blog dominique autie

 

Vendredi 31 décembre 2004

05: 46

 

De la survie en milieux hostiles

IV

 

(Courts manuels portatifs – 5)

 

 

Hypothèse : devant les pyramides de têtes élevées par Gengis Khan, devant les victimes des massacres de la Saint-Barthélemy ou celles de la grande peste, nos prédécesseurs mettant en place des cellules de soutien psychologique.
Imaginons l’allure qu’aurait l’Histoire.

*

Le totalitarisme n'est, somme toute, fatal aux civilisations que dans ses instances les moins ouvertement politiques, c'est-à-dire dans son exercice civil ordinaire. La petite jeune fille alexithymique qui sert le pain décongelé dans la viennoiserie située au coin de la rue est, activement, un redoutable agent du totalitarisme. En pleine responsabilité, sans la moindre circonstance atténuante. J'en suis absolument certain. Mais comment s'en justifier [d'une telle certitude] ? Et c'est très difficile, de plus en plus difficile, d'aller et venir dans un environnement où il est impossible de défendre cela, précisément, sans passer pour un redoutable cinglé.

*

[Pour être certain de ne pas perdre la référence]
Jean-Paul Curnier : « Toute forme de nouveauté a un goût de mort, parce qu’en chacune c’est à chaque fois une indocilité souveraine du monde qui tombe, un peu de monde en moins. » (Manifeste, Editions Léo Scheer, 2000, p. 82)

*

Une pédagogie efficace consisterait à apprendre à donner, et à refuser par principe tout partage. Les modes archaïques du don (potlatch) avaient parfaitement discerné le gouffre qui sépare les deux attitudes. Dans nombre de mythologies, du partage naît le Mal.

*

[Allergie]
Aux poils de chat, aux plumes de pigeons, aux acariens, à la laine mohair, au lait, aux fruits, aux fruits de mer, aux pépins de raisin, à la peau du raisin, au raisin blanc. À l’odeur du noir (du Noir ?).
L’essentiel consiste à être allergique à quelque chose d’aussi original, d’aussi improbable, d’aussi personnel que le prénom de son enfant – ce qui nous vaut des générations entières d’Amandine, de Vanessa et, bientôt, de Loana.
L’allergie est un mode féminin d’être au monde. Un style.
[D’où, toujours, leur grand étonnement à m’entendre éternuer en salves, sans raison.]

*

M’est venue ce matin, pour rendre compte d’un disque qu’on souhaitait me faire découvrir avec le secret projet que je l’apprécie, la notion de condom art : Échenoz et toute l’école minimaliste, essoufflée, light, cruellement française dans ses courtes limites à franchir la surface aseptisée du latex.
J’ai parlé de la honte d’appartenir à la génération (la mienne) des traîtres qui ont posé avec tant de complaisance le préservatif sur le membre de toute la génération de nos fils. Et du malheur muet de nos fils, quand ils produisent une musique telle que celle qu’il convenait que j’écoute.

*

[À moins que…]
Au sein de civilisations qui survalorisent les stades et les formes juvéniles du vivant, l’individu dispose de très courts moyens pour se garder d’assimiler le déclin de son corps avec une hypothétique dégradation du monde extérieur. Cette loi, dans son incontournable fatalité, rendrait compte d’un discours constant, dont la littérature porte trace (Musil dans L’homme sans qualités, Hesse dans Le Jeu des perles de verre, parmi bien d’autres) et qui donne chair à ce qu’on nomme, dans le commun, le « conflit des générations ».

*

Pour écrire heureux, publions cachés.

*

Je crois que la prochaine fois que j’aurai, si peu que ce soit, à justifier de ce que je suis, je couperai court en affirmant simplement que je suis un saint. D’ores et déjà un saint laïc, en route contre vents et marées vers une sainteté plus spirituelle, un martyr en voie de décharnement. Mais, quoi qu’il en soit, un saint. C’est, il me semble, le dernier grade qui se puisse encore revendiquer sans rougir.

* * *

 

Jeudi 30 décembre 2004

05: 31

 

……………Kawabata, en secret

 

 

Les belles endormies

 

Pendant une décennie environ (autour de la trentaine), j'ai lu Les Belles endormies au moins une fois par an. Curieusement, je n'ai jamais discerné clairement à l'époque ce que je pouvais bien y chercher, que je ne trouvais pas, de sorte que le désir de ce livre fût assez tenace et lancinant pour que le volume restât, bien que tenu à sa place dans ma bibliothèque, toujours à portée de regard et de main.

Je pourrais me dédouaner en affirmant ici que j'ai cessé de lire et relire Les Belles endormies quand la seconde déferlante de japonisme a mis dans toutes les poches un exemplaire jetable des romanciers japonais contemporains de Hiroshima. Je ne mentirais pas tout à fait en évoquant mon haut-le-cœur lorsque j'ai découvert, en 1997, sur la table de mon libraire, une édition illustrée présentée sous une couverture avenante [1]. Je prends toutefois le parti de suggérer que ce livre me devint, sournoisement au fil de l'âge, source d'angoisse : de plus en plus souvent, la figure du vieil Eguchi semblait me précéder dans les couloirs du désir, me tenir la porte, s'inquiéter de mes performances. J'avais si peu – ou si mal – lu ce texte que j'en étais arrivé à m'effacer devant la démarche du vieillard esthète. Sans doute n'étais-je pas éloigné de prendre pour un livre érotique (c'est-à-dire pour un objet extérieur à moi) l'un de ces très rares précipités de la littérature où c'est avec votre pouls, votre sommeil paradoxal, votre propre système nerveux central que l'auteur rythme sa langue.

Il est un temps de la vie où il n'est plus temps de lire un tel livre. Il est un autre temps, à venir ou peut-être venu, pour accepter que le souffle le restitue, doutant par instants qu'on l'écrive soi-même.

S'il est un texte qui impose le secret, c'est bien celui-là. Un homme, dans la vigueur de sa jeunesse, peut y trouver à son insu un narcotique dont il n'aura éventuellement l'usage que plusieurs dizaines d'années plus tard – il me semble que certaines pages sur le sommeil n'ont cessé de cheminer dans mes veines depuis près de trente ans. Et je n'imagine une très jeune femme s'avançant dans ce livre de ténèbres que pour l'offrir, en prenant soin de ne pas se découvrir, à l'homme d'un autre âge dont un songe lui a révélé qu'il nourrit pour elle un pur amour.

 

Kawabata
Kawabata Yasunari

 

[1] Les éditions Albin Michel décrivent ainsi cette édition : Frédéric Clément habille ce grand texte érotique de Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968, et le ponctue, dans une délicate lumière, d'objets raffinés, de fragments usés de tissu peint et de troublantes photographies. Deux univers se rencontrent ici dans une précieuse alchimie. C'est aujourd'hui, pour écrire cette chronique, que je prends connaissance du concept éditorial qui a prévalu et du nom de l'artiste convié auprès du texte de Kawabata. Je confirme donc que mon rejet était (et reste) bien de principe, aucunement étayé par le moindre jugement esthétique.

 

Mercredi 29 décembre 2004

03: 00

 

 

Le premier qui dort

 

Olivier Autie

 

Psychanalystes, au divan ! De stricte obédience ou d'affiliation flottante, que vous portiez à gauche ou à droite, à vos divans, dis-je ! Voici du miel.

J'ai pris cette photographie de mon frère Olivier vers le milieu des années 1975. Pourquoi ai-je organisé ce casting en interposant cette vitre sale, pour ainsi dire déformante, entre mon Pentax et lui ? Vous avez trouvé la réponse ? Alors vous êtes un bon psychanalyste. Un bon psychanalyste ne sort jamais sans ses réponses, qu'il garde pour lui. Ne dérogez pas, ne changez pas pour moi vos petites habitudes, tout va pour le mieux.

Olivier s'est tué, pour ainsi dire sous mes fenêtres, en me rendant visite à Saint-Cloud le 29 décembre 1978 vers 20 heures. Il a été renversé par une locomotive haut-le-pied sur la ligne de chemin de fer qui desservait, à l'époque, les usines Renault de Billancourt en longeant la Seine. Il y avait un simple passage à niveau automatique, non protégé, en bas de l'ancien pavillon de chasse d'Eugénie de Montijo dans lequel je louais ma garçonnière. Il venait dîner chez moi. Le seul témoin a dit qu'il marchait très vite, qu'il courait pratiquement. Il n'avait aucune raison particulière de courir. Il était à l'heure. J'ai toujours pensé qu'il s'agissait, à tout le moins, d'un acte manqué (vous notez, mesdames et messieurs du divan ? je ne répéterai pas.)

Olivier était plus jeune que moi de cinq ans ; il était mon frère unique ; il était de petite taille, j'étais plutôt grand ; il peinait à l'école pour des résultats médiocres, je brillais en pure paresse ; j'aurais pu devenir photographe d'art, chauffeur routier, chanteur de rock anglais ou travel writer, il prenait pour lui et sur lui seul la litanie maternelle qui a scandé notre difficile enfance commune : Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? ; il était l'enfant chéri de notre mère, j'étais le petit-fils adulé de ma grand-mère maternelle ; Olivier aimait les chiens, j'aime les chats ; il était homosexuel, j'étais le seul à le savoir dans la famille ; il était, j'étais ; je suis, il n'est plus depuis longtemps.

Un ami très cher, qui était présent à Saint-Cloud ce soir-là, est affectueusement persuadé que j'ai, sur tout cela, encore tout à écrire. Je ne partage pas sa conviction. Cela relève, me semble-t-il, de la main courante, non de la littérature. Seul le cliquetis lancinant de la vieille Remington dans le bureau crasseux de l'officier de police est à la hauteur des faits.

Le 29 décembre 1978 au soir, je suis devenu un survivant.

[Le 21 septembre 2001, j'étais hospitalisé à l'hôpital de Rangueil, à Toulouse, à 300 m à vol d'oiseau de l'explosion de l'usine AZF. J'ai vu les vitrages des distributeurs automatiques de la cafétéria se distendre avant d'exploser sous la pression de l'onde de choc ; des bris de verre, comme des lames de guillotine, sont tombés dans les couloirs, ce fut un défi aux lois de la probabilité qu'il n'y eût aucun mort parmi ceux qui allaient venaient dans les couloirs ; ma mère est morte le lendemain midi à l'hôpital de Boulogne-Billancourt ; à vingt-huit heures près, j'ai failli ne pas tenir mon engagement de lui survivre (je n'ai d'abord pas relevé cette énormité, c'est ma compagne qui me l'a indiquée, avec mille précautions, quelque temps plus tard). On ne fait pas de la littérature avec ça ; on prend des notes, des minutes – n'est-ce pas, messieurs ? Ohé, du divan ! je vous parle ! vous dormiez ?]

 

Olivier Autié (1955-1978), cliché D.A.

 

Represailles

 

Travail du deuil, ready-made par Dominique Autié, 1979.

 

Cette chronique emprunte son titre au beau livre que Jean-Edern Hallier consacra à ses relations avec son frère Aubert, mort prématurément :
Le premier qui dort réveille l'autre, Le Sagittaire, 1977.

 

Mardi 28 décembre 2004

05: 27

 

Le Président de Montclerc

 

 

Louis-Ferrand de Montclerc

 

Il me faut, ce matin, cesser d'éluder le moment de parler du Président.
Non que cela me coûte, je l'ai déjà fait, plus longuement que je ne le ferai de nouveau ici [1].

Autant le dire d'emblée, le Président est un ami, très cher (écrivant ceci, je songe avec une soudaine répugnance à ce culte faux-cul de la transparence et de la traçabilité qui fait mentionner, en pied du compte rendu qu'un critique littéraire du Monde des livres consacre à l'ouvrage signé par l'un de ses confrères de la rédaction, que l'auteur est de la grande maison : oui, mais en un tout autre sens, j'aime à dire que le Président est de ma maison, comme jadis voulait qu'on le formulât l'étiquette.).

Il y a déjà fort longtemps que nous sommes un petit nombre à savoir que l'œuvre de cet homme s'est accordé le destin de circuler sous le manteau, au gré de son auteur. Celui-ci avait, de longue date, affirmé que ses textes – nouvelles et romans, redevables à la chronique hors de toute minauderie de théoricien – seraient, en son temps, édités par ses soins et diffusés à qui mériterait de son amitié. Depuis le milieu des années 1990, il a engagé le labeur de concevoir et d'imprimer les volumes. Récemment, il s'est mis en devoir d'éditer des œuvres amies et j'attends, avec la patience que toute sa démarche initie, mon exemplaire des Indes lisses de Jean-Paul Chavent.

S'il a considéré l'intention du blog avec une circonspection irritante, force est de constater que, sur le registre de l'édition, il avait anticipé de plus loin que nous l'inéluctable repli, l'entrée en vie cachée de la langue que le blog, à sa façon, s'épuise encore à négocier.

Cette foi qui est mienne dans d'ultimes médiations n'est pas seule en cause dans nos échanges. Je dois, depuis toujours, au Président d'incessants et salutaires rappels à l'ordre. Je n'en citerai qu'un seul, qui m'est durable. Dans les années 1970, sévissait une forme pernicieuse de coqueluche des poètes qui incitait chacun à pratiquer compulsivement l'art du haïku (je ne suis d'ailleurs pas certain que la thérapie assénée par le Président ait guéri d'autre patient que moi). C'est par les mots que cet ami soigne ses amis. Il a donc, lui-même, cotisé au haïku, pour notre seule édification :

Il pleut dit la crémière
La crémière dit
Il pleut

Comment, dès lors, s'adonner à la forme brève sans éprouver le sentiment honteux de plagier le Président ?

