
Il était permis d'escompter un tic langagier éphémère – comme il en fut pour le trope qui affecta, un temps, tout qualificatif convoqué dans la langue orale : nul de chez nul, top de chez top… et ses variantes –, mais la formule s'ancre dans le temps et l'espace social, locution saxifrage qui trouve à s'enraciner sur la roche froide et lisse de l'absence d'affects, si caractéristique de la socialibilité d'aujourd'hui.
Il n'est pas polémique de suggérer que le tchaobisou constitue désormais le degré zéro de l'incivilité, tant l'onomatopée s'avère tyrannique, aveugle dans son absence de discernement, métastatique (il est possible de l'envisager en oncologue, pour son seul caractère polypeux – tant que nous sont épargnées les gloses de la sociologie foraine !). Dans son étonnante capacité à ne s'adresser à personne, le tchaobisou invective chacun dans l'espace où il est proféré. Il ne saurait se chuchoter : même au terme d'un colloque conduit à voix basse devant le tapis roulant d'un supermarché ou dans un transport en commun, il se signale, résonne comme un rot ou un pet.
Le tchaobisou compte parmi les signes qui présentent la particularité de n'exiger jamais aucun parangonnage, c'est-à-dire l'assemblage de caractères de corps différents : l'introduction d'une accolade dans une composition en caractères mobiles implique nécessairement un agencement complexe qui peut aller jusqu'à devoir façonner (à la scie, à la lime) une ou plusieurs espaces. À l'exemple de son modèle typographique, l'accolade – le baiser de paix de nombreuses liturgies – est un signe qu'il faut ajuster dans l'espace social, négocier avec la linéarité du discours ambiant, une posture que les deux protagonistes doivent parangonner dans la forme sociale [je suis toujours impressionné par les ressources du jargon typographique, qui suggère si souvent de filer des métaphores de la plus grande rigueur sur nombre de motifs].
Dans la communication distante, mobile – nomade, si l'obscénité dont la sociologie marchande a sali ce mot magnifique laisse encore un peu de place au sens –, le bel énoncé Je vous embrasse offre un recours auquel je dois renoncer dans la plupart des cas où il me viendrait spontanément aux lèvres : non comme une entorse compulsive à la proxémie, mais parce qu'on embrasse les paysages et qu'à l'abstraction de la voix téléphonique une telle formule substituerait, subtile comme la note finale d'une sonate, l'évocation des égards que la présence physique de l'autre inspire ou sollicite.
Ces deux façons de saluer l'autre ne laissent de me paraître enviables – familières jusque dans leur malheureuse inconguité. Alors que l'étreinte amoureuse a pratiquement déserté l'espace public que tétanise le tchaobisou, voilà qui de surcroît restaurerait sa fonction d'incise au baiser de Rodin et de Hayez, silhouetté comme les parenthèses du typographe.
Le Baiser, Francesco Hayez (1791-1882), Pinacoteca Ambrosiana, Milan.

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Dominique Autié
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