Marguerite Yourcenar mentionne dans Le Temps, ce grand sculpteur [1] le livre de Gabriel Germain, Le Regard intérieur [2] – qu’elle qualifie de « document trop peu lu. ». Je me souviens détenir le volume, paru en 1968. Je le retrouve sans peine, à la place que lui désigne l’ordre alphabétique, dans la partie « littérature générale » de ma bibliothèque.
Il se révèle alors que j’ai, en son temps, noirci mon exemplaires de notes marginales prises (demi-mal) au crayon à papier, et souligné de nombreux passages. Et cela jusqu’aux dernières pages du dernier chapitre. De toute évidence, j’ai fait en son temps mon miel de cette lecture, dont je n’ai plus, aujourd’hui, le moindre souvenir.
Il me faudra une heure entière pour gommer méticuleusement jusqu’à la dernière ombre de soulignement, m’efforçant de ne pas lire, même rapidement, ce que j’efface. Il m’est insupportable de trouver ces polypes d’une lecture antérieure à la mienne sur un volume d’occasion que j’achète aux puces. Aujourd'hui, c'est ma propre lecture, ainsi déposée sur l’un de mes livres (comme un excrément dont on s’allège au détour d’un bois), qui me paraît nauséabonde – il est insupportable de constater quelle furent, il y a vingt ou trente ans, ses propres curiosités, les étroites limites de son propre savoir, le caractère obsessionnel de ses rapprochements et de ses présupposés. Par bonheur, je n’ai pratiqué cette prise de notes sur le livre même que pendant une période assez brève, qui tourne justement autour du tout début des années 1970. Depuis, j’insère dans le volume que je m'apprête à lire un ou plusieurs feuillets sur lesquels j'inscris les références que je souhaite retrouver, quelques réflexions, l’indication d’un pont entre la lecture présente et quelque autre continent de la bibliothèque. D'ailleurs, j'utilise toujours pour cela un crayon à papier, comme si je voulais laisser à un autre, après moi, la latitude de saisir une gomme…, alors qu'il lui suffira de jeter le signet excédentaire.
Émerge toutefois cette question, qui n’est pas neuve, mais qui prend relief par l’abondance des notes péniblement effacées ce matin : comment se fait-il qu’il ne reste absolument rien de conscient d’une telle lecture ? Sous quelle forme, sur quels registres intimes – il se peut de façon indélébile – celle-ci a-t-elle cependant nourri mon esprit ?
Et cette proposition, qu’il conviendrait de valider : un livre ne serait décisif que de façon inversement proportionnelle aux traces dont il affecte durablement la mémoire.
Et s’il en allait ainsi des êtres ?
[1] in Essais et mémoires, « Bibliothèque de La Pléiade », Gallimard, 1991, p. 398.
[2] Le Seuil. Disponible en collection de poche.
Oiseau (Pompéi).
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Dominique Autié
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