blog dominique autie

 

Jeudi 6 janvier 2005

05: 40

 

Le wara',

piété scrupuleuse des saints musulmans

 

 

Dattes

 

Ibrahim, fils d'Adham, achetait des dattes au souk de Baçra. Un fruit était tombé à terre – de la poignée qu’il venait de payer à l’instant, se dit-il. Il se baissa et mangea la datte sur-le-champ. Quarante jours plus tard, il s’endormit à même le sol de la mosquée d’Omar à Jérusalem, roulé dans un tapis de corde, et fit un songe. Un vieillard pénétra dans la mosquée, flanqué de quarante compagnons. L’un d’eux tira le maître par la manche : Il y a ici quelqu’un qui n’est pas des nôtres. – C’est Ibrahim, repartit le vieillard, qui depuis quarante nuit ne peut goûter la saveur des bonnes œuvres. Le fils d’Adham sursauta. Comment le sais-tu, vieillard ? Au nom d’Allah le Miséricordieux, je t’en conjure…

La datte, lui dit-il, qu’il s’était empressé de ramasser était tombée de l’étal avant qu’il ne se fît servir. Dès l’aube, Ibrahim reprit la route de Baçra et se présenta au marchand de dattes, qui lui accorda le pardon : Puisqu’elle est si ténue, ajouta celui-ci, la limite où la règle nous prémunit de l’offense, je viens avec toi et je me fais musulman [1].

Tel est le wara’. Dans le frêle équilibre des circonstances que tisse la vie réelle, seul permet de prendre soin du monde un acquiescement scrupuleux à la Loi. Je recours à ce mot dans le sens à la fois le plus général et le plus universellement sacré : la loi intégrée, pour ainsi dire ingérée par le sujet, qui ne lui est plus tout à fait extérieure et pourtant le surplombe. Daniel Sibony, avec insistance, dans presque chacun de ses livres, la désigne comme la Loi symbolique, « celle qui est très antérieure aux tribunaux, repose à vrai dire sur un Rien, rien d’autre que cet abîme entre le dire et l’indicible : à savoir ce rien de grâce où se focalise l’amour humain pour cette idée : qu’on ne fait pas n’importe quoi [2]».

Le wara’ est ce respect sourcilleux porté à la Loi. Les exégètes, les historiens de l’Islam et du soufisme traduisent assez unanimement wara’ par piété scrupuleuse. À l’oreille, j’entends la pietas de mes humanités, ce sentiment, me confirme mon Gaffiot désossé, qui fait reconnaître et accomplir tous les devoirs envers les dieux, les parents, la patrie, piété filiale autant que confessionnelle. J’ajouterai, plus loin, piété scrupuleuse à soi-même. Ce qui semble constituer l’apport spécifique de l’islam, dans la façon de déployer cette attitude à l’endroit du monde et des autres, c’est son insistance sur le scrupule. L’épreuve des faits éclaire la notion. Ce scrupule-là est explicitement mêlé de crainte mais impressionne par la détermination qu’il inspire à celui qui l’exerce. Ni pusillanime, ni cauteleux, il apparaît dans les récits hagiographiques comme le strict contraire de notre principe de précaution.

« La Loi est faite pour libérer les hommes – de l’esclavage, du chaos, du n’importe quoi, poursuit Daniel Sibony. Si elle les avilit ou si elle les rend esclaves, c’est que le rapport même à la Loi s’est perverti, et qu’il faut le repenser [3].» Le saint soufi des premiers siècles de l’hégire l’a d’autant mieux compris qu’il dispose d’un corpus de règles explicites nouvellement édictées, d’une Loi repensée par le Prophète (sur lui la prière et la paix !). Le wara’ est au nombre des vertus de l’ascèse auxquelles le soufi accède par stations, jusqu’à n’être plus lui-même qu’un souffle.

Le souffle qui évite au cosmos de s’affaisser sous son propre poids [4].

*

 

[1] D’après Farid-ud-Din ’Attar, Le Mémorial des Saints, traduction d’Abel Pavet de Courteille, nouvelle édition, collection « Points Sagesses », Le Seuil, 1976, p. 131. « Ibrahim est le premier mystique musulman connu du Khorâssân […] Il dut naître à Balkh vers l’an 100 de l’hégire, première moitié du VIIIe siècle chrétien. À Balkh, capitale de l’antique Bactriane, un beau nom dont les résonances évoquent les Scythes, les Achéménides, les rois grecs qui maintinrent près de deux siècles leur empire entre l’Inde et l’Iran. » Émile Dermenghem, Vie des saints musulmans, éditions Baconnier, Alger, s.d. (en toute probabilité, 1942), p. 15.
[2] Daniel Sibony, Du vécu et de l’invivable – Psychopathologie du quotidien, Albin Michel, 1991, p. 370.
[3] Ibid.
[4] Émile Dermenghem, op. cit., p. 37.

Dattes, © Iavcha.

 

 

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