantique des cantiques. D'emblée, la lecture paraît d'une simplicité naïve mais, passé les quelques lignes du prologue, la Sulamite, la petite gardienne de moutons qu'on attend sosotte, lâche une phrase mystérieuse, dense, opaque comme une gemme qu'on vient d'extraire de sa gangue. Son amour et son désir ont rejoint sa langue, profonde en elle, profonde en nous depuis la nuit des temps (je ne connais qu'un auteur vivant qui me ménage de tels saisissements : Quignard).

Le Je suis noire, je suis belle ! de la Sulamite est une phrase terriblement obscure, difficile, quand elle survient dans le texte. Du moins traduite ainsi, sans copule.

 

[Liens] Le Cantique des cantiques dans la traduction d'André Chouraqui et la présentation du numéro de la revue Graphè (Université de Lille 3) consacré au Cantique, avec une bibliographie.

[Illustration] Raban Maur. Commentaire sur les livres de Judith et d’Esther et sur les Macchabées, I-III, Atelier de Reims, vers 830.
Ms. lat. 22, fol. 4, Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

 

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Samedi 13 novembre 2004

08: 46

 

La Passion de Hallâj

 

Kabir

 

J'ai reçu hier par la poste les quatre gros volumes de l'opus major de Louis Massignon [1]. On ne trouve plus depuis quelque temps l'intégralité de cette somme dans les librairies de neuf et les libraires qui font commerce de livres anciens, que je consulte sur Internet, ne disposaient pas d'un exemplaire de seconde main complet. À ma plus heureuse surprise, une librairie en ligne doit avoir accès à un stock résiduel qui lui permet d'offrir l'ensemble, à l'état neuf, au prix d'origine.

Al-Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj, le Cardeur des âmes (allusion au métier de son père), fut atrocement martyrisé à Bagdad en 309 de l'hégire (922 de notre ère) pour avoir proféré ces mots : Ana-l-haqq. C'est précisément l'un des objets des deux mille pages dont m'attend la lecture que de tenter une traduction éclairée du Ana-l-haqq de Hallâj. Dans le cadre étroit de cette chronique, nous nous rangerons au lapidaire Je suis la Vérité qui escamote un complexe et fulgurant cheminement par lequel c'est Dieu, l'Unique, en Hallâj, par Hallâj, qui parle ainsi – une parole qui, de la bouche du mystique, ne manqua pas d'être entendue comme un blasphème.

Un beau hasard achemine ces volumes jusqu'à moi le jour même des funérailles de Yasser Arafat. Me revient cette affirmation entendue, au début des années 1970, lors d'une brève tentative d'initiation à la méditation transcendantale restée sans suite : Maharishi Mahesh Yogi enseignait que, si seulement un locataire sur dix de la Planète se livrait à la méditation, la face du Monde en serait à jamais changée par l'impossibilité notamment pour toute violence d'accéder à une dimension collective.

Si ce n'est la méditation, du moins la quête attentive, modeste, têtue de quelques filons de l'âme enfouis dans le terreau des traditions d'Orient peut-elle, je veux le croire, esquisser une telle perspective. Ma peur de l'autre n'est pas sortie intacte de la lecture du Trésor des secrets de Nezamî de Gandjeh, des Récits d'un pèlerin russe et du Mémorial des Saints de Farid-ud-Din 'Attar. Je ne cite pas ces textes par forfanterie d'érudition, je prends date avec le visiteur de cette page pour de futures chroniques ; sans attendre, qu'il navigue à son gré, à son rythme, dans le site D'Orient et d'Occident, auquel je l'ai déjà renvoyé par deux fois dans les lignes qui précèdent : il y découvrira nombre de ceux qui ont tissé de précieux liens de l'âme avec l'autre, l'Étranger. Avec cet autre dont la tradition, aujourd'hui même – fût-ce à son insu – recèle peut-être le chiffre d'une langue désormais cryptée qui plonge notre temps dans l'effroi.

 

--------------

[1] Louis Massignon, La Passion de Hallâj, « Bibliothèque des Idées », 4 volumes, Gallimard, 1975. Cette édition est posthume. Elle restitue un corpus enrichi autour d'un texte central constitué par la thèse de doctorat ès lettres que Louis Massignon consacra à Hallâj. Celle-ci fut d'abord publiée en 1922 aux éditions Paul Geuthner, accompagnée la même année, chez le même éditeur, par une thèse complémentaire formée par un Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane ; ce dernier, bien que d'un abord particulièrement ardu, est un outil de référence dès que l'on tente de s'avancer dans les contrées, arides elles-mêmes, des mystiques de l'islam. L'Essai sur les origines du lexique… est disponible aux éditions du Cerf, dans une version assez méchamment reprintée en 1999 d'une édition antérieure.

Kabir, un autre mystique tisserand, au cœur de l'Inde du XVe siècle.