Je parlais de maison, venons-en au blason. De Montclerc, qui excelle en ce genre, a rassemblé, en 2003, la quarantaine de pièces de son œuvre poétique complet en un recueil de sa propre facture [2]. Le meilleur Pierre Louÿs fait écho à ces sonnets, chansons et ballades, que l'auteur pratique dans la plus stricte observance prosodique. Au point qu'un universitaire louche ait pu prendre, un instant, ses Rondeaux marotiques pour des inédits du Cadurcien. Je conçois quelle érotique sous-tend ce chantournage obstiné mais joyeux de la langue (je viens, en vain, de chercher trace d'une anecdote lue, je crois, dans une biographie de Pierre Louÿs : on aurait ainsi retrouvé dans ses papiers des feuillets noircis du seul mot sein calligraphié en salves, ultime état de la langue transmuée en désir).

Sous leur masque compassé, dans leur feinte désuétude, les vers du Président ont cette vertu de mettre au jour la compulsion du désir. Si leste soit celui qui la courtise, la langue fulgure :

[…]
Cependant que son corps s'embrase
Et que sa tête s'incendie
En bas, de son doigt qui l'ébrase,
En haut, du dieu qui irradie
[3].

Ces quatre vers suffiront, je suppose, à balayer tout soupçon de complaisance dans l'amitié qui dicte aujourd'hui cette chronique.

 

[1] Le Bec dans l'eau, pp. 89 sq.
[2] L - F de M, Floraisons du Printemps – Poèmes françois, Éditions du Pantin, Clermont-Ferrand, 2003 (sur commande, chez l'auteur).
[3] Op. cit., p. 69.

Louis-Ferrand de Montclerc, photographie de Dominique Autié, ca. 1992.

 

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Lundi 27 décembre 2004

05: 55

 

Espace public

 

 

De la survie en milieux hostiles [III]
(Courts manuels portatifs – 4)

 

Agora Bruno Lomio

Rendons-nous antipathique, de bon matin. Toutefois, quoique je veuille, jamais autant que ce quadragénaire attardé en patins à roulettes qui, fonçant droit sur moi, oblique au dernier moment, ni que cette jeune femme à vélo, toujours sur le même trottoir que moi, qui fulmine entre ses dents contre ma paresse à me plaquer contre la façade pour la laisser passer (son jeune enfant, installé à califourchon sur le porte-bagage, m'a confirmé d'un regard noir sa façon de penser) ; jamais aussi horripilant que la demoiselle qui, pendant cinquante bons mètres d'asphalte, débite en flux tendu ses fadaises dans son téléphone portable – jusqu'à ce que je me retourne, la toise et fasse halte un instant pour la laisser passer afin qu'elle prenne sur moi une avance prophylactique ; nullement compétitif dans l'odieux, le pauvre discours que je m'en veux presque de dévider à l'instant, en regard des coups de sac à dos que je reçois soixante fois l'heure, soit un coup chaque minute, dès que je me hasarde à simplement remplir mon réfrigérateur au petit supermarché mitoyen de mon domicile.

Les sociologues, qu'affecte un clientélisme rampant, ne vous le diront pas : patins à roulettes, vélo, téléphone portable, sac à dos sont les agents matériels d'un usage de l'espace public vécu désormais sur le mode de la confiscation. J'emploie à dessein cette formulation, tant il est vrai que la plupart de ceux qui se livrent à cette incivilité permanente, hautaine et non sélective ont, dans un premier temps, subi ce sac de l'espace commun, ce rapt de l'air social, cette fin de non-recevoir opposée par le corps de l'autre à toute médiation ; qu'ils n'en aient, à aucun moment, éprouvé de gêne significative conforte mon propos : c'est bien l'absence de toute prise de conscience qui constitue sans nul doute la dimension la plus décourageante d'un phénomène qui était, il y a encore une vingtaine d'années, le quasi monopole des propriétaires de chiens.

Je fais même crédit à mes contemporains plus haut cités d'avoir été stimulés – pour ne pas dire inspirés – dans leur superbe et leur indifférence à l'autre par les pouvoirs publics. Quand un limonadier installe ses tables, ses chaises et ses parasols à l'extérieur de son bar, jusqu'à la limite du caniveau, vous forçant non seulement à chalouper pour croiser d'autres piétons mais encore à vous baisser pour ne pas prendre une baleine de parasol dans l'œil, c'est déjà, encore et toujours de confiscation de l'espace public qu'il s'agit. Il ne faut ne pas manquer de méditer un instant sur l'édile qui, en votre nom de citoyen et d'électeur résidant acquittant ses impôts locaux, sous-loue le trottoir au bistrotier. Je laisse Philippe Muray improviser ses thèmes et variations sur cet inépuisable motif de malaise, estimant avoir fait mon sale boulot pour ce matin.

Non sans ajouter ceci, qui me trouble : la fréquentation assidue, ces temps-ci, de textes empruntés aux traditions spirituelles de l'hindouisme et des solitaires des premiers siècles du christianisme comme de l'Islam – je pense ici au wara' des saints musulmans, dont j'ai déjà parlé et dont je reparlerai (il faudra vous faire à cette idée de la piété scrupuleuse ou naviguer vers d'autres blogs) –, [vous n'avez pas perdu, au moins, le sujet du verbe qui va suivre, de façon imminente ?] n'a pas de vertu sédative sur cette sociabilité souffrante, mais la cautérise.

 

Agora, une fiction graphique de Bruno Lomio réalisée sur logiciels 3D (Digital Art).

 

Dimanche 26 décembre 2004

08: 26

 

Le texte et l'effroi

 

Vent solide

 

Afin de mieux résister à l'unanimisme festif et au grand ordinaire qui plus que jamais ces jours-ci se vautre devant chacun de nos pas, pour mieux conspuer l'air du temps, sortons de leur tiroir quelques bribes colériques. Celles-ci, par exemple, dont j'aimerais qu'on m'épargne de devoir jurer-cracher que la date en est authentique. Crachons-jurons tout de même, ça ne coûte rien.

 

[Samedi 7 septembre 2002]

Je lis ce matin dans Le Monde que Dernier royaume I, II et III de Pascal Quignard – qui n’était pas encore disponible en librairie en début de semaine – figure déjà sur la sélection du prochain prix Goncourt.

Cet après-midi, les trois volumes sont sur la table du libraire (d’ailleurs ni sur la table des vraies nouveautés nouvelles, ni sur celle spécialement dressée pour la rentrée littéraire).

J’ouvre au hasard Sur le jadis (le deuxième tome) et tombe sur le chapitre XIV, qui tient en ces trois lignes :

Les poissons sont de l’eau à l’état solide.
Les oiseaux sont du vent à l’état solide.
Les livres sont du silence à l’état solide.

Non, vraiment, il est hors de question de faire lire cela à la France entière ! Sans parler de la petite vendeuse de pain congelé qui demandera le Goncourt du jour, à qui le libraire expliquera qu’elle doit acheter trois volumes d’un livre qui ne raconte même pas son histoire à elle.

Il convient – si tant est qu’il y ait le moindre risque – que ces messieurs du jury se calment : qu’ils ne viennent pas remettre en cause la clandestinité à laquelle retourne la langue ces temps-ci. Qu’on nous laisse transmettre en secret quelques livres à nos enfants.

*

Les migrations d’été sont terminées. L’arrogance du désœuvrement s’agrège de nouveau dans les rues (le hâle, en prime). Toujours, l'alexithymie surmultipliée – bretelle du soutien-gorge blanc cassé, ceinture du slip cassis, afin que nul ne l’ignore, et la prothèse Nokia greffée entre la main droite [celle enseignée à écrire] et l'oreille. [Il est clair que tout ce beau monde doit absolument continuer d'ignorer qui est Pascal Quignard.]

 

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Samedi 25 décembre 2004

08: 02

 

D’une « Eucharistie de désir »

 

Desert

 

[Cette année encore, mon père se réjouissait de me savoir bientôt auprès de lui pour la messe de Noël. Il nous a quittés il y a deux semaines. Je lui dédie aujourd'hui la mise en ligne de ce texte. Je l'ai rédigé le 25 décembre 2002. Mon père l'avait communiqué à des amis de la communauté paroissiale à laquelle il appartenait.]

 

Messe de Noël. Les jeunes enfants sont invités à se joindre au cortège des fidèles qui communient. Il leur est indiqué de croiser les bras sur la poitrine, parvenus devant l’officiant, afin de recevoir de lui, non le pain transsubstantié, mais la bénédiction tracée au front – la main même qui délivre à la communauté le Corps offert du Christ touche le visage de l’immature en son centre d’élévation, au point symbolique où le regard et la pensée interfèrent, où croît chez l’Homo sapiens sapiens l’intelligence du monde. Onction, pour ainsi dire, qui anticipe pour l’enfant, plus encore que l’Eucharistie vers laquelle l’achemine la catéchèse, un autre sacrement à venir : le rappel sur lui de l’Esprit saint.

La gestuelle s’impose dans toute sa richesse : allant et joie de l’enfant qui se croise (posture conférée par l’iconographie occidentale à la Jeanne de Domrémy comme à la plupart des soldats du Christ au moment où leur est énoncé l’ordre de mission) ; imposition de la main qui, tel un conducteur en électricité, induit une relation alternative – acquiescement du baptisé aux pleins pouvoirs du Dieu vivant médiatisés par l’officiant, mutuelle identification et promesse : un père communie son bébé dans les bras, qu’il dédie dans un mouvement d’une grande beauté au doigt de Dieu.

Tant de ressources sémantiques suggèrent que le rituel soit exécuté sur toute sa tessiture : qu’un ancien enfant s’y puisse trouver – explicitement ou non – convié.

Que l’on songe à celle ou celui qu’un long cheminement situe à la marge de la communauté, brebis des confins, de l’entre-deux du troupeau, qui n’a jamais su ni pu s’égarer tout à fait – ou ne pourra ni ne saura jamais rentrer dans le rang ; à celle ou celui pour qui, toute illusion consommée, le mystère de la présence réelle constitue peut-être le seul déni de raison (ainsi que l’on parle de déni de justice) qui ne soit pas une insulte à l’esprit, donc – il se peut – un ultime objet digne de foi.

Inviter celle ou celui-là à s’approcher de la table du partage (on nommait jadis table de communion la rampe où s’agenouillaient les fidèles pour recevoir le Corps du Christ) pourrait revêtir une double signification : pour le chrétien des limites, manifester, sinon son adhésion, du moins sa reconnaissance du (au) mystère du Christ incarné ; pour la communauté, confirmer, par cette onction bénissante, au baptisé qui fut en son temps admis à la table du Repas le caractère imprescriptible du baptême et sa participation toujours actuelle à la Communion des Saints.

(La signification du baiser de paix, quelques instants plus tard, s’en trouverait rehaussée, associant dès lors la communauté élargie des enfants de Dieu vivant.)

Envisagée dans toutes ses conséquences, cette proximité sacramentelle n’est pas appeler une méditation sur ce qui ne laisse d’évoquer une « Eucharistie de désir », tant la parenté paraît grande avec ce que l’Église nomme le Baptême de désir, acquis aux catéchumènes auxquels la mort, ou toute circonstance d’exception, a refusé l’échéance de la cérémonie devant les fonts baptismaux.

Il semble qu’une telle interprétation du rituel se trouve annoncée, si ce n’est dans l’ordre du dogme, du moins sur le registre de la spiritualité, par la consécration de la messe sur le monde pratiquée, lors de ses mission de paléontologue dans les steppes désolées d’Asie, par Pierre Teilhard de Chardin [1]. Promesse pour l’enfant de sa prochaine participation active au mystère de l’Incarnation, cette « bénédiction eucharistique » s’offre aussi comme un signe disponible que l’Église pourrait consentir à ses fils du désert.

 

[1] L'admirable texte de La Messe sur le monde de Pierre Teilhard de Chardin est disponible dans le recueil intitulé Hymne de l'Univers, Le Seuil, 1962. Il a fait l'objet d'une publication isolée, en 1965, chez le même éditeur, sous la forme d'un petit livre toilé.

 

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Vendredi 24 décembre 2004

05: 51

 

Pour conspuer M. Karl Friedrich Gauss

et sa courbe

 

De la survie en milieux hostiles [II]
Courts manuels portatifs – 3)

 

Basse de viole

Je passe sur mes tribulations qui, en 1999, ont duré près de deux mois : que l’acoustique d’un studio de démonstration et de vente soit plus flatteuse que la salle de séjour d’une H.L.M. de luxe est d’une grande banalité. Que le vendeur de cravates qui s’autoproclame ingénieur du son vienne à votre domicile vous déclarer que tout le mal est à vouer aux bibliothèques dont vos murs sont couverts – et qu’il n’y a pas pire ennemi de l’audiophile que les livres –, voilà qui était déjà moins attendu. J’en fus donc réduit pendant plusieurs jours à l’humiliation d’avoir acquis plusieurs dizaines de milliers de francs un mauvais transistor.

