
Mon texte ne vous aurait donc pas paru trop ardu ?
Je mentirais en vous disant que j'en suis soulagé. Il est vrai que j'accumule souvent les raccourcis, comme à plaisir : je supprime volontiers, à la façon du latin, les « copules », les donc, les c'est pourquoi, les par ailleurs (je vous l'accorde, cette suppression peut produire l'effet d'un coq-à-l'âne). Je pratique ce minimalisme syntaxique pour au moins deux raisons : j'aboutis ainsi à un texte au plus près de ma langue (quand vous vous parlez à vous-même, intérieurement, vous n'employez jamais de donc, de c'est pourquoi, de par ailleurs… Vous pensez avec votre pompe cardiaque, et il n'y a pas de transition entre deux battements du cœur – et pourtant ces battements sont la continuité, la cohérence de la vie en vous. D'autre part [je vous ai laissé cette cheville-là !], il me semble que c'est une preuve de délicatesse à l'égard du lecteur, à qui je donne le prétexte de « décrocher », s'il le souhaite, si cela lui est nécessaire, si ce que je dis le bassine : il peut librement conclure que l'auteur écrit n'importe quoi, que rien ne s'enchaîne dans son texte – et non remettre en cause sa propre capacité à comprendre celui-ci. Chacun y trouve son compte : j'ai peut-être perdu un lecteur inattentif, insensible ou incompétent (et, le plus souvent, satisfait de l'être), et ledit lecteur n'est pas découragé de se porter vers d'autres auteurs, éventuellement.
Je ne connais rien de plus lassant, de plus soporifique, qu'un texte (fiction ou essai), qui coule de source (le robinet qu'on a oublié de fermer), dans lequel chaque phrase appelle la suivante, sans surprise, comme dans une chanson de Céline Dion. Idem en musique – à mon oreille, le chœur final de la Neuvième Symphonie de Beethoven est un exemple de robinet mal fermé.
Relisez (ou lisez) le Cantique des cantiques. D'emblée, la lecture paraît d'une simplicité naïve mais, passé les quelques lignes du prologue, la Sulamite, la petite gardienne de moutons qu'on attend sosotte, lâche une phrase mystérieuse, dense, opaque comme une gemme qu'on vient d'extraire de sa gangue. Son amour et son désir ont rejoint sa langue, profonde en elle, profonde en nous depuis la nuit des temps (je ne connais qu'un auteur vivant qui me ménage de tels saisissements : Quignard).
Le Je suis noire, je suis belle ! de la Sulamite est une phrase terriblement obscure, difficile, quand elle survient dans le texte. Du moins traduite ainsi, sans copule.
[Liens] Le Cantique des cantiques dans la traduction d'André Chouraqui et la présentation du numéro de la revue Graphè (Université de Lille 3) consacré au Cantique, avec une bibliographie.
[Illustration] Raban Maur. Commentaire sur les livres de Judith et d’Esther et sur les Macchabées, I-III, Atelier de Reims, vers 830.
Ms. lat. 22, fol. 4, Bibliothèque publique et universitaire de Genève.
Dominique Autié
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