 

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Vendredi 12 novembre 2004

05: 23

 

[État neuf – Quelques passages soulignés au crayon]

 

 

Oiseau Pompei

 

Marguerite Yourcenar mentionne dans Le Temps, ce grand sculpteur [1] le livre de Gabriel Germain, Le Regard intérieur [2] – qu’elle qualifie de « document trop peu lu. ». Je me souviens détenir le volume, paru en 1968. Je le retrouve sans peine, à la place que lui désigne l’ordre alphabétique, dans la partie « littérature générale » de ma bibliothèque.

Il se révèle alors que j’ai, en son temps, noirci mon exemplaires de notes marginales prises (demi-mal) au crayon à papier, et souligné de nombreux passages. Et cela jusqu’aux dernières pages du dernier chapitre. De toute évidence, j’ai fait en son temps mon miel de cette lecture, dont je n’ai plus, aujourd’hui, le moindre souvenir.

Il me faudra une heure entière pour gommer méticuleusement jusqu’à la dernière ombre de soulignement, m’efforçant de ne pas lire, même rapidement, ce que j’efface. Il m’est insupportable de trouver ces polypes d’une lecture antérieure à la mienne sur un volume d’occasion que j’achète aux puces. Aujourd'hui, c'est ma propre lecture, ainsi déposée sur l’un de mes livres (comme un excrément dont on s’allège au détour d’un bois), qui me paraît nauséabonde – il est insupportable de constater quelle furent, il y a vingt ou trente ans, ses propres curiosités, les étroites limites de son propre savoir, le caractère obsessionnel de ses rapprochements et de ses présupposés. Par bonheur, je n’ai pratiqué cette prise de notes sur le livre même que pendant une période assez brève, qui tourne justement autour du tout début des années 1970. Depuis, j’insère dans le volume que je m'apprête à lire un ou plusieurs feuillets sur lesquels j'inscris les références que je souhaite retrouver, quelques réflexions, l’indication d’un pont entre la lecture présente et quelque autre continent de la bibliothèque. D'ailleurs, j'utilise toujours pour cela un crayon à papier, comme si je voulais laisser à un autre, après moi, la latitude de saisir une gomme…, alors qu'il lui suffira de jeter le signet excédentaire.

Émerge toutefois cette question, qui n’est pas neuve, mais qui prend relief par l’abondance des notes péniblement effacées ce matin : comment se fait-il qu’il ne reste absolument rien de conscient d’une telle lecture ? Sous quelle forme, sur quels registres intimes – il se peut de façon indélébile – celle-ci a-t-elle cependant nourri mon esprit ?

Et cette proposition, qu’il conviendrait de valider : un livre ne serait décisif que de façon inversement proportionnelle aux traces dont il affecte durablement la mémoire.

Et s’il en allait ainsi des êtres ?

 

[1] in Essais et mémoires, « Bibliothèque de La Pléiade », Gallimard, 1991, p. 398.
[2] Le Seuil. Disponible en collection de poche.

Oiseau (Pompéi).

 

Jeudi 11 novembre 2004

09: 16

 

Le visiteur du soir

 

 

De l'homme qui se présente à l'heure dite, vous ne connaissez que la voix.

Vous l'avez compris à la lecture des documents qu'il a pris soin de vous communiquer avant la rencontre, il n'a cessé d'occuper des fonctions dont on ne saurait mieux dire en les comparant à celles des chauffeurs sur les anciennes machines à vapeur de notre réseau ferré : dès lors qu'ils auraient posé la pelle à charbon ou cessé de veiller au régime de la chaudière, ils pouvaient faire s'essouffler le rapide et, sans que celui-ci pût même rejoindre quelque gare de campagne, l'immobiliser en pleine voie – ces quelques-uns sans l'office de qui les grandes marmites médiatiques cesseraient aussitôt de bouillir.

Il va sans dire qu'un tel avertissement vous l'a rendu favorable : à tout un registre de votre propre existence – ce qui se nommait si bien le labeur (si proche du sillon, qu'il fallait fendre avant toute semence) – il sera épargné de devoir se justifier longuement, quand ce n'est pas s'excuser du relent besogneux qu'il exhale aux narines du désœuvré, du fonctionnaire ou de l'étourdi. Encore ne s'agit-il que d'un préjugé, d'une bonne disposition. Mais il subsiste un monde, qui souvent s'avère un gouffre, jusqu'à la poignée de main, jusqu'aux premiers pas dans votre espace clos – de plus en plus réservé, au fil des négligences invasives de toute une époque –, jusqu'au corps étranger logé dans l'organisme de la demeure.

Quand, votre seuil à peine franchi par le visiteur, vous mesurez que la prévenance le disputera à la délicatesse, que la conversation pourra faire l'économie des notes en fin de volume et du sous-titrage Antiope, l'air soudain s'allège – et l'intelligence que vous entretenez avec le monde peut sortir, un instant, de la clandestinité.

Vous ne demandez plus l'avis de votre montre mais, lorsqu'il redoute de s'éterniser – quelque regret que vous en éprouviez –, vous vous abstenez de le retenir, de peur qu'il ne se trouve dans l'embarras et qu'un autre, prévu pour bénéficier de sa présence, ne soit contraint de l'attendre.

