
« J’ai pour ma part résolu ce faux problème en clamant bien haut que la meilleure façon de respecter son lecteur était encore et toujours de ne pas le prendre pour un imbécile, ce qui revient à affirmer qu’en aucun cas je n’écris pour lui, pour flatter sa médiocrité, son inattention, sa paresse, son manque de culture ou sa bêtise peut-être. » Ces quelques lignes d'une chronique récente de Juan Asensio m'ont tiré par la manche toute une journée. J'avais lu vite, le temps m'est horriblement compté, depuis quelques semaines plus encore qu'à l'ordinaire. Mais cela revenait en écho. Il l'a dit ! il a même osé l'écrire, il me semble bien, il faut que je retourne y voir de plus près.
Pourquoi cette hésitation ? Pour la raison que ce qu'énonce Juan Asensio m'est scandaleusement familier. Que je n'ai aucune excuse de ne l'avoir pas formulé moi-même, de longue date. De ne pas l'avoir tranché une bonne fois, en l'écrivant comme il l'écrit.
Le motif qui aura fait changer de trottoir, le temps de contourner mine de rien cette assertion, nombre de lecteurs (même bienveillants) du Stalker tient, il va de soi, dans le noyau dur du propos, donné comme la conclusion logique (et elle l'est) d'une déclaration d'intention sur laquelle n'importe quel midinet des lettres ferait chorus avec le premier rentier venu des à-valoir sur gros tirages. À moins d'une stratégie de séduction tortueuse, ni l'un ni l'autre ne songerait à conspuer ouvertement son lecteur – vache à lait narcissique, si ce n'est rémunératrice. Nous qui le respectons aussi sommes contraints de chanter l'antienne quitte à rendre criant, en nous mêlant soudain à ce chœur-là, combien d'autres chantent faux.
Mais en déduire ainsi que cela revient à affirmer qu’en aucun cas je n’écris pour lui [mon lecteur], voilà qui est moins attendu, moins convenable et, pour tout dire, saisissant. Je ne suis pas certain que, même le dos au mur, pris dans l'une de ces conversations vaines que je fuis depuis longtemps comme la peste (Mais vous devriez écrire pour le grand public…), j'aurais eu l'idée et le cran de répliquer de la sorte. Pourtant, il n'est pas de plus net, de plus impeccable prédicat. Qu'il ait pu être ainsi formulé m'est d'un grand secours moral et j'en ferai mon viatique, assurément, pour aborder le prochain éditeur dont je solliciterai les services, quand j'aurai mené à son terme (soit aux environs de 2010) le projet d'un quatrième roman auquel je travaille depuis bientôt cinq ans. Tant il est vrai que j'écris dans la plus parfaite indifférence pour l'état – psychologique, moral, culturel – de mon lecteur à venir [il va sans dire que cette indifférence a viré, depuis quelques années, au franc mépris du marketing éditorial et de ceux qui l'exercent]. Cela est vrai de l'écriture romanesque, ça l'est tout autant de l'exercice quotidien (continu) du blog.
Mais du lecteur lui-même, de sa personne singulière, j'ose avancer – couvert par la grenade offensive de Juan Asensio – que je le tiens sans doute en plus haute estime que la plupart des auteurs côtoyés, pendant quelques jours, sur la table des nouveautés à chacune de mes publications. Que se rassurent ceux qui ne voient là que couleuvre trop indigeste pour leur régime littéraire allégé : ce discours, je ne sache pas que se maintienne au pouvoir, dans les maisons d'édition aux reins solides, un seul grand lecteur susceptible de l'accueilir, de l'approuver sans ambage et d'en tirer les conséquences. Le mode opératoire dominant, appliqué jusqu'à l'abêtissement définitif de l'écrivain – quand ce dernier a le mauvais goût de ne pas se l'asséner lui-même –, consiste à définir un lectorat précalibré dont le livre a pour fonction d'anticiper le plus ténu des caprices. C'est exactement ce que recouvre le concept vide et toutefois obscène de grand public.
Il sera donc plus confortable de s'étonner ou de s'effaroucher de ce que la seule attitude morale opposable à cette incontinence puisse impliquer de tenir le lecteur en respect. Or, ce code moral est inscrit dans la langue. Il n