blog dominique autie

 

Mardi 18 janvier 2005

05: 29

 

Nécessité de la lenteur

 

 

Karl Bohm

 

Il suffit d'ordinaire que parvienne à mon oreille une bribe du Requiem de Mozart pour que ma gêne soit immédiate : mais qu'ont-ils donc à cavaler de la sorte ? L'agacement est endémique dès que Radio Classique – dont le programme accompagne souvent mes journées professionnelles scotchées à l'écran de l'ordinateur – s'avise de diffuser les enregistrements des chefs baroqueux qui nous ont refilé leur tachycardie depuis les années 1970 : du Bach sautillant, du Monteverdi light, de la cantate, de la passion, de l'office des Ténèbres vernissés de déodorant, de la déploration zéro pour cent de matière grasse – de la musique impeccablement formatée à l'air du temps.

Comme d'autres dégainent leur feu du holster, je me précipite, si les circonstances l'autorisent, sur mon Karl Böhm [1] ou mon Klemperer [2]. L'un et l'autre me délivrent les plus parfait antidotes qu'exige mon oreille aux complaisances de l'époque, quand celle-ci ose s'en prendre à l'ultime consolation de la langue : la musique.

Les premières mesures du Requiem, telles que Karl Böhm les engage, me restaurent de toute blessure. Et je sais qu'une dizaine de minutes de ce séisme – le temps du Kyrie et du Dies irae – me préparent à ce pur chant humain – c'est-à-dire un sommet d'érudition vocale – qu'est le Tuba mirum, le bouleversant relais dans lequel, tour à tour, la voix de basse remet au ténor, qui la cède à l'alto, qui la confie enfin à la soprano, la déploration ascendante de Mozart. Une plongée inverse aux ténèbres – Pascal Quignard, quelque part dans Vie secrète [je peste à l'instant de ne pas retrouver ce texte, le feuillet sur lequel je note, dans chaque livre, des passages de prédilection est absent du volume – à moins que j'aie lu ce livre dans un silence absolu, dans la plus immobile fascination, incapable d'en détacher la moindre bribe], corrige l'idée reçue que les cierges sont éteints un à un, pendant l'office des Ténèbres, pour symboliser la mort : il suggère que c'est, au contraire, pour annoncer l'aube, la certitude de la lumière christique, la perspective de la Résurrection que l'on souffle la lumière des hommes, désormais inutile. Le Tuba mirum restitué par Böhm tient exactement ce discours, dans une superbe évidence.

Même registre d'évidence dans la Passion selon saint Matthieu mise en scène par Otto Klemperer, que contribue à illuminer la participation d'Elisabeth Schwarzkopf. Je me propose de revenir sur l'inépuisable source de consolation que recèle cette version monumentale (longue de près de quatre heures quand, à partition égale, un certain Philippe Herreweghe, en 1975, torchait l'affaire en moins de trois [3]).

Les deux enregistrements s'imposent par la lenteur de l'exécution, la grandiloquence des formations auxquelles elles ont recours, un théatralisme qui peut, j'en conviens, braquer le mélomane correct. De quoi rebuter, sans nul doute, ce qu'une certaine érudition contemporaine est parvenu à imposer comme ce qui serait un biorythme baroque, gommant par déférence aux injonctions de l'époque (la nôtre) le jeu lancinant de la mort à l'œuvre dans la sensibilité du siècle et demi déclaré tel par une partie des historiens de l'art. La lenteur, ici, échappe à toute polémique de musicologues. Elle me semble rejoindre le travail de la langue – hors du temps, hors des décrets de la mode –, dans ce que celle-ci a d'irréductiblement organique.

 

[1] W. A. Mozart, Requiem KV 626, Wiener Philharmoniker, direction Karl Böhm (1971) ; CD Deutsche Grammophon 413553-2.
[2] J. S. Bach, Matthäus-Passion BWV 244, Philarmonia Choir and Orchestra de Londres, direction Otto Klemperer (1961) ; coffret de trois CD, EMI Classics 5 67538 2.
[3] Philippe Herreweghe a enregistré en 1998 une nouvelle version de la Passion, dont je n'ai entendu qu'un trop bref passage. Il semblerait qu'il ait entièrement reconsidéré son approche. Le peu qui m'est parvenu était superbe – il est vrai qu'il s'agissait de l'aria pour alto Erbame dich, mein Gott, et que j'ai dû quitter le magasin de disques en toute hâte, ce moment-là de la Passion disposant sur moi un tel pouvoir que je crains toujours d'être débordé par l'émotion.

Karl Böhm, d'après cliché Deutsche Grammophon.

 

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

janvier 2005
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML