blog dominique autie

 

Lundi 31 janvier 2005

05: 23

 

Une brûlure sur la joue

L'œuvre poétique et photographique

de Jean-Luc Aribaud

 

 

j_l_aribaud

 

J'arrive dans ce figé du temps que je redoutais
où les langues flambées reposent en paix
dans une nuit d'armes encore chaudes.
Ô bleu des rives indomptées
trèfle de brume, orage de mots
qui devaient multiplier les soleils :
quelle voix rescapée des fosses aux enfances
vous fera surgir du marbre des tombeaux ?

 

Jean-Luc Aribaud m'a offert à Montgiscard le recueil dont j'extrais ce trop bref éclat [1]. Une brûlure sur la joue a reçu le prix Max-Pol Fouchet décerné depuis vingt-trois ans par l'Atelier Imaginaire qu'a fondé Guy Rouquet.

La poésie de Jean-Luc Aribaud est d'un clacissisme serein – si cette étiquette conserve quelque sens, appliquée à un auteur contemporain. C'est sa force, jusque dans l'expression de la souffrance. Elle convie, dans ces pages, les couleurs de peintres – le petit Christ jaune de Gauguin, Turner, Vincent, un Pollock… Elle est bienveillante à son lecteur.

Je tente cette formulation, dans le doute cependant qu'elle dise pleinement ce que j'éprouve en me laissant cheminer parmi ces poèmes : un telle poésie a la vertu de consoler. Je ne suis qu'à demi inquiet de m'égarer, le texte en forme de Lettre à Guy Rouquet qui clôt le recueil me l'indique : Le poème, j'en suis intimement persuadé, écrit Jean-Luc Aribaud, est le compagnon de route de la pulsion, du violent désir d'accouplement avec l'univers ; mais en disant cette énergie brutale, en la déplaçant vers la part visible du monde, il la civilise. La civilisation est le résultat d'une consolation – il m'a toujours paru troublant que le baptême spirituel des « Parfaits » cathares s'appelât le consolament. Ici s'arrête le rapprochement avec l'hérésie albigeoise, tant la langue de Jean-Luc Aribaud est charnelle, tant elle ancre la spiritualité dans un commerce sensuel avec le monde – matières, lumières, textures, geste, cri.

Jean-Luc Aribaud est aussi photographe. Dans le superbe album Double je, corps et visages semblent aux prises avec les lieux, les matières et les lumières mêmes de ses poèmes. Le noir et blanc sur le bouffant coquille d'œuf rend les clartés fragiles, les ombres plus mystérieuses, plus ardues les transparences.

Diriger pendant dix-neuf ans une maison d'édtion toulousaine une fois et demie centenaire (spécialisée à l'époque en sciences humaines et en régionalisme) m'a fait fuir assidûment vernissages et signatures : j'étais certain d'y être neutralisé par un psychanalyste lacanien, un généalogiste amateur ou une veuve poétesse en mal de publication. Ce qui me ménage, depuis cinq ans, de précieuses rencontres désintéressées. Jean-Luc Aribaud semble cultiver, dans sa relation aux autres, un minimalisme qui rend nos rares dialogues aisés et subtils. Son œuvre fit longtemps partie, pour ce qui me concerne, de quelques secrets bien gardés, que je me réjouis d'entendre ébruiter.

 

[1] Une brûlure sur la joue, Préface d'Éric Brogniet, coédition L'Atelier Imaginaire-Le Castor Astral, 2004. Prix de poésie Max-Pol Fouchet 2004.

Sans titre, photographie de Jean-Luc Aribaud extraite de Double je, avec des textes de Didier Periz, éditions Zorba, 2002 ; 16 rue de Domrémy, 31200 Toulouse (diffusion Opales).

 

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Dimanche 30 janvier 2005

08: 29

 

Chathaï

 

 

corbieres

 

Death’ n’a pas changé. Elle m’a ouvert et je m’en suis fait la remarque : toujours ses jupes longues en jean, une chemise d’homme blanche, ouverte de trois boutons, et son fume-cigarette d’ambre. Nous avons vite refermé derrière nous, à cause du chat.

Elle est arrivée des States, me dit-elle, il y a moins d’une semaine. Que je ne regarde donc pas le désordre. Sa mère prétexte l’âge et la fatigue pour délaisser la maison des Corbières, refusant toutefois que son frère, qui vit depuis quelque temps à Barcelone, vienne avec sa femme y passer le week-end à la saison. Sa nouvelle belle-sœur, en effet, est en disgrâce, l’oncle de Death’ ayant eu le mauvais goût de se remarier avec une Castillane.

C’était surtout la poussière, qui s’était glissée partout : Chathaï n’a pas cessé d’éternuer pendant deux jours.

Dès que j’eus quitté l’autoroute pour les lacets de départementales plus étroites à mesure que je m’éloignais de la plaine, un nœud d’appréhension vint aggraver la chaleur rase dont les vitres ouvertes me rechapaient le corps. Death’ m’avait envoyé un plan méticuleux depuis le péage de Lézignan sur lequel, en plus des références administratives chiffrées de la moindre route qu’il me fallait emprunter et les directions mentionnées sur les panneaux indicateurs, chaque carrefour était repéré par un détail particulier : un commerce, une ferme au loin, un arbre foudroyé. Je n’avais pas revu Death’ depuis que je m’étais installé en province. Elle-même vit désormais six mois par an aux États-Unis, où Jean la rejoint pendant les vacances scolaires. Il ne parle toujours pas un mot d’anglais. Il a pourtant cessé de s’en targuer, m’écrivait-elle cet hiver. A Pâques, elle lui a confié Chathaï sachant qu’elle serait plus chargée qu’à l’ordinaire quand elle viendrait en mai, à cause d’affaires qu’elle avait décidé de rapporter de la maison de son père, dans le Colorado, pour équiper les Corbières — quelques encadrements de petite taille qu’elle ne voulait pas prendre le risque de mettre en soute, des bibelots, la pendule du salon, puisqu’elle avait convaincu Jean de venir ici, l’été, aussi souvent que possible.

Sur le seuil, après avoir repoussé la porte derrière nous, elle m’a embrassé légèrement sur les lèvres, comme elle le faisait jadis. Elle a dit que pour une soif comme la mienne il n’existe que le jus de pamplemousse allongé de tonic et que l’on monterait plus tard mes bagages. Jean était parti sur la côte pour l’après-midi. Il reviendrait vers six heures. J’insistai pour ne prendre qu’un verre d’eau et un bon café. Il fallait seulement que je veille à ne pas l’appeler Death’ devant lui (son prénom américain est imprononçable et je répugne au diminutif dont usent ses amis français).

Il faisait frais dans la cuisine, où Death’ tint à ce que je m’asseye pendant que notre café finissait de passer. Quand, avant de nous servir, elle jeta le filtre dans le sac poubelle, il tomba quelques gouttes sur le sol, qu’elle épongea aussitôt (what a cat-house…) avec une serpillière qui était à l’étendage, derrière la maison.

Le temps qu’elle revînt, je songeais qu’elle m’avait indiqué dans sa lettre que Chathaï a maintenant quatorze ans ; ce qui ne laissait de me troubler : j’avais vu Death’ — elle habitait, à l’époque, au pied des Buttes-Chaumont — quelques jours seulement avant la mort de Caramel.

Il me semble que c’était hier.

 

Elle vivait avec G., dans un vieil appartement pour partie mansardé. Nous étions plusieurs, le samedi soir, à venir travailler au sommaire du numéro suivant de la revue dont G. avait pris l’initiative. Nous dînions rapidement dans un petit restaurant chinois situé à quelques pas, sur le même trottoir, puis remontions nous installer autour de la table de la salle à manger, jusqu’aux premières heures de l’aube parfois. Il était rare qu’elle allât se coucher avant que le dernier d’entre nous fût parti. Son engagement personnel dans l’œuvre commune consistait à préparer cafetière sur cafetière, à remplir le pichet d’eau, à remettre des bières dans le frigo. G. s’agaçait parfois de la voir laver les cendriers dix fois dans la nuit. Caramel était, disait-elle, allergique à l’odeur du tabac froid. Il était pourtant fréquent que l’animal bondît sur la table et vînt tourner autour de nos feuilles. Death’, pour sa part, ne supportait pas de voir G. écraser ses mégots dans sa sous-tasse, ce qui provoquait entre eux de brèves échauffourées.

Death’ s’exprimait encore dans un français approximatif. Nous attribuions à son éducation outre-Atlantique, autant qu’à son manque d’emploi au sein de notre conseil éditorial lors de ces soirées, son acharnement à tout remettre en ordre avant même, parfois, qu’un geste de la vie courante eût déplacé un objet, laissé quelques miettes ou déposé une tache sur le revêtement de la table autour de laquelle nous étions installés. Toutefois, Death’ appartenait au rite de ces réunions d’étudiants attardés que nous étions alors, autour de la passion de G., de ses projets, de ses exigences pour la poignée d’abonnés que comptait sa revue.

Ce n’est que plusieurs années plus tard que nous comprîmes combien Death’, en ces années-là déjà, se battait avec ses démons. G. lui-même le pressentait-il ? Quand il a cessé de faire paraître L’Âne bâté, sans doute était-il déjà trop tard : elle s’était recluse dans un silence presque total, auquel leur relation ne survécut pas. C’est alors qu’elle décida, malgré la mort de son père, quelques mois plus tôt — ou, se peut-il, à cause de ce chagrin qui acheva de la désarticuler, comme un jouet de chiffon —, de se rendre aux États-Unis. Elle m’en adressa quelques lettres confuses, dans lesquelles elles promettait de revenir au printemps suivant, si elle m’écrivait au cœur de la saison froide, avant Noël quand elle me griffonnait une carte postale de Floride ou de la côte ouest, où elle voyageait durant l’été. À son écriture malmenée, qui passait, d’une ligne à l’autre, du tracé de sismographe aux contours d’une baudruche dégonflée, je compris qu’elle devait se trouver sous camisole chimique. Je ne suis pas le seul à tenir Jean pour l’unique médecine qui l’ait sauvée des doses massives de barbituriques dans lesquelles elle avait pris l’habitude de se réfugier. Elle pense toujours, m’a récemment confié un ami commun, que c’est la mort de Caramel qui l’a basculée dans cette crise dont elle ne parle pas volontiers, aujourd’hui.

Par la suite, j’ai moi-même traversé des heures sombres, qui m’ont fait me murer comme un rat, fuyant toute opportunité de rencontrer qui que ce fût d’important, renonçant à écrire la moindre lettre qui m’aurait exposé, songeais-je. C’est durant cette période qu’elle a repris un pied-à-terre parisien.

 

Le vent ne fait que rendre la chaleur plus sèche, plus irrespirable. On se trouve ici, dit Jean, en province d’hérésie, et cela se vérifierait à la qualité de l’air. J’ai pris le parti de ne pas m’étonner de son détachement pour ce qui fonde mes relations avec Death’ comme pour nombre de principes domestiques que celle-ci impose autour d’elle, auxquels il se conforme sans une remarque, sans le moindre mouvement de connivence ou d’humeur. Quand nous sortons, il se contente de tirer vivement la porte dans notre dos. Si je ferme celle de ma chambre et qu’il passe sur le palier à l’instant, il murmure : « Entrouvre pour Chathaï, on ne sait jamais… » Death’ m’a pourtant expliqué, dès mon arrivée, qu’il convient de laisser entrebâillé dans toute la maison, y compris la salle d’eau et les toilettes, car Chathaï s’angoisse de n’avoir pas accès à une pièce. Il se peut qu’elle refuse son repas, le soir, si l’on est parti en lui interdisant la lingerie ou la chambre d’hôte.

Jean et moi n’avons en commun que trop peu de souvenirs pour meubler les longues absences de Death’, dans la journée. Elle se repose une partie de l’après-midi puis s’établit dans la cuisine, à préparer le dîner. Elle refuse toute aide sur ce qu’elle définit comme son territoire exclusif, une fois que nous avons fait les courses au village (je renonce même, désormais, à vider les cendriers, m’étant aperçu que les ordures ménagères font l’objet d’un premier tri par ses soins, dans des sacs différents : le verre d’un côté, les bouteilles et les emballages en plastique d’un autre ; les déchets alimentaires qui peuvent servir au fumier sont mis à part ; reste enfin le tout-venant, à l’exception de certains détritus qu’elle emballe et va immédiatement jeter dans le conteneur, devant la maison.) J’hésite à lire dans ma chambre — ou à profiter de l’arrière de la maison, mieux abrité, ce qui revient à s’enfermer au dehors, à cause de Chathaï.

Dans ses lettres d’ivresse comme, plus tard, dans les longues descriptions qu’elle me faisait de sa nouvelle vie avec Chathaï, nos souvenirs communs semblaient compter pour rien. Pourtant, un tiers prenant connaissance de ces récitatifs n’aurait sans doute pas manqué d’y déceler, sur la durée, les signes de connivence que moi-même cherchais entre les lignes. Il y avait bien, aux environs de son paraphe — qui faisait penser plutôt à ceux qui, ne sachant pas écrire, signent d’une croix —, le mot Love, dont les Anglo-Saxons mésusent volontiers ; j’en guettais les variantes avec perplexité, Your Love, une fois même, je m’en souviens, To You, Love (et elle avait ajouté, tout en bas de la feuille, comme un post-scriptum qui se serait décollé du corps même de la lettre, Don’t let the cat out of the bag…). J’ai conservé sa correspondance ; faute de l’avoir archivée à mesure, il m’arrive encore de tomber sur un ou deux feuillets de ce papier pelure bleu qu’elle utilisait, glissés dans un dossier, contre la couverture d’un livre ou parmi d’anciens numéros spéciaux de magazines ou de journaux que j’annotais en vue de nos comités de rédaction.

J’ai résolu de profiter de la fraîcheur de la pièce et me suis installé sur la table de la cuisine pour faire mes comptes, un pensum auquel la surcharge professionnelle m’a offert le prétexte d’échapper depuis près de deux mois. J’ai ainsi plusieurs relevés bancaires à pointer, une liasse de tickets de carte bleue qu’il me faut inventorier. Je me suis promis d’en venir à bout sans plus tarder, afin d’avoir l’esprit libre. Je dois faire les additions à la main, ayant laissé la calculette dans mon sac de voyage et renonçant à me rendre de nouveau à l’étage pour la chercher. Après le déjeuner, sortant de ma chambre où j’étais venu chercher un livre, mon chéquier et les papiers nécessaires, il m’a semblé entrevoir dans la pénombre la silhouette de Chathaï qui se serait engouffrée dans la salle de bains ; je me suis avancé jusqu’au fond du couloir, mais la porte était fermée et la salle de bains est la dernière pièce, à l’opposé de l’escalier. Death’ a dit qu’elle avait l’habitude de fermer quand elle fait sécher son linge ; sinon Chathaï se fait les griffes sur la soie — elle vient toujours s’en prendre à ses affaires à elle. Elle ouvrirait quand elle monterait faire la sieste.

Il y a le bruit d’une mouche et la chute d’une goutte d’eau, à intervalles très espacés, sur la pierre d’évier. Je vérifie plusieurs fois mes calculs. Puis, enfin, le bruit des pas de Death’. Chathaï, baby love… J’ai laissé entrouverte la porte de la cuisine et la voix de Death’ me parvient comme si elle était dans pièce.

Elle a passé un tee-shirt. Elle marche pieds nus sur les tomettes. Je lui souris. « Je nous fais un café. » Elle a gardé, comme moi, des années noires l’habitude d’avaler du café à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Autant son visage s’est émacié, autant le corps semble avoir oublié ce qui le singularisait, ce refus de rondeur qui lui dessinait ses allures de garçon. « Has the cat got your tongue ?
— Tu n’accompagnes jamais Jean aux lacs ?
— Il voulait que j’apprenne la planche à voile. Mais, avec la route, ça fait rentrer trop tard pour Chathaï. » Elle vide le filtre à café dans l’un des sacs, qu’elle ficelle et va porter dehors.

À l’époque, il y avait toujours entre nous la langue râpeuse de Caramel. Un ami commun eut cette pointe : G. a plaqué le chat. Je m’en suis voulu d’avoir pris mes distances au moment même où Death' aurait eu besoin d'être entourée, bien qu’elle s’appliquât à braver les circonstances. J’éprouvais désormais un confus malaise à me retrouver seul à seule avec elle.

Maintenant que sa maîtresse est descendue, je m’attends à ce que le fantôme de Caramel saute d’un bond sur la table et jette à l’instant la pagaille dans mes tickets de carte bleue que j’ai classés par ordre chronologique — comme font les chats dès que nous leur exposons un arbitraire qui contrarie si peu que ce soit leur empire.

 

Sitôt la table levée, advient la question des débuts d’après-midi : « Tu vas lire au salon, Love… Laisse la porte contre. » Le lendemain de mon arrivée, j’y ai reconnu l’une de ces injonctions que Death’ adresse à l’entourage, dont seul un familier pressent la portée — combien d’hôtes de passage sont démasqués pour n’avoir pas intériorisé la contrainte bienveillante que de telles clauses, chez Death’, sécrètent. Selon que la tramontane souffle — ou le cédera au marin, dont la survenue se lirait dès l’avant-veille dans la couleur de ses selles —, il faut à Chathaï un rappel de sa pâtée de matines : elle l’exigerait, dit-elle, quand la maisonnée aurait fini de déjeuner (elle vérifie le protocole depuis le couloir, tapie à l’arrêt sous le porte-parapluies, affirme Death’). Jean et moi devons attendre que l’écuelle soit disposée près du poêle en fonte, après qu’on a sorti le sac aux épluchures, pour quitter la cuisine par la lingerie. Chathaï viendra, ou non, tester l’écuelle dès qu’elle aura de nouveau localisé, mis à distance respectable nos souffles, provisoirement fixé nos existences. Il est l’heure de considérer, derrière des portes mi-closes, l’étanchéité d’un monde qu’elle consent à peupler de son nom.