Tant il est vrai, d'emblée, que les amis de cet homme-là sont estimables.

 

 

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Mercredi 10 novembre 2004

04: 49

 

Longtemps, Omar m'a assassinée de bonne heure

 

Carre magique Pompei

L’affaire Omar Raddad a été relancée par une expertise [1] qui tendrait à confirmer la thèse de Jacques Vergès, avocat de la défense, à savoir que Ghislaine Marchal, la victime, n’est pas l’auteur du tristement célèbre graffiti, lu en lettre de sang sur les lieux du crime : Omar m’a tuer. L’écriture ne correspondrait pas à celle des dernières grilles de mots croisés auxquelles la blonde Mme Marchal consacrait, la veille encore, son désœuvrement (je la suppose blonde et sans œuvre, n’ayant pas suivi la chronique en son temps et ne prenant qu’un risque mesuré sur le premier point, négligeable sur le second).

Il suffisait de poser la question à un écrivain, avant d’engager des équipes puis des sous-équipes de graphologues pour expertiser et contre-expertiser cet aspect du dossier. Tout navigateur solitaire de la langue et de l’écrit aurait pu témoigner de son intime conviction sur les points suivants :

– Même un professionnel de l’écriture n’est pas assuré d’avoir, blessé à mort, le réflexe d’écrire ; pourquoi l’attendre d’une cruciverbiste ?

– Même peu cultivée par ailleurs, une cruciverbiste présente cette singularité par rapport à la plupart de ses contemporains : elle a affaire, volontairement, à sa langue ; dès lors, il devient encore plus surprenant (car cela le serait déjà d’un illettré dyslexique) qu’une écriture panique produise une telle impropriété au regard des règles de la conjugaison – impropriété qui, telle qu’elle figure ici, escamote de surcroît l’identité sexuelle de la victime, c’est-à-dire la marque du féminin. Je pourrais épiloguer longuement sur cette faute de syntaxe, qui me semble la preuve la plus absolue, en deçà comme au-delà de toute démonstration, que ce n’est pas un être à l'agonie, stressé par l’agression et le sentiment de la fin inéluctable, qui a graffité ainsi les portes de la villa.

– Insolite enfin le caractère romanesque (éminemment littéraire) de la formule : quelqu’un, que je désigne par son nom, a commis un crime, dont il découle que je suis morte. Je suis déjà morte en traçant ces mots, je suis déjà la narratrice, quasi proustienne, de ma propre fin. Longtemps, Omar m’a assassinée de bonne heure.

Il convient donc de déduire logiquement de ce qui précède que, dans le cas où Mme Marchal aurait outrepassé tous les obstacles – j'écris bien obstacles, car la langue peut poser des verrous plus difficiles à crocheter que la serrure d'un coffre – qui s’opposent à un geste susceptible, il y a encore à peine plus de vingt ans, d'envoyer Omar Raddad à l’échafaud, elle ne l’aurait fait justement qu'avec une sorte de préméditation, pour se venger d’un homme en l’accusant d’un crime qu’il n’a pas commis. Elle aurait alors mentalement opéré de façon très précise comme l’a fait celui qui a pris le temps de tracer ces lettres, qui a même laissé inachevée l’une des deux inscriptions, sans doute pour plus de réalisme. Tant de cynisme quand on en est à son avant-dernier souffle nous ramène, de nouveau, dans les nébuleuses de l’improbable.

Ce qui reviendrait également à presque supposer, en pareil cas, que c’est Ghislaine, la blonde Ghislaine, qui a commis le crime.

Il se peut que Jacques Vergès, qui n’a besoin d’aucun plumitif pour lui souffler de telles évidences, ait déroulé cette même démonstration dans sa plaidoirie. En condamnant Omar Raddad à dix-huit ans de réclusion criminelle, le jury populaire a en tout cas fait la preuve que la dimension exclusivement littéraire de ce chapitre-là du dossier d’accusation lui a totalement échappé. Or, pour ce que j’en sais, ce graffiti revêt quelque chose de crucial dans l’affaire – pour ne pas dire que l’affaire repose entièrement sur lui.

 

[1] 20 novembre 1997 : une nouvelle expertise graphologique demandée par Maître Jacques Vergès infirme la première en estimant que Ghislaine Marchal n'est pas l'auteur du message Omar m'a tuer. J'extrais la présente note de mes carnets de l'époque.

 

[Palindrome . Le « carré magique », SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS, dans l'une des ses très nombreuses graphies (ici à Pompéi) : message d'autres mondes ou ancêtre des mots croisés ? Le nombre de sites Internet qui propose des interprétations de cette inscription se compte par milliers dans toutes les langues de la planète.]

 

Mardi 9 novembre 2004

05: 55

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Douilles

 

 

Ramphorhynchus

 

Je retrouve ces trois notes parmi un ensemble accumulé depuis 1999, au fil du clavier et de la souris, sous le titre de Balles perdues. Je les donne à lire – le blog est aussi conçu pour cette fonction – dans l'ordre de leur rédaction (elles furent rédigées à des dates peut-être éloignées, la tenue de ce carnet était épisodique).