Je me suis tardivement tiré moi-même de cette pénible affaire qui a suscité, je m'en souviens, une forme sournoise d’abattement. J’ai, par acquis de conscience, voire en désespoir de cause, replacé entre le lecteur et l’amplificateur un equalizer, dont tous – vendeurs faux-nez aux oreilles cérumenées et bon ami fêlé de hi-fi – avaient été unanimes à me jurer, lorsque je l’avais disposé sur ma chaîne précédente, que ce type d’appareil ne sert à rien. Magie de l’électronique : j’ai aussitôt disposé du son après lequel je soupirais en vain jusqu’alors, du velouté des basses même à faible régime, d’une présence des instruments qui viennent à moi, peuvent me pénétrer le soma jusqu’aux limites de l’hypnose (ainsi qu’il m’arrive parfois lorsque je m’étends sur le canapé pour écouter de la basse de viole ou du violon solo).

Ledit ami est passé l'après-midi même pour vérifier mes dires. Il m’a tenu un discours qui ne me paraît pas indigne d’être résumé ici : la chaîne que l’on m’avait vendue était en parfaite harmonie avec l’attente de la plupart des mélomanes, qui veulent que leur soit procurée une musique distante, comme s’ils étaient eux-mêmes assis à la meilleure place d’une salle de concert – ce qui signifie assez loin de la scène pour bénéficier d’un son diffus ; je serais, quant à moi, adepte d’une restitution sonore qui me place dans la position de l’exécutant, voire du chef d’orchestre, dans une telle proximité des instruments que j’en perçoive tous les incidents, craquements des bois, résonance des caisses, retour des marteaux, pincements, plaintes de la matière qu’on frotte, qu’on ventile, qu’on manipule. Jusqu’au chuchotement de la partition dont une page est tournée.

Ce que je résume ainsi : une musique (dominante) propre, essorée de toutes ses composantes machinistes, pneumatiques et charnelles, cherchant à forclore toute participation (minoritaire, marginale, donc subversive) au corps musical ; la frigide terreur d’être compromis par l’exécution, versus une inconsolable nostalgie de n’être pas le musicien (voire l’instrument).

L’industrie de la haute fidélité se serait ainsi alignée aux normes d’un corps social pour qui la surdité est un idéal inavoué. Au même titre que la chasse aux phéromones, la brevetabilité du génome humain, la traçabilité de l'agonie et l’invisibilité du cadavre.

Il convient dès lors de déconstruire l’asepsie acoustique, de percer les filtres, de dénier la mise à distance sonore savamment élaborée par les électroniciens. L’appareil ad hoc porterait, en définitive, assez mal son nom, puisque son rôle consiste précisément dans l’exact contraire d’une égalisation.

Sauf à se faire installer une sonorisation de boîte de nuit (mais il n’est pas dit que ce qui peut le plus, dans le registre de l’assourdissement techno, puisse le strict nécessaire dans celui de la voix a capella et du Steinway) on est commis à consommer une acoustique lessivée pour cadre de multinationale.

Tout cela, l’homme qui m’a procuré, il y a dix ans, l’equalizer salvateur l’aurait compris d’intuition. Je n’en avais pas mesuré les effets – pas, du moins, de cette ampleur – sur mon ancien matériel, dont les performances étaient moins fines.

Civilisation antipathique au possible où la moindre émotion – gustative, érotique, musicale, spirituelle – vient immanquablement buter sur la courbe de Gauss [1].

 

[1] Pour le visiteur pressé qui ne songera pas à cliquer sur ce dernier lien, je reproduis ici la seconde partie du petit exposé auquel se livre un ancien de Sup de co (je suppose, et fier de l'être assurément, si c'est bien le cas) sur l'utilisation de la courbe de Gauss en marketing. Je suis désolé d'insister, mais il est plus que jamais utile de connaître le visage de l'ennemi : La courbe de Gauss est bien pratique pour représenter la réalité d'un marché. Sur le marché de la chaussure, les clientes qui chaussent du 35 ou du 43 vont, par exemple, se retrouver placées en dehors de la cloche [la courbe de Gauss a la forme d'une cloche, ou du chapeau de Napoléon], à chacune des extrémités de la courbe. Faut--il pour autant se désintéresser de leur sort au prétexte qu'elles sont peu nombreuses ? On a déjà vu (loi des 20/80) que 20 % d'une population donnée est susceptible de causer 80 % des ennuis. Il y a fort à parier que ces 20 %-là sont justement les « extrémistes » de la courbe de Gauss...

La Leçon de basse de viole (fragment) de Casper Netscher (1659-1684), écoles flamandes du Nord, © Musée du Louvre.

 

Jeudi 23 décembre 2004

05: 36

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 3 : oui]

 

Manuscrit Bach

La question circonstancielle de la poésie n'est donc pas une mince question. Son principal mérite, ce qui lui confère une part de sa gravité, tient dans l'inactualité de la poésie. Avec elle, nous nous situons d'emblée hors média, hors scoop – hors fête, dirait Philippe Muray. Avec la poésie, nous nous trouvons assez précisément dans la situation que j'évoque parfois par bravade, suggérant qu'à la mort de Bach, en 1750, il aurait fallu avoir la sagesse de cesser de composer de la musique (ne pas poursuivre vainement la fugue inachevée du Kunst der Fugue) et se contenter d'interpréter : nos sociétés ont cessé de produire de la poésie, quelques amateurs continuent d'en lire, a bocca chiusa dans le bruit ambiant.

On pourrait imaginer laisser les choses en l'état, admettre qu'un journaliste, un pourvoyeur de subventions (ces laxatives aides à la création), sans oublier l'enseignant, saisissent de temps à autre par les ailes, du bout des doigts, entre répugnance mal tue et feinte componction, un spécimen de poème lépidoptère qu'ils épinglent sur leurs états de service – histoire de perpétuer la fiction d'un genre éteint. Avec, parfois, la fulguration d'un accident heureux (Les Séparés de Marceline Desbordes-Valmore mis en musique et chanté par Julien Clerc). Une telle attitude me conviendrait assez : il y aurait des réserves de poétesses dans des parcs nationaux de la poésie et toute nouvelle thèse d'État sur René Char ressortirait au département d'écologie des facs des sciences.

J'ai toutefois la conviction que ce n'est pas bien, qu'il ne faut pas changer de trottoir avec ostentation quand je vois venir de loin un poète maudit qui court encaisser sa bourse d'écrivain du centre régional des lettres local avant de versifier. Tout d'abord (même si c'est peu problable), il se pourrait qu'il chemine en compagnie d'un de ce rares poètes singuliers, qui ont mené – ou mênent encore – dans une superbe solitude une œuvre de haut vol. Je compte bien, dans un avenir proche, orienter le visiteur vers eux. Découvrant ces temps-ci la vie et les textes des Pères du désert et des mystiques de l'Islam médiéval, il m'arrive souvent que la parenté s'impose entre ces sûfîs de Dieu et ces sûfîs de la langue.

Je discerne une autre raison. Elle résiste à la formulation hâtive, c'est pourquoi je serai certainement conduit à m'en expliquer plus longuement, ici même. J'éprouve de façon de plus en plus nette, comme un petit nombre d'entre nous je suppose, l'injonction faite à la langue d'une entrée en clandestinité. Nous devons continuer d'aller et venir, mener une vie publique quoi qu'il nous en coûte, publier des blogs au besoin, mais notre principal emploi – qui relève d'une nécessité morale – est d'acheminer la langue d'un lieu secret à d'autres lieux secrets [les premiers chrétiens de l'Église du silence portaient ainsi, par les rues, sous le manteau, les Espèces consacrées à leurs frères qui se cachaient]. C'est refuser de verrouiller la présence réelle dans les tabernacles, c'est s'efforcer de reconnaître dans la nuit ceux avec qui la partager.

Il se peut (je le désire ardemment) que dans cette image, à peine esquissée, les quelques ascètes dont j'évoquerai l'œuvre reconnaissent cet état transsubstantié de la langue qu'ils nomment poésie.

 

Jean Sébastien Bach, manuscrit de l'andante de la sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin
(source : http://www.ordiecole.com).

 

Mercredi 22 décembre 2004

06: 10

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 2 : ne sait pas]

 

 

Oiseaux Saint-John Perse

 

L'oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. Migrateur, et hanté d'inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. Par temps de lune grise couleur du gui des Gaules, il peuple de son spectre la prophétie des nuits. Et son cri dans la nuit est cri de l'aube elle-même : cri de guerre sainte à l'arme blanche. [1]

 

J'ai choisi Perse – comme disent les initiés, façon de se donner comme familier de cet Obscur –, mais j'aurais pu invoquer n'importe quelle séquence de Pierres de Roger Caillois, la description d'un insecte par Jean Henri Fabre, un passage pris au hasard dans une Upanishad : proses qui ne disent pas leur nom ou poèmes qui s'ignorent – sciemment, dans le cas de Roger Caillois ? Longtemps, la poésie m'a caché la prose comme l'arbre la forêt. La chronique de ce fourvoiement serait dénuée du moindre intérêt si l'aune de ce que je croyais être la poésie n'avait durablement imposé chez moi une contraignante mesure de la langue (j'entends : une pesée perpétuelle du métal rare, corruptible, menacé de négligence que constituent le lexique et la syntaxe nécessaires à penser le monde avant même de songer à le décrire.

J'incline, aujourd'hui, à entendre tout poème qui se revendique tel comme la comptine qu'ânonnerait un enfant attardé. La réticence dont a fait preuve Roger Caillois devant le mot même de poésie a adopté chez moi, je le crains, une forme plus endémique. De sorte que, s'il ne tenait qu'à moi, je classerais une fois pour toutes les textes de Saint-John Perse parmi les spécimens de la plus pure prose, recommandant qu'on réserve le label problématique à l'œuvre de Paul Géraldy.

Je sens le visiteur perplexe : débattre de ce qui mérite ou non la certification poétique est à peu près aussi vain que de soupeser ce qui relèverait de l'érotisme bien-pensant d'une part, et de la pornographie de l'autre. D'ailleurs, j'ai moi-même senti poindre l'ennui en rédigeant ce qui précède. Reste toutefois une question, sur laquelle je ne n'escompte pas que les générations présentes de khâgneux s'interrogent. Il convient donc de le faire à leur place – à celle surtout de leurs enseignants, qui ont réussi à ramener au sol, c'est-à-dire à leur portée, l'œuvre de Gérard Genette pour en faire le Lagarde et Michard de l'ère du téléphone portable. Cette question, la voici, équarrie à la hache : cet état et cette instance de la langue qu'on a pu nommer poésie, qui (comment ? dans quel dessein ? avec quels outils spirituels ? en quel lieu ?) peut irraisonnablement en maintenir vivant l'enjeu ? Avec quelle probabilité de se frayer un cheminement, même obscur et secret, parmi le maillage compact du T'es-où-Tchao-bisou qui tétanise l'espace public autant que l'intimité de la langue ?

 

[1] Saint-John Perse, Oiseaux, Gallimard, 1961.

 

Mardi 21 décembre 2004

05: 58

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 1 : non]

 

 

pigeons
Cliché Ed Silver – © oligopistos

 

 

.........
.........
.........
.........

Le café passe
Les pigeons

qui n'ont pas chié de la nuit

ripolinent la terrasse
en grande foire

copulent à tout croupion
dans le petit matin glaireux

 

Tels ont été mes adieux à la poésie (j'entends : à l'écriture poétique) vers le milieu des années 1980. Je claquai ainsi la prose au nez d'une piétaille de poètes vivants, dont le principal inconvénient tient au qualificatif qui leur colle aux rimes pauvres comme le morceau de sparadrap aux doigts des Dupont(d) dans je ne sais plus quel album de Tintin – à l'énorme différence près qu'il n'y a pas moins désopilant qu'un poète maudit, figure pléonasmatique s'il en est. Je rétorquai enfin par ce poème calamiteux qu'un bon poète est un poète mort. Et passai au roman [c'est-à-dire à l'ennemi, pour tout poète larmoyant qui se respecte]. Fin de l'acte I.

Non sans préciser toutefois que je fus un poète conséquent (nous sortons du pléonasme) : un récent déménagement m'a fait prendre la mesure, en poids de cartons d'abord, en mètres linéaires quand j'eus rouverts ces derniers, de l'acharnement qui fut le mien à m'abonner aux principales revues de poésie qui circulaient dans la décennie de mes trente ans, à souscrire à des plaquettes sans épaisseur, à répondre, je suppose, avec componction à des envois dédicacés qui me valurent de disposer, moyennant finances des œuvres complètes d'un nombre improbables de confrères en poésie. Je n'ai pas eu le cran de rétrocéder tout cela aux bouquinistes, dont je suis un client trop assidu pour risquer de les mettre dans le plus noir embarras. Toujours est-il que, d'interminables années durant, j'ai subventionné la poésie française pour des sommes qui, cumulées, doivent représenter une part non négligeable du budget annuel alloué aux écrivains locaux par n'importe quel centre régional des lettres de l'hexagone.

J'avais cotisé, et selon tous les modes imposés par le genre puisque j'avais publié à compte d'auteur en 1974, un recueil intitulé Paléontographies (à l'enseigne d'une association « Formes et Langages », que le poète Marc Alyn avait créée avec sa compagne, grande productrice d'art modeste qui, pour le même prix, insérait sans préavis l'une de ses croûtes sur la couverture de votre [modeste] plaquette). Cette digression bio-bibliographique serait sans intérêt aujourd'hui si, précisément, le seul premier vers d'un des poèmes de ce recueil ne suffisait à plonger ma propre compagne dans un fou rire paralysant. Au risque de lui faire perdre une nouvelle fois quelques instants lorsqu'elle lira cette chronique tout à l'heure, ledit vers n'est autre que :

Acte majeur du non-surgi

ce qui, somme toute, n'est pas moins calamiteux que mon élégie aux pigeons.

D'où il ressort qu'écrire des poèmes lorsqu'on est à peine issu de l'adolescence consiste :
1. à s'exposer à de mauvaises lectures ;
2. à tenter de se réapproprier bêtement ce qu'on a lu ;
3. [le plus grave entre tout] à se renier quand l'âge vous convainc d'accorder un peu d'attention à la vie réelle.

Qu'on me pardonne cette démonstration faite au Karcher®. Le lecteur attentif l'aura pressenti, le propos était de souffler sur quelques cendres froides afin de pouvoir rallumer le feu.

 

 

 

chaton
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Lundi 20 décembre 2004

05: 46

 

Le grain de la voix

 

 

Sapho

 

Je dispose sur mon ordinateur, depuis quelques jours, d'un logiciel qui transforme les enregistrements sur mini-cassettes en données numériques immédiatement archivables sur cédérom audio. Je ne saurais dire assez ma reconnaissance à cet ancien élève, fou d'informatique (devenu webdesigner de talent) pour m'avoir installé ce dispositif. Je dispose d'un grand nombre d'enregistrements dont je craignais que, le temps et la poussière aidant, ils ne finissent par s'estomper, virer au silence : outre quelques émissions auxquelles j'ai été invité à parution de mes livres, Sylvie Astorg a réalisé avec moi, pendant près de trois ans, un magazine littéraire hebdomadaire d'une heure en direct sur les ondes de Sud Radio ; nous recevions chaque semaine un écrivain, sans autre contrainte que nos propres choix. Nous disposons ainsi d'une petite collection d'archives sonores à laquelle nous tenons. J'ai également réalisé l'une des dernières interviews de Théodore Monod, dans son bureau du Muséum – entretien insolite sur le thème de la mort puisque je rédigeais à l'époque les dossiers du magazine de la Fédération française de crémation : Il faut dire à ces gens-là qu'il y a de la place dans le désert… a-t-il conclu avec malice (j'ai dû édulcorer dans mon papier, mais la bande magnétique reste un bien précieux souvenir de l'heure que j'ai passée auprès de cet homme d'exception).

Je vais donc pouvoir sauvegarder tout cela sur un support plus pratique que les cassettes, moins fragile certainement, duplicable à l'envi.

J'avais enregistré, en son temps, les deux heures d'un programme consacré à Pascal Quignard sur France Culture [1]. J'en extrais ce passage : « On n’a pas envie de trahir les états où l’on ne parle pas. La sensibilité est différente d’ailleurs que lorsqu’on parle. Il y a une façon de parler en se taisant : c’est écrire. Il peut se passer des journées entières ou des semaines sans que j’ouvre la bouche et c’est très agréable de vivre dans le langage sans qu’il passe les lèvres. Parce que l’essentiel du langage – il suffit d’écouter la vie de tous les jours –, c’est de la mort à l’état pur, de la pourriture à l’état pur : le discours politique, ou les religions, c’est une infection étrange ! Si je cherche à redonner, mot à mot, un petit peu de sens et de vie à chaque mot, c’est parce qu’ils sont tous morts ! Il faut un effort fou pour faire perdre même un peu de sémantisation aux mots ; la littérature désémantise, dans ce sens-là. C’est pour cela que je n’en fais pas une vertu. » La voix sombre de Pascal Quignard évoquant le silence me touche infiniment.

Sans doute me suis-je précipité sur ces deux cassettes parce que j'ai acquis, il y a quelque temps, le DVD d'un superbe documentaire télévisé [2] dans lequel, outre ce grain épais de la voix que je connaissais, j'ai découvert l'auteur des Petits Traités jouant Bach au piano.

Vivant sans télévision depuis des lustres et n'allant pour ainsi dire jamais au cinéma, de tels documents sonores et visuels exercent peut-être sur moi une séduction excessive. Il se peut aussi que cette sensibilité à la chair des êtres dont la langue m'accompagne soit le pendant de mon goût tactile – ce quasi-fétichisme de la chose imprimée – pour les livres qu'ils ont publiés.

 

[1] Le Bon Plaisir, France Culture, 21 février 1998.
[2] À mi-mots, film de Jacques Malaterre, mk2 Éditions.

Sapho, Pompéi.

 

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Dimanche 19 décembre 2004

07: 57

 

Éloge de la main

 

Paul-Emile Autie

 

Il disait parfois, sur un ton entre l’excuse et le précepte : « La patience ne s’enseigne pas. » Il y avait sa main, posée en équilibre sur le rebord de la table. Pourquoi songer alors à considérer avec attention cette partie de lui-même ? On était à table, on maniait fourchettes et couteaux, on reposait le verre qui heurtait la faïence de l’assiette, ou du saladier au centre de la table. On parlait pour ne rien dire, avec des corps qui ne restaient pas en place. Aujourd’hui, c’est l’image de sa main, qui tenait en attente une bouchée de pain ou qui, ayant abandonné un instant le couteau, respectait la position même qu’il exigeait pour les poignets devant le clavier : l’énergie orientée vers le métacarpe, sans raideur, une mise à disposition de tout le membre au profit des doigts qui pourraient ainsi mobiliser dans l’instant toute l’intelligence du corps, œuvrer sans entrave. C’était le contraire d’un affût, de la concentration avant la performance chez le sportif ; mais plutôt une austère disponibilité dont on imagine à présent qu’elle était, le moment venu, la condition nécessaire du geste, de la juste force imprimée à la clé pour hausser la note à son niveau, sans approximation ni repentir, afin d’éviter à la corde tout travail inutile qui l’eût rendue plus malléable encore aux effets conjugués du marteau, de la chaleur et de l’humidité. Voulait-il dire qu’il n’était pas question d’inculquer une vertu, une sorte d’antidote aux agacements, aux impatiences du jeune âge, mais qu’il y avait là une stricte affaire de posture ? Sinon, comment le souvenir de cette main aurait-il pu traverser les années ? Une main qui ne devait pas sa clairvoyance, la précision de ses gestes à l’exercice de la vue mais semblait – la patience même ! – déchiffrer sa conduite sur une portée enfouie au plus profond de l’être. Une main en perpétuelle écoute.

Il arrivait que le ton montât, pour de l’eau renversée sur la nappe, pour une sottise, un écart. Dans son immobilité, la main devenait inquiétante. L’a-t-on vue trembler, sur le point de céder à une colère hâtive, pressée par l’injonction de sévir qu’on proférait en haut lieu ? « Tu ne vois donc pas ce qu’ils font ! » L’enfant, plus que tout, redoute l’impassibilité contre laquelle viennent échouer ses angoisses et ses frasques.

Il advint, une fois, que cette main frappa. Elle n’y fut pas engagée par un verdict extérieur. Elle ne fut précédée par nul signe avant-coureur. Elle procéda avec une rigueur concise. La chronique retint que l’impact en fut visible pendant plus d’une semaine sur le haut des cuisses et qu’il fallut, malgré la belle saison, remplacer le short par un pantalon de survêtement afin de ne pas ajouter au saisissement par un affront public. Quant à ce qui provoqua l’incident, tout en s’avouant que quelque chose sonnait faux ce jour-là, on n’aurait su dire quelle corde, qui s’était soudain relâchée, avait été l’objet de cette brève et terrible séance d’accordage.

Que sait-on, enfant, des mains du père ? Il semble, soudain, qu’un tel savoir provienne d’un autre temps – bien plus proche, si l’on y réfléchit, mais qui cependant s’épuise à fixer sur un passé lointain des intuitions, des fulgurances irrecevables telles quelles à l’instant où elles s’imposent.

 

Paul-Émile Autié, Cliché J. A., juillet 1998.
Le texte de la présente chronique est un extrait du Clavier bien tempéré, Éditions Michel de Maule, février 2004, pp. 42-44. Ce roman lui est dédié.

 

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Samedi 18 décembre 2004

07: 03

 

Ce livre est mon corps

 

Langes de la passion reliure

 

On a beaucoup enquêté les écrivains : du questionnaire de Proust, en passant par ceux du groupe surréaliste, jusqu’à l’exercice académique de la bibliothèque idéale. Bien avant la pandémie des sondages d’opinion, les littérateurs semblent avoir constitué, souvent à leur propres yeux, un panel exemplaire, un échantillon représentatif de l’exception commise à confirmer la règle. On peut s’étonner qu’une seule question — la seule dont les réponses auraient pourtant jeté un rai cru sur les modalités et les fonctions de l’écriture chez celui qui l’exerce — n’ait pas fait l’objet d’une démarche histologique : Comment classez-vous, dans votre bibliothèque personnelle, les livres dont vous êtes l’auteur ?

S’ouvrir d’une attitude à ce point révélatrice de l’état de son narcissisme, de ses équilibres existentiels comme de son rapport à la mort requiert toutefois un préalable non moins éclairant : que l’interrogé fournisse les principales clés de classement de sa propre bibliothèque, mais aussi qu’il confie peu ou prou quel genre de rapports il entretient avec la matérialité du livre. Quelle que soit la partition d’ensemble mise au point entre un agencement thématique et la rigueur de l’alphabet, y glisser soi-même ses œuvres, c’est accuser (ou forcer) des parentés ; et c’est prendre le risque de proximités qui, assurément, flatteront un instant l’esprit mais qui, à terme, dénaturent la subtile saveur de la vanité, rendent acide le velours de l’orgueil. Dès lors, le repli hiératique sur quelque rayon réservé, reliquaire ou jardin clos, s’impose comme le moindre signe d’attention à soi, une garantie élémentaire de bonne intelligence que le je accorde au moi, dirait le technicien de l’inconscient.

(Il s’en justifiera peut-être en vous rapportant qu’un confrère, son aîné en écriture, lui a prêté sa méthode : las et inquiet de disperser jusqu’au dernier, faute d’y prendre garde, ses exemplaires d’auteur, il en faisait relier un à chaque parution, dont il était ainsi certain de ne pas se départir ; plus probablement, il vous désignera les reliures d’art que lui exécute son propre père (qui fut imprimeur et l’a nourri de la chose imprimée) : fierté que relève, comme une épice rare, la sensation ténue que c’est son corps à l’œuvre — pour user de la très belle image du psychanalyste Didier Anzieu — qui a été touché, défait et remembré, paré, frappé au fer à dorer ; reconnu, par la grâce des gestes infiniment méticuleux de son géniteur, de façon plus profonde et plus durable que ne le stigmatise l’état civil.)

 

Exemplaire relié par Paul-Émile Autié de Langes de la passion de Dominique Autié, Éditions l'Éther vague-Patrice Thierry, 1995.
Le texte de la présente chronique est un extrait de La Galère espagnole (Éditions Sables, 1998  pp. 41-43). Je me souviens avoir renoncé à l'emploi du je sur toute la portée de ce petit livre afin de pouvoir écrire ce bref passage sur mon père et évoquer ainsi l'exemplaire de chacun de mes livres qu'il reliait à parution. La pudeur entre nous allait jusqu'à cette réticence, à cette réserve de la langue. Je n'entrevois que trop, à présent, la belle nécessité de la métaphore dont j'use ici, dans le titre de cette chronique – le seul élément rajouté ce soir à ce texte (hier, je me suis imposé de regarder son visage dans l'impassibilité de la mort, avant qu'on ne scellât le cercueil).

 

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Vendredi 17 décembre 2004

00: 17

 

Retour

 

Retour étrange – une boucle bouclée d'un vendredi à un vendredi avec, entre-temps, le casting réglé par la mort.

Comment imaginer fin octobre, en inaugurant le blog, que celui-ci aurait bientôt cette fonction de pouvoir rendre publiquement un simple hommage à mon père, pour ainsi dire dans l'heure de son dernier souffle. Et signifier ainsi qu'il n'y a pas de rang qui tienne, pas d'audimat – pas d'autre préséance que celle désignée par l'amour de cette homme, par sa foi et sa confiance dans le genre humain – ni d'autre urgence que de méditer désormais son refus obstiné qu'une douleur, exhibée en souffrance, vînt plomber sa relation à l'autre.

Un Juste, ai-je dit, sans trop y réfléchir. J'entendais bien : une manière de saint.

Qui m'offre même de revenir ici presque serein.