 

La chaleur est étouffante. Mes rares échappées me convainquent de trouver respirables les pièces que l’on s’attache à ne pas quitter sans motif — quant à Chathaï, c’était bien une crise d’asthme, la veille de mon arrivée, Death’ en a acquis la certitude. Jean a proposé que je vienne avec lui, demain, à Leucate. Nous prendrons dans le garage la planche de Bernard, qui doit les rejoindre la semaine prochaine. Ce matin, il y a eu un accroc dans l’espace auquel chacun s’efforce de préserver sa lenteur lisse, à l’abri des contrevents tenus fermés face au soleil. Death’ a retrouvé dans la poubelle réservée aux verres perdus un paquet de cigarettes vide. Je fume, comme elle, des Player’s Navy Cut. Jean a pris sur lui : il n’a débarrassé que ce matin la table de jardin — hier soir, après que Death’ monta se coucher, nous sommes sortis boire, lui une bière, moi un tonic, en guettant un souffle d’air frais descendu des Corbières avec la nuit. Il lui fallait répartir dans quatre sacs différents la canette, la boîte métallique, le contenu du cendrier et l’emballage de Player’s ; il n’a pas pris garde. Death’, qui s’était levée contrariée, ne m’en a fait reproche qu’au moment de passer à table, à midi. Le ciel s’est soudain éclairci, comme après un bref orage qui aurait tardé. Elle a pu nous parler de Chathaï, qui a passé la nuit, dit-elle, sur l’armoire de ma chambre, lovée derrière la corniche, ce qui n’est pas bon signe. Elle doit pressentir l’arrivée prochaine de Bernard, dont la présence dans la maison la perturbe (Death’ a voulu le convaincre d’abandonner son after-shave ; il a beau penser à s’en abstenir quelques jours avant sa venue auprès d’eux, ses vêtements en sont imprégnés. Chathaï s’étouffe dès qu’il est là.)

Au-delà même de leurs dissensions théoriques, G. disputait à Bernard l’autorité morale sur la petite équipe des collaborateurs plus ou moins épisodiques de L’Âne bâté. Les sommaires portaient les stigmates de leurs affrontements. L’un considérait que le titre d’un article devait s’entendre comme un mot d’ordre ; l’autre prônait une rhétorique plus respectueuse du lecteur non averti, qu’il s’appliquait à prendre au filet de ses phrases chantournées. Tu aurais dû faire curé, jésuite plus exactement ! tranchait G., souvent, au comble de l’exaspération. D’autant que Death’ relançait le débat, suscitait Bernard, lui demandait d’éclairer un mot dont les subtilités lui auraient échappé, à cause du français qu’elle maîtrisait mal.

L’incident du matin est oublié. Mais, à la fin du repas, un vol de chasseurs supersoniques passant à basse altitude au-dessus de la maison déchire notre silence. Death’ quitte la table précipitamment. Jean me tire par le bras hors de la pièce. « Allons au village, il te faut des cigarettes, n’est-ce pas ? »

Le bruit du Land Rover inquiéterait Death’, je suppose. Sur le chemin, midi brûle. Ici, dans le paysage, je ne le mesure qu’à présent, il y a quelque chose — cette absence d’oiseaux — de l’ordre de l’aridité.

 

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Samedi 29 janvier 2005

08: 29

 

Séduction

 

Collage 1 Dominique Autie

L’une d’elles par exemple, le Sarcanthus teretifolius, ne parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a tourné la difficulté en s’appliquant à retarder autant que possible la trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar [1].

 

Ainsi s’attache-t-il à l’application de quelques tournures réputées désuètes ou précieuses qu’impose la grammaire — l’emploi mesuré de l’imparfait du subjonctif, le respect scrupuleux de l’indicatif après après que — cette grâce des femmes rares sur lesquelles on ne peut que, discrètement, se retourner.

*

 

[1] Maurice Maeterlinck, L’Intelligence des fleurs, Bibliothèque Charpentier, Fasquelle Éditeurs, Paris, 1927.

Collage, Dominique Autié, ca. 1985.

 

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Vendredi 28 janvier 2005

05: 37

 

Anatomie de l'excipit

 

 

malraux

 

Sortir d'un texte comme on sort d'une crise. Laisser au lecteur une porte de sortie – mais, charité bien ordonnée…, s'en accorder une à soi-même. Faire son deuil du texte qu'on vient d'écrire.

C'est tout cela, l'excipit. Ce qui vaudrait qu'on y accorde quelque attention, mais exigerait qu'au préalable on règle son compte à son m'as-tu-vu de vis-à-vis.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Il existe un fétichisme des premiers mots. L'incipit cristallise notre fascination pour les formes juvéniles du vivant. Quelque chose d'immature s'attache à l'ouverture d'un récit, c'est pourquoi l'on voit venir de loin l'incipit plaqué au dernier moment – exigé parfois par l'éditeur –, la final touch qui essaie de se faire passer pour une débutante. La lolita du roman aguicheur. Livres Hebdo, le magazine professionnel de l'édition qui sert de Bible aux libraires, l'a fort bien compris : la présentation, en rangs serrés, des romans de la rentrée d'automne (depuis peu, le secteur est convenu d'en instaurer une seconde, en janvier) consiste en trois lignes d'un fade exposé du contenu qui chapeautent à peine ce qu'on tient désormais pour un argument de vente, à savoir la première phrase du livre. La lecture en salve de ces incipit convainc jusqu'à l'écœurement que le procédé est institué, que rien n'est laissé au hasard, que tout romancier qui a décidé de ne point se respecter est commis à surfiler son texte, à produire ce qu'on nomme, dans les agences de communication, une accroche.

Essayons d'oublier un instant À la recherche du temps perdu et les tonnes d'exégèse que la première phrase, à elle seule, a suscitées. Que vaudrait aujourd'hui, signé Machin, cette indication frêle, pour ne pas dire frileuse ? J'ai le plus grand mal à me représenter le profil psychologique de l'universitaire qui consacre plusieurs années de sa vie à gloser sur une telle platitude, quand on sait la nature de ce qui suit, l'ahurissant vertige dans lequel la langue entraîne le lecteur pour ne plus le lâcher. Je ne me reporte même pas à mon édition Tadié en quatre volumes de la Pléiade, dont deux et demi de notes, de variantes et d'esquisses, et de notes sur ces dernières, et de notes sur les notes (trésor irremplaçable au demeurant) pour m'assurer que Proust a placé sur le manuscrit vingt ou trente paperoles à l'endroit de son incipit. Travaillée ou non, cette phrase est, effectivement, un superbe incipit par sa grâce imberbe, par l'absence d'intérêt même qu'elle partage avec tout adolescent mis en demeure de donner son avis sur un sujet qui ne serait pas strictement circonscrit à l'hic et nunc de son désœuvrement. À qui l'on demanderait, justement, quel est l'excipit de La Recherche…

S'il est un vocable malheureux, c'est bien celui de chute lorsqu'il s'applique au(x) dernier(s) mot(s) d'un texte, qu'il s'agisse d'une nouvelle ou d'un roman, mais encore d'un essai, voire de la chronique d'un blog. Qu'on le réserve, à la rigueur, à l'excipit exécrable. Or, le plus souvent, on signale la chute superbe, inattendue, culottée plutôt que la trouvaille conclusive qui tombe à plat. On se place, pour en juger, presque exclusivement du point de vue du lecteur, oubliant qu'avec l'excipit le texte signe à l'auteur, si ce n'est son solde de tout compte, du moins son congé. Au lecteur d'assurer, d'assumer le devenir du texte. L'auteur fait une croix dessus.

En 1939, André Malraux publie une brève étude sur le septième art, Esquisse d'une psychologie du cinéma, qui s'ouvre sur un incipit malrucien jusqu'à la caricature : Si Giotto, et même Clouet, avaient voyagé en Asie, la peinture leur y eût semblé quasi familière. On en rigole ? Non, on se prend au jeu, parce que c'est Malraux. Et, la lecture presque achevée (une petite dizaines de pages dans l'édition que j'ai sous les yeux [1]), on passe une dernière fois à la ligne. Blanc double. Par ailleurs, le cinéma est une industrie. Point final.

Je peux affirmer que, depuis plus de trente ans, j'ai cet excipit en tête dès que je me sens approcher du terme d'un texte que j'écris – long ou bref, glose ou fiction. L'auteur lance la balle, le lecteur-lévrier s'élance – et Dieu sait où cette balle-là va retomber ! Pur entraînement musculaire, mais quoi de plus tonique ? de plus confiant dans le lecteur à venir que cet envoi !

Je sens, à l'approche de l'excipit – qui très souvent me prend de court, me précède, me coupe l'herbe sous le pied – toute ma joie et ma difficulté d'écrire près de cristalliser [de prendre, de faire des grumeaux], au point de rendre pâteuses les dernières phrases. Mais l'excipit coupe court à la pénultième, comme par exaspération : Arrête ton char ! Le lecteur saura bien… et l'on me jette le trousseau de clés, sous le nez, sur ma feuille ou sur les touches du clavier. Le texte me tourne les talons en haussant les épaules.

Sentiment que je ne suis pas maître du jeu jusqu'au bout, mais joie d'en finir, de m'en remettre à l'excipit, dont je pressens qu'il scelle le destin du texte et, par retour amont, celui de son auteur – dans le Temps.

 

*

 

[1] Sur son blog, Pierre Assouline a mentionné la redécouverte de ce texte et de son excipit grâce à la parution récente des deux volumes des Écrits sur l'art de Malraux dans la Pléiade. Esquisse d'une psychologie du cinéma n'était pas un texte si introuvable que l'affirme Pierre Assouline : il avait été repris dans un volume anthologique intitulé Scènes choisies, sous couverture de la Collection blanche de Gallimard, en 1946. Ce volume, épuisé de longue date, il est vrai, compte toutefois parmi ceux que l'on trouve de la façon la plus récurrente qui soit sur les tables des bouquinistes et chez les libraires d'ancien, dans son édition d'origine. Qui voulait lire ce texte – à la condition de ne pas considérer que le commerce des livres se limite aux piles des nouveautés dans les espaces culturels des galeries marchandes – pouvait donc se le procurer sans grande difficulté, pour le prix d'un livre de poche, guère plus en règle générale. Bel exemple, croqué sur le vif, des Deux sources de la culture et de l'information, pour parodier Bergson.

André Malraux, photographie de J. Mounicq © Opsis.

 

Jeudi 27 janvier 2005

07: 50

 

Écrire, dit-il

 

 

Je mesure mieux que jamais ce qu’il fallait d’organisation tyrannique, égotiste, impassible de son temps à quelqu’un comme Ernst Jünger pour produire, sur la durée, un œuvre de la tessiture de la sienne. Je prends Jünger, parce que son exceptionnelle longévité pourrait livrer une thèse facile pour justifier l’abondance de sa bibliographie ; mais il en fut, bien évidemment, de même pour tous nos classiques et, aujourd’hui encore, selon une méthode qu’il décrit d’ailleurs assez précisément dans le second volume du Théâtre des opérations, pour quelqu'un comme Dantec.

Tyrannique, j’y serais prêt, et crois avoir montré que je pouvais l’être à l’égard de moi-même.

Égotiste, voilà déjà une autre affaire. Car, en dépit des observations de mon entourage, penser à moi ne m’est pas aussi spontané ni facile qu’on peut, sans doute légitimement, le penser parfois.

Impassible… Ici, sans doute, la véritable pierre d’achoppement. Et cette qualité, dont disposent nécessairement certains de ceux qu’il m’est arrivé de côtoyer, dont l’œuvre se propage, éclaire soudain cette forme de superficialité, de distance à tout le moins, qu’ils vous font éprouver sans paraître le moins du monde se préoccuper d’en dissimuler le mauvais effet. Certains séjournent, de toute évidence, dans une bulle qu’aucune circonstance ne paraît susceptible de crever – et vous ne conversez avec eux qu’à travers l’hygiaphone d’une sociabilité calculée au plus juste ; d’autres, sans la moindre vergogne, ne laissent pas finir leurs phrases à leurs interlocuteurs et poursuivent une sorte de monologue qui semble la version orale d’une prise de notes : leur seule hâte est de pouvoir sortir de leur poche le carnet sur lequel ils consigneront la suite de leur méditation ou de leur fiction, dès que la société qui les assaille à l’instant leur en restituera le loisir.

Le fait est que ceux-là produisent.

Le fait est que j’écoute, quand on me parle, avec la même tension que celle que j’applique à regarder voler une mouche, quand il en passe une. Car pour cela non plus, il ne me semble pas avoir jamais disposé de la bonne contenance.

Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel – l’œuvre –, plus la mort se rapproche (et le phénomène est mathématique, entropique, fatal, comme on voudra, je l’évoque ici sans état d’âme particulier), moins il me semble avoir quoi que ce soit à envier à personne. Ni à apprendre, d’ailleurs, si ce n’est de moi et de cette activité, décidément problématique, qui consisterait à écrire, une bonne fois pour toutes.

 

Mercredi 26 janvier 2005

05: 50

 

Tenir le lecteur en respect

[ Wara' – IV ]

 

Merci à Philippe[s] qui, après avoir laissé un commentaire
sur la chronique de mardi dernier,
Éloge de la lenteur,
m'a permis de résoudre, par un échange de courriers électroniques,
une lacune technique qui privait une partie des visiteurs du
blog
de l'affichage de certains clichés.
Rigoureuse illustration d'une des formes du
wara'.

 

Saints-soufis

 

« J’ai pour ma part résolu ce faux problème en clamant bien haut que la meilleure façon de respecter son lecteur était encore et toujours de ne pas le prendre pour un imbécile, ce qui revient à affirmer qu’en aucun cas je n’écris pour lui, pour flatter sa médiocrité, son inattention, sa paresse, son manque de culture ou sa bêtise peut-être. » Ces quelques lignes d'une chronique récente de Juan Asensio m'ont tiré par la manche toute une journée. J'avais lu vite, le temps m'est horriblement compté, depuis quelques semaines plus encore qu'à l'ordinaire. Mais cela revenait en écho. Il l'a dit ! il a même osé l'écrire, il me semble bien, il faut que je retourne y voir de plus près.

Pourquoi cette hésitation ? Pour la raison que ce qu'énonce Juan Asensio m'est scandaleusement familier. Que je n'ai aucune excuse de ne l'avoir pas formulé moi-même, de longue date. De ne pas l'avoir tranché une bonne fois, en l'écrivant comme il l'écrit.

Le motif qui aura fait changer de trottoir, le temps de contourner mine de rien cette assertion, nombre de lecteurs (même bienveillants) du Stalker tient, il va de soi, dans le noyau dur du propos, donné comme la conclusion logique (et elle l'est) d'une déclaration d'intention sur laquelle n'importe quel midinet des lettres ferait chorus avec le premier rentier venu des à-valoir sur gros tirages. À moins d'une stratégie de séduction tortueuse, ni l'un ni l'autre ne songerait à conspuer ouvertement son lecteur – vache à lait narcissique, si ce n'est rémunératrice. Nous qui le respectons aussi sommes contraints de chanter l'antienne quitte à rendre criant, en nous mêlant soudain à ce chœur-là, combien d'autres chantent faux.

Mais en déduire ainsi que cela revient à affirmer qu’en aucun cas je n’écris pour lui [mon lecteur], voilà qui est moins attendu, moins convenable et, pour tout dire, saisissant. Je ne suis pas certain que, même le dos au mur, pris dans l'une de ces conversations vaines que je fuis depuis longtemps comme la peste (Mais vous devriez écrire pour le grand public…), j'aurais eu l'idée et le cran de répliquer de la sorte. Pourtant, il n'est pas de plus net, de plus impeccable prédicat. Qu'il ait pu être ainsi formulé m'est d'un grand secours moral et j'en ferai mon viatique, assurément, pour aborder le prochain éditeur dont je solliciterai les services, quand j'aurai mené à son terme (soit aux environs de 2010) le projet d'un quatrième roman auquel je travaille depuis bientôt cinq ans. Tant il est vrai que j'écris dans la plus parfaite indifférence pour l'état – psychologique, moral, culturel – de mon lecteur à venir [il va sans dire que cette indifférence a viré, depuis quelques années, au franc mépris du marketing éditorial et de ceux qui l'exercent]. Cela est vrai de l'écriture romanesque, ça l'est tout autant de l'exercice quotidien (continu) du blog.

Mais du lecteur lui-même, de sa personne singulière, j'ose avancer – couvert par la grenade offensive de Juan Asensio – que je le tiens sans doute en plus haute estime que la plupart des auteurs côtoyés, pendant quelques jours, sur la table des nouveautés à chacune de mes publications. Que se rassurent ceux qui ne voient là que couleuvre trop indigeste pour leur régime littéraire allégé : ce discours, je ne sache pas que se maintienne au pouvoir, dans les maisons d'édition aux reins solides, un seul grand lecteur susceptible de l'accueilir, de l'approuver sans ambage et d'en tirer les conséquences. Le mode opératoire dominant, appliqué jusqu'à l'abêtissement définitif de l'écrivain – quand ce dernier a le mauvais goût de ne pas se l'asséner lui-même –, consiste à définir un lectorat précalibré dont le livre a pour fonction d'anticiper le plus ténu des caprices. C'est exactement ce que recouvre le concept vide et toutefois obscène de grand public.

Il sera donc plus confortable de s'étonner ou de s'effaroucher de ce que la seule attitude morale opposable à cette incontinence puisse impliquer de tenir le lecteur en respect. Or, ce code moral est inscrit dans la langue. Il n'en est pas dissociable. J'ajoute : la grammaire, plus encore que le lexique (l'injonction du mot juste), est faite pour étayer ce pacte fondateur. La grammaire instaure l'auteur et le lecteur dans un mutuel respect. Le sens moral est un strict produit de la langue. L'orang-outan se montrera (éventuellement) courtois s'il lui échoit d'avoir accès à la langue. Qui drague son lecteur renonce à la langue, fait volte-face et tourne le dos à la condition qu'il a librement choisie, s'en remet peu ou prou à l'animalité. Surfer quelques instants sur la Toile suffit à s'en convaincre.

