Rendons-nous antipathique, de bon matin. Toutefois, quoique je veuille, jamais autant que ce quadragénaire attardé en patins à roulettes qui, fonçant droit sur moi, oblique au dernier moment, ni que cette jeune femme à vélo, toujours sur le même trottoir que moi, qui fulmine entre ses dents contre ma paresse à me plaquer contre la façade pour la laisser passer (son jeune enfant, installé à califourchon sur le porte-bagage, m'a confirmé d'un regard noir sa façon de penser) ; jamais aussi horripilant que la demoiselle qui, pendant cinquante bons mètres d'asphalte, débite en flux tendu ses fadaises dans son téléphone portable – jusqu'à ce que je me retourne, la toise et fasse halte un instant pour la laisser passer afin qu'elle prenne sur moi une avance prophylactique ; nullement compétitif dans l'odieux, le pauvre discours que je m'en veux presque de dévider à l'instant, en regard des coups de sac à dos que je reçois soixante fois l'heure, soit un coup chaque minute, dès que je me hasarde à simplement remplir mon réfrigérateur au petit supermarché mitoyen de mon domicile.
Les sociologues, qu'affecte un clientélisme rampant, ne vous le diront pas : patins à roulettes, vélo, téléphone portable, sac à dos sont les agents matériels d'un usage de l'espace public vécu désormais sur le mode de la confiscation. J'emploie à dessein cette formulation, tant il est vrai que la plupart de ceux qui se livrent à cette incivilité permanente, hautaine et non sélective ont, dans un premier temps, subi ce sac de l'espace commun, ce rapt de l'air social, cette fin de non-recevoir opposée par le corps de l'autre à toute médiation ; qu'ils n'en aient, à aucun moment, éprouvé de gêne significative conforte mon propos : c'est bien l'absence de toute prise de conscience qui constitue sans nul doute la dimension la plus décourageante d'un phénomène qui était, il y a encore une vingtaine d'années, le quasi monopole des propriétaires de chiens.
Je fais même crédit à mes contemporains plus haut cités d'avoir été stimulés – pour ne pas dire inspirés – dans leur superbe et leur indifférence à l'autre par les pouvoirs publics. Quand un limonadier installe ses tables, ses chaises et ses parasols à l'extérieur de son bar, jusqu'à la limite du caniveau, vous forçant non seulement à chalouper pour croiser d'autres piétons mais encore à vous baisser pour ne pas prendre une baleine de parasol dans l'œil, c'est déjà, encore et toujours de confiscation de l'espace public qu'il s'agit. Il ne faut ne pas manquer de méditer un instant sur l'édile qui, en votre nom de citoyen et d'électeur résidant acquittant ses impôts locaux, sous-loue le trottoir au bistrotier. Je laisse Philippe Muray improviser ses thèmes et variations sur cet inépuisable motif de malaise, estimant avoir fait mon sale boulot pour ce matin.
Non sans ajouter ceci, qui me trouble : la fréquentation assidue, ces temps-ci, de textes empruntés aux traditions spirituelles de l'hindouisme et des solitaires des premiers siècles du christianisme comme de l'Islam – je pense ici au wara' des saints musulmans, dont j'ai déjà parlé et dont je reparlerai (il faudra vous faire à cette idée de la piété scrupuleuse ou naviguer vers d'autres blogs) –, [vous n'avez pas perdu, au moins, le sujet du verbe qui va suivre, de façon imminente ?] n'a pas de vertu sédative sur cette sociabilité souffrante, mais la cautérise.
Agora, une fiction graphique de Bruno Lomio réalisée sur logiciels 3D (Digital Art).
Dominique Autié
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vous tendent un seul
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