 

Dimanche 12 décembre 2004

08: 58

 

Un Juste

 

 

Paul-Emile Autie

 

Paul-Émile Autié

16 juin 1917 – 12 décembre 2004

 

 

 

 

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Vendredi 10 décembre 2004

05: 23

 

…………Désert

 

 

Dara

Le visiteur l'aura sans doute pressenti, la chronique mise en ligne à l'aube a été écrite au plus tard la veille au soir. Qu'il ne se représente pas toutefois une simple manie du matin, un clic de souris donné dans un demi-sommeil, par pure bravade, histoire de prouver que j'étais debout à cette heure-là. Une fois tiré de son statut de brouillon, le texte publié comme chronique du jour est relu à l'écran et j'y porte de nombreuses retouches. Souvent, subsistait une coquille que je n'avais pas vue la veille, en dépit de nombreuses relectures. Mais l'essentiel de mon travail du petit matin consiste en retraits de mots et de chevilles inutiles. Je vois la phrase devenir plus compacte, d'un poids volumique plus élevé, retrouver une intention première avec laquelle le texte a dû négocier, qu'il a rendue plus présentable qu'elle n'était.

Car la langue du réveil n'est pas tout à fait celle du coucher. Un texte écrit à peine levé est tissé de pensées plus tranchantes, plus sévères, pour ne pas dire cruelles. La nécessaire médiation de la vie diurne n'a pas encore arasé la colère, le désir ni la foi. Les petites pensées fermes du matin congédient la bien-pensance, les bons sentiments, les cellules de soutien psychologique et les réformes de l'orthographe édictées par voie réglementaire – ou pire encore : car une société qui légifère sur la langue s'approche dangereusement, me semble-t-il, du plus haut degré de l'asservissement moral en érigeant l'irresponsabilité en principe civique, si ce n'est en culte d'État.

Je tiens cette disposition provisoire, subtile, éminemment précaire pourtant, où l'esprit fait face sans tuteur aux heures de clairvoyance qui l'attendent irrévocablement, pour un modeste écho de l'ascèse pratiquée au désert, pour la plus ancienne posture qui appelle sur elle ce principe universel d'oraison (dont je posais il y a quelques jours l'hypothèse). Pour tenter de le dire autrement, ces heures de l'aube seraient assez peu investies encore de pensée exogène, de bruit (je prends ici le sens très précis de redondance d'information que concède accessoirement à ce mot le dictionnaire), assez libres de tout harcèlement exotérique pour qu'une forme d'ésotérisme, par constraste, affleure dans cette bulle d'espace et de temps. Ce qui consiste à instaurer chaque jour, deux ou trois heures durant dans le meilleur des cas, l'autre régime du monde – dont René Guénon n'a cessé, dans son œuvre, d'invoquer les fondements.

Je confirme à ceux qui hésiteraient, lisant ces lignes, qu'il y a bien dans cet agencement du petit jour un impératif catégorique dont l'exercice n'est pas dénué de toute morgue – mais aussi une grande retenue.

Mes chats, qui me voient vivre, savent tout cela.

 

Dara, cliché Marie-Laure Reversat.

 

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Jeudi 9 décembre 2004

05: 18

 

Noir et blanc [III]

 

Simone Gandais

[J'avais suggéré qu'on se souvînt du cliché dans son entier [1]. Voici ce qu'un scanner de niveau professionnel, certes, mais utilisé dans ses fonctions de base est allé trouver sur un petit fragment de l'épreuve qui n'excède pas 15 mm de largeur. Je me suis contenté de gommer, sur Photoshop® un minuscule point noir dont il resterait à prouver qu'il n'était pas un grain de poussière sur la vitre du scanner. Je ne renonce pas à tenter, dans quelque temps, une impression sur papier, la taille de l'image que j'ai obtenue en haute résolution dépassant le format A4.]

Elle souffrait de crises d'asthme. Trois années de suite, autour de mes six ans, je partageai ses cures à Saint-Honoré-les-BainsLe Souffle au cœur a été tourné dans cette station thermale et l'on ne saurait imaginer d'environnement plus juste pour un tel sujet. Trois semaines durant, la même scène se répétait chaque soir : nous nous préparions à descendre dîner dans la salle à manger de l'hôtel (dans les villes d'eau, l'imaginaire surélève les plafonds) et, parvenus à l'entrée de celle-ci, nous marquions un temps d'arrêt. Le maître d'hôtel venait nous accueillir. À ce signe, les conversations et le bruit des couverts cessaient ; nous traversions la salle dans un silence de basilique ; l'homme à la jaquette noire s'effaçait aux abords de notre table, qu'il me laissait contourner afin que j'aille moi-même tirer la chaise de la femme que j'accompagnais, le temps qu'elle prît place face à la salle. Je rejoignais ensuite mon couvert et le maître d'hôtel remplissait son office à mon égard, les mains posées sur mon dossier. Elle et moi n'échangions pas un mot avant d'avoir déplié nos serviettes. Dès lors, les pensionnaires pouvaient reprendre leur fourchette et parler de nous.

Je tiens d'elle cette faculté d’antipathie vénéneuse, capable de nous rendre teigneux et butés jusqu’en nos derniers retranchements. D’elle encore les munitions de cette arme problématique : la mesquinerie cauteleuse dans les petites causes. Les grandes, une fois perdues, me laissent en revanche plus oublieux que ne l'y autorisait sa rancœur tenace à l'endroit de qui l'avait déçue. Dans ma mythologie portable (j’ai donc bien, moi aussi, quelque chose de portable, ces temps-ci, comme tout le monde, qu’on se rassure), je lui dois également de m'avoir laissé toucher les chutes de ses coupons de tissu, sous la table de la salle à manger de Bourg-la-Reine, tandis qu'elle manœuvrait avec une dextérité exquise la machine à coudre pour se confectionner ses robes.

Cette femme, foudroyée par une hémorragie cérébrale à soixante ans alors que je n’en avais que seize, était un strict modèle de bonté. De cette bonté sévère, tranchante, dévastatrice, dont il n'est plus correct de faire l'éloge. La bonté subtilement cruelle des seuls authentiques thérapeutes (qu'on ne se méprenne pas : elle était caissière à la Société générale, et j'attends de pied ferme ceux qui feront mine de ne pas comprendre ce que bonté et thérapie de la cruauté ont à voir dans la vie courante).

Je n'ai rencontré que deux femmes qui ont accès à cette forme aride de la grâce et l'exercent à travers une infinie bonté. Il me suffit de savoir que quelques proches reconnaîtront, sans nul doute, la seconde et qu'il n'est plus un jour où ces deux femmes [la seconde ne connaît désormais la première que de vue, à travers ces rares clichés] n'enjambent la mort pour me rappeler que je suis en vie.

 

[1] Voir chronique du 3 décembre, Noir et blanc [II].
[2] Voir chroniques du 29 novembre, Noir et blanc [I], ainsi que du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

Simone Gandais (1906-1966), cliché X.

 

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Mercredi 8 décembre 2004

06: 00

 

Quelques rousseurs

 

Rousseurs

La ville et la vie ne cessent, décidément, de vous tendre leurs pièges. Je sortais avant-hier d'un rendez-vous professionnel qui m'avait conduit dans un quartier de Toulouse où je n'ai guère l'occasion de me rendre. J'allais reprendre le métro, passant cette fois par l'angle de la place Saint-Cyprien opposé à celui par lequel j'étais sorti une heure plus tôt. Et voilà que, tout autour de la petite halle du marché, les bouquinistes avaient dressé leur table. J'étais pressé. Un seul coup d'œil m'a confirmé que les livres de l'étal le plus proche n'étaient pas ceux l'un libraire familier. Je survole les couvertures, passe à la table suivante tout en me sermonnant – une sorte de prière, lancinante comme un rosaire [Tu n'as pas le temps, ça suffit, il n'y a rien ici qui ne soit à cette heure de l'ordre du superflu, tu n'as pas le temps…], de celles qu'on récite avec délectation au seuil du péché de chair.

Non découpé, pour huit euros, La Joie de connaître de Pierre Termier (sans date, la publication remonte aux années 1920 ; il s'agit du second volume des souvenirs de ce « Jean Rostand de la géologie » – ainsi que le qualifie une notice trouvée sur le Net à mon retour ici ; j'avais tourné plusieurs dimanches de suite, à Saint-Sernin, autour d'un exemplaire de ce livre, en bien moins bon état, et le premier volume, À la Gloire de la Terre, est disponible chez une bonne quinzaine de bouquinistes en ligne pour une somme équivalente). Je sais que ces mémoires rédigés par un homme qui a consacré son existence à la science recèlent le passage qui viendra féconder au bon moment le travail professionnel que je mène ces temps-ci pour le muséum d'histoire naturelle de Toulouse

Sur la même table, voici ce petit opuscule à la couverture tavelée comme le visage d'un enfant qui a regardé le soleil à travers une passoire [disait ma mère]. Dans ma hâte, je n'aurais peut-être pas acquis cet exemplaire de La Vie d'oraison de Jacques et Raïssa Maritain, même pour six malheureux euros en regard de sa typographie irréprochable, si n'avait figuré, en belle page, face à deux imprimatur et un nihil obstat l'avertissement suivant des auteurs : Le petit livre que nous publions aujourd'hui en librairie (une première édition, hors commerce et à tirage restreint, en a été donnée en 1922 à Saint-Maurice d'Agaune, avec l'imprimatur de Mgr Mariétant, évêque de Bethléem), ne prétend nullement se substituer à un traité de spiritualité, ni même servir d'introduction au plus élémentaire de ces ouvrages. On a seulement tâché d'y dégager, selon l'esprit de la tradition chrétienne et de saint Thomas, et de la façon la plus simple, les grandes directions qui semblent convenir à la vie spirituelle de personnes vivant dans le monde et s'adonnant aux travaux de l'intelligence [c'est moi qui souligne].

Est-ce une lacune d'érudition théologique qui me rend ce bref traité inhumain ? Ou la lecture récente des Pères du désert dont la prière du cœur résonne en moi comme le plus petit dénominateur commun d'un principe universel d'oraison. Je n'exclus pas que, plus simplement, la fatigue m'ait éloigné hier de l'aride bonté de la pensée des Maritain. L'essentiel est que le livre est là, désormais, dans la proximité de ma main, minuscule et impeccable dans ce que les professionnels des livres anciens nomment sont état d'usage.

Curieusement, alors que l'édition est datée en plusieurs endroits, le propriétaire précédent de cet exemplaire a rajouté au crayon, sur la page de grand titre et sur le colophon la mention 1933, indiquant même de deux flèches, sur ce dernier, qu'il ne s'agit bien que de la stricte transcription de la date imprimée en chiffres romains : MCMXXXIII.

Colophon

Je m'avance vers le bouquiniste, un habitué de Saint-Sernin et de Saint-Étienne, qui s'étonne de mon étonnement de lui acheter ces deux livres un jour ouvrable : lui-même et ses confrères sont ici tous les lundis, me dit-il…

À ceux qui dissertent avec onction de sociologie de la lecture, de l'avenir du livre et du destin de l'humanisme, j'indique seulement cette ville qui sème de tels trésors sur votre route, quel que soit votre itinéraire ou peu s'en faut. Se pencher pour recueillir une infime pincée de cette manne restera longtemps encore le premier geste conséquent de qui prétend avoir un avis sur ces questions.

 

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Mardi 7 décembre 2004

05: 42

 

Peep-show

À propos de La Flagellation de Lluis Borrassá

 

Lluis Borrassa La Flagellation
[Zoom]

 

Ce qui distingue toute œuvre exposée dans un musée de celle détenue dans son cabinet par l’amateur de curiosités tient au double travail dont la première est l’objet : la conservation comporte en effet des tâches qui visent à la soustraire aux injures du temps — climats et durée —, soins qui, à certains égards, méritent d’être rapprochés de la taxidermie (que l’on songe aux recettes, au doigté, aux vertus d’illusionniste du restaurateur) ; et le conservateur s’acquitte d’une seconde mission, non moins rigoureuse, qui consiste à décrire, nommer et classer, activité à caractère scientifique dont la définition se confond pour ainsi dire avec celle de la taxinomie.

En ce sens, tout musée est un muséum.

Les peintres eux-mêmes semblent anticiper parfois l’office de l’empailleur ou se jouer des affres du catalogage, comme ici, à l’entrée d’une des salles du musée Goya, cette Tête de Sainte Catherine d’Alexandrie de Juan de Valdés Leal (peinte à Séville en 1652), pur précipité d’une décollation n’ayant pas laissé la moindre trace de tourment, qui fait pendant à une Nature morte aux côtelettes, sans mention d’artiste ou d’atelier, attribuée à l’École espagnole de ce même XVIIe siècle supposé déjà baroque. Plus rarement, l’œuvre se présente comme un déni narquois à toute entreprise classificatoire à venir, tel un mammifère ovipare guettant son Linné ou son Buffon.

De La Flagellation de Lluis Borrassá (circa 1360–1423), le catalogue précise : « Le panneau conservé au musée doit être daté des environs de 1416–1420, dans la dernière décennie d’activité du maître, qui laisse à cette époque de plus en plus de responsabilités à son atelier. Ce fragment originaire de Gérone fait partie d’un retable de la Passion du Christ dont on connaît trois autres éléments représentant La Crucifixion, L’Arrestation du Christ et Le Christ devant Pilate, conservés dans des collections privées à Barcelone et au North Carolina Museum of Art de Raleigh aux États-Unis. Cette Flagellation s’inscrit dans les préoccupations du maître catalan pour les contrastes de couleurs. Son goût prononcé pour les mises en situation dynamique très narratives et même anecdotiques se fait jour au sein d’un environnement spatial étudié où l’on dénote une réelle volonté de traduire un espace à trois dimensions sur une surface plane. Soucieux de varier les expressions de ses modèles, il parvient dans certains cas à leur conférer un caractère expressif assez marqué.  » Les encyclopédies désignent Borrassá comme le principal représentant du style gothique international. On conserve partie de onze de ses retables, on lui en attribue une vingtaine d’autres ainsi que de nombreuses peintures. Son atelier a contribué au rayonnement du style gothique international hors du seul domaine hispanique.