À travers de rares commentaires et de moins rares courriers électroniques, quatre mois de ce blog ont suffi à rendre significative la gratitude de quelques visiteurs, assidus ou non, surpris avec bonheur qu'on les respecte en quelques lieux disséminés sur Internet. Certains l'ont formulé ainsi, presque mot pour mot.

Je n'ai pas tardé à comprendre que, le jour où poindra quelque fatigue, c'est une pensée scrupuleuse envers le lecteur qui me ramènera devant le clavier de mon ordinateur avant le lever du jour.

 

Astrologue et saints soufis, enluminure du Livre de Shah Jahan, attribué à Govardhan, ca. 1630. © Musée Guimet.

 

 

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Mardi 25 janvier 2005

05: 17

 

Jesus' Blood Never Failed Me Yet

 

témoignage d'alcoolique

 

Courte cérémonie à l'aube, dans la plus stricte intimité du blog : voilà très exactement vingt ans que j'ai renoncé à ingérer la moindre goutte d'alcool. Ce matin-là, je me suis volontairement réveillé dans une clinique de la banlieue toulousaine, la perf' rivée dans le bras gauche, sous l'œil bienveillant du médecin alcoologue avec qui j'avais, la veille au soir, passé contrat (pas de médicaments antabuses [1], pas de groupes de parole – ni d'aucune sorte d'ailleurs –, aucune visite). Il y a dix ans, j'ai invité ce médecin à dîner, afin de commémorer cette cure réussie – stricto sensu, se souvenir ensemble, lui du patient à risque que je fus, moi du médecin sans reproche qu'il se montra). De l'eau a continué à couler, au long de cette deuxième décennie, et je tiens désormais un blog… J'ai donc décidé d'offrir à celles et ceux de la Toile, une petite douceur votive, un immodeste présent d'addictif à mes frères et sœurs addictifs avérés comme aux addictifs qui s'ignorent – c'est-à-dire, à fort peu d'exceptions près, à la Toile entière. Qu'on veuille ne pas s'arrêter au caractère apparemment confessionnel des quatre vers que voici ; j'entends bien que l'offrande revête un caractère universel :

Jesus' Blood Never Failed Me Yet
Never Failed Me Yet
Jesus' Blood Never Failed Me Yet
There's One Thing I Know
For He Loves Me So

Le musicien Gavin Bryars relate lui-même les circonstances dans lesquelles il a, en vingt ans et plusieurs versions successives, transformé quelques secondes d'enregistrement de ce refrain pieux fredonné en 1971 par un SDF londonien en une sorte d'oratorio par lequel l'addiction rendrait grâce à l'abstinence : la répétition, en boucle, de la vocalise a capella du clochard soutenue par une orchestration déclinée du quatuor à l'ensemble symphonique, cela pendant les 75 minutes qu'autorise un compact disc bourré comme un œuf. Dans ce qui peut être tenu pour la version provisoirement définitive (pourquoi pas, en effet, une extension de la litanie à la capacité d'un DVD strictement audio ?), Gavin Bryars a eu l'idée lumineuse de convier Tom Waits à venir, vers la soixantième minute, former duo avec le chanteur de hasard (il prend peu à peu le relais et termine seul la prestation, paraissant s'éloigner dans un passage souterrain glauque ou quelque bouche de métro déserte).

 

Jesus' Blood
Gavin Bryars,
Jesus' Blood Never Failed Me Yet, 1993.

Que celles et ceux qui ne m'ont pas attendu pour consommer cette œuvre excessive ne me tiennent pas rigueur : je me console de ce que mon présent tombe à plat par l'intime conviction qu'ils entretiennent avec leur propre nature addictive une relation solidement négociée. Je me contente de les saluer, comme les motards se saluent quand ils se croisent sur la route.

À ceux qui s'interrogeraient à bon droit sur les bénéfices d'une telle trajectoire, ces quelques balises :
– l'alcoolisme n'est pas, à proprement parler, une maladie – et je persiste à penser qu'il y a, de la part de ceux qui le savent (ou sont payés pour le savoir) hypocrisie et lâcheté à l'égard de l'alcoolique dans le fait de lui dire qu'il est un malade comme les autres ;
– n'étant pas une maladie, l'alcoolisme ne se guérit pas ;
– en conséquence des points 1 et 2, je déclare de bonne grâce, à qui s'inquiète de me voir ne boire que de l'eau, être alcoolique abstinent [désormais, donc, depuis vingt ans] ;
– ce statut est d'un parfait confort personnel, social et, plus largement, spirituel.

J'ai acquis cette discipline, au fil des années, de ne repasser la chemise que je dois porter dans la journée que dix minutes avant de devoir m'en vêtir. Je sais que, sinon, toutes les chemises propres de la maison vont défiler sur la table de repassage. Je repasse de façon addictive, comme je suis un lecteur addictif, un rêveur, un bavard, un mélomane, un amateur d'entremets bas de gamme (Charles Gervais, il est odieux mais c'est divin) addictifs – comme je suis un buveur d'eau addictif.

Si les alcoologues déclarent des pertes bien plus élevées que les régiments de parachutistes (plus de cinquante pour cent de rechute après la première cure, deux alcooliques sur dix considérés par eux d'emblée comme incurables), c'est qu'ils s'épuisent à traiter un symptôme. Du fond du verre de Coca-Cola (ou toute autre saloperie qu'ils servent à leur patient pour éluder ce qui leur semble la trop peu vendeuse ascèse de l'eau minérale), la personnalité addictive les contemple, narquoise – l'œil était au fond du verre et regardait ces Ponce Pilate s'en laver les mains : Que l'addictif suive son cours [sa pente].

Ailleurs [2], j'ai dit que j'avais sans doute été un fœtus addictif. C'est pourquoi, ne voyant pas grand-chose à ajouter, j'ai résolu de m'acquitter, cette fois, de ma dette de reconnaissance [à mon médecin et à moi-même – liste quasi limitative] par ce fredon presque empoisonné à force d'évidence.

Jesus' Blood…

*

 

[1] Famille de médicaments utilisés pour le traitement du sevrage alcoolique, qui provoquent vomissements et nausées en cas d'ingestion d'alcool.
[2] Le Bec dans l'eau, Phébus, 1998.

 

 

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Lundi 24 janvier 2005

05: 48

 

Lisez Caillois !…

au lieu de regarder avec ces yeux de merlan frit
votre voisine de gauche.

 

Caillois-septaria
On appelle septaria des nodules siliceux constellés d’infiltrations de calcite. Ils semblent à peu près inconnus, alors qu’on n’aperçoit guère
les raisons de les supposer rares. Les septaria sont très variées,
parce qu’elles ne correspondent pas à une espèce minérale déterminée,
mais à une structure qui peut en informer plusieurs.
blanc

Roger Caillois.

 

Ma dette à son égard aurait dû me convaincre de lui consacrer la première chronique de ce blog. Mais comment s'y prendre en quelques lignes lorsqu'on a déjà consacré à celui que l'on regarde comme son maître plusieurs articles et un petit livre [1] dans lesquels on a la conviction d'avoir trop peu – si ce n'est bien maladroitement – dit déjà ?

Aussi vais-je me contenter, ce matin, de l'indiquer à celles et ceux dont je croise ici désormais le regard avec tant de bonheur. À la façon dont il me fut prescrit, un jour de 1967 ou 1968. Lisez Caillois, Dominique ! telle fut – tout le contraire d'un conseil pédagogique – l'objurgation d'une femme dont je parlerai en son temps : au lycée de Châtenay-Malabry, le poète Claire Laffay fut, de la seconde à la terminale, mon enseignante de français.
Son Lisez Caillois ! avait une coda… au lieu de regarder avec ces yeux de merlan frit votre voisine de gauche, qui certes est jolie mais sotte
(je n'ai rien dit, vous n'avez rien entendu bien sûr mais je le pense sincèrement) [2]
.

Pourquoi me rendis-je rue de Médicis ? Je n'ai pas mémoire d'y avoir été un client assidu avant de m'y présenter, ce jour-là. José Corti en personne dévisagea le client impromptu dont l'allure et le visage devaient vaguement évoquer la pochette du Kili watch de Hallyday plutôt qu'un futur lecteur de Cases d’un échiquier : Lisez Pierres et revenez me voir ! Je sortis de la librairie mythique avec l'un de ces trésors dont je ne saurais me déprendre, l'édition princeps – ordinaire, à l'époque – dans le format élargi de la Collection blanche de Gallimard des premiers textes que Roger Caillois publia sur les minéraux.

Voilà qui s'appelle être fermement guidé dans ses lectures. Comment oublier cette chance, n'en pas savoir gré souvent encore à de tels passeurs !

Claire Laffay avait été la camarade de khâgne de Caillois à Louis-le-Grand. J'exigeai son ambassade quand, presque dix ans plus tard, je me résolus à courir le risque d'importuner mon maître adoptif. Il me reçut à quelques reprises dans son appartement de l'avenue Charles-Floquet avec la plus simple sollicitude. Il mourut subitement l'année même, en décembre 1978, une semaine jour pour jour avant mon frère Olivier.

L'œuvre de Roger Caillois est éparpillée chez divers éditeurs, qui en prennent un soin inégal. Hector Bianciotti (qui, en tant qu'Argentin [Caillois à introduit Borges en France à la fin des années 1940] s'estime volontiers son débiteur, quand il parle de lui) préparerait pour la collection « Quarto » de Gallimard un fort volume regroupant les textes majeurs. En attendant cette publication, si elle n'est pas légende, Le Fleuve Alphée reste à mes yeux la voie d'accès la plus stimulante : sur le ton de la confidence – mais de quelle tenue ! –, quelques mois avant sa mort, Caillois dresse un étrange bilan de ce qu'il nomme la parenthèse de son existence, c'est-à-dire rien de moins que ses propres livres ! L'ouvrage, je viens de m'en assurer, est disponible dans la méchante collection de poche « L'Imaginaire ». On y découvre le Caillois grammairien, celui qu'il revendique de n'avoir jamais cessé d'être, celui pour qui les formes lisibles sur et dans les minéraux, sur les ailes des papillons, dans les constructions de l'imaginaire et la structure des contes fantastiques pouvaient trouver place sur un seul et austère tableau périodique semblable à celui de Mendeleiev. Son œuvre entière s'applique à dessiner cette grille et à en proposer les clés.

Lisez Caillois !

Je songe combien, dès lors, semblera palpable à l'hôte de passage en ce blog, comme à ceux du front, l'hommage têtu que lui rend ici l'exercice quotidien de la langue.

 

[1] Approches de Roger Caillois, Privat, 1983.
[2] La même, quelque temps plus tard, lisant mes premiers poèmes, m'adressa toutefois cette recommandation : Épousez la bonne, Dominique, et ÉCRIVEZ !

Coupe de septaria, collection Jean-François Lapeyre, cliché InTexte.
En médaillon
, Roger Caillois, D.R.

 

Dimanche 23 janvier 2005

07: 50

 

Vera Icon

 

 

Veronique Sanson

 

Elle porte l'un des plus beaux noms de femme. (Ils espéraient une fille [elle, du moins] c'est pourquoi je devais m'appeler Véronique, ce qui signifie l'image vraie – vera icon. Il n'aurait plus manqué que ça.)

Par chance, ses tournées de concerts donnent presque toujours lieu à l'édition d'un album. Barbara, le Julien Clerc des deux premières décennies, Nougaro… (vous serez bientôt effarés de découvrir le grand absent de cette liste) figurent ici – exclusivement pour Barbara et Véronique Sanson – à travers leur discographie live. Je traque dans ces enregistrements les rares bribes de présence réelle accessibles chez des femmes et des hommes dont j'aurais aimé faire le métier : une scène, trois sunlights, une sono surdosée ce qu'il faut, des applaudissements, et l'agencement subvient à ma plus totale fascination. Il importe donc, pour que mon émotion perdure le temps d'un spectacle, que celui-ci s'abstienne de requérir les zones les plus élaborées de mon cerveau. À cette condition, je deviens durant une heure ou deux un spécimen social assimilable, soluble dans le public. Je redoute d'avouer qu'en d'autres temps j'aurais certainement fait un parfait badaud des jeux du cirque.

Au fil du temps, j'ai compris que mon attachement à ce genre boudé des mélomanes tient à des détails tout aussi minuscules que ceux susceptibles de vous être vantés chez Maria Callas dans la cavatine de la Norma (enregistrement de 1954) par un adepte d'opéra. Ainsi, dans le cas qui m'occupe, une oreille non bégueule repérera sans peine la présence systématique, parmi les percussions des orchestres de scène de Véronique Sanson, la présence de ce que j'ai longtemps pris pour un glockenspiel et qui se nomme, en réalité, un jeu de cloches : l'instrument, qui est aussi voyant qu'une harpe, consiste en une rangée de tubes métalliques de longueur croissante suspendus à faible intervalles sur un haut cadre droit, semblable à ceux des portemanteaux dans les vestiaires de salles des fêtes. Sollicité sur toute sa longueur, le dispositif émet une buée cristalline, aérienne, archangélique, sur le magma des basses fréquences. Un son de conte de fées que provoqueraient d'impalpables pensées interstitielles – impossibles soupirs, improbables silences qui échappent au spectateur –, images d'un monde perdu fusées dans l'esprit de la pianiste que sa musique isole, retranche bien plus qu'elle ne la livre à l'odieux des regards.

En attendant qu'on me consente l'édition en DVD de ses concerts, je ferme un instant les yeux sur la voix de cette femme compacte, aimantée à son Steinway blanc. Je m'approprie un halo de magie au centre de la scène. Et trois de ses vers tremblés, qui ne sont pas du René Char, suffisent dès lors à me procurer une joie rauque :

L'irréparable
C'est aimer d'amour
C'est donner une partie de sa vie

 

 

Véronique Sanson, d'après un cliché de l'album Avec Vous.

 

Samedi 22 janvier 2005

09: 12

 

Du compassionnel

 

De la survie en milieux hostiles [V]
(Courts manuels portatifs – 7)

 

 

Qu’il soit simplement clair que la notion de victime s’applique ici à un comportement singulier, dans toute l’ambivalence induite par l’usage d’un seul et même mot pour désigner, d’une part, celle ou celui qui subit dans sa chair et/ou dans ses biens les conséquences d’un accident, d’une catastrophe naturelle, d’un acte criminel ; et, d’autre part, la posture qu’adopte celle ou celui qui, conforté par un vaste dispositif psychomédiatique, s’accorde et revendique un droit à la réparation pour ce qu’il expose d’un dommage subi, quelle qu’en soit la nature. Au regard de la théorie des ensembles, l’ensemble commun aux deux ensembles que forment ceux que désignent ces deux définitions d’un même terme est si loin, semble-t-il, de recouvrir ces derniers qu’il serait plus rigoureux de nommer par deux substantifs clairement distincts ces deux contenus.

La compassion est inspirée par la souffrance de l’autre.

Le compassionnel est le sous-titrage d’une compassion absente, voire d’une compassion qui peut n’avoir jamais été. Le compassionnel est le discours social de la compassion. Il peut tenir lieu de compassion. Le dispositif psychomédiatique évoqué plus haut semble concourir, pour une large part, à l’en justifier.

Dans ces conditions, une compassion non sous-titrée est cruelle, à la limite du supportable pour qui en est le destinataire.

En conséquence, il se peut fort bien que la victime en posture sociale n’attende qu’un sous-titrage – ce qui le désigne, le valide comme victime aux yeux de tous –, surtout pas la compassion elle-même.

Il se peut que la compassion sans sous-titrage suscite la rancune, la rage, la haine chez une telle victime.

La compassion peut rendre fou.

Ces situations sont singulières, elles se vivent dans la honte la plus sordide, se soldent dans l’odieux.

Nous sommes souvent, désormais, dans ce cercle vicieux-là. Ce cercle est le vice, le blason de la perversion dans nos sociétés.

 

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Vendredi 21 janvier 2005

05: 17

 

Marie Valarché

 

Marie Valarche

 

Marie Valarché était la sœur de mon père. Ce cliché appartient à ceux que j'ai extraits des albums familiaux que nous avons feuilletés ensemble fin novembre, quinze jours avant sa mort – que rien ne laissait entrevoir si proche, ce jour-là.

Cet univers de secrets tus, de souffrances et de joies que de tels êtres rendaient lumineuses, je crois pouvoir affirmer qu'il était hostile à ma mère. Ce silence la contournait et j'appris, sans qu'il fallût me l'enseigner, des voies de contournement à mon usage – moins retenues, moins édifiantes que la paix absentée – je ne trouve pas d'image moins problématique, ni plus juste, me semble-t-il – que mon père opposait aux pouvoirs domestiques : aux murs de notre maison, les natures mortes de ma tante donnaient [comme donne une fenêtre sur un paysage] sur un espace et un temps dont mon père, sans me l'avoir jamais confirmé autrement qu'à travers une admirable constance dans son attachement muet aux œuvres de sa sœur, semblait m'indiquer qu'il s'agissait de l'espace et du temps qu'il s'était efforcé d'inventer et de préserver afin de me les transmettre en héritage.

De fait, j'ai dû employer mon existence à tenter de donner forme (mentalement, pour la plus large part, puis avec les moyens du bord entre les murs que j'habite) à un univers dont ces deux êtres avaient rêvé et que je crains si souvent de froisser en prétendant m'en approcher : une présence attentive au monde dite dans un commerce d'un subtil raffinement avec les objets, dans la joie intime de créer et une infinie réserve dans le goût de transmettre (cette pudeur dont l'absence signe l'obscène vulgarité de la pédagogie qui affiche ses bons sentiments). Je suis issu d'un monde d'artistes constitué par les circonstances en société secrète. Si Marie connut des loisirs et une aisance sociale que mon père n'aurait pas songé à revendiquer, tous deux respiraient la même modestie face à leur œuvre – et à de tels êtres l'existence, jusque dans ses instances les plus ternes, tient lieu d'œuvre ; ce peut être leur drame, c'est assurément leur gloire.