 

Les grands mammifères chassent en silence, à l’odeur. L’homme, qui est un animal déchu, se signale au bruit

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Le directeur du zoo de Pessac a été tué, lundi 1er novembre, par un hippopotame qui s’était échappé de son enclos. L’homme circulait à vélo lorsqu’il a été chargé par l’animal, qu’il avait pourtant personnellement dressé depuis sa naissance. » (Le Monde, 3 novembre 1999, page 36). Voilà pour le point de vue de l’homme : drame du monde carcéral, révolte soudaine d’un ongulé d’Afrique contre son geôlier. Si l’on envisage le fait divers sous celui de l’animal, il faut bien admettre une tout autre hypothèse : la prise de conscience tragique que, pédalant sur un vélocipède, ce qui se dirigeait vers lui n’était qu’une figure de l’Hippopotame dégradé, de la déchéance de sa propre espèce. Le colosse amphibie était commis à entrevoir dans ce tableau le destin de sa horde et, au delà, du monde animal dans son inexorable destin. À envisager sa propre descendance en candidats des jeux télévisés, en hooligans, en lecteurs des romans de Philippe Labro, en apôtres du bénévolat.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Écrire (mais aussi nombre de nos activités, et jusqu’à la façon par exemple dont nous croyons jouer de la mode pour nous en démarquer insensiblement) consiste à nous singulariser – éviter que notre existence se fonde tout à fait avec celle du voisin, échappe si peu que ce soit aux échantillons représentatifs des instituts de sondage. Écrire, je m’en rends compte au fil du temps, est certainement l’une des voies les plus aléatoires et les plus éreintantes pour parvenir à cette fin. Parce qu’il s’agit justement de creuser le grand écart (croit-on) avec les normes, les modèles en cours, les idées dominantes de l’air du temps. En fait, tout cet attirail vous guette à chaque angle de rue, on s’épuise à déjouer les pièges du temps prétranché par la société : tout cela pour, au bout du compte, aller faire honteusement la cour au public, galoper après un petit bout de notoriété – ce qui consiste à épouser ce que la norme a précisément de plus rebutant, pour ne pas dire de plus obscène…

[…]

(J’étais parti sur une idée, que je crois belle. Mais je mesure soudain qu’elle n’est pas dicible, pas ici, pas maintenant. Qu’elle n’aura pas de lecteur – ou de façon si problématique qu’il ne vaut guère la peine de s’exposer ainsi en l’exposant.)

 

Le Ramphorhynchus, in Louis Figuier, La Terre avant le Déluge, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1866, p. 216.

 

 

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Lundi 8 novembre 2004

04: 52

 

Des chats

[ou, peut-être, de l'âme ?]

 

 

Virgule chatte d\'écrivain

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[…] Chercher plutôt du côté de cette incurable pathologie du décalage, cette cénesthésie de l’écart qui affecte une partie d’entre nous : à cinq ou sept ans, quand on passe son temps à dessiner tout autre chose que ce que les codes du dessin d’enfant imposeraient de bienséant, ou – pire – quand on paraît désœuvré ; à vingt, lorsqu’il est enfin possible de vérifier que la sexualité n’a que très peu à voir (dans ses objets, dans ses mobiles) avec les codes médicaux, psychologiques, littéraires et moraux dont vous avez, de diverses façons, été lesté et qui vous désignent d’étroites marges de manœuvre dans la bonne société du corps. À cinquante, dès lors que c’est à chaque heure, pour ainsi dire, du jour et de la nuit que vous devez vous négocier comme résolument ailleurs.

L’âme ne serait-elle que ce long apprentissage de la mise à distance, qui vous fait connaître, mieux que celui qui y adhère sans recul, le monde dans lequel il s’agit seulement de trouver, quelque temps encore, votre respiration.

Ainsi les chats semblent-t-ils, à certains de ceux qui les côtoient, disposer d’une âme : cette même façon qui est la leur d’avoir tout autre chose en tête que ce qu’ils font mine de suivre des yeux avec assiduité – à savoir votre misérable existence de maître qui n’oubliera pas de remplir sa gamelle de croquettes à l’heure dite. [Solitude… Je ne crois pas comme ils croient, je ne vis pas comme ils vivent, je n’aime pas comme ils aiment… Je mourrai comme ils meurent. (Marguerite Yourcenar)]

 


Marguerite Yourcenar
, Feux (1936), Gallimard, in Œuvres romanesques, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 1083.

Virgule (≈1985-?). J'ai entretenu avec cette chatte une étrange complicité photographique. Elle fut partiellement paralysée du train arrière après une chute de trois étages dans un conduit de cheminée, depuis le toit de la maison que j'habitais à l'époque. Le vétérinaire a refusé de la piquer. Elle a été recueillie, par son entremise, dans une ferme du Gers.

 

Dimanche 7 novembre 2004

07: 41

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Toc ? et toc !