Une telle taxinomie justifia que, dans les années 1970, le catéchisme de référence édité par l’épiscopat français sous la forme d’un album pédagogique intitulé Pierres vivantes présentât notre Borrassá parmi la quinzaine d’œuvres picturales empruntées à l’iconographie chrétienne pour brosser, sur une double page, une vie de Jésus à l’usage des enfants. C’est dans ce contexte, et pour ainsi dire par hasard, que l’œuvre a frappé mon regard. Des années plus tard, venu vivre dans le Sud-Ouest, je pus enfin vérifier devant l’original que ma lecture immédiate n’avait pas été fourvoyée par quelque lacune, outrance chromatique ou illusion visuelle due au format restreint et à la médiocre qualité de la reproduction.

Il ne semble pas que l’éducation de l’œil soit susceptible d’effets assez profonds pour que le débat puisse s’en tenir à une stricte problématique de scopie  : les visiteurs du musée, les fonctionnaires de l’État et ceux de Dieu voient les mêmes couleurs dues aux mêmes effets de la lumière sur les pigments disposés par l’artiste sur l’espace en deux dimensions de son support. (Il me semble toutefois qu’il en va tout autrement en musique, mais je ne saurais me hasarder dans une phénoménologie de l’art sur laquelle nul ne m’attend.)

Je propose cependant que le statut de l’activité taxinomique, différent chez un conservateur de musée, un responsable de catéchèse et le piéton de l’art que je suis, peut susciter des lectures d’un même tableau qui ne se contentent pas de diverger sur le sens que l’on peut ou non prêter à celui-ci. J’éprouve, et de façon saisissante devant Borrassá, la certitude que l’une au moins de ces lectures peut s’imposer de façon pour ainsi dire totalitaire, refuser tout écho avec d’autres lectures possibles. La Flagellation ne me laisse, à moi, aucune marge de manœuvre. Elle ne fait naître aucune certitude intellectuelle ni aucune émotion que je me sente l’enthousiasme de faire partager. Sa lecture m’oblige plus qu’elle ne me réjouit intimement — comme il en irait devant une œuvre baroque. Je peux même affirmer le caractère désespérant de cette lecture. À la longue, j’y sens poindre un ennui pernicieux.

La Flagellation procède à l’encontre de la fonction allégorique : elle n’entend pas se mettre à la portée de mon imaginaire, ni prêter ses teintes, ses traits et sa composition à mon émotion afin d’y infuser un contenu (moral, édifiant). La lecture érotique est ouverte, elle peut accueillir une prise de sens allégorique (les exemples abondent dans le texte de la Bible) ; le discours pornographique est clos, irrécupérable, dépourvu de toute perspective autre que lui-même.

L’œuvre ne prétend pas non plus à un quelconque naturalisme. Il me semble même que l’artiste n’a pas retenu, pour son casting, un figurant ni un accessoire dont il n’ait détourné le rôle et la fonction ; qu’il n’a tracé une ligne à son décor dont il n’ait gauchi la portée — et je prends en compte ce qu’un œil attentif, sans la surcharge d’une érudition d’historien de l’art, peut assimiler de l’espace pictural dépourvu de perspective qui prévaut jusqu’alors dans l’art occidental.

La loge
La géométrie scénique qu’invente Borrassá pour sa Flagellation anticipe-t-elle l’espace et les machineries du théâtre baroque à venir, à propos duquel Jean Rousset s’interroge ? « Ce théâtre rappelle par plus d’un trait les anciens mystères et leurs jeux cruels, les danses macabres, les transis, toutes les noires rêveries du XVe siècle. Est-ce donc le moyen âge qui continue ? après un épisode appelé Renaissance qui n’aurait été au milieu du XVIe siècle qu’un vain intermède [1] ? » Malgré l’évocation du cintre, qui induit qu’un rideau de scène puisse avoir été tiré, ouvrant sur le spectacle de la Passion, le regard ne tarde pas à s’éprouver comme partie intégrante d’un volume hexagonal : le spectateur se trouve alors situé au niveau d’un panneau symétrique de celui qui est figuré en fond de scène : ni mur, ni porte, mais suggestion toutefois d’une clôture carcérale scellée d’énormes barreaux à section carrée, ouvrant sur les ténèbres ou sur le vide, ou sur le silence. Assignation spéculaire qui me frappe de mutisme, de vertige, de cécité. Les miroirs latéraux renvoient, dans leur partie inférieure, le reflet horizontal de leur vis-à-vis. Seuls les deux panneaux perpendiculaires, que viendraient couper en leur milieu les montants du cadre de scène, sont invisibles — mais l’absence de point de fuite, sur le sol, en restitue l’orientation, en suggère la nécessité pour l’équilibre spatial de l’ensemble.

Il se trouve que l’espace ainsi tendu au regard — sorte de boîte octogonale dans laquelle celui-ci se trouve moins enfermé que compromis, moins intrus que partie prenante — sera reproduit, à des fins de commerce pornographique, dans certains sex-shops. Il s’agit d’un dispositif connu sous le nom de peep-show, constitué de loges disposées concentriquement autour d’une scène qu’elles enclosent ; une porte, par où le plateau central communique avec des coulisses, constitue l’un des pans de la structure à huit facettes ainsi formée (on peut imaginer plus ou moins de loges, mais la disposition octogonale vient spontanément à l’esprit). Chaque loge individuelle ouvre sur la piste intérieure par un miroir sans tain, de sorte que le spectateur n’éprouve à aucun moment la présence d’autres clients derrière les miroirs. Il est enserré dans une solitude nauséeuse, que ne rompt pas l’entrée de la stripteaseuse venue serpenter au centre du plateau — seule elle aussi, puisque les miroirs lui épargnent la vue des regards dupliqués qui s’épuisent à la déshabiller alors qu’elle est nue, symboliquement recluse dans la plus sévère structure en abyme qui se puisse concevoir. Le peep-show concrétise ainsi un ordre pornographique dont le texte sadien édicte la grammaire.

Le flagrum
Au titre des prouesses de l’accessoiriste, signalons la rigueur historique du fouet romain, avec ses plumbatae (perles de plomb, parfois d’os, montées sur chacune des trois lanières), qui laisse des blessures significatives, dont les experts retrouveront les stigmates, d’une troublante précision, sur l’empreinte du Linceul de Turin [2]. Borrassá a figuré les plombs par de simples nœuds sur le flagrum érigé par le personnage de gauche. Celui que tient son homologue est dénoué, détumescent.

Le chiasme
Les deux débauchés n’ont pas commerce avec la victime, pas plus qu’il n’ont, à proprement parler, commerce entre eux. Tout juste entretiennent-ils une connivence tactique. À moins qu’ils ne soient qu’un — la scène préfigurerait alors les premiers montages photographiques décomposant sur le même support, avant l’invention du cinématographe, le galop d’un cheval ou la marche humaine en une succession de poses juxtaposées.

Le personnage de gauche (aucune reproduction ne rend sensibles les détails qui composent cette expression) dégoise bocca chiusa : au bord des lèvres ankylosées par la crampe qui tétanise toute la silhouette — le regard file vers le haut, comme prêt à se révulser — se presse le morne commentaire du stupre, lui-même taxinomique, cette sorte de sous-titrage ordurier que le sexe assure au sexe, recto tono, dans le plaisir solitaire (c’est-à-dire dans toute prédation, fantasmatique ou perpétrée sur la présence réelle de l’objet convoité, quand ce n’est pas d’abandon amoureux mais d’une impossible appropriation qu’il s’agit).

Quelque chose fonctionne devant nous de façon autarcique, onaniste, autistique (auto-érotique).

Le Christ est le tiers exclu d’un jeu de miroirs auquel se livre l’homme (homo erectus erectus) avec son double, à travers l’objet fantasmé de son désir. La disposition de Ses bras, tels un lacet croisé sur le devant d’une bottine ou les filaments d’une ampoule électrique, suggère qu’Il n’est que le conducteur d’une violence dont Il n’est qu’apparemment la cible de la part des deux protagonistes. Il n’est Lui-même que le fusible de leur Trinité scalène.

Il aura encore fallu la proximité de l’original pour que me frappe la matière diaphane d’un rose obscène du pilier central, qui évoque le sexe du verrat. L’animalité la moins édulcorée asservit la nature divine du supplicié (que seul évoque avec insistance le nimbe, guilloché comme sur le retable de Juan Rexach exposé à deux pas du tableau de Borrassá).

 

Au hasard d’un guide sur la Provence, je découvre une Flagellation de la fin du XVe siècle dans la nef de la chapelle Notre-Dame-des-Fontaines (Alpes-Maritimes). Les fresques qui décorent l’édifice — qu’un auteur a qualifié de « Sixtine des Alpes méridionales » — sont dues à deux artistes piémontais de l’École niçoise, Jean Baleison et Jean Canavesio. C’est ce dernier qui signa, en 1492, l’étonnante Passion dont les compositions recouvrent entièrement les murs latéraux. Je retrouve dans La Flagellation de Canavesio une structure de l’espace et une scénographie très proches de celles de Borrassá. Au point de faire songer qu’il ait pu y avoir influence, à tout le moins réminiscence. Mais ici les fouets claquent, et l’effort des bourreaux saisis dans l’élan, leur conscience professionnelle à participer à la Passion du Christ ne sont pas douteux. Le supplicié se cambre, son corps répond à la violence des coups assénés par un rictus de douleur.

Nous sommes, avec Borrassá, loin des enjeux décrits par Léo Steinberg [3] quant à la figuration de la sexualité du Christ. Il ne s’agit pas ici d’honorer la dimension authentiquement humaine que confère au Fils de Dieu le mystère de l’Incarnation. L’érotique religieuse des peintres de la Renaissance ne tient aucun discours : elle permet au spectateur de s’approprier sa propre image dans la figuration du corps rédempteur. C’est, par le sexe du Christ — nouveau-né ou transitant par l’état cadavérique, les deux pôles sexués de l’Incarnation dans l’iconographie chrétienne, souligne l’auteur —, sa propre sexualité qui est amnistiée. Borrassá ne sexualise la victime qu’à travers le discours du bourreau. Si démarche sacrilège il y a, comme tout invite à le croire dans ce tableau, elle tient encore dans cette Cène parodique, à laquelle semble officier l’homme au flagrum, murmurant comme un forcené sadien une consécration inverse, un discours désespérément rivé à son objet, le saturant non plus d’humanité transsubstantiée, mais d’un excédent de « réalité » : Ceci est Ton corps-objet, tenu à distance insupportable de mon désir d’être Tout.

Discours incantatoire, à sa façon poétique. « Ce trop de réalité, voilà où la poésie détruit la fonction utilitaire du langage. À quoi sert en effet la belle allure d’un tableau libertin, s’il suffit de deux ou trois termes crus pour en figurer, comme par effraction, la dimension pornographique ? J’ai déjà parlé d’effraction, effraction par l’excès de réalité qui déborde autour d’un même objet. L’objet en sort indemne mais pas le système de représentation qui le retenait, le maintenait, le figeait dans la cohérence de ses mailles. Soudain, il y a un trou, un vide, un appel de vide vers lequel l’objet file à toute vitesse, s’engouffrant à l’intérieur de ses multiples réalités, ouvrant les galeries de ses perspectives imaginaires. La modernité commence avec ce forage du réel. À partir de là, la réalité va continuellement disparaître derrière son double. Question d’excès, la conquête de l’imaginaire en dépend [4]. »

Borrassá, deux siècles avant l’excès baroque, quatre avant Sade, piège dans un espace truqué de toutes parts un imaginaire qui ne demandait sans doute qu’à s’en tenir à l’édifiant récit de la Passion.

Il resterait aux historiens à déterminer s’il existe, dans la biographie de l’artiste ou dans les marges du moyen âge finissant, des motifs plausibles à un tel détournement.

(L’ancien muséum d’histoire naturelle de Toulouse abritait, dans la salle consacrée à l’ornithologie, une immense vitrine dans laquelle étaient alignés, serrés côte à côte, plusieurs dizaines de moineaux (Passer domesticus) empaillés. La gratuite redondance du spécimen le plus ordinaire de notre avifaune exerçait une trouble fascination sur le visiteur. Il semblait qu’un taxidermiste dépressif eût voulu monter en épingle la vanité de son art. Ou nier au pierrot de nos villes toute vertu singulière. Ou qu’il n’ait opéré qu’en prévision de visiteurs fous, voyeurs addictifs, ou souffrant de troubles obsessionnels compulsifs. La muséographie contemporaine, soucieuse de consensus dans le spectaculaire, se garderait aujourd’hui de tels écarts.)