Cette gloire prévaut dans les quelques pastels de Marie Valarché qui rehaussent ces lieux où je travaille et vis à la fois. Ils font échos, répondent d'une même voix à ceux que mon père a regardés jusqu'à son dernier souffle et dont je pressens que les réunir ici sera l'ultime station de mon cheminement de deuil. Un bouquet de fleurs coupées, un vase qui s'efface sous les corolles (dessiner, poser les couleurs est geste de courtoisie, dirait-on, chez cette femme – et j'y reconnais les mains de mon père organisant le même bouquet fraîchement cueilli dans notre jardin de Sceaux –, le plateau d'une crédence à peine esquissé… le casting est immuable. J'ai vu un antiquaire de passage ici enlever ses lunettes pour déchiffrer la signature et s'arrêter au bord de me demander si je tenais à ces merveilles qui feraient la joie de certains de ses clients.

Les pastels de Marie Valarché ont été exposés dans plusieurs salons enviés, me dit mon père. Marie ne les refusait pas, mais ils paraissent à jamais réservés dans une aura de secret. La vitre qui protège leur vulnérabilité m'interdit de les photographier pour les reproduire. Je rêve qu'un jour un inconnu sonne ici, me tire en pleine journée d'un travail urgent pour me demander de les regarder quelques instants.

Il me semble avoir surpris, les dernières années de sa vie, quand nulle ne s'interposait plus dans nos dialogues tacites, que mon père jetait toujours un bref regard sur l'un des pastels de sa sœur quand il entrait dans une pièce. La maladie l'avait courbé, le buste devait acquiescer dans un effort à l'intention des yeux – l'inverse de qui s'incline devant un autel ou une icône, mais c'était bien une manière de piété qui prenait le dessus sur l'ankylose, le temps de ce regard votif.

Une intuition me saisit à l'instant par la tignasse : et si, de mes premières compulsions à noircir du papier – dans le propos résolu d'être lu – jusqu'à ce blog, il ne s'était agi que d'une tentative de transcrire ce que la taciturnité de cet homme recelait ? De me glisser à l'intérieur de sa bogue de silence pour goûter sur mes lèvres et mes dents la pulpe d'un monde enviable, pour l'essentiel inaccessible – ou perdu ? Si je n'étais, péniblement, que l'écrivain qu'il n'a pas été ? – dont les textes, en douterais-je un seul instant, auraient partagé la ferme allégresse des natures mortes que composait sa sœur sur le pur chiffon à grain.

Tant il me semble, soudain, être bien près d'écrire enfin comme Marie Valaché travaillait ses pastels, qu'un simple effleurement, un souffle, suffiraient à gommer.

 

 

Marie Valarché, s.d., archives familiales.

 

Jeudi 20 janvier 2005

05: 48

 

……………L'écran et le plomb

 

 

Casse imprimerie

 

Pouvais-je imaginer un instant, lorsque j'ai mis en ligne la première chronique de ce blog en octobre dernier, que la tenue de celui-ci me restituerait une part de la fièvre typographique – médicalement et en phase terminale, cela se nomme le saturnisme – connue il y a bientôt trente ans dans l'atelier de composition de l'École Estienne ?

C'est, en effet, par piété filiale autant que par passion pour le livre et la chose imprimée que je me suis inscrit, au milieu des années 1970, aux cours de formation continue de typographie dispensés dans le temple des arts graphiques. Un cursus auquel, administrativement, je n'avais pas droit – et c'est par l'entremise d'un ami de mon père que j'ai pu m'embarquer en passager clandestin dans ce navire mythique. Bientôt rejoint par Jean-Hugues Malineau et Christian Laucou, j'ai participé pendant trois ou quatre ans à la merveilleuse aventure de l'édition artisanale : nous cousions rue Sauffroy, dans la nuit du samedi au dimanche, les exemplaires imprimés dans la journée sur la presse à épreuves d'Estienne ; et Gérard Bialestowski, qui traversait à pied tout Paris pour prendre à Austerlitz le premier train à destination d'Arpajon (afin d'apporter des croissants chauds au chevet de sa femme et de ses filles) vendait au petit jour notre production aux dernières professionnelles qui arpentaient le trottoir ; celles-ci avaient fini par guetter cet étrange colporteur du dimanche, qu'il plût ou gelât à pierre fendre, au sac bourré de poésies et d'aphorismes obscurs imprimés au plomb sur vélin d'Arches.

Composer lettre à lettre ses propres textes en glissant entre les caractères en plomb des espaces maigres et fines (dans le jargon des typographes, espace est du genre féminin) vous donne le sens du poids des mots. La moindre longueur pèse entre vos doigts.

Curieusement, je retrouve en préparant les textes en vue de leur mise en ligne un peu de cette émotion. Certes, il serait possible de s'en tenir au petit menu qui pose à votre place les balises html pour obtenir les caractères en italiques et en gras. Très vite, toutefois, j'ai entendu maîtriser les blancs, disposer de vignettes pour séparer les textes constitués de fragments, des exposants, de l'alignement au fer à droite pour les épigraphes et les dédicaces… Sans parler des espaces insécables, pour lesquelles le logiciel que j'utilise ne prévoit pas de raccourci : six lettres constituent la balise qui évite qu'un point-virgule se trouve rejeté au début de ligne suivante.

J'éprouve de nouveau le bonheur de sculpter le texte, d'accorder un soin matériel à la langue. Et ce versant laborieux n'est pas pour rien dans la belle assuétude que suscite la tenue strictement quotidienne du blog.

 

Casse d'imprimerie, gravure de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

 

Mercredi 19 janvier 2005

05: 53

 

Des villes (ou des chats)

 

 

 

Chat

 

 

Comment penser à quoi que ce soit d’autre que notre glorieuse condition d’êtres sexués, un après-midi ensoleillé de juin, place de la Comédie à Montpellier ?

Mon principal grief contre Toulouse – parce que j'y habite, je suppose – est de ne pas recevoir d’elle ce genre d’onde subversive. Il y a quelque chose d’archaïque et, pour tout dire, d'animal dans l’humeur éprouvée à l’approche d’un cœur urbain — et ce sentiment est interactif, à la façon dont les chiens doivent ressentir d’emblée la profonde aversion que j’éprouve à leur endroit.

De même ici : la ville réagit comme ces chats, réputés haut et fort insociables par leur maître, qui viennent se frotter à ma jambe de pantalon dans le quart d’heure qui suit mon intrusion — tant une science purement ondulatoire leur est donnée, dans l’instant, de mon appétence féline.

[13 juin 1994.]

 

Permalien

Mardi 18 janvier 2005

05: 29

 

Nécessité de la lenteur

 

 

Karl Bohm

 

Il suffit d'ordinaire que parvienne à mon oreille une bribe du Requiem de Mozart pour que ma gêne soit immédiate : mais qu'ont-ils donc à cavaler de la sorte ? L'agacement est endémique dès que Radio Classique – dont le programme accompagne souvent mes journées professionnelles scotchées à l'écran de l'ordinateur – s'avise de diffuser les enregistrements des chefs baroqueux qui nous ont refilé leur tachycardie depuis les années 1970 : du Bach sautillant, du Monteverdi light, de la cantate, de la passion, de l'office des Ténèbres vernissés de déodorant, de la déploration zéro pour cent de matière grasse – de la musique impeccablement formatée à l'air du temps.

Comme d'autres dégainent leur feu du holster, je me précipite, si les circonstances l'autorisent, sur mon Karl Böhm [1] ou mon Klemperer [2]. L'un et l'autre me délivrent les plus parfait antidotes qu'exige mon oreille aux complaisances de l'époque, quand celle-ci ose s'en prendre à l'ultime consolation de la langue : la musique.

Les premières mesures du Requiem, telles que Karl Böhm les engage, me restaurent de toute blessure. Et je sais qu'une dizaine de minutes de ce séisme – le temps du Kyrie et du Dies irae – me préparent à ce pur chant humain – c'est-à-dire un sommet d'érudition vocale – qu'est le Tuba mirum, le bouleversant relais dans lequel, tour à tour, la voix de basse remet au ténor, qui la cède à l'alto, qui la confie enfin à la soprano, la déploration ascendante de Mozart. Une plongée inverse aux ténèbres – Pascal Quignard, quelque part dans Vie secrète [je peste à l'instant de ne pas retrouver ce texte, le feuillet sur lequel je note, dans chaque livre, des passages de prédilection est absent du volume – à moins que j'aie lu ce livre dans un silence absolu, dans la plus immobile fascination, incapable d'en détacher la moindre bribe], corrige l'idée reçue que les cierges sont éteints un à un, pendant l'office des Ténèbres, pour symboliser la mort : il suggère que c'est, au contraire, pour annoncer l'aube, la certitude de la lumière christique, la perspective de la Résurrection que l'on souffle la lumière des hommes, désormais inutile. Le Tuba mirum restitué par Böhm tient exactement ce discours, dans une superbe évidence.

Même registre d'évidence dans la Passion selon saint Matthieu mise en scène par Otto Klemperer, que contribue à illuminer la participation d'Elisabeth Schwarzkopf. Je me propose de revenir sur l'inépuisable source de consolation que recèle cette version monumentale (longue de près de quatre heures quand, à partition égale, un certain Philippe Herreweghe, en 1975, torchait l'affaire en moins de trois [3]).

Les deux enregistrements s'imposent par la lenteur de l'exécution, la grandiloquence des formations auxquelles elles ont recours, un théatralisme qui peut, j'en conviens, braquer le mélomane correct. De quoi rebuter, sans nul doute, ce qu'une certaine érudition contemporaine est parvenu à imposer comme ce qui serait un biorythme baroque, gommant par déférence aux injonctions de l'époque (la nôtre) le jeu lancinant de la mort à l'œuvre dans la sensibilité du siècle et demi déclaré tel par une partie des historiens de l'art. La lenteur, ici, échappe à toute polémique de musicologues. Elle me semble rejoindre le travail de la langue – hors du temps, hors des décrets de la mode –, dans ce que celle-ci a d'irréductiblement organique.

 

[1] W. A. Mozart, Requiem KV 626, Wiener Philharmoniker, direction Karl Böhm (1971) ; CD Deutsche Grammophon 413553-2.
[2] J. S. Bach, Matthäus-Passion BWV 244, Philarmonia Choir and Orchestra de Londres, direction Otto Klemperer (1961) ; coffret de trois CD, EMI Classics 5 67538 2.
[3] Philippe Herreweghe a enregistré en 1998 une nouvelle version de la Passion, dont je n'ai entendu qu'un trop bref passage. Il semblerait qu'il ait entièrement reconsidéré son approche. Le peu qui m'est parvenu était superbe – il est vrai qu'il s'agissait de l'aria pour alto Erbame dich, mein Gott, et que j'ai dû quitter le magasin de disques en toute hâte, ce moment-là de la Passion disposant sur moi un tel pouvoir que je crains toujours d'être débordé par l'émotion.

Karl Böhm, d'après cliché Deutsche Grammophon.

 

Lundi 17 janvier 2005

05: 34

 

Une journée à Montgiscard

 

 

J'avais pourtant dit Plus jamais… Plus rien ne m'imposait de venir passer une journée, assis derrière une pile de mon dernier livre (les précédents étant, en règle générale, supposés avoir dépassé je ne sais quelle date de péremption fixée par je ne sais qui), coincé entre un écrivain local et un autre écrivain local. J'avais cotisé, de trop nombreuses fois, le temps était enfin venu d'écrire au désert, l'affaire était entendue.

Sans doute, il y a deux bons mois, l'organisateur qui m'a contacté avait-il été convaincant : Montgiscard, une grosse bourgade d'un peu plus de deux mille âmes aux portes du Lauragais, à vingt-cinq kilomètres à l'ouest de Toulouse, une première tentative de salon du livre, autour des auteurs de la région…

Lorsqu'il y a quinze jours, le rappel est tombé, l'effet fut glacial. La mort de mon père en décembre m'avait non seulement fait oublier l'engagement et son échéance, mais lessivé de toute séquelle d'une quelconque envie de jouer à l'auteur devant un roman qui lui est dédié, nourri d'un portrait de lui à peine transposé, dont la parution lui a procuré un tel bonheur.

Quand je suis arrivé dimanche matin, à l'heure dite, dans la petite salle des fêtes de Montgiscard, quelle ne fut pas ma surprise de trouver Le Clavier bien tempéré entouré de la totalité de mes livres disponibles chez les éditeurs, soit une grosse demi-douzaine en assez d'exemplaires pour faire face, me sembla-t-il, à dix éditions de ce même salon – si j'en jugeais, du moins, aux expériences passées.

Non seulement les livres étaient là, mais les lecteurs l'étaient aussi. Ils n'ont cessé de circuler, paisiblement, toute la journée, faisant halte devant les tables, lisant les quatrièmes de couverture, posant des questions, achetant des livres. J'en ai signé une quinzaine, me semble-t-il, ce qui est considérable. Parmi les visiteurs, quelques visages familiers, une poignée de lecteurs que j'ai découverts assidus, attentifs, bienveillants.

En fait d'auteurs locaux, l'occasion m'a été offerte de me rappeler que de vrais confrères sont à l'œuvre dans les parages, partageant les mêmes exigences, les mêmes inquiétudes et souvent les mêmes colères à l'égard de l'édition blistérisée aux bottes de la haute finance ; mais aussi la même joie, toujours émouvante, d'être lus.

Marie Didier était des nôtres, plus que jamais magnifique d'humaine présence – et je ne sais quelle pudeur m'a retenu de lui faire dédicacer son Livre de Jeanne, heureux de la voir honorer de nouveau de sa belle écriture la tant galvaudée Collection blanche [1]. On avait installé Alain Leygonie à ma droite : sa réserve bourrue paraît toujours le prémunir contre la sempiternelle question Pourquoi écrivez-vous ? d'un tacite et imparable Mais que faire d'autre d'essentiel, dites-moi ?

Je sais ce que représente la préparation d'une telle manifestation, durant des mois. Les organisateurs de Montgiscard ont non seulement réalisé un « sans faute » mais ils ont également apporté la démonstration d'une idée qui me tient à cœur, et depuis fort longtemps : le livre est moins que jamais menacé, et ce serait une excessive déférence à ses prétendus fossoyeurs que de le penser un seul instant ; il exige seulement, dans les circonstances qui lui sont faites, un peu plus de soin que d'ordinaire dans sa façon de rejoindre le lecteur. Les ouvrages que nous écrivons ne cessent de suivre leur cheminement mystérieux. Ils continuent de passer de main en main. Il n'est pas dit que, dans un avenir plus ou moins proche, ils n'aient de nouveau, provisoirement, à circuler sous le manteau. J'allais dire : peu importe. En mon for intérieur, on l'aura peut-être supposé, je pense : tant mieux. Un livre se mérite. Les gens de Montgiscard n'avaient certainement pas le projet d'asséner cette leçon-là plus particulièrement, mais je trouve parfait que, pour les quelques écrivains que nous étions, la rencontre d'une poignée de lecteurs ait dépendu d'un tel effort.

 

[1] Gallimard, 2004, 12,00 €.

 

 

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Dimanche 16 janvier 2005

07: 14

 

La page fantôme

 

Palimpseste

Acquis pour deux euros, aux puces, un exemplaire de 1963 du roman de Dos Passos, La Grande Époque, dans la collection « Du monde entier » de Gallimard.

En le couvrant de papier cristal, je me rends compte que la première page du texte comporte, en haut à gauche, une dédicace affreusement salopée au stylo à bille (Bonne fête des mères) et que la page de grand titre a été arrachée.

Au prix d’une longue demi-heure de travail, je parviens, à restaurer la page maculée (la gomme n’y a pas suffi, il m’a fallu recourir à une couche de correcteur liquide, que je ponce une fois séché au papier de verre : le Temps parachève, en général, le travail de cicatrisation du papier) et décide de ne pas ranger le roman de Dos Passos à sa place dans le rayon américain, mais d’en commencer la lecture le soir même, pour me divertir des essais passablement érudits que je consomme en flux tendu ces temps-ci.

Impossible de lire attentivement quelques pages d'affilée : de façon lancinante, ce grand titre manque, le livre est sans frontispice, il pèse dans ma main d’un poids étrange, il dessine une figure scalène sous mes yeux.

J’ai dû reposer le volume. Le lendemain, j’ai cliché en noir et blanc, sur le scanner de bureau, la page de couverture. À l’aide d’un logiciel graphique, j’ai gommé la sphère qui sert d’emblème à la collection « Du monde entier » et j’ai ainsi recomposé une page de grand titre crédible. Parmi les papiers que j’utilise pour mes travaux d’édition artisanale, j’ai trouvé une feuille dont la couleur et la texture s’approchaient du bouffant de 1963. Une fois imprimée, la page a été découpée et encollée, avec mille précautions. Si ce n’est qu’il manque le copyright au verso, l’illusion est parfaite. Suffisante, en tout cas, pour que j’aie repris ma lecture…

[… suspendue à la page 55, tant le récit me semble souffrir d’une pénible claudication qui jure, dans ma mémoire, avec la vitesse tranchante de Manhattan Transfer, lu il y a une dizaine d’années. J’en suis réduit, toutefois, à m’interroger sur un quelconque déficit qu’auraient durablement creusé les malversations commises avant moi sur les quatre premières pages du volume qui vient de me tomber des mains.]

 

Palimpseste : Le livre de prières - Euchologion. L'écriture, datant du Xe siècle, est constituée d'une copie de deux traités d'Archimède. On pense que les originaux de ces textes ont disparu lors de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Au XIIe ou au XIIIe siècle, le support a été gratté. Il a été réutilisé, en le tournant de 90°, pour accueillir le texte d'un livre de prières en langue grecque.