 

 

Dans la vie quotidienne, professionnelle et privée, je passe volontiers pour un emmerdeur : dans la moindre note rédigée à l'attention d'un client comme dans les documents destinés à ne circuler qu'à l'intérieur de l'entreprise, je ne transige pas sur les échelles de titres, la gestion des blancs, le choix de la typographie. Mais il en va de même pour le rangement des couteaux et des petites cuillers, le strict alignement des tranches sur les rayonnages de la bibliothèque, la conservation des fiches de posologie dans les boîtes de médicament entamées, et j'en passe (non, je ne passe pas sur la langue, qui est concernée au premier chef). De là à ce que certains, en leur for intérieur, aient admis l'hypothèse que je suis toqué (atteint de toc, de troubles obsessionnels compulsifs), il n'y a qu'un pas – déjà franchis, je m'en enorgueillis presque.

guillotine

First of all, j'ai la conviction d'éviter des catastrophes. Dans son dernier livre [1], Renaud Camus donne pour célèbre une anecdote que j'aurais dû connaître à plus d'un titre. L'un des fondateurs de la psychiatrie contemporaine, Philippe Pinel, corrigeait les épreuves d'un de ses livres. En marge d'une longue citation, il note à l'intention des typographes : Il faut guillemeter tous les alinéas. Pinel avait-il – comme tous les médecins (affirmait ma mère) – une écriture en pattes de mouche ? inattention du prote qui vérifia les corrections de l'auteur avant de les retourner au marbre ? La première édition parut avec cette phrase insérée, je suppose, juste avant ou après ladite citation : Il faut guillotiner tous les aliénés.

Renaud Camus rappelle surtout, de façon lancinante, au fil des trois conférences éditées dans Syntaxe, que le soin scrupuleux accordé au respect de la syntaxe, y compris dans (et à commencer par) la langue orale, est le premier et le principal hommage qu'on puisse rendre à l'autre, dans son altérité. Je suis sensible au retour, en plusieurs occurrences dans ces trois textes (qui tissent un même propos) du mot scrupule. Les premiers mystiques musulmans tenaient la « piété scrupuleuse » (wara') pour une étape nécessaire de l'union avec Dieu ; mais cette piété avait pour premier destinataire l'autre (le christianisme dirait le prochain), dans la maison, sur le chemin de la Mecque, au souk : le marchand de dattes auprès de qui (retraversant à pied tout le pays) l'on venait s'excuser d'avoir tenu pour sienne, par inadvertance – par absence d'attention scrupuleuse –, et de l'avoir mangée sur-le-champ, une datte tombée de son étal. L'apologue figure dans le Mémorial des Saints de Farid-ud-Din ’Attar [2].

Il fait bon s'entendre dire [mais je tire quelque peu à moi le texte de Renaud Camus, qui n'ouvre pas explicitement sur une telle perspective] que l'agacement de mon prochain serait à mesure de l'attention que je lui porte, de sa gêne à être au monde, au même monde que le mien – d'une réticence organique à partager le monde.

Ligne de blanc

[1] Renaud Camus, Syntaxe, ou l'autre dans la langue et autres conférences, P.O.L., octobre 2004, p. 74.
[2] Traduction d’Abel Pavet de Courteille, nouvelle édition, collection « Points Sagesses », Le Seuil, 1976, p. 131.

 

 

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Samedi 6 novembre 2004

06: 53

 

Ce que voyait Shah Jahan

 

Taj Mahal

Je parle en années de notre calendrier. Il faudrait le faire selon l'hégire, les Grands Moghols étaient musulmans.

Nous sommes en 1666, en février (mais je suis confronté à des divergences, ailleurs il est dit octobre). Shah Jahan va mourir, reclus dans le fort d'Agra depuis sept ans par l'un de ses fils, Aurangzeb, qui l'a destitué, lui Empereur du Monde, cinquième de la dynastie de Babur, descendante directe de Gengis Khan et de Timur Lang, le Boiteux [nous disons Tamerlan]. Aurangzeb est le premier à rougir au feu de l'intransigeance la religion d'État de sa lignée. Son arrière-grand-père, Akbar, avait rêvé d'une religion de la Lumière, qui fût un levain dans une pâte pétrie de brahmanisme, d'islam et de bondieuseries de jésuites (Goa était portugaise).

Aurangzeb a tué le prince Muhammad Dara Shikuh son aîné, promis au trône, qui préférait à la guerre ses travaux de tout premier traducteur de textes sacrés de l'hindouisme vers le persan, la langue érudite et amoureuse de la cour d'Agra – les cinquante Upanishads qu'en 1762 Anquetil-Duperron rapportera de son périple aux Indes orientales sont bel et bien les traductions de Dara, sur lesquelles, au siècle suivant, les premiers indianistes européens travailleront, le temps de se familiariser avec le sanskrit.

De 1658 à cette nuit d'agonie de février (ou d'octobre, ou de novembre), Shah Jahan ne put contempler le Taj que dans un petit miroir qu'il avait fait sceller sur l'ébrasement (trop large pour qu'il s'y penchât) d'une fenêtre du fort Rouge, sa prison. À cet endroit, le méandre de la Yamuna produit, sur certains clichés, l'illusion qu'un océan sépare les deux édifices, qui sont sur la même rive.