 

[1] La Littérature de l’âge baroque en France, José Corti, 1954, p. 89.
[2] Voir notamment Ian Wilson, Le Suaire de Turin, Albin Michel, 1978, illustration de la page 70 et texte pp. 69 et 71.
[3] La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard, 1987.
[4] Annie Le Brun, Les Châteaux de la subversion, Jean-Jacques Pauvert, 1982, « Folio Essais », n° 31, p. 72

Texte écrit au musée Goya de Castres dans le cadre d’un séjour d’écriture les 3 et 4 mars 2001 (Musée Goya – Direction des Affaires culturelles Midi-Pyrénées).

 

 

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Lundi 6 décembre 2004

05: 22

 

 

De la signature des choses

 

Petit Bateau
Zoom

 

Je date cette publicité, réalisée par l'agence Publicis, de la seconde moitié des années 1980. J'ai toujours affirmé à qui voulait bien l'entendre avoir, dès l'instant où il a été inséré dans les sucettes et les abribus, rêvé de tenir un séminaire de deux heures sur ce visuel. Tant il m'apparut évident que ce message représentait l'aboutissement d'un genre et préfigurait la fin d'un monde.

Par quelque entrée qu'on l'aborde, la synthèse est à ce point parfaite qu'il n'est pas possible de gloser sur l'image puis sur l'accroche. Il y a là un tout, clos sur lui-même, tautologique – un kérygme. Nul doute que le rédacteur-concepteur qui a élaboré ce message disposait dans son bagage personnel des fragments d'Héraclite l'Obscur, des traités de Jacob Boehme et de tout l'œuvre poétique de Francis Ponge. Le point, qui ferme cette phrase sans sujet autre qu'universel, a lui-même une histoire qu'un second séminaire dans le séminaire aurait mérite à conter : à la même époque, la même agence (de mémoire, tout cela imposera des recherches rigoureuses) avait publié une campagne pour le Club Méditerranée, déclinant une accroche constituée d'un seul verbe à l'infinitif, flanqué d'un point qui dotait le message de toute sa force kérygmatique – Respirer. – Nager. – Dormir.

Plus intuitive, mais non moins ferme, était ma conviction que plus jamais on ne communiquerait sur un tel registre. Je ne me suis pas trompé de beaucoup. Comme par repentance d'être allé si loin, les publicitaires ont convaincu les annonceurs de donner les clés du message à leurs cibles bien-aimées. Le consommateur veut désormais savoir pourquoi et comment il rêve : la publicité dont vous êtes le héros – on pouvait dès lors s'attendre au pire, et le pire vint (l'image veule, le texte rachitique, la métaphore à la dérive privée de toute assise épistémologique et spirituelle… se souvenir de l'inexorable plongée dans l'odieux des campagnes d'United Colors of Beneton).

Je déplore qu'encore une fois les bons sentiments se trompent de champ de bataille : les associations « antipub » s'honoreraient d'avoir recours à l'histoire de la publicité pour comprendre et démontrer que l'agression réside moins dans l'omniprésence de la publicité que dans la servitude volontaire de toute communication de masse à l'égard de l'inculture du consommateur moyen, qu'il convient de flatter, et de l'atrophie de tout imaginaire spirituel, qui fait l'affaire des princes de ce monde.

 

 

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Dimanche 5 décembre 2004

07: 17

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Tératologie

 

embryons de poulets

 

[Je reproduis, telle quelle, cette note rageuse qui remonte à trois ou quatre ans. Je laisse le lecteur faire la part de l'outrance, ici ou là. Sur le fond, cette balle perdue garde toute son actualité.]

 

Je confie à X. – qui a effectué avec rigueur des travaux de relecture et dont il me semblait avoir lu quelques pages de bonne tenue – la rédaction de deux feuillets destinés à s’insérer dans un travail de commande que je dois rendre d’urgence. X. s’acquitte de l’enquête préalable, recueille, compile et me laisse un fichier sur le bureau de mon ordinateur.

Stupeur au moment d’utiliser le matériau commandé et livré : pas une phrase, pas une séquence de vocables qui traduise la moindre nécessité interne, rien de ce qui est biologiquement constitutif d’un texte ne fonctionne dans ces quatre mille signes et espaces tirés comme des balles de pistolet automatique. Tout juste des mots.

Une question, toujours la même, me vient alors à l’esprit : comment quelqu’un, susceptible d’acheminer sa pensée à travers un texte – fût-ce une note administrative en langue de bois, fût-ce un article sans conséquence pour la gazette du coin, je ne suis pas regardant –, peut-il désactiver, en écrivant son premier jet, ce métabolisme mystérieux, obscur mais puissant qui anime la langue en lui ? Comment, surtout, peut-il « re »-travailler ensuite ce qui n’est pas, n’a jamais été et jamais ne sera, dès lors, un texte, mais quelque chose déposé comme une déjection pressante, qui bafoue jusqu’à sa propre pensée, rendue méconnaissable et vaguement malodorante à celui qui en prend connaissance.

Cela revient, peu ou prou, à poser cette question sans réponse – ou dont la réponse est devenue, à proprement parler, sans intérêt (social, économique ni politique…) : comment peut-on penser bien et mal écrire [1] ?

Pourtant, je pressens que ce n’est pas cette question-là qui est en jeu dans ce qui m'a été remis par X.. J’invite à ce qu’on s’interroge plutôt sur le caractère profondément délictueux de cette production : elle n’est pas un brouillon, pas plus qu’une série de notes jetées en style télégraphique ; tenter de la qualifier sur ce registre est sans issue. Je pose l'hypothèse qu'elle serait à rapprocher de l’inceste – dont les anthropologues n’ont pas fini de démêler d’où son interdit tire sa logique, son efficacité et son caractère universel. Mais dont on sait que, par-delà ses lois propres, toute société même « première » (et surtout première) tient sa transgression pour une remise en cause de l’ordre du monde. Et dont on sait également que, parce que consanguine par excellence, une telle union ne produit que des fruits dégénérés.

Si l’on se résume : ce serait faute d’une fonction « exogamique » (en l’occurrence, l’imaginaire) que la langue produirait ce genre de texte à pieds palmés, à bec-de-lièvre, à faciès de têtard. Langue non irriguée, non tissée – pas même métissée –, langue de non-communicant. Langue sans désir parce que sans objet, langue de l’autisme – dont il n’est jamais inutile de rappeler l’étymologie, qui est auto-érotisme.

Langue de détenteur de téléphone portable.

 

[1] Relisant une dernière fois cette note ce matin pour m'assurer qu'il n'y subsiste pas de coquille, alors que je l'ai déjà mise en ligne (elle était prête depuis quelques jours pour le blog), me saute aux yeux, soudain, cette inquiétante preuve de l'autocensure que je me suis infligée dans le texte d'origine, alors même que celui-ci n'était pas à l'époque destiné à la publication ; la question [qui n'en est pas une] doit évidemment être formulée ainsi : est-il possible qu'une langue malade n'entraîne pas dans son agonie la pensée qu'elle ne parvient pas (ou plus) à oxygéner ? Cette formulation-là, en revanche, est socialement, politiquement, [etc.] scandaleuse. Avec bonheur, le blog est fait pour que j'ose enfin l'assumer.

Tête d'embryon normal de poulet au dixième jour de l'incubation :
a. Vue de face. – b. vue de profil (d'après Étienne Wolff), in Étienne Wolff, La Science des monstres, collection « L'Avenir de la Science », Gallimard, 1948, planche hors-texte XXXVIII.

 

 

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sur l'alexithymie
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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

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Samedi 4 décembre 2004

07: 25

 

À ceux du front

 

Dans sa page du 2 décembre, Juan Asensio poursuit avec un universitaire spécialiste de sémiotique, François Rastier, une guerre que ce dernier a engagée. J'incite mon visiteur à instruire lui-même ce dossier : le Stalker de Juan Asensio (son blog, sous-titré Dissection du cadavre de la littérature) fourmille de références, de renvois, négocie en permanence son objet ligne à ligne – en la circonstance, il s'agit non seulement, et sur le fond, de la lecture le George Steiner, sur qui il a publié un essai, mais aussi d'un dénigrement, et de son travail, et de sa personne, de la part dudit universitaire. Hors de question pour moi de réduire le propos ou de résumer l'enjeu de la juste colère de Juan Asensio, qu'on veuille bien se reporter aux sources, elles ont le mérite d'être claires.

Mais avant d'aller plus loin dans ce que m'évoque le combat d'un homme, je veux m'assurer que le lecteur ne manquera pas ce passage que Juan Asensio, avant de pointer la mire sur M. Rastier, consacre à notre situation d'hommes et de femmes dont l'effort d'écriture passe, aujourd'hui, par notre présence sur Internet : « Attiré par le labyrinthe monstrueux de nouvelles lectures comme par un fanal un peu trouble perçant la grisaille quotidienne, je ne pouvais que consacrer de longues heures, je l’avoue, à m’égarer sur la Toile, elle aussi image de plus en plus évidente à mesure que s’accroît son expansion, de l’infini. Mais, alors qu’il faut à la lumière un temps toujours plus long pour nous parvenir des confins de l’espace, la Toile est rigoureusement son centre et sa circonférence. Nulle limite donc ou frontière, fascinante par ce qu’elle suppose d’inconnu au-delà de sa borne. Non, la Matrice enveloppe tout et, comme dans les livres de Dick, elle contamine la réalité même. »

Ce que dit l'auteur de ces lignes est si juste que la Toile a rapporté en son centre, c'est-à-dire sous ses yeux, une note en bas de page qui le concerne. Je ne minimise pas l'enjeu, je reprends au bond ce qu'il dit lui-même, quelques lignes plus bas, du peu de visibilité du site sur lequel cette note a été publiée. Quel cheminement improbable aurait dû suivre la même note, publiée dans un fort volume d'essais de sémiotique appliquée, frappé au sceau du CNRS, pour parvenir sous les yeux de l'auteur qu'elle insulte ?

Si je fréquente Internet depuis plusieurs années désormais, en grande partie pour des raisons professionnelles, je découvre depuis peu ce que peut impliquer le choix d'un engagement en ligne, la mise en jeu de sa propre langue dans cet environnement (ce milieu) pertinemment décrit plus haut. Je pressens qu'il s'agit d'une position à haut risque et les quelque trente chroniques que je me suis fixé de publier chaque matin à l'aube (ce qui implique de ne point s'accorder de sommeil avant que tout ne soit en ordre pour affronter le lendemain) consistent en un tâtonnant travail d'approche, en des essais de laboratoire qui visent précisément à localiser ce risque : non pour m'en préserver mais pour l'assumer en fonction de mes propres forces. On ne compte pas les pistes qu'ouvrent les propos et les liens hypertextuels des pages du Stalker et conduisent à des notes en bas de page à proprement parler effrayantes. Un seul exemple : j'y ai appris ce matin même qu'un site sioniste auquel Maurice G. Dantec avait accordé un entretien a finalement censuré sa mise en ligne parce que Dantec s'y est avoué lecteur de Léon Bloy [1] ; il me faudrait chercher un peu mieux pourquoi la lecture de cette page d'un site dans le site (au fil des liens proposés par le blog de Juan Asensio) a réveillé, par libre association, ma colère endémique contre la viennoiserie voisine (une chaîne à succursales multiples, je suppose), dont le pain décongelé dix minutes avant la vente se transsubstantie en gomme arabique dans l'heure qui suit ; ce qui simplement relèverait du grand ordinaire si le patron ne garait sa Jaguar deux fois par jour à proximité de mes fenêtres. J'ai accumulé quelques notes horribles sur cet homme et sur son commerce. Cette colère me mine. Elle a fait se rencontrer le centre et la périphérie de la vie réelle, sans avoir à cheminer dans le labyrinthe de la Toile. Pourtant, le sioniste qui excommunie Léon Bloy via Dantec n'est pas plus plausible qu'un boulanger roulant dans une berline à soixante bâtons. L'un et l'autre ont quelque chose d'improbable, de virtuel.

Je pose l'hypothèse que le risque majeur de notre présence sur la Toile est cet effet centripète des colères (j'ai bien écrit des colères, non des objets de colère). Si près de la mort [2], j'ose murmurer ici à ceux qui s'y exposent qu'ils doivent aussi savoir prendre soin d'eux.

Je sais gré à Juan Asensio d'avoir compté mon blog au nombre des « Zones virtuelles de résistance » qu'il signale et recommande dans le sien. Sans doute convient-il de se réjouir que ceux qui se trouvent ainsi conviés auprès de lui ne constituent pas un corps d'armée en uniforme et en ordre de bataille (Je ne veux voir qu'une seule tête) mais une diaspora ingérable, une Voie lactée de l'esprit. Et si résistance il y a dans mon cas – je le revendique fermement si je répugne parfois à le surligner dans ma propre existence –, c'est à la façon dont l'exerce un moine du mont Athos, plus qu'à celle d'un guérillero. Je serais désolé que cette image soit entendue comme la vaine affirmation d'une superbe ou, pire, comme une prudence frileuse à l'égard de ceux du front.

 

[1] Je ne pose pas de liens, je renvoie le visiteur à l'ensemble intitulé Maurice G. Dantec dans la Zone, dans le menu d'archives sur la partie gauche du Stalker.
[2] Une telle assertion fait sens, bien évidemment, à la condition que je me trouve, à cinquante-cinq ans, en assez bonne santé, ce qui est le cas. Il est des notes en bas de page que leur vertu prophylactique seule vous convainc de poser.