 

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Samedi 15 janvier 2005

07: 40

 

Silhouette fermement dressée

dans le wara'


[ Wara' – III ]

 

 

Souk

 

Sur le souk de Baçra, Ibrahim (qu’Allah fasse resplendir son visage !) ne dit pas au marchand de dattes qu’il a lésé : Viens et suis-moi. Il fait un long voyage et se présente à lui. Vous me reconnaissez certainement, je vous ai volé une datte par inadvertance.

’Attar ne s’appesantit pas sur les formules de repentance que n’a pas utilisées Ibrahim. Sa silhouette fermement dressée devant l’étal du maraîcher les vaut toutes.

 

Souk At’dra, Essaouira, Maroc, 2003. Photographie Luc Nicon.

 

 

 

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Vendredi 14 janvier 2005

06: 02

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Du tchaobisou

 

 

 

Le Baiser

 

Il était permis d'escompter un tic langagier éphémère – comme il en fut pour le trope qui affecta, un temps, tout qualificatif convoqué dans la langue orale : nul de chez nul, top de chez top… et ses variantes –, mais la formule s'ancre dans le temps et l'espace social, locution saxifrage qui trouve à s'enraciner sur la roche froide et lisse de l'absence d'affects, si caractéristique de la socialibilité d'aujourd'hui.

Il n'est pas polémique de suggérer que le tchaobisou constitue désormais le degré zéro de l'incivilité, tant l'onomatopée s'avère tyrannique, aveugle dans son absence de discernement, métastatique (il est possible de l'envisager en oncologue, pour son seul caractère polypeux – tant que nous sont épargnées les gloses de la sociologie foraine !). Dans son étonnante capacité à ne s'adresser à personne, le tchaobisou invective chacun dans l'espace où il est proféré. Il ne saurait se chuchoter : même au terme d'un colloque conduit à voix basse devant le tapis roulant d'un supermarché ou dans un transport en commun, il se signale, résonne comme un rot ou un pet.

Le tchaobisou compte parmi les signes qui présentent la particularité de n'exiger jamais aucun parangonnage, c'est-à-dire l'assemblage de caractères de corps différents : l'introduction d'une accolade dans une composition en caractères mobiles implique nécessairement un agencement complexe qui peut aller jusqu'à devoir façonner (à la scie, à la lime) une ou plusieurs espaces. À l'exemple de son modèle typographique, l'accolade – le baiser de paix de nombreuses liturgies – est un signe qu'il faut ajuster dans l'espace social, négocier avec la linéarité du discours ambiant, une posture que les deux protagonistes doivent parangonner dans la forme sociale [je suis toujours impressionné par les ressources du jargon typographique, qui suggère si souvent de filer des métaphores de la plus grande rigueur sur nombre de motifs].

Dans la communication distante, mobile – nomade, si l'obscénité dont la sociologie marchande a sali ce mot magnifique laisse encore un peu de place au sens –, le bel énoncé Je vous embrasse offre un recours auquel je dois renoncer dans la plupart des cas où il me viendrait spontanément aux lèvres : non comme une entorse compulsive à la proxémie, mais parce qu'on embrasse les paysages et qu'à l'abstraction de la voix téléphonique une telle formule substituerait, subtile comme la note finale d'une sonate, l'évocation des égards que la présence physique de l'autre inspire ou sollicite.

Ces deux façons de saluer l'autre ne laissent de me paraître enviables – familières jusque dans leur malheureuse inconguité. Alors que l'étreinte amoureuse a pratiquement déserté l'espace public que tétanise le tchaobisou, voilà qui de surcroît restaurerait sa fonction d'incise au baiser de Rodin et de Hayez, silhouetté comme les parenthèses du typographe.

 

Le Baiser, Francesco Hayez (1791-1882), Pinacoteca Ambrosiana, Milan.

 

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sur l'alexithymie
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sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

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Jeudi 13 janvier 2005

05: 36

 

De l'indélicatesse sociale

qu'engendre l'alcool


[ Wara' – II ]

 

 

Whisky

 

La consultation rapide de quelques sources [1] ne tarde pas à le confirmer : le wara’ n’est pas d’une tonalité univoque. Il désignerait tout à la fois une qualité du cœur (la piété scrupuleuse), certain trait qui la manifeste (l’abstinence) et ce qui la suscite (la crainte, ailleurs traduite par la peur d’Allah). Mais que valent le scrupule sous la contrainte, l’aménité dictée par l’effroi ?

L’abstinence sollicite un rapprochement. Le dipsomane abstinent, qui sait qu’on ne guérit pas de l’alcool, ne s’est écarté de la mort qu’en faisant de cet autre lui-même, qu’il entendait sauver, l’objet d’une forme de piété scrupuleuse scellée par la peur de la rechute [2]. À l’épreuve des faits, une cure de désintoxication alcoolique ne saurait instaurer une règle d’abstinence susceptible d’être consentie sur la durée par la seule maîtrise de la volonté, et moins encore par quelques bons sentiments. Une véritable charte d’économie libidinale est négociée entre l’alcoolique et lui-même, qui repose sur la restauration préalable, massive et pour ainsi tyrannique à l’égard de l’entourage, d’un amour de soi dont le défaut dramatique avait conduit le sujet à boire pour se détruire [3].

L’alcoolique que l’on dit mondain s’expose à la chaleur indifférenciée de la fête (la chaleur ambiante), dans des circonstances où la règle – s’il en existe une – est que la ferveur commune néglige la singularité de chacun. Il est hâtif d’attribuer au laisser-aller de l’alcool l’apparente sociabilité d’une assemblée de buveurs. Il n’est pas de plaisir plus solitaire que l’ébriété festive, c’est pourquoi l’onanisme éthylique est, de loin, le plus honteux.

L’indélicatesse sociale que l’alcool attise ne préjuge pas de tendances addictives plus virulentes chez tel membre du groupe agrégé pour la fête que chez tel autre. Je pressens toutefois que cette indélicatesse est souvent première dans l’étiologie de l’alcoolisme. Quant au buveur isolé, absorbé dans son programme d’autodestruction, l’indifférence générale (confortée par celle de son médecin traitant) constitue un terrible passif que l’abstinence, quand elle est engagée, traîne comme un douloureux motif de colère dans le meilleur des cas, plus spontanément de mépris du monde.

Les alcoologues eux-mêmes souscrivent à ce lieu commun qui accrédite que l’alcool est un désinhibiteur. Sa première cible n’est pas l’angoisse, la timidité, la peur de l’autre. C’est le scrupule. On tient peut-être ici l’un des attendus qui décida les premiers compagnons de Muhammad – sur lui la prière et la paix ! – à prohiber toute consommation d’alcool chez les sectateurs de l’Islam naissant.

Le dipsomane solitaire comme l’alcoolique tribal n’échappe à l’indélicatesse qu’en délimitant, par un soudain coup de force, une zone de délicatesse, de scrupule et d’observance dont il est le centre.

J’aime cette idée – sans doute étrangère à l’orthodoxie musulmane, encore qu’il conviendrait de le vérifier – d’une piété scrupuleuse dont on puisse être, en boucle, l’émetteur et le destinataire.

*

 

[1] Notamment les logia et hadiths rassemblés dans la quatrième partie de L’Anthologie du renoncement de Bayaqi, mais aussi les deux seules mentions du wara’ que l’on trouve dans la volumineuse étude de Annemarie Schimmel, Le Soufisme ou les dimensions mystiques de l’Islam, Le Cerf, 1966 : dans son glossaire, l’auteur donne abstinence pour seule transcription du concept de wara’ et l’une des deux mentions dans le texte est explicite : « Dans les étapes initiales de la Voie, l’adepte devait faire des progrès en abstinence (wara’) provoquée par la crainte du Seigneur, et en renoncement (zuhd).» Op. cit., p. 146. En quatre occurrences, dans son Essai sur l’origine du lexique technique de la mystique musulmane, Louis Massignon mêle à propos du wara’ les notions d’abstention scrupuleuse (p. 191), d’entière abstinence (p. 212), de pudeur intime (pour wara’ khafî, p. 228) et d’observance scrupuleuse (p. 246) ; réimpression Le Cerf, 1999. Dans un autre de ses livres, Émile Dermenghem retient, lui aussi, la dimension d’abstinence : « L'itinéraire vers Dieu est marqué par divers “états” (ahwâl) donnés, généralement passagers et hors du contrôle humain, venant et partant “comme Dieu veut”, et “stations” (maqâmât) acquises et durables : perdre et trouver, expansion et contraction, présence et absence, fana’ et baqa’, – sobriété, scrupule (wara’), ascétisme (zohd), patience (çabr), abandon (tawakkoul), quiétude (ridhâ’)… » L’Éloge du vin (Al Khamriya), éditions Véga, 1931.
[2] Le crin de cheval qui maintient cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de l’alcoolique abstinent n’est pas seulement de nature psychologique. « Chez un consommateur modéré, l’alcool est métabolisé en majeure partie par le foie (oxydation) en deux étapes : Première étape – l'oxydation de l'éthanol en acétaldéhyde est assurée par trois systèmes d’importance décroissant : 1) alcool-deshydrogénase (coenzyme NAD), localisation cytosolique ; 2) Système microsomial d’oxydation de l’éthanol (MEOS) : cytochrome inductible par l’alcool ; 3) catalase: oxyde l'alcool à partir de l’eau oxygénée. Chez le consommateur excessif, c’est le système MEOS qui prédomine. Seconde étape – l’acétaldéhyde formé, produit toxique, est immédiatement oxydé en acétate. Cette étape est limitante et fait intervenir l'aldéhyde-deshydrogénase, enzyme NAD-dépendante. Chez le buveur excessif, l’acétadéhyde produit en quantité excessive ne peut être métabolisé et se fixe sur les membranes cellulaires, les détruisant par des mécanismes toxiques, puis inflammatoires et immunologiques, avec constitution d’une fibrose séquellaire. » [Source : article publié en ligne sur le site Internet de la Société nationale française de gastroentérologie]. Cette fibrose persisterait dans le temps, de sorte que, malgré des années d’abstinence, une seule prise d’alcool suffirait à « réamorcer » immédiatement et massivement le manque alcoolique sur un strict registre neurologique.
[3] Dominique Autié, Le Bec dans l’eau, Phébus, 1998.

 

 

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Mercredi 12 janvier 2005

05: 51

 

La planche CCCCXXXI
Dominique Autié
des Oiseaux d'Amérique

 

Audubon Flamant rose

Je n'ai d'autre propos, aujourd'hui, que de donner à voir cette image. Elle est extraite d'un ouvrage du XIXe siècle, Les Oiseaux d'Amérique de John James Audubon (1785-1851), dont l'histoire constitue l'un des plus passionnants épisodes et de l'ornithologie – et de l'édition.

Audubon tirait à la carabine les oiseaux qu'il dessinait, ce qui n'empêche pas d'innombrables associations américaines de protection de l'avifaune de s'identifier à ce Français d'origine. Les exemplaires complets de son grand œuvre sont comptés. Des planches isolées sont détenues par des musées, qui les exposent régulièrement [1]. De nombreux livres ont contribué à imprimer la silhouette calligraphique du grand flamant dans la mémoire de beaucoup d'entre nous. Pourtant, aucune reproduction ne restituera jamais la fraîcheur et la délicatesse des teintes de l'original. Il existe, entre celui-ci et la moins injurieuse de ses interprétations par l'offset quadrichromique, la même distance (que l'œil tient pour un gouffre) qu'entre un beau livre publié aujourd'hui, sur des machines dont le débit d'encre est réglé par l'électronique, et les ouvrages dont les illustrations en noir et blanc étaient couramment traitées en héliogravure jusque dans les années 1960 : malgré la séduction de la couleur et des papiers trop blancs, l'œil sait tout ce qui a été perdu d'un procédé à l'autre. L'œil sait que le noir et blanc photographique (rendu par le velouté des encres de l'hélio) était une interprétation et que la couleur industrielle produit un pastiche.

Les 435 aquatintes de la grande édition princeps des Oiseaux d'Amérique, au format dit double éléphant folio, sont colorées à la main. Chacune est un tableau.

La planche CCCCXXXI illustre la couverture du recueil d'articles de vulgarisation scientifique de Stephen Jay Gould, Le Sourire du Flamant rose [2]. Dans le texte éponyme qui ouvre le livre, Gould donne un commentaire époustouflant, selon sa manière, de l'évolution anatomique de l'échassier, dont le bec présente la particularité d'être soudé au crâne par sa partie inférieure (c'est la supérieure qui est mobile).

Et j'ai lu, il y a longtemps, que Saint-John Perse était familier des planches des Oiseaux d'Amérique [3].

Je suis frappé par la force iconique de cette image. C'est, bien entendu, un défaut de perspective qui crée parfois l'illusion que les designers et les publicitaires du XXe siècle auraient inventé l'écrit iconique – l'image qui porte avec elle son discours, qui réfute d'emblée tout sous-titrage, toute glose et qui, dans sa forme la plus épurée, ne décrit rien d'autre qu'elle-même.

Il y a peut-être, pour cette raison, une intime parenté entre le crayon de John James Audubon et l'objectif photographique d'Alberto Korda, qui réalisa le 6 mars 1960 le célèbre cliché en noir et blanc d'Ernesto Che Guevara.

 

[1] Le muséum d'histoire naturelle de Nantes présente, durant toute l'année 2005, une importante exposition consacrée à Audubon, comprenant de nombreux dessins originaux et planches extraites des Oiseaux d'Amérique.
[2] Le Seuil, 1988.
[3] Les Oiseaux et l'œuvre de Saint-John Perse, catalogue de l'exposition organisée par les Amis de la Fondation Saint-John Perse à l'occasion de l'inauguration de la Fondation, Aix-en-Provence, 1976.

 

 

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Mardi 11 janvier 2005

06: 21

 

De la roue, avec la langue

 

 

paon

 

J'ai tenté de justifier, hier, la colère dévastatrice qui m'a empoigné en lisant le commentaire du précédent livre de Bernard Dumortier – alors même que je n'ai pas lu ce recueil, mais que l'usage fulgurant de la langue dont témoigne son Matériaux pour une histoire raisonnée des insectes signe, à mes yeux, un genre de vie, un mode d'être avec la langue qui laisse peu de place au doute quant à la nature de sa première publication. J'ai, bien entendu, commandé aussitôt à mon libraire Jours tranquilles à Cnossos et je rendrai compte ici de ma lecture.

Pourquoi un tel auto-allumage, d'une telle violence, m'objectera-t-on, alors que l'insulte ne m'est pas destinée, qu'elle concerne un autre livre que celui dont je traitais et que, vérification faite [1], il s'agit bien de la déjection d'un gnome (dit mon Robert : petit génie laid et difforme qui, selon le Talmud et les kabbalistes, habite l'intérieur de la terre dont il garde les trésors [c'est moi qui souligne, car il est bien dit qu'on vient buter sur le gnome, qu'il est là, que sa présence n'est pas dissociable du trésor, qu'elle est inéluctable].

Il se trouve que je suis tristement familier de cette insulte-là, la même, toujours formulée dans les mêmes termes : vous n'avez qu'une idée en tête, celle de montrer au lecteur que vous écrivez bien. Je détiens la lettre que m'a adressée, en 2000, la directrice littéraire des éditions Phébus, dans laquelle elle avait trouvé cette variante sordide : votre texte fait la roue. L'envoi de mon manuscrit (j'avais publié mon deuxième roman dans cette maison deux ans auparavant) avait, il est vrai, été précédé d'un échange de la plus grande virulence avec le directeur de cette même maison, non sur une question d'intendance ou de narcissisme d'auteur mal loti (éditeur de métier, je fiche une paix royale à mes éditeurs) mais sur une question bien plus grave, concernant une préface honteuse que Phébus avait fait paraître en tête d'une réédition de Jack London [2]. Il existait donc un passif entre ces gens et moi. Ils n'ont trouvé d'arme plus efficace que celle-ci : m'écrire que je fais la roue avec ma langue.

J'ai pratiqué le métier d'éditeur et le pratique encore, bien que dans des conditions un peu différentes où je n'ai plus guère de relations avec des auteurs en mal de publication. Toutefois, pendant dix-neuf ans, j'ai reçu toutes sortes de manuscrits, accueilli toutes sortes d'auteurs dans mon bureau. Il a été parfois difficile d'en éconduire certains. Jamais, il me semble, je n'ai dérogé à ce que j'estime être l'égard dû à l'autre, sur qui vous détenez peu ou prou un pouvoir – celui d'accepter ou non de le publier, dans le cas de l'éditeur, de donner simplement votre avis sur le livre dont il est l'auteur dans le cas d'un commentaire destiné à être diffusé.

Dire à quiconque se mesure avec la langue (et partage peut-être la condition du sportif ou du musicien qui s'entraînent plusieurs heures par jour en vue de la compétition ou du concert) qu'il a pour seul motif de faire la roue, associe l'odieux au dérisoire. On ne dit pas ça à un auteur – il ne viendrait d'ailleurs à personne d'accuser un sportif de faire la roue avec son corps ! –, et j'affirme encore plus platement : ça ne se fait pas !. À moins d'être soi-même dans un ressentiment qui vous asphyxie : envers l'auteur lui-même (à première vue – mais à première vue seulement –, le cas de Jane Sctrick, chez Phébus) ou, plus probablement, dans une sombre et douloureuse haine de soi-même à cause de la langue. Seul l'alexitymique pourrait légitimement exprimer qu'il vit dans un tel reproche mais comme, précisément, la langue lui fait défaut, il ne saurait faire sortir de lui-même une diatribe de cet acabit, retourner l'arme des mots de sa souffrance contre l'autre-qui-écrit. Il convient donc de songer à une forme perverse de mal-être avec la langue, assez délétère pour inventer ce motif, cette image de la roue. C'est pourquoi, également, je suis sans compassion pour cette souffrance-là, puisqu'elle trouve les mots pour désengorger le cloaque dans lequel patauge celui qui se libère, se vide de cette offense au nez de l'autre.