Dara était le préféré de Jahan. Il avait rédigé un traité, La Rencontre des Deux Océans (l'islam et l'hindouisme), qui rendait fou de rage Aurangzeb.

[Sur cet instant de la dernière nuit de l'Inconsolé à guetter, dans le miroir, la Larme posée sur la joue du Temps (Tagore) que la nuit seule éclaire, j'ai conçu le projet qui m'occupe d'une interminable fiction, mon chantier d'écriture depuis cinq ans, mon Taj.]

La victoire usurpée d’Aurangzeb, à terme, fit le lit de la colonisation britannique. Elle préfigure, à sa mesure, d'autres meurtres dont nous avons dans la bouche, aujourd’hui même, le goût de fruits vénéneux.

 

Nocturne : appropriation sur palette graphique d'une photographie du Taj Mahal (D.R.) prise de jour depuis le fort Rouge d'Agra.

 

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Vendredi 5 novembre 2004

05: 29

 

……………………………Maurice Lachâtre

……………………………1. – Ecce homo

 

Maurice Lachatre

 

Le propos d'aujourd'hui est inaugural, quelque peu solennel. Et je préviens le visiteur : comme l'indique son titre, cette chronique aura une suite. Il se peut même – son objet le justifie – que l'entreprise prenne assez vite l'allure d'un feuilleton, tant la matière abonde, tant elle est, à ce jour et sur le médium Internet, à proprement parler inédite. De sorte que, dérogeant à la règle implicite de la blogosphère, je serai bien en peine de placer dans cette chronique un lien efficace (si ce n'est celui qui, à la ligne précédente, me dédouane du soupçon d'avoir créé, par e-dandisme, ce néologisme) qui renvoie l'internaute vers quelque site, instructif ou édifiant, et lui permettre ainsi de prendre une petite avance sur la livraison suivante.

D'ailleurs, après avoir scanné ce portrait de l'homme, j'ai ressenti une brève bouffée de découragement (le grand in-quarto dans lequel il figure en frontispice est lourd, il m'a fallu prendre mille précautions pour asseoir le premier plat de couverture et les trois premiers feuillets intérieurs sur la vitre sans que la masse des 696 autres pages et du reste de la reliure n'entraîne l'ensemble – il m'a fallu déplacer plusieurs dossiers qui encombraient mon bureau pour y parvenir) : je ne saurais m'en tenir aux arrière-pensées de ce visage, je me trouve comme au pied du mur.

Après avoir replacé, provisoirement, le volume auprès des trois suivants (l'œuvre elle-même présente la singularité d'avoir été livrée en cahiers périodiques, puis reliée en quatre forts volumes), j'ai résolu de m'acquitter, pour aujourd'hui, d'une dette initiale à l'égard d'Armel Louis, libraire en région parisienne et lexicographe, à qui je dois de connaître l'homme que voici.

Un bref repentir toutefois (j'ai parfois tendance à forcer un peu le trait pour m'assurer d'être entendu dans le bruit ambiant, de même que je surdose toujours légèrement la prise de médicaments) : je viens d'apprendre grâce à Google que l'enfant terrible d'Issoudin [un site consacré à la généalogie en Bas-Berry] n'est pas si oublié que ça puisqu'une rue porte son nom à La Courneuve.

 

 

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Jeudi 4 novembre 2004

05: 52

Cette page a été entièrement recomposée en septembre 2007,
à l'occasion de la mise en ligne d'un nouveau texte
consacré à la
Pietà de Michel-Ange [Cliquer ici pour lire ce texte].

 

 

 

hupka_pieta_blog
Pietà

 

 

intertresetroit

Elle paraît plus jeune que son enfant : un vieillard qu’une adolescente daignerait prendre sur elle — encore que la main gauche paraisse s’en tenir à une proximité pudique, même si la convergence de l’avant-bras avec celui du gisant suggère que les mains ont pu (ou vont) se toucher. Qu’il puisse être le Fils, contre toute vraisemblance, est alors évoqué de pure façon métaphorique, dans la posture de maternage, son autre main à elle arrimée sous l’aisselle (au point où le buste se désarticule), ce visage aux commissures délicatement généreuses penché sur le corps brisé dans le dernier épuisement.

On dit qu’ Il est mort, de la plus horrible des agonies — et ce n’est pas sa résurrection annoncée qui doit atténuer les mérites de ce cadavre.

Pourtant, la mort n’est pas dans ses mains (la droite semble retenir le pli du linge, dont on ne sait s’il s’agit de la robe ou du linceul), ni au thorax : ainsi que des membres, la musculature en est lisible, comme bandée ; une onde soucieuse descend du front, et c’est elle qui tend le menton. À bien regarder, la mort n’est pas jouée par lui, elle tient dans la distance de ce corps près de choir des genoux sur lesquels il repose, que l’effort ne pourra, au mieux, qu’empêcher de glisser tout à fait. Elle s’affiche surtout, la mort, sur sa bouche à elle, selon l’angle sous lequel on aborde le visage : elle sourit, ou elle boude cet amant qui fait le mort — qui fait l’enfant.

Michelangelo avait vingt-quatre ans ; se peut-il qu’il ait modelé dans toute son ambivalence un inaccessible désir qui était le sien, qui aurait trouvé à se résoudre dans l’abandon à cette grâce maternante, compassionnelle, d’une presque enfant ?

On avait accroché au-dessus de mon lit de bébé un cadre contenant la photographie de son seul visage — nul doute que ce regard devait paraître veiller sur moi — et, la puberté venue, je découvris l’ensemble de la composition.

L’homme est un enfant mort dans l’amour.
C’est lui qui le veut ainsi.

 

 

 

 

En ouverture et en zoom :
Clichés du livre
Michelangelo, Pietà, photographied by Robert Hupka,
Crown Publishers Inc, New York, 1975.

 

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Mercredi 3 novembre 2004

05: 31

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Des blancs

 

 

calligraphie miroir

S'il n'est pas douteux que le lecteur assidu, le lecteur linéaire, le lecteur curieux se font rares, dans nos sociétés – au point, parfois, de faire faux bond –, je veux croire qu'il n'est pas en revanche de cause univoque à cette désaffection pour l'écrit.

Je pose ici une simple hypothèse.

Devant nombre de documents imprimés émis par les outils de bureautique (administrative ou privée, voire domestique) comme devant tant de pages qui se succèdent sur mon écran d'ordinateur quand je pratique le nomadisme sur Internet, j'éprouve – j'entends : mes nerfs optiques mesurent douloureusement – quelle abnégation, quelle ascèse, exige l'acte de lire en bien des circonstances de la vie courante.

La lisibilité stricto sensu n'est pas en cause : devoir déchiffrer un billet manuscrit compte désormais parmi les expériences d'exception ; la moindre note est composée en caractères à empattements, justifiée en fin de ligne, imprimée selon des procédés qui garantissent au tirage une stabilité des encres à l'épreuve de l'éternité (de dessiccation, le papier tombera en poussière avant que ne pâlisse le toner de nos imprimantes laser).

Ce par quoi la page peut se rendre d'emblée détestable, c'est l'absence de gestion raisonnée, non du texte lui-même, mais des blancs : ce qu'on nomme les blancs circulaires (les marges sur les quatre côtés des blocs de texte), les blancs entre les lignes (l'interlignage), les blancs entre les lettres (l'interlettrage, réputé réglé par nos logiciels de traitement de texte, mais exige en permanence qu'on le corrige, qu'on le force), les blancs entre le texte et les illustrations… Les blancs !

C'est une affaire de proxémie. Je propose de redécouvrir, dans cette perspective précise, le merveilleux petit livre de Edward T. Hall, La Dimension cachée [1]. Ce qui revient à suggérer que je disposerais les blancs dans une page que je prépare (pour être lue par l'autre à qui je la destine) selon les mêmes critères que ceux qu'inconsciemment j'applique pour gérer la distance que je maintiens, physiquement, entre cet autre et moi quand nous nous trouvons face à face. Intéressant, non ?

Autrement dit, il manquerait à notre environnement visuel ce qui fait si cruellement défaut dans la plupart de nos vies : la solitude, le silence, la paix interstitiels.

 

[1] Le Seuil, 1971. Disponible en collection de poche, « Points ».

Calligraphie arabe : « Lui » reflète « Lui », exprimant l'unité soufie avec Dieu (calligraphie miroir). Emprunté à Jean-Christophe Loubet del Bayle sur le site Typographie & Civilisation : Un désir d’éternité – De la calligraphie à la typographie : étude de l’écriture arabe).

 

 

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

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Mardi 2 novembre 2004

05: 28

 

L'Allumé

 

Un crucifix roman n'était pas d'abord une sculpture, la Madone de Cimabue n'était pas d'abord un tableau, même la Pallas Athéné de Phidias n'était pas d'abord une statue. Telles sont les premières lignes des Voix du silence. Au lecteur de se débrouiller.

J’ai mis a profit ce long week-end de Toussaint pour ouvrir les volumes IV et V des Œuvres complètes d’André Malraux dans la « Bibliothèque de la Pléiade », parus il y a dix jours, qui en constituent le tome V consacré aux Écrits sur l’art. Des livres quelque peu extravagants pour la collection, puisqu’ils reproduisent, sur le papier Bible du texte, des centaines d’illustrations en noir et blanc et en couleur [1]. Dirigé par Jean-Yves Tadié – à qui Proust doit sa nouvelle édition en quatre volumes de À la recherche du temps perdu publiée en 1987 dans cette même collection – cet ensemble s’impose par l’apparat critique, les variantes, les inédits, les notes et les annexes (telles ces pages consacrées à la bibliothèque de travail de Malraux, pp. 1291 sq du volume II).