 

 

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Vendredi 3 décembre 2004

05: 35

 

Noir et blanc [II]

 

Mariage

Je suggère à ceux que les histoires de famille horrifient (qu'ils sachent que je fraternise) de se borner à enregistrer ce cliché dans la mémoire morte de leur rétine.

L'original mesure très exactement 80 x 132 mm. Insuffisamment rincé peut-être une fois sorti du bain de révélateur, le tirage présente une zone qui a viré au jaune dans sa partie supérieure gauche (que le scanner accuse, elle est à peine visible sur l'épeuve).

Nous sommes le 18 octobre 1948, sur les marches de l'église de Bourg-la-Reine. Paul-Émile Autié [1917- … vient d'épouser Jacqueline Gandais (1926-2001). C'est un professionnel qui opère, le protocole photographique est sourcilleux – l'arbre généalogique passé par la scie, débité, rangé en un stère bien net –, le reportage paraît dépouvu du moindre écart.

L'ordonnancement de ce cliché trahit pourtant une dissymétrie profonde, pour ainsi dire scandaleuse.

Les mariés ont d'ores et déjà posé. En deuxième ligne, s'avancent leurs parents les plus proches : au centre, Raymond, mon grand-père maternel (né avec le siècle, il a donc quarante-huit ans) et à son bras, Louise, la mère de mon père, qui mourra deux ou trois ans plus tard. Simone, femme de Raymond, ma grand-mère maternelle, tient le bras de Jean, le frère aîné de mon père – mon grand-père paternel est mort plusieurs années avant la guerre et je ne sais que depuis peu qu'il était prêtre défroqué de l'évêché d'Agen. Il y avait donc une longue génération d'écart entre les parents de mon père et ceux de ma mère ; les parents de Raymond [Simone a perdu sa mère encore enfant et le père est mort depuis longtemps] se tiennent derrière lui, on distingue nettement la barbichette blanche de mon arrière-grand-père Paul mais son épouse est cachée par le chapeau de Louise [les deux femmes ont pratiquement le même âge, et c'est de mon arrière-grand-mère que je garderai le souvenir].

Et ces deux prêtres… L'un, à gauche, est le beau-frère de Jean Autié, mon oncle paternel. L'autre, l'abbé Merle – un petit homme dont je me souviens fort bien car il louchait et avait un cheveu sur la langue –, était l'aumônier des scouts et des jeannettes de la paroisse (il existe un nombre significatif de photographies de ma mère, le foulard noué au cou, en chaussures d'escalade, entourée de consœurs monitrices [des scènes de plein air]).

On m'objectera de bonne foi que la symétrie est au contraire parfaite, que ce n'est pas le souci de remplacer le père défunt du marié par un frère (auquel mon père était très attaché) qui fait injure à la raison classificatoire des familles. Et que l'astuce des deux ecclésiastiques posés en candélabres de part et d'autre des géniteurs du jeune couple procède, sinon du génie, du moins d'un sens éprouvé du casting (une sorte d'Ikebana appliqué à la génétique).

Non, la dissymétrie, qui est défaut accidentel d'une symétrie sous-jacente plus qu'absence de toute symétrie, vient du regard de ma grand-mère Simone, encore une fois [1]. De nouveau [peu importe que cette photographie fût prise plusieurs années avant celle que j'ai publiée lundi dernier] cette femme biaise, élude la scène dans laquelle elle se trouve compromise, récuse l'objectif. Il me semble toutefois que ce regard n'est, pour moi, intimement, qu'une énigme à demi. Ce que le scanner est parvenu à extorquer des quelques millimètres carrés de cette seule partie de l'image est saisissant, vous verrez. C'est la raison pour laquelle je sollicitais, tout à l'heure, que le lecteur me fasse la grâce d'engranger cette scène, d'accorder juste une seconde d'attention à cette femme, hic et nunc, rivée dans l'absence.

Je ne saurais donc m'empêcher de voir, à travers sa conséquence, dans la disposition même des protagonistes sur les marches de cette église un coup de force (ce n'était sans doute pas le premier) : la signature inflexible de celle qui allait devenir ma mère [cette formule me vient, sans la moindre malice, pour une fois sans préméditation, et j'en mesure aussitôt la portée : elle suggère une prise de fonctions plus qu'un acte inaugural et créateur
– un ministère ou une prison préexistent au politicien (ou au prêtre) et au directeur de l'administration pénitentiaire qui s'en voient confier la charge ; comme si devenir ma mère fût une distinction honorifique (ou un bannissement), de même que lui survivre constitua un emploi à plein temps.]

 

[1] Voir chroniques du 29 novembre, Noir et blanc [I], ainsi que du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

 

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Jeudi 2 décembre 2004

06: 01

 

De la survie en milieux hostiles

 

(Courts manuels portatifs – 2)

 

BRUIT : (mil. XXe) PHYS. Phénomène aléatoire gênant qui se superpose à un signal utile et en perturbe la réception. Voir neige, parasite, souffle. ÉLECTRON. Bruit de fond : bruit provoqué par les résistances et les éléments actifs*. Bruit blanc* (Nouveau Petit Robert, 1993 ; article Bruit).
Le bruit n'est donc douloureux que si l’on a soi-même identifié le signal utile. Je comprends.

masque a gaz

[Le marteau sans maître]

Mais pourquoi font-ils tant de bruit, en si pure perte ?

La perte n’est cependant pas si pure que cela, si l’on songe à ce que Bataille mettait sous cette expression, à savoir le potlatch. Pure, la perte impliquerait que je réponde par un bruit encore plus éreintant, plus nul de toute portée autre que bruyante, afin de procéder à cette surenchère du don et du pouvoir.
Si l’on admet toutefois qu’il s’agit d’une tentative d’échange symbolique par le bruit, double hypothèse alors : soit l’objet du don est choisi en rupture culturelle avec mon propre système de valeurs, et je me trouve dans l’impossibilité de répondre par un don équivalent, voire ostentatoirement supérieur ; soit l’on comprend que je me soustrais à toute relation de cette ordre (archaïque), et plus encore à la présence même, dans mon environnement, des émetteurs de bruit en question. C’est alors leur façon de me faire remarquer qu’ils sont là. Qu’ils ont la certitude d’exister. Qu’ils en ont le droit. Dès lors, ils agiteront leurs clés, borborygmeront jusqu’à ce que je lève enfin le nez.
Tout cela sous-[en]tend, si peu que ce soit, la prise en compte de ma présence dans le dispositif émetteur de bruit. Car il est également possible, ultime (ou première hypothèse), qu’ils bruissent comme d’autres utilisent le langage articulé, chantent, écrivent ou prient. Auquel cas il faudrait pouvoir ne pas leur en tenir rigueur. Comme il faudrait alors se faire une raison du chien qui aboie, dont c’est la nature d’aboyer.
Je n'aime guère les chiens mais, en règle générale, je tiens leurs maîtres pour plus bien plus redoutables qu'eux.

masque a gaz

Contraint de rappeler ses impayés à l’un de mes clients, me vient cette formule conclusive : Je ne voudrais pas que ma patience puisse passer pour de la négligence.
Il faudrait pouvoir ne plus s’adresser à cette société qu’à travers un discours entièrement décalé, qui lui tire sous les pieds (si j'ose dire) le peu de langue qu’il lui reste – en finir une bonne fois avec cette interminable agonie de la langue chez le téléspectateur, le supporter, le mutualiste, le consommateur, l’associatif bénévole.

masque a gaz

Nouveau : chez les adolescents, un signe de convivialité sympa consiste désormais à roter. À moins que le borborygme ne tranche par quelque appoggiature inattendue, l’impassibilité des commensaux prouve que le code est passé dans les mœurs.

masque a gaz

Non-dit (définition). Le regard autistique que l’adolescent(e) qui partage votre toit pose sur vous. Deux yeux sans éclat qui vous ânonnent tacitement, à titre préventif : D’abord, t’es pas mon père.
Tout est dit.
(D’où il ressort que le non-dit est encore l’un de ces concepts qui ne servent à rien, si ce n'est à masquer notre incurable manque de maîtrise de toute communication verbale comme non verbale.)

masque a gaz

Mai 2000 : l’affaire Renaud Camus. Pétition par-ci, contre-pétition par-là. Mais tous ces gens ne sortent donc pas dans la rue ? Ils y croiseraient tous les dix mètres l'une de ces petites demoiselles, le téléphone portable collé à l’oreille sur leur masque de faux Botticelli. Les mères de demain. C’est à l’avenir du complexe d’Œdipe chez les enfants mâles que mettront bientôt au monde ces génitrices-là qu’il conviendrait de consacrer, d’ores et déjà, ce qu’il nous reste de sens politique.

masque a gaz

Outre le fait que toute source d’information journalistique se résume, plus que jamais, à la rumeur d’État, voilà que l’arrogance (effet de l’impunité) excède les limites que le risque du ridicule posait il y a quelque temps encore.
France Inter, radio d’État, un matin de juillet (2000). Un homme politique parle du référendum sur le quinquennat : L’extrême gauche, quant à elle prône le vote d’abstention. À moins que ce ne fût le journaliste, s’adressant à son invité. Peu importe.
Misérable délit de langue – et de démocratie –, bien dans l’air du temps. Petit crime impuni.

masque a gaz

Le victimologue, nouveau travailleur social de l'ère du Verseau, est un dealer : il fixe l'addiction au bourreau.

masque a gaz

Impromptu, je constate que je n’ai pas mémoire, parmi mon entourage proche ou lointain dans l’espace et le temps, d’un homme qui s’aperçoit soudain, au moment de rentrer chez lui, qu’il a oublié ses clés.
Encore un effet pervers, je suppose [en anglais « surveillé » : I assume], de la légère misogynie qu'on me prête volontiers.

masque a gaz

Je tombe, ce matin [en 2001 ?], sur une affiche de cinéma fraîchement placardée. Sous le titre du film, cette accroche : Seul un enfant pouvait trouver la formule qui permet de changer le monde.
Les salauds.

masque a gaz

Dans mes notes cette phrase de Tocqueville (sans mention de son origine, si ce n'est sa date), dont on peine à croire qu’elle fut écrite en 1835 : Tous les siècles ont-ils donc ressemblé au nôtre ? L’homme a-t-il toujours eu sous les yeux, comme de nos jours, un monde où la vertu est sans génie, et le génie sans honneur ; où l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans et le culte saint de liberté avec le mépris des lois humaines ?

 

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Mercredi 1 décembre 2004

05: 42

 

Autobiographie d'un sous-continent

 

Nehru La decouverte de l'Inde

On ne remerciera jamais assez l'éditeur Philippe Picquier d'avoir enfin donné à lire La Découverte de l'Inde de Nehru [1] au lecteur francophone, même – et surtout – plus d'un demi-siècle après sa parution. S'il avait été traduit et publié dans l'immédiat après-guerre, il n'est pas certain qu'on songerait à lire aujourd'hui ce texte monumental (près de 700 pages) que le premier responsable politique de l'Inde indépendante de 1947 a écrit en prison, en 1944-1945. L'ouvrage est inclassable : c'est un sous-continent entier, une civilisation qui écrirait son autobiographie à travers un je singulier, celui du deuxième artisan de l'indépendance aux côtés de Gandhi.

L'auteur prévient qu'il rédige son texte loin de toute bibliothèque, sans notes – ce qui dénude ce long monologue de toute référence infrapaginale, de tout apparat critique. Plus étrange encore : les données historiques, les fondements spirituels (mythologiques, scripturaires) les plus complexes deviennent soudain lumineux parce que quelqu'un, dans les circonstances pleinement décrites et assumées qui lui sont faites, met en perspective sa propre biographie in progress avec le continent qui est le sien, avec l'« histoire » – chronique et épopée – de son pays (qui cesse soudain d'être une bassinante thèse officielle, comme il en va si souvent dans les manuels et dans les mémoires de ceux qui font l'histoire), avec ses religions tarabiscotées, auxquelles il n'adhère pas, qui le rebutent volontiers mais qui nous sont redues sensibles par le prisme de ses démêlés intimes avec elles… Dès les premières pages, Nehru me compromet dans une expérience enivrante de contre-culture au fil d'un texte qui, curieusement, s'avère hors du temps (parce que reclus ?) – en marge de l'histoire, en tout cas, alors qu'il n'y avait pas plus aux prises avec l'événement (l'avènement) historique que cet homme-là écrivant ce livre-ci.

Pour qui s'intéresse à l'Inde dite éternelle, le compagnonnage de cellule avec le prisonnier est un bain de jouvence, aussi efficace que les renaissances à répétition des héros du Râmâyana. Au-delà de toute curiosité pour l'Inde elle-même, cette lecture apporte une formidable raison de ne pas désespérer tout à fait. Qu'un homme public, appelé à diriger un État, fût à même de livrer, « à mains nues », avec le seul appui de sa mémoire et de son âme, un récit d'une telle tessiture sur son propre pays
– et cela, deux générations à peine avant la nôtre, celle qui ronge son frein sur les marches du pouvoir –, voilà qui réconcilierait presque avec la politique.

 

[1] 2002. 27,50 €.

 

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