Je tiens à cette idée de l'auteur, du lecteur, du gestionnaire [du pouvoir] des mots qui se souille – se pisse dessus, s'il faut péciser à tout prix –, qui fait sa langue sous lui. C'est de cet ordre. Et cela est objet de honte. Mais qu'on ne se trompe pas sur le sens de cette honte : elle ne se limite pas à qualifier celui qui s'oublie ainsi, elle est transitive, elle plonge le témoin (ou le destinataire de l'insulte) dans un indicible malaise : celui de se trouver compromis dans une malversation perpétrée contre le bien commun.

Ma douleur, ma colère et ma honte, lisant ce qui était écrit de la langue de Bernard Dumortier, n'étaient pas feintes.

Comme il n'est pas de hasard, je tombe ce dimanche matin, aux puces de Saint-Sernin, sur un exemplaire des Propos sur l'esthétique d'Alain [3]. La couverture jaunie ne semblait posée sur le dessus d'un tas de vieilleries que pour attirer mon attention. J'ai ouvert le volume et, devant l'étal du bouquiniste, j'ai lu ceci : Auguste Comte, qui a écrit sur le langage magistralement, ne se lasse point d'admirer la profonde ambiguïté du mot Cœur. On peut méditer là-dessus autant qu'on voudra, mais personne n'aura l'idée de redresser le langage. La sagesse populaire ne conseille pas, ici, elle décide. L'expérience des siècles, qui a formé le langage en des myriades d'essais et selon la commune nature humaine, est de loin supérieure à nos faibles investigations. Qui sait bien sa langue sait beaucoup plus qu'il ne croit savoir. Le même mot désigne l'amour et le courage, les relève tous deux au niveau du thorax, lieu de richesse et de distribution, non lieu d'appétits et de besoins. Remarque qui éclaire mieux le courage et surtout l'amour ; le physiologiste est détourné par là de confondre les passions avec les intérêts ; pourvu qu'il pense et écrive selon la langue commune, le voilà averti. C'est ainsi que, par l'affinité des mots, plus d'une grande vérité se dessine au bout de la plume ; et le poète rencontre encore plus d'heureuses chances que le sculpteur. D'où vient qu'il est vain de vouloir penser d'abord, et exprimer ensuite sa pensée ; pensée et expression vont du même pas. Penser sans dire, c'est vouloir écouter la musique avant de la chanter [4].

Quel bonheur, cette trouvaille qui plaide à ma place ! Quitte à surprendre, en effet, ce qu'ici à longueur de chroniques je nomme la langue n'a rien d'un domaine réservé, d'une enclave, d'un conservatoire entrouvert à quelques défenseurs et illustrateurs du beau parler qui auraient, de surcroît, l'impudence de se faire passer pour martyrs. C'est d'un trésor que je parle, un bien commun dont nul en particulier n'est propriétaire.

Le trésor organique de la langue, que gardent les gnomes.

 

*

[1] Je m'entête à ne pas vouloir nommer l'intéressé. Que le lecteur sourcilleux veuille bien se reporter à ma chronique d'hier, au lien que j'ai placé pour renvoyer au commentaire litigieux, saisir le nom de son signataire et le reporter dans la recherche avancée de son moteur de recherche. Il devra procéder de même pour la « maison d'édition » où se publie lui-même, puisqu'aucun lien n'a été placé entre le site personnel de « l'auteur » et son site d'auto-éditeur. De même qu'aucune adresse électronique n'est proposée pour joindre directement ce beau monde et l'avertir qu'on parle de lui… (voilà bien un détournement quelque peu vénal de mon Pour écrire heureux, publions cachés !). Le visiteur pourra vérifier point par point ce que j'avance ici.
[2] Même répugnance, doublée d'un obstacle matériel, à étaler mes sources : les deux courriers en question, que le Code de la propriété intellectuelle m'autoriserait formellement à reproduire ici in extenso puisque j'en suis le destinataire, sommeillent dans deux dossiers différents, au fond d'un placard, près des toilettes. J'ai déménagé il y a peu de mois, j'ai mieux à faire, plus urgent, que d'exhumer ces documents qui furent la cause de blessures non refermées : la lettre de Jean-Pierre Sicre, parce qu'elle concerne l'alcoolisme – donc une communauté de millions d'hommes et de femmes à laquelle je continue d'appartenir –, celle de Jane Sctrick, parce qu'elle touche à la langue – et, dès lors, il existe deux modes pour l'éprouver, soit que je considère que nous sommes très peu à souffir jusque dans notre chair du souci de la langue, soit que j'accueille – ce qui est le cas –, sans le moindre angélisme unanimiste [qui me ressemblerait bien peu], l'intuition qui me dicte que c'est le genre humain dans sa totalité et sa diversité qui se trouve conspué par cette femme dans son adresse singulière à un seul de ses auteurs.
[3] Presses universitaires de France, 1949.
[4] Dans mon édition, pp 103-104. L'ouvrage d'Alain est constitué de très brefs textes, autonomes dans leur propos. Celui d'où sont extraites ces lignes s'intitule « Des mots ». Je ne résiste pas à la joie d'en donner à lire l'excipit : Proudhon, homme inspiré, trouvait à dire, contre un philosophe de son temps, qu'il n'écrivait pas bien, et que ce signe suffisait. Bien écrire, n'est-ce pas développer selon l'affinité des mots, qui enferme science profonde ? Aristote, en ses plus difficiles recherches, trouve souvent à dire : « Cela ne sonne pas bien ».

 

Paon, © Foxicolix.

 

Lundi 10 janvier 2005

05: 42

 

Les monstres miniatures

de Bernard Dumortier

 

 

Mante religieuse

 

C'est à petites bouchées que la proie s'amenuise. Quand tout a été vidé, proprement sucé, comme on fait des pattes de homard, la mante reprend sa pose, redevient orant de tombeau. L'espèce de tuile romaine qui lui couvre le dos tout du long, depuis la nuque jusqu'où s'évase son vêtement de papier, amasse une chaleur engourdissante.
Bientôt il lui semblera entendre le pas imperceptible de l'autre, le géniteur maigre qui approche par-derrière, insinue un mince pénis sans froisser le jupon. Quand il aura fini sa besogne, elle détendra ses bras orthopédiques, ramènera le petit officiant sous sa bouche, lui donnera un baiser de veuve, pointu jusqu'au cerveau.

Bernard Dumortier,
Matériaux pour une histoire raisonnée des insectes, pp. 14-15. [1].

 

Oh, l'impeccable livre que voilà ! le précieux trésor, que je dois une fois de plus à mon libraire traitant. (Quand j'ai su que j'allais bientôt devoir remplir un formulaire pour faire enregistrer par la Sécurité sociale le nom du médecin généraliste que je contrains à négocier, tout au long de l'année depuis vingt ans, avec ma sternutation en salves, j'ai aussitôt songé à simuler la simplicité d'esprit et à demander à mon libraire d'apposer le tampon de son magasin en bas de ma déclaration. Il n'est pas dit que le moment venu…)

Bernard Dumortier

 

Quinze textes minuscules portent titre d'un nom vernaculaire d'insecte, avec si peu de préséance taxinomique que le volume ne comporte pas de table des matières afin, je suppose, de mieux ménager l'égarement du lecteur parmi les monstres miniatures de Bernard Dumortier. De Bernard Dumortier ou de Dieu, dans un premiers temps du moins – éminemment provisoire –, ainsi qu'il est rappelé dans les pages inaugurales dont le prétexte est le Sacarabée. La genèse des insectes y est récrite comme le fruit d'un repentir du Créateur devant le gigantisme des dinosaures. L'humour n'est que de surface, la langue fraie aussitôt une sape dans la définition mille fois reprise de la bestiole. Alors, de la toute humilité de l'herbe et des fientes, des strates fermentées de végétaux morts, il fit sortir les scarabées, collection de jouets sèchement articulés dont le petit tas de muscles et de viscères est contenu dans un coffret et la marche à six pattes précautionneuse, comme malhabile.

Hic est le Scarabée de Bernard Dumortier, concurrent redoutable de ceux de Darwin et de Dieu. Suivent sa Mante, son Bourdon, sa Mouche et la saisissante apostrophe que l'auteur adresse à Guillaume Apollinaire pour avoir confondu Sauterelle et Criquet.

Deux connivences viennent à l'esprit : Jean Henri Fabre, bien entendu, mais pas seulement le Fabre des Souvenirs entomologiques, celui également des Ravageurs et des innombrables petits ouvrages pédagogiques qu'il a publiés chez Charles Delagrave, que l'on commence enfin à découvrir : des récits, plus que des descriptions académiques, marqués par cette bienveillance tranchante pour leur double objet, la nature et le lecteur. Puis un Francis Ponge qui se serait départi de toute goguenardise (ces petites flatteries en marge de métaphores sans reproche, qui rendent malheureusement Le Parti pris des choses fréquentable aux enseignants du secondaire et leur auteur sympa). Tant il émane des textes de Bernard Dumortier cette minutieuse cruauté qui, seule, guide le scalpel du chercheur vrai, celui qui n'a aucune idée de ce qu'il cherche. À chaque ligne, c'est la jubilation et l'effroi de la trouvaille que restitue l'auteur, avec une dignité de hiérophante et de chirurgien, sans le moindre clin d'œil veule, sans l'ombre d'une déférence au marketing écologique, dans une parfaite souveraineté. Quelle tenue !

Il faudrait reproduire ici les deux pages dévolues à Sarcophaga argyrostoma, celle que Bernard Dumortier – qui se contente pourtant de traduire la nomenclarure latine – nomme la mangeuse de chair à bouche d'argent, la mouche des charognes. Fabre et Ponge s'éloignent. Nous sommes conviés à rejoindre la singulière extase d'un homme qui nous est sobrement donné, en quatrième de couverture, comme un spécialiste de la communication chez les insectes (auteur d'un disque d'enregistrements de chants d'insectes qui a obtenu un grand prix de l'Académie Charles-Cros). Sans autre forme de procès, je fais place à ces Matériaux… dans la minuscule resserre où j'entrepose ma bibliothèque de survie (l'appellation est de Maurice G. Dantec) – enclos strictement privé où se pratique l'adoration perpétuelle de la langue.

*

 

Cherchant par Google à esquisser pour moi-même une silhouette de l'auteur et de l'homme que peut bien être Bernard Dumortier, j'apprends qu'il a publié en 2000 un recueil de nouvelles, Jours tranquilles à Cnossos, aux Éditions Isoète/Rivages d'Encre, et tombe sur un commentaire que lui consacre un chétif salopard dont j'ai bien envie de confier le sort au Stalker. Voici un échantillon de l'insulte : La seule véritable unité de cet ouvrage s'inscrit dans le style de Bernard Dumortier qu'on dirait essentiellement tourné vers un seul objectif : démontrer que l'auteur sait écrire et qu'il sait à cette fin s'appliquer. Vocabulaire recherché, phrases aux périodes harmonieuses, économie d'adjectifs… Salaud ! Petit diplômé force de vente, sale aboyeur d'un monde qui hait la langue, lecteur qui se souille, dont je m'abstiens de mentionner le nom afin de ne pas réveiller les moteurs de recherche sur ce qui n'aurait jamais dû cesser d'être ton anonymat. Au moins te dois-je d'avoir fini de me rendre Bernard Dumortier d'emblée fraternel : tant je sais – j'allais écrire dans ma chair – la blessure que peut creuser cette offense-là, très précisément, celle d'être accusé de bien écrire pour épater la galerie. Non que, cette fois, l'odeur acide de vieille pisse qui toujours l'annonce soit plus qu'ailleurs insupportable, mais parce que… [Tiens, au moment de m'en expliquer, les mots me font défaut. Il va falloir jeter un peu de clarté sur cette honte-là. Il faudra que j'y revienne, ici même. Finalement, je crois que je vais me charger moi-même des représailles.]

 

[1] 96 pages, 12 euros. Éditions La Fosse Aux Ours,
1 place Jutard, 69003 Lyon. Tél. : 04 78 62 01 72.

Mantis religiosa, cliché © John De Vos.

 

Dimanche 9 janvier 2005

08: 28

 

Du caractère secourable des livres

 

(Courts manuels portatifs – 6)

 

 

Demain, je peux cesser de boire, si je veux ; je peux écrire sérieusement. Demain, on rase gratis.

Le grand trompe-l’œil de la page tournée : la typographie est différente, on est passé du poème au roman, de l’adolescence révoltée à l’alcoolisme abstinent, mais c’est la même langue, le même texte qui se ressasse.

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Dans un texte, la hantise de la chute peut aller jusqu’à me faire renoncer. Chez les autres, le point final (que le débutant mitraille en points de suspension, qu’il place comme des plombs sur le bas de ligne pour la pêche au coup) me paraît déchoir. Ponctuation basse, veule. Il faudrait pouvoir suspendre tout récit sur une ponctuation haute, une apostrophe — qui est une virgule en état de lévitation, d’apesanteur.

C’est pourquoi, sans doute, longtemps je n’ai produit que des nouvelles.

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Il y a une image chez Kafka (je l’ai lue, j’en suis sûr, mais faute d’avoir aussitôt noté la référence, je ne suis jamais parvenu à la retrouver ; il me faudrait reprendre la lecture de tout Kafka). Kafka suggère que ses propres systèmes de défense sont plutôt costauds : une muraille circulaire, lui au milieu ; et la muraille hérissée d’épieux acérés, mais tournés vers l’intérieur, de sorte qu’il s’y empale au moindre geste. Terrible définition de la littérature, il me semble, dans mon cas.

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L’obscénité de l’écrivain, ma seule abomination véritable, je crois. Deux figures repoussantes pour tenter de situer le haut-le-cœur : Céline, d’une part, et le poète local (le coq perché sur son tas de fumier). Encore qu’il faille vomir avec discernement — dans l’ordre de ce qu’évoque (et invoque) Céline, il y a eu, il y a toujours, il y aura encore mort d’hommes.

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Ce que la lecture de Carus de Pascal Quignard (puis de ses textes sur la voix, en musique) a libéré en moi c’est bien cette intuition tout à fait initiale (inaugurale) dans ma pratique de la langue qu’il n’y a [pour moi] d’écriture que de déploration.

Il convient de pleurer sur l’avenir, la Terre promise elle-même est déplorable.

(Officiellement, mon état civil et quelques éléments épars de généalogie ne m’accordent aucune ascendance juive. Pourtant, nombre de signes creusent le doute. Il y a là, enfouie, une intuition ainsi qu’une zone aveugle extraordinairement mystérieuse et fascinante, qu’une forme de peur, de la paresse et, sans doute, un nuage de lâcheté me retiennent d’explorer.)

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J'aime qu’un texte (un fragment de texte peut suffire) atteigne la perfection minérale et se présente comme l’une de ces pierres — et de ces textes à leur propos — qui constituent le plus précieux legs de Roger Caillois : la grammaire et le lexique y ont cessé de fonctionner, le texte a acquis des contours, un poids volumique, une identité à quoi la main (avant l’esprit), dirait-on, peut se mesurer. Une parfaite matérialité.

Cela est également vrai dans le cas où la pierre est une coupe (les calcaires de Toscane qu’on passe à la scie pour y faire apparaître une « image »). Certains textes sont des coupes minéralogiques : chez Francis Ponge, chez les Japonais (le haïku), chez Jacques Réda (ses descriptions des gares parisiennes dans Châteaux des courants d’air).

J’aime aussi que la littérature accompagne la vie : au rythme de la marche, sur les cheminements du cœur et de l’âme, sur les pistes du désir, à l’approche de la mort : certains journaux dits intimes, les fictions autobiographiques d’Henry Miller, l’écriture en dernier recours d’Hervé Guibert.

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Enfin, par le plus noble atavisme, il me serait impossible d’oublier qu’un livre est un objet.

 

*

 

Samedi 8 janvier 2005

07: 34

 

La composition chaude

 

 

Boutique

 

Nous caressions quelques in-octavo. Il y avait, posé à plat sur la table, non découpé, Les Métiers blessés, pour moins cher qu’une nouveauté de trois cents pages et couvert de son papier cristal — mais il est bien rare qu’il ne faille à nouveau habiller l’exemplaire, rentré chez soi (on a sa façon de tendre le papier, de le replier en tête et en pied pour protéger les coiffes, on a sa conception propre des rabats). Il aurait fallu acheter l’ouvrage pour son titre mais la liste des œuvres du même auteur, un certain Pierre Hamp (pour consulter celle-ci, sans doute, quelqu’un avait un jour découpé le premier cahier) laissait entendre qu’il s’agissait probablement d’un journaliste dont les enquêtes, dans l’immédiat après-guerre, nourrissaient une collection d’actualité chez Gallimard (Et avec ça, Madame ? ou En passant par la Lorraine…, nombre d’autres titres encore semblaient donner le ton et l’on serait loin sans doute de la belle tristesse entrevue d’abord, pour ainsi dire enviable).