J’ai rassemblé au fil des années les éditions d’époque de la plupart des livres repris ici avec tant de scrupule pour tout ce qui a concouru à leur conception par Malraux. Il se trouve que Paul-Émile Autié, mon père, a travaillé durant toute sa vie professionnelle chez Draeger frères, maîtres imprimeurs à Montrouge, le fleuron de l’imprimerie d’art jusqu’à la fin des années 1970. Gallimard fit imprimer chez Draeger les hors-texte en couleur de la plupart des ouvrages illustrés de Malraux. C’est, en la circonstance, une pure bibliophilie du cœur qui m’attache à ces livres.

En 1974, j’ai expédié à Verrière-le-Buisson, un exemplaire du recueil de poèmes amphigouriques que je venais de faire paraître à compte d’auteur. Quelques jours plus tard, une petite carte de visite manuscrite – un minuscule concentré de sollicitude – m’affirmait que le dédicataire allait parler de ce recueil à ses amis de la N.r.f. Il m’est arrivé de guigner quelque notoriété à seule fin (affirmais-je à moi-même, bien entendu) de dispenser, ne serait-ce qu’une fois, une telle dose d’authentique joie veinée d’espoir et de rêve.

Reste que, depuis l’adolescence, m’électrocutent ses incessants court-circuitages de la pensée qui shuntent la langue. Autant que lui, j’aime à le croire, je suis homme à chats jusqu’au bout des ongles – que j’ai cessé de me ronger, moi ! Il est plus que jamais, pour l’âme, ce dyable sombre, inspiré, fervent, allumé dirait-on aujourd’hui, qui m’a cent fois épargné de rentrer tout à fait dans le rang.

Ligne de blanc

[1] Le magazine professionnel des métiers du livre,
Livres Hebdo
, a consacré dans son numéro 572 du 8 octobre 2004, pp. 54 sq, (« Malraux, l’art et la couleur ») un reportage passionnant à la conception éditoriale et à la fabrication de ces deux volumes par les éditions Gallimard, selon des procédures exceptionnelles pour la collection.

[Le Dyable des chats, l'un des innombrables dessins dont André Malraux agrémentait ses lettres et messages, est tiré de André Malraux, Dessins, 1946-1966, Messages, Signes et Dyables, 380 dessins inédits présentés par Madeleine Malraux, Jacques Damase-Denoël éditeurs, 1986, p. 57.]

Deux extraits des introductions aux volumes des Écrits sur l'art dans la « Bibliothèque de la Pléiade », sur le site des éditions Gallimard
Une présentation prévue à la Bnf

ligne de blanc

Lundi 1 novembre 2004

07: 39

 

La ride de la bonté absolue

 

 

 

Ride de la bonte absolue

 

 

Dans la fenêtre avancée de votre moteur de recherche favori, saisissez le titre de cette chronique dans la rubrique Rechercher cette expression exacte. Vous obtiendrez certainement le même résultat que celui qui s'affiche à l'instant sur mon écran :
Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés (« ride de la bonté absolue »)
Conseil : Pour obtenir plus de résultats, supprimez les guillemets [i.e. recherchez plutôt des pages Web dans lesquelles se trouvent, atomisés, les mots ride, bonté, absolue]
Suggestions :
– Vérifiez l’orthographe des termes de recherche
– Essayez d'autres mots
– Utilisez des mots plus généraux

Hors de question, pour moi, d'obtempérer : je sais écrire ces trois mots, en tout cas vérifier que je les ai correctement saisis, même si je développe une légère dyslexie tactile au contact de mon clavier d'ordinateur, qui vaudra parfois aux lecteurs du blog, je le crains, d'épingler quelque pénible coquille ; et je n'aurai pas recours à d'autres mots que ceux-là, qui sont d'ailleurs assez généraux pour que chacun en comprenne le sens. Quant à la façon dont je les ajointe, elle m'a de longue date semblé validée par l'expérience.

Que l'on veuille en effet bien considérer, sur le cliché que voilà, la brève – mais pure dans sa ligne, vive dans la discrétion – parenthèse qui confère à la bouche son statut d'incise ; que l'on se représente ce signe diacritique du visage [dont il ne convient surtout pas d'évaluer la fréquence sur un échantillon représentif de la population, il suffit qu'il me soit arrivé de l'entrevoir sur des êtres très jeunes] dépourvu de son pendant, de son symétrique ouvrant au début de la bouche [je lis celle-ci de gauche à droite sur la page du visage, comme une phrase] ; que l'on accepte enfin l'idée qu'un tel signe, comme le veut toute convention d'écriture efficiente, passe inaperçu en lecture rapide. Toutefois, sa présence n'échappera pas à un typographe ou à un spécialiste des langues anciennes, qu'on nommait jadis – quand un aveugle était encore un aveugle – des langues mortes.

(Ce cliché de Simone Gandais, ma grand-mère maternelle – la mère de ma mère, le croirait-on ? – a été pris quelques jours avant sa mort brutale, en 1966.)

ligne de blanc

Sur l'abréviation i.e.

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Dominique Autié
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