
S'il n'est pas douteux que le lecteur assidu, le lecteur linéaire, le lecteur curieux se font rares, dans nos sociétés – au point, parfois, de faire faux bond –, je veux croire qu'il n'est pas en revanche de cause univoque à cette désaffection pour l'écrit.
Je pose ici une simple hypothèse.
Devant nombre de documents imprimés émis par les outils de bureautique (administrative ou privée, voire domestique) comme devant tant de pages qui se succèdent sur mon écran d'ordinateur quand je pratique le nomadisme sur Internet, j'éprouve – j'entends : mes nerfs optiques mesurent douloureusement – quelle abnégation, quelle ascèse, exige l'acte de lire en bien des circonstances de la vie courante.
La lisibilité stricto sensu n'est pas en cause : devoir déchiffrer un billet manuscrit compte désormais parmi les expériences d'exception ; la moindre note est composée en caractères à empattements, justifiée en fin de ligne, imprimée selon des procédés qui garantissent au tirage une stabilité des encres à l'épreuve de l'éternité (de dessiccation, le papier tombera en poussière avant que ne pâlisse le toner de nos imprimantes laser).
Ce par quoi la page peut se rendre d'emblée détestable, c'est l'absence de gestion raisonnée, non du texte lui-même, mais des blancs : ce qu'on nomme les blancs circulaires (les marges sur les quatre côtés des blocs de texte), les blancs entre les lignes (l'interlignage), les blancs entre les lettres (l'interlettrage, réputé réglé par nos logiciels de traitement de texte, mais exige en permanence qu'on le corrige, qu'on le force), les blancs entre le texte et les illustrations… Les blancs !
C'est une affaire de proxémie. Je propose de redécouvrir, dans cette perspective précise, le merveilleux petit livre de Edward T. Hall, La Dimension cachée [1]. Ce qui revient à suggérer que je disposerais les blancs dans une page que je prépare (pour être lue par l'autre à qui je la destine) selon les mêmes critères que ceux qu'inconsciemment j'applique pour gérer la distance que je maintiens, physiquement, entre cet autre et moi quand nous nous trouvons face à face. Intéressant, non ?
Autrement dit, il manquerait à notre environnement visuel ce qui fait si cruellement défaut dans la plupart de nos vies : la solitude, le silence, la paix interstitiels.
[1] Le Seuil, 1971. Disponible en collection de poche, « Points ».
Calligraphie arabe : « Lui » reflète « Lui », exprimant l'unité soufie avec Dieu (calligraphie miroir). Emprunté à Jean-Christophe Loubet del Bayle sur le site Typographie & Civilisation : Un désir d’éternité – De la calligraphie à la typographie : étude de l’écriture arabe).

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
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