Il faisait nuit déjà. On approchait de Noël. En ville, les libraires de neuf faisaient leurs journées de chocolatiers. Ici, nous sommes dans la rue des grossistes en bonneterie et des derniers ateliers de confection. La plupart des pas de porte sont à céder pour une misère — aujourd’hui, pour tenir un salon de coiffure dans un chef-lieu de canton, mieux vaut être franchisé, dis-je. On rit. Quelques ombres activées par le froid passaient dans le clair-obscur de la vitrine (on ne remonte plus la rue Sainte-Ursule que pour couper, en direction des grands magasins). L’édition d’origine de Babbitt de Sinclair Lewis dans la traduction préfacée par Morand, imprimée en 1930 (cinquante francs), présentait un foulage important sur certains cahiers. Je le fis remarquer à S., plaçant le volume en lumière rasante sous la rampe d’éclairage d’une des bibliothèques murales. Elle est dans le roman américain, ces temps-ci. Je passai le doigt sur l’empreinte du plomb dans le papier. Elle m’interrogea du regard. Je me rendis compte qu’en fait c’était l’absence de musique, de sonorisation dans le magasin qui rendait évidents la nature cassante du papier — sa dessiccation par l’acidité, qui menace les éditions de cette époque plus encore —, cet excès de pression de la machine à imprimer, qui constituait une malfaçon. C’était ce silence dont je voulais parler. L’assistant du libraire me dit que quelqu’un, l’après-midi même, s’était étonné de ce qu’un livre qu’il avait ouvert ne fût pas massicoté. « Ça nous change, parfois, de l’éternel habitué qui passe plusieurs heures à vous parler des livres qu’il recherche et que vous n’avez pas, reprit le patron, ou d’un ouvrage que vous venez de rentrer et qu’il n’achètera pas. Mais il le touche, l’ouvre, le décrit, vous lit à haute voix le colophon. Certains jours, deux ou trois clients suffisent ainsi à me prendre tout l’après-midi. » S., derrière moi, tirait un livre d’un rayonnage et c’était presque si le crissement du papier cristal couvrait la voix du libraire. La porte s’est ouverte.

Il a demandé La Désobéissance civile de Thoreau. Il était passé à la Fnac, avait écumé les principales librairies, disait-il. « Vous l’avez, d’habitude ? » Je me retournai. Il s’agissait d’un adolescent à lunettes, les mains accrochées aux brides d’un minuscule havresac qui boudinaient son duffel-coat. On lui expliqua qu’ici on ne tenait, d’habitude, aucun titre. Il regarda autour de lui, parut nous dévisager. « On vous demande de lire Thoreau dans le cadre de vos études ?
— Non, c’est des copains qui l’ont lu.
— Vous savez qui était Thoreau ?
— …
Walden, ou la vie dans les bois… Vous pourriez commencer par ça. C’est le livre-culte de Thoreau. Il y a peut-être un exemplaire de la première traduction dans la collection blanche (le libraire me coupa, il y avait longtemps qu’il ne l’avait pas vue passer).
— Ah, vous l’avez pas non plus ?
— Il est disponible en poche, ils ont cliché en réduction l’édition originale, c’est une horreur et pour tout dire une honte, mais vous avez de bons yeux, à votre âge… » S. m’a montré un Scott Fitzgerald. Le libraire parla de Walden dans une autre traduction qu’il avait eue en main, de l’influence politique de l’œuvre de Thoreau. J’ajoutai que le mouvement hippie californien s’était réclamé de lui, entre autres, dans les années soixante-dix. Était-ce dans un esprit semblable que ses camarades s’intéressaient à La Désobéissance civile ? Il ne savait pas trop, mais il lui semblait qu’il avait vu l’un d’entre eux le lire dans la collection des livres à dix francs qu’on trouve partout.

On se tut car il entra un autre client. On l’entendit nous saluer. Le jeune homme feuilleta quelques-uns des volumes exposés sur la table. À voix basse, je lui dis qu’une partie des livres qu’il pouvait voir ici n’étaient plus disponibles qu’en édition de poche, mais que la plupart n’avaient jamais été réimprimés. Ceux-ci provenaient de particuliers dont la bibliothèque avait été revendue, parce qu’ils avaient souhaité ou dû s’en débarrasser, ou qu’ils étaient morts et qu’il n’y a rien de plus encombrant que d’hériter d’un amateur de livres qui a entassé ses lectures de toute une vie. « Vous ne gardez plus les livres qu’on vous oblige à lire au lycée ou à la fac, n’est-ce pas ? Vous photocopiez quelques pages pour préparer un exposé, vous revendez vos manuels en fin d’année. » Je lui dis qu’il trouverait sans nul doute Walden à deux pas d’ici, où ils ont une grande pochothèque ; il en avait encore le temps, avant la fermeture. Le client, qui n’avait fait que promener le regard sur les rayonnages les plus proches de l’entrée du magasin, nous dit au revoir. « Il est probable, poursuivis-je, que presque tous les livres modernes, ceux qui sont autour de vous à présent, imprimés depuis un siècle, résistent bien mal au temps à cause du papier. Mais ceux qu’on fabrique aujourd’hui, c’est l’encre et c’est la colle qui vont se dissoudre, disparaître. L’impression ne dépose plus qu’un film impalpable d’encre aux couleurs fragiles sur des papiers dont la blancheur excessive n’est faite que pour durer quelque temps. On ne coud plus des cahiers, on blistérise un tas de feuilles qui se délitera à la première occasion comme un éphéméride. La plupart des livres que vous trouvez en piles chez les libraires et dans les grandes surfaces ne sont plus que des plats cuisinés prêts à réchauffer au micro-ondes dans leur barquette. Vous êtes attiré par l’emballage, c’est tout. N’êtes-vous pas étonné qu’aucun des ouvrages que voici n’ait une couverture illustrée en couleur, brillante comme un carrelage de salle de bain ? » Il rit et me dit que nous aimions les vieux livres, ça se voyait. Peut-être sommes-nous vieux, et n’osait-il pas le dire ainsi ? Il rit encore. Noé devait sentir ce qu’il y avait de dérisoire dans son arche. Il allait bientôt être l’heure de fermer, fit remarquer l’assistant. Pourtant, que le jeune homme n’ait pas filé plus tôt, qu’il nous ait écoutés… « Quand ils auront conclu qu’il n’est plus rentable d’imprimer de nouveaux livres… », dis-je. S. me fit signe qu’elle prendrait Babbitt. J’avais mis de côté, en entrant, L’Ère du soupçon de Nathalie Sarraute dans la collection « Les Essais », bien qu’il s’agît d’une réimpression tardive, en offset. Au moment de payer, il y avait derrière le bureau du libraire (la typographie rouge du titre sur le vergé de la couverture attira mon regard), un exemplaire du tirage de tête du Festin nu de Burroughs.

[Décembre 1998.]

 

Intérieur, d'après cliché © Librairie Les Feuillets libres, Toulouse.

 

Permalien

Vendredi 7 janvier 2005

05: 47

 

Méditation sur un verset de Gérard Manset

Post-scriptum

 

 

Unknown baby

 

This is a very sad story and I have no idea if this effort with emails will be successful, but it must be worth a try. Regards to all my contacts, nobody knows who this boy belongs to ! Please send this to all – we mean all ! – the people in your entire network. Looking for his family. The boy about 2 years, from Khoa Lak, is missing his parents. Nobody knows what country he comes from. If anyboy known him please contact us by phone : 076-249400-4 ext. 1336, 1339
or e-mail :
info@phuket-inter-hospital.co.th

 

[Jeudi, 13 h 30]
Le correspondant professionnel qui m'adresse à l'instant ce courrier électronique circulaire avec cette photographie en fichier attaché a cru bon faire précéder le message de ces mots malheureux : Je n'aime pas trop ça, mais sait-on jamais… que ne sauve pas un Bonne chance petit garçon à la ligne suivante.

Que n'aimez-vous pas trop, Monsieur mon correspondant, dans cette image ? Le soupçon qu'un tel message puisse couvrir un trafic d'enfant ? – oui, vous avez bien lu la presse, il s'agit là d'un risque majeur, relevé par la communauté internationale, dans le même temps que la menace d'épidémies fulgurantes parmi les populations sinistrées. Rassurez-vous, à l'heure où j'écris ce texte en toute hâte, le site du Phuket International Hospital (sur lequel était domiciliée l'adresse électronique ci-dessus) confirme que la grand-mère de ce petit garçon s'est présentée pour le prendre en charge.

Alors quoi ? C'est le regard de cet enfant, qui ne vous supplie de rien – qui ne semble pas partager notre propre vision de la tragédie ? l'environnement clean, assez sécurisé somme toute, dans lequel a été pris ce cliché ? – une très mauvaise icône compassionnelle, si je vous comprends bien. Au point que tout le message du Phuket International Hospital en devient louche, à vos yeux. Pourtant, vous recevez et vous contribuez à acheminer chaque jour des informations à la traçabilité [le concept vous semble correct ?] bien moins transparente que ce message lancé sur la Toile. Mais des journalistes les ont choisies pour vous, et ils ont soigneusement sélectionné les bons clichés qui les accompagnent. Vous n'aimez pas trop qu'une image, aujourd'hui, vous parvienne sans ce filtre, c'est cela ?

Je ne peux, au-delà du factuel, m'empêcher d'entendre, en bande-son de cette photographie, les paroles de Matrice, l'une des chansons les plus enténébrées de Gérard Manset :
Les enfants du paradis sont les enfants sur terre / aux paupières arrondies, à l'iris délétère / ils sont venus sur terre / sans rien demander / comme une pluie d'hiver / sur une ville inondée.

Car si c'était la peur qui vous raidissait de la sorte, Monsieur mon correspondant… la peur que les enfants de cette Terre cessent bientôt de nous regarder, comme sur cette photographie ?

 

 

 

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Jeudi 6 janvier 2005

05: 40

 

Le wara',

piété scrupuleuse des saints musulmans

 

 

Dattes

 

Ibrahim, fils d'Adham, achetait des dattes au souk de Baçra. Un fruit était tombé à terre – de la poignée qu’il venait de payer à l’instant, se dit-il. Il se baissa et mangea la datte sur-le-champ. Quarante jours plus tard, il s’endormit à même le sol de la mosquée d’Omar à Jérusalem, roulé dans un tapis de corde, et fit un songe. Un vieillard pénétra dans la mosquée, flanqué de quarante compagnons. L’un d’eux tira le maître par la manche : Il y a ici quelqu’un qui n’est pas des nôtres. – C’est Ibrahim, repartit le vieillard, qui depuis quarante nuit ne peut goûter la saveur des bonnes œuvres. Le fils d’Adham sursauta. Comment le sais-tu, vieillard ? Au nom d’Allah le Miséricordieux, je t’en conjure…

La datte, lui dit-il, qu’il s’était empressé de ramasser était tombée de l’étal avant qu’il ne se fît servir. Dès l’aube, Ibrahim reprit la route de Baçra et se présenta au marchand de dattes, qui lui accorda le pardon : Puisqu’elle est si ténue, ajouta celui-ci, la limite où la règle nous prémunit de l’offense, je viens avec toi et je me fais musulman [1].

Tel est le wara’. Dans le frêle équilibre des circonstances que tisse la vie réelle, seul permet de prendre soin du monde un acquiescement scrupuleux à la Loi. Je recours à ce mot dans le sens à la fois le plus général et le plus universellement sacré : la loi intégrée, pour ainsi dire ingérée par le sujet, qui ne lui est plus tout à fait extérieure et pourtant le surplombe. Daniel Sibony, avec insistance, dans presque chacun de ses livres, la désigne comme la Loi symbolique, « celle qui est très antérieure aux tribunaux, repose à vrai dire sur un Rien, rien d’autre que cet abîme entre le dire et l’indicible : à savoir ce rien de grâce où se focalise l’amour humain pour cette idée : qu’on ne fait pas n’importe quoi [2]».

Le wara’ est ce respect sourcilleux porté à la Loi. Les exégètes, les historiens de l’Islam et du soufisme traduisent assez unanimement wara’ par piété scrupuleuse. À l’oreille, j’entends la pietas de mes humanités, ce sentiment, me confirme mon Gaffiot désossé, qui fait reconnaître et accomplir tous les devoirs envers les dieux, les parents, la patrie, piété filiale autant que confessionnelle. J’ajouterai, plus loin, piété scrupuleuse à soi-même. Ce qui semble constituer l’apport spécifique de l’islam, dans la façon de déployer cette attitude à l’endroit du monde et des autres, c’est son insistance sur le scrupule. L’épreuve des faits éclaire la notion. Ce scrupule-là est explicitement mêlé de crainte mais impressionne par la détermination qu’il inspire à celui qui l’exerce. Ni pusillanime, ni cauteleux, il apparaît dans les récits hagiographiques comme le strict contraire de notre principe de précaution.

« La Loi est faite pour libérer les hommes – de l’esclavage, du chaos, du n’importe quoi, poursuit Daniel Sibony. Si elle les avilit ou si elle les rend esclaves, c’est que le rapport même à la Loi s’est perverti, et qu’il faut le repenser [3].» Le saint soufi des premiers siècles de l’hégire l’a d’autant mieux compris qu’il dispose d’un corpus de règles explicites nouvellement édictées, d’une Loi repensée par le Prophète (sur lui la prière et la paix !). Le wara’ est au nombre des vertus de l’ascèse auxquelles le soufi accède par stations, jusqu’à n’être plus lui-même qu’un souffle.

Le souffle qui évite au cosmos de s’affaisser sous son propre poids [4].

*

 

[1] D’après Farid-ud-Din ’Attar, Le Mémorial des Saints, traduction d’Abel Pavet de Courteille, nouvelle édition, collection « Points Sagesses », Le Seuil, 1976, p. 131. « Ibrahim est le premier mystique musulman connu du Khorâssân […] Il dut naître à Balkh vers l’an 100 de l’hégire, première moitié du VIIIe siècle chrétien. À Balkh, capitale de l’antique Bactriane, un beau nom dont les résonances évoquent les Scythes, les Achéménides, les rois grecs qui maintinrent près de deux siècles leur empire entre l’Inde et l’Iran. » Émile Dermenghem, Vie des saints musulmans, éditions Baconnier, Alger, s.d. (en toute probabilité, 1942), p. 15.
[2] Daniel Sibony, Du vécu et de l’invivable – Psychopathologie du quotidien, Albin Michel, 1991, p. 370.
[3] Ibid.
[4] Émile Dermenghem, op. cit., p. 37.

Dattes, © Iavcha.

 

 

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Mercredi 5 janvier 2005

04: 50

 

Les structures enviables

 

 

esthetique generalisee

 

Et que dire de certains livres dont la lecture inocule la fièvre d’écrire ? Non qu’y agisse d'emblée la grâce efficace d’un enthousiasme, redevable au contenu du récit, de la thèse ou des aphorismes ; ni quelque empathie préalable pour le confrère ou le maître.

Mais, le volume à peine approché, la découverte d’un ordre singulier procure une soudaine ébriété. Ses vertus peuvent tenir à l’agencement typographique plus encore qu’au régime de l’écriture, sauf à laisser l’hypothèse ouverte que le texte, par son métabolisme, modèle la complexion de la page qui l’accueille. J’aime créditer la langue de cette force plastique.

Le Cœur aventureux de Ernst Jünger, En ce moment précis de Buzzati, les Récits de la paume de la main de Kawabata ne relèvent strictement, ni l’un ni l’autre, du journal, des carnets ou des miscellanées. Ils ressortissent pourtant au cumul de ces genres. Ils s’en écartent pour mieux en tirer profit dès la page suivante, semblent les réfuter pour que le lecteur s’en délecte par accès — tel un surfeur sur la crête d’une vague provisoire. L’auteur paraît retirer de la structure même de son entreprise de telles garanties d’équilibre, une telle aisance à modeler sa langue, qu’il serait loisible de le relayer, comme devant un tour de potier, sans que la pièce mise au four porte les stigmates d’une genèse composite.

L’écrivain me semble alors emprunter ce génie de la composition aux méthodes de modélisation de l’architecte, du peintre ou du musicien. Il n’est pas de confusion possible avec la prosodie et les figures imposées de la poésie classique : même un « mauvais » sonnet, à la condition qu’il fût écrit dans le respect scrupuleux des règles, résonnait juste. Il suffit d’écouter la lecture d’un poème régulier dans une langue étrangère qu’on ne pratique pas pour s’en convaincre. Dans les livres que j’invoque ici, l’ambiguïté du cadre, sa référence plurielle et sa mobilité, non l’autorité d’un genre fixé, sont producteurs — et non seulement comptables — du texte. C’est à croire que l’auteur a reporté sur l’invention d’une structure inédite l’ingéniosité qu’il consacre d’ordinaire à marquer de son empreinte une forme canonique, roman, récit, recueil de nouvelles, de fragments… Démarche qui le conduit à empiéter, de fait, sur les catégories de l’éditeur, quand ce n’est pas sur ses prérogatives techniques, l’œuvre imposant sa mise en page.

Valéry, Malraux, le Caillois de Pierres et de Esthétique généralisée, Pascal Quignard avec ses Petits Traités ont fait ainsi montre de livres dont la matérialité — ce qui vient d’abord à l’œil, aux doigts, du livre ainsi construit — délivre l’essentiel du principe actif. Jamais un auteur ne paraît plus souverain que dans cet exercice. Il n’est pas, en regard, de pratique de la lecture qui dispose mieux de toute sa tessiture.

(Ce qui est dit ici de certaines entreprises d’écriture peut se transposer, terme pour terme, à propos d’un nombre infime d’êtres que nous côtoyons.)

 

Esthétique généralisée, de Roger Caillois. Édition originale au format 21,5 x 27,5 cm, texte imprimé en deux couleurs ; Gallimard, 1962.

 

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Mardi 4 janvier 2005

06: 19

 

Méditation sur des versets

de Gérard Manset

 

Santarem

Depuis bien longtemps déjà j’ai cessé d’écrire
Cessé de lever les yeux, cessé de lire

[…] De toucher du bout des doigts la tranche des livres
Est-ce ainsi que les hommes meurent
Et leur parfum au loin demeure

*

Renvoyez-nous d’où on vient
Sans le moindre mal, vous voyez bien
Qu’on a pas vraiment grandi

[…] Renvoyez-nous pour notre bien
On n’en veut pas plus, on demande rien
Que de nager dans le grand liquide
Comme des têtards aux yeux vides

 

Quelle est notre fatigue ?

Voilà un nœud (sur la cordelette dont nos doigts jouent sans y prêter attention), et les mots nous manquent. Pour une fois, cependant, nous nous croyons hors de cause. Il ne s’agit pas de notre humeur, de nos relations toujours problématiques avec les mouches — que, dans le meilleur des cas, nous regardons voler — ni d’une question d’intendance (nous avons appris à composer avec le fait que nous n’avons plus le temps de rien). Les mots ont-ils la tête ailleurs ? Ils arpentent la Toile en tous sens, se présentent essoufflés quand on avait même cessé de les guetter — quand ils arrivent !

