
L’affaire Omar Raddad a été relancée par une expertise [1] qui tendrait à confirmer la thèse de Jacques Vergès, avocat de la défense, à savoir que Ghislaine Marchal, la victime, n’est pas l’auteur du tristement célèbre graffiti, lu en lettre de sang sur les lieux du crime : Omar m’a tuer. L’écriture ne correspondrait pas à celle des dernières grilles de mots croisés auxquelles la blonde Mme Marchal consacrait, la veille encore, son désœuvrement (je la suppose blonde et sans œuvre, n’ayant pas suivi la chronique en son temps et ne prenant qu’un risque mesuré sur le premier point, négligeable sur le second).
Il suffisait de poser la question à un écrivain, avant d’engager des équipes puis des sous-équipes de graphologues pour expertiser et contre-expertiser cet aspect du dossier. Tout navigateur solitaire de la langue et de l’écrit aurait pu témoigner de son intime conviction sur les points suivants :
– Même un professionnel de l’écriture n’est pas assuré d’avoir, blessé à mort, le réflexe d’écrire ; pourquoi l’attendre d’une cruciverbiste ?
– Même peu cultivée par ailleurs, une cruciverbiste présente cette singularité par rapport à la plupart de ses contemporains : elle a affaire, volontairement, à sa langue ; dès lors, il devient encore plus surprenant (car cela le serait déjà d’un illettré dyslexique) qu’une écriture panique produise une telle impropriété au regard des règles de la conjugaison – impropriété qui, telle qu’elle figure ici, escamote de surcroît l’identité sexuelle de la victime, c’est-à-dire la marque du féminin. Je pourrais épiloguer longuement sur cette faute de syntaxe, qui me semble la preuve la plus absolue, en deçà comme au-delà de toute démonstration, que ce n’est pas un être à l'agonie, stressé par l’agression et le sentiment de la fin inéluctable, qui a graffité ainsi les portes de la villa.
– Insolite enfin le caractère romanesque (éminemment littéraire) de la formule : quelqu’un, que je désigne par son nom, a commis un crime, dont il découle que je suis morte. Je suis déjà morte en traçant ces mots, je suis déjà la narratrice, quasi proustienne, de ma propre fin. Longtemps, Omar m’a assassinée de bonne heure.
Il convient donc de déduire logiquement de ce qui précède que, dans le cas où Mme Marchal aurait outrepassé tous les obstacles – j'écris bien obstacles, car la langue peut poser des verrous plus difficiles à crocheter que la serrure d'un coffre – qui s’opposent à un geste susceptible, il y a encore à peine plus de vingt ans, d'envoyer Omar Raddad à l’échafaud, elle ne l’aurait fait justement qu'avec une sorte de préméditation, pour se venger d’un homme en l’accusant d’un crime qu’il n’a pas commis. Elle aurait alors mentalement opéré de façon très précise comme l’a fait celui qui a pris le temps de tracer ces lettres, qui a même laissé inachevée l’une des deux inscriptions, sans doute pour plus de réalisme. Tant de cynisme quand on en est à son avant-dernier souffle nous ramène, de nouveau, dans les nébuleuses de l’improbable.
Ce qui reviendrait également à presque supposer, en pareil cas, que c’est Ghislaine, la blonde Ghislaine, qui a commis le crime.
Il se peut que Jacques Vergès, qui n’a besoin d’aucun plumitif pour lui souffler de telles évidences, ait déroulé cette même démonstration dans sa plaidoirie. En condamnant Omar Raddad à dix-huit ans de réclusion criminelle, le jury populaire a en tout cas fait la preuve que la dimension exclusivement littéraire de ce chapitre-là du dossier d’accusation lui a totalement échappé. Or, pour ce que j’en sais, ce graffiti revêt quelque chose de crucial dans l’affaire – pour ne pas dire que l’affaire repose entièrement sur lui.
[1] 20 novembre 1997 : une nouvelle expertise graphologique demandée par Maître Jacques Vergès infirme la première en estimant que Ghislaine Marchal n'est pas l'auteur du message Omar m'a tuer. J'extrais la présente note de mes carnets de l'époque.
[Palindrome . Le « carré magique », SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS, dans l'une des ses très nombreuses graphies (ici à Pompéi) : message d'autres mondes ou ancêtre des mots croisés ? Le nombre de sites Internet qui propose des interprétations de cette inscription se compte par milliers dans toutes les langues de la planète.]
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Dominique Autié
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