Nous sommes confrontés à un manquement de la langue.

Qui écrit (je parle bien de celui dont l’activité exige qu’il traite avec la langue) ne s’est jamais senti plus malvenu. On ne l’attend plus au tournant.

Une autre explication s’offrirait de l’impuissance diaphane, liftée, blistérisée des littérateurs : plus qu’un supposé déficit du génie du lieu ou du temps, le silence de l’âme serait la conséquence d’un vide ouvert dans l’environnement humain par l’asepsie, le nivellement des codes ; de telle sorte qu’une note, fût-elle émise par l’instrument le mieux accordé, perdrait toute chance d’atteindre l’oreille la plus poreuse aux sons faute d’air pour vibrer.

Il est devenu indifférent de multiplier les hypothèses.

[Animal on est mal. Manset : parce que, bien avant l’échéance du nœud sur la cordelette, cette voix a suggéré que le malaise est organique, s’ancre dans le limon en nous qu’il faut bien nommer l’espèce.]

[C’est la fin de ce monde-ci / Et de sa chair en dents de scie / […] Nous sommes des échinodermes / […] Sur un fond de monde perdu. Ce que nous tentons de lire sur la crête de l’Histoire — ou de la fin de l’Histoire, qu’importe — n’est peut-être que l’écume d’un remous abyssal dont les ondes, en temps ordinaire, ne parviennent que très lentement en surface : il y aurait une ? deux ? générations que le Léviathan s’est ébroué d’une crampe dans sa fosse.]

 

*

 

Manset : parce qu’il faut, aujourd’hui, chercher le fil rouge de la langue à l’écart d’une littérature qui s'auto-promeut comme telle et qui, à de très rares exceptions (presque toujours hors visibilité), s’est laissé assujettir au marketing de bazar qui règle la planète – cette littérature se désignât-elle comme World Fiction, écriture « du Grand Dehors », cette pourriture des épigones, des travel writers hexagonaux bouffis en donneurs de leçons planétaires.

Plus qu’un supposé manque de génie du lieu ou du temps, le silence de l’âme est la conséquence d’un vide ouvert dans l’environnement humain par l’asepsie, par le nivellement des codes. De telle sorte qu’une note, fût-elle émise par l’instrument le mieux accordé, faute d’air pour vibrer, perd toute chance d’atteindre l’oreille la plus poreuse aux sons.

Devant l’impuissance diaphane, liftée, blistérisée des littérateurs, s’il ne restait plus qu’une chose à faire : prier ?
« Mais quels dieux ? avec quels mots ? pour demander quoi ?
– Prier. »

 

Santarem, Brésil. Photographie de Gérard Manset, extraite de Chambres d'Asie, textes et photographies de Gérard Manset. © Aubier Montaigne, 1987.

Tous les passages en italiques sont des extraits des textes des chansons de Gérard Manset.

 

 

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Lundi 3 janvier 2005

05: 45

 

Pommier (Corrèze),

31.12.2003 – 23:48

 

 

Biber sonates

 

Jean-Paul : Il n'y a pas à se demander s'il faut y aller ou pas. L'humanité y va, nous y sommes presque. Bernard évoque le cerveau décorporé d'une anguille qu'on a relié à un jouet électrique ; celui-ci obéit aux influx phototropiques de l'anguille et se dirige vers les sources lumineuses. Martine avait préparé une sauce aux airelles pour accompagner le rôti de cerf. Les mots m'ont manqué pour parler du Château Margaux (cette pièce, la voix de mes amis, le souci des bûches dans la cheminée que j'observe entre l'épaule de Bernard et le revers du dossier du fauteuil auquel est appuyée Sylvie [au lieudit Pommier, nous mangeons sur des bancs – j'ai entendu, un jour, quelqu'un dont le père disait que la chaise c'est le début de l'égoïsme] sont les seules circonstances qui font remonter au palais – à fleur de ma bouche et du verre – le goût de bois de l'abstinence. Tandis que la saucière passe de main en main, l'airelle appelle le mot clarisse. Je reviens à la charge. Écrire, plus que jamais, c'est assurer ce flux tendu de la prière dont les ordres silencieux, de par le monde, maintiennent le fil, ce répons perpétuel pris dans la course du soleil, cette offrande de la fuite du temps. Bernard me sourit. Il dit que, tout de même, un bout de doigt, une touffe de cheveux – un seul cheveu avec son ADN dans la racine –, ça ne coûte rien. Que, non seulement, nous devons assumer cet effacement du monde ancien, mais qu'en plus nous allons manquer de quelques années les facilités de la bionique. Que nous sommes vraiment les dindons de la farce.

Le clac d'une punaise qui s'est posée sur le bord brûlant de la suspension, au-dessus du plat de purée de céleris. L'un de nous se lève, la saisit dans une feuille de Sopalin et la jette au feu. Maryse dit que ce qui la trouble, chez l'homme, c'est notre effort éreintant de conceptualisation. Dans l'un des paquets, je trouve Eve de Jospeh L. Mankiewicz et la version longue de Apocalypse Now. Dans l'autre, La Subjectivité à venir – Essais critiques sur la voix obscène de Slavoj Zizek aux éditions Climats. J'ai hésité jusqu'au dernier moment à propos de Tours promises d'Hélène Cixous, que je suis en train de lire, ces temps-ci. À cause de ce qu'a évoqué Maryse du désir d'abstraction, j'ai regretté de n'en avoir pas prévu un exemplaire dans chacun des deux paquets que m'a préparés le libraire, vendredi matin.
[Il faudra, demain, que je fasse une copie des Sonates du Rosaire de Biber dans l'interprétation d'Alice Piérot, que nous avons offerte à Jean-Paul et Martine cet été. Elle est tellement plus aérienne, plus déplorante que la version par laquelle nous avons découvert cette œuvre.]

[À la hauteur de la sortie sud de Cahors] Sylvie : Duras dit qu'on peut écrire, être écrivain, sans produire de texte ni de livre ? (sur l'autoroute déserte dans la nuit de samedi à dimanche, nous parlons par bribes d'un texte souffrant de X. dont Jean-Paul nous a lu, en trébuchant sur chaque mot, les premières lignes) – Je crois que je suis un écrivain qui n'écrit pas, dit-elle.

De retour ici, je localise sans peine le passage (un petit texte de 1997) : Découvrir Claude Louis-Combet m’a désigné la belle mort, qu’il est encore temps de me ménager si je m’aime assez pour cela : qu’une clarisse (à cause de ce nom de fruit vert sans noyau, lisse œuf clair) en habit, assise sur le bord de mes langes d’agonie, me lise quelques pages de Passions apocryphes [1], afin que la langue transmue la mort de mon sexe en scissiparité.

 

[1] Claude Louis-Combet, Passions apocryphes, avec un frontispice de Hélène Csech, éditions Lettres Vives, 1997.

 

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Dimanche 2 janvier 2005

09: 03

 

Cerf-volant

 

 

Cerf-volant

 

Cerf-volant, texte de Dominique Autié, typographié et imprimé par l'auteur à l'École Estienne à l'automne 1976. Illustration de Sylvie Poirson.

 

Samedi 1 janvier 2005

12: 31

 

Notes pour un Noé

 

patrice_thierry

 

 

À la mémoire de Patrice Thierry.

 

La conviction en devient pressante depuis quelque temps. Si le déluge était à refaire, Noé serait commis à embarquer non plus un échantillon exhaustif des aérobies de la planète, mais une bibliothèque. (Je biaise : il y a du déluge dans l’air et nous sommes quelques-uns, je suppose, à nous interroger sur la conduite à tenir si le sort nous désigne.)

*

On ne sait, à lire la Genèse, où commence le cauchemar. « À cent quatre-vingt-deux ans Lamec a engendré un fils et il l’a appelé Noé car il disait : Lui il nous consolera de nos fatigues et du travail de ce sol que mon Seigneur a maudit. Après la naissance de Noé Lamec a vécu cinq cent quatre-vingt-quinze ans et il a engendré des fils et des filles. Lamec a vécu en tout sept cent soixante-dix-sept ans et il est mort » (V, 28-31, traduction Jean Grosjean). Selon les exégètes, dont le rôle ne consiste pas à débusquer l’ironie, « Noé » évoquerait noah, le repos. Noé le juste a cinq cents ans quand il engendre à son tour trois fils, Sem, Cham et Japhet. « Après le déluge Noé a vécu trois cent cinquante ans. Noé a vécu en tout neuf cent cinquante ans et il est mort » (IX, 28-29). Une telle longévité fait partie des chimères de ce temps-ci. Effrayant préalable : l’histoire se répète bien.

*

Quand l’idée m’a effleuré soudain que Noé proposait un destin tutélaire à notre déroute, j’avoue avoir raisonné en archiviste : « Fais-toi une arche en bois de cyprès. Tu y feras des cases » (VI, 14). La belle bibliothèque que voici !

*

Dieu ne communiquait pas. Il n’utilisait pas la parole volatile. Le moindre de ses mots réalisait les Écritures. Nous avons cru que tuer Dieu consistait à jeter l’écriture aux orties, à ne garder que le langage ; qu’il nous suffirait des images pour communiquer entre nous.

*

« Dieu voyait la terre se détériorer car chacun sur la terre détériorait son chemin » (VI, 12). Nous avons pris la relève de Dieu, et ce qui subsiste en nous d’absolu ne saurait éluder la perspective d’un grand nettoyage. Même ceux qui participent aveuglément à cette détérioration de la parole – à cette curée du sens qui a vidé les mots et les images de leur substance au point qu’ils circulent désormais, aussi légers qu’un souffle, d’un bout à l’autre de la planète –, les internautes eux-mêmes pressentent qu’il suffira de presque rien, d’un grain de sable, d’un seul virus informatique.

*

Contrairement à ce que ne laisse d’évoquer le mythe, ce n’est plus un savoir, encore moins une mémoire (fût-elle génétique) qu’on sauvegarde dans l’arche. Face à la montée des eaux, il ne se trouvera pas une image, un mot numérisés qui se puissent donner pour autre chose que ce qu’ils sont. Les couples, qui en tant qu’individus étaient frappés de calamité (« Je suis résolu à mettre fin à toute chair », dit Dieu), sont dépositaires du temps long de la race ; les images et les mots sont désormais produits en temps réel, coupés de tout référent, muets de tout écho à venir ; le vent les soulève puis les plaque au sol ainsi que des cerfs-volants sans amarre.

*

Rien de ce que nous miniaturisons à outrance, afin de compacter le monde dans une puce électronique le moment venu, n’aura place dans l’arche. La mémoire est, par définition, ce qui n’exige pas de décodeur, d’outil extérieur à elle-même. Nous sommes en passe de perdre la mémoire. Les informaticiens nomment d’ailleurs mémoire morte les aires de stockage de leurs dispositifs. Il suffit de considérer l’embarras dérisoire qui fut celui des scientifiques quand ils se mirent en tête d’émettre des messages ou de laisser dans l’espace, à l’usage d’improbables correspondants intersidéraux, des échantillons significatifs de nos civilisations de la Terre : ils ne disposèrent que d’images à peu près dénuées de toute portée universelle.

*

« Je vais les effacer de la terre » (VI, 13). Dieu traite la chair comme une image, comme un support magnétique que l’on gomme.

*

Il ne se trouvera plus, pour être copié-collé dans l’arche, qu’un corps dans sa singularité, son épaisseur, sa dissymétrie propres. C’est pourquoi il s’agirait d’embarquer une bibliothèque personnelle, constituée d’exemplaires lestés d’apostilles, de paperoles, du poids d’additifs que leur ont valu leur appropriation, éventuellement leur lecture. Non une bibliothèque publique, avec ses fonctionnaires et leurs fiches ou leurs bases de données. Mais un savoir fragmentaire, éminemment frappé au sceau d’une curiosité individuelle, peut-être même soumis à d’inavouables fantasmes dont le possesseur des volumes accumulés au fil des ans cherche les universaux dans ses lectures (notre tâche essentielle est d’organiser la table des matières de notre désir, dans ce qu’il oppose d’irréductible aux satisfactions prévues par le code social – je parle de ceux dont l’existence s’épuise à composer un livre inclassable).

*

Le mythe catastrophique perdure mieux que d’autres : non tant par l’intime certitude, pour chacun d’entre nous, d’être le dernier Juste à « marcher avec Dieu » que par voyeurisme. Plus que l’acteur choisi pour tenir le rôle de Noé, nous sommes le metteur en scène du déluge. Dieu s’est chargé du casting, il nous confie la caméra. C’est notre façon, désormais, de lire l’Écriture, nous n’y discernons que des images. La Parole est vide d’être, parce que l’écrit n’est plus que le script d’une voix off.

*

Pourtant, le récit du déluge a une suite : « Noé, cultivateur, s’est mis à planter de la vigne. Il a bu du vin, il s’est enivré et il s’est dénudé dans sa tente » (IX, 20-21). Suit un épisode calamiteux au cours duquel les fils de Noé viennent « à reculons » couvrir la nudité de leur père. Le réveil de Noé est terrible. Le survivant est dépressif. Il se trouve après le déluge dans la situation de l’accouchée qui éprouve le post-partum, une petite mort qui n’est qu’un écho à celle de l’homme qui s’est vidé de sa semence. Sorti de l’arche, Noé a relâché les animaux, il a offert des holocaustes de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs dont Dieu lui avait fait prendre sept couples, et non un seul, dans l’arche – Dieu avait encore cette présence d’esprit, cette arrière-pensée cynique de vouloir respirer « l’odeur agréable » du sacrifice (VIII, 21) dès que le désastre serait consommé. À sa façon, Noé a été submergé par le déluge ; sa raison a été noyée par la sauvagerie de Dieu ; il noie son blues dans l’alcool dès que les survivants ont le dos tourné. (Nous circulons sous le manteau : il y a toujours quelqu’un pour venir à reculons jeter le voile sur la nudité de notre désir.)

*

« Les turpitudes mises sur le compte de Loth, c’est Noé qui les commit », suggère Caillois dans un texte énigmatique. Le constructeur de l’arche se serait secrètement insurgé contre la discrimination voulue par Jéhovah entre les animaux, le déluge épargnant les espèces aquatiques. Une fois que, sous ce prétexte, le doute se serait immiscé dans l’esprit de Noé, c’est tout le dessein de Dieu qui lui aurait paru frappé d’arbitraire. Dès lors, il aurait bu et forniqué avec ses propres filles « pour expier et pour protester ». Dans la poétique de Caillois, l’agent des grandes cohérences (celui qui façonne le fantastique naturel) n’est pas l’eau mais « le feu, qui fait bouillir l’eau et la volatilise, et qui n’épargne personne. » On imagine volontiers que le châtiment irréprochable eût consisté, pour l’auteur de L’Écriture des pierres, à essorer la planète de toute vie animale comme végétale, à ne laisser derrière lui qu’un champ de cailloux éclatés, de gemmes béantes dont la coupe aurait offert d’illisibles hiéroglyphes. (Ailleurs, Caillois confesse son peu de respect pour les livres, taxe de nécrophile l’amateur d’éditions précieuses. Il n’aurait pu imaginer qu’un autodafé universel épargnât quelques volumes qui, de surcroît, n’auraient pas été élus pour le caractère universel de leur contenu.)

*

Noé : la mémoire commence avec la décrue. C’est pourquoi, dans son essence, elle est de nature dépressive. Ce qui attend l’Homme dans l’éternel retour de l’histoire n’est pas la nostalgie d’un paradis perdu (dont il n’a pas la plus maigre mesure) mais la rechute, dont le scénario est déjà écrit, ce sentiment que le moindre désir se décline au passé antérieur. La littérature n’a pas d’autre propos que de déjouer ce temps grammatical servile, ce désir qui plie l’échine devant son objet.

*

Roger Caillois avait toutefois raison : Noé prend conscience et, dans le même temps, pose un puissant déni à l’endroit de sa découverte. Un sentiment de culpabilité le saisit, nourri par l’attitude duplice dans laquelle il s’enferme. Sa mauvaise conscience (expiatoire et subversive) engage la procédure de la mise à mort de Dieu.

*

Dire qu’un livre, à l’approche du bogue planétaire, vaut comme corps (non plus comme châsse d’ADN à la façon des couples de reproducteurs enfermés dans les cales de Noé), c’est invoquer la lettre de la Loi, le poids des Tables voulu par Dieu pour accompagner l’errance de son peuple ; c’est s’en remettre à la vocation matricielle de l’écrit, nous qui rêvons de ne plus nous reproduire mais de nous éterniser (subsister une image virtuelle de nous-mêmes, numérisée, redessinée à l’écran, stockable en cas de coup dur). Le livre – l’écrit, manuscrit, typographié – est notre seul recours contre un déluge qui ne serait que le prétexte d’un clonage en catastrophe. On ne lit jamais deux fois le même livre.

*

Il aurait dû s’attacher aux métiers du livre, à la manipulation des papiers et des encres susceptibles d’exception, un pressentiment de cette asthénie qui nous attend à la sortie de l’arche. Si nous avions disposé de quelque lucidité, nous aurions été, sinon tristes, du moins gens taciturnes – de ceux qui savaient que l’écrit allait devenir mémoire, que les mots perdraient de leur innocence avec le foulage, la morsure du plomb sur le vergé.

*

Noé est celui qui voulut ignorer que le désir deviendrait honteux.

* * *

 

Patrice Thierry, cliché Jean-David Moreau, extrait de Impressions du Sud, n° 19, 1988  pp. 13-14, « L'Éther vague : Patrice Thierry, un artisan du verbe », article de Joël Saurin.
Ce texte, commandé en 1999 par les amis de l’éditeur Patrice Thierry pour paraître dans le cadre d’un hommage collectif posthume, a été refusé sous le prétexte de respecter les engagements libertaires et anticléricaux du dédicataire.

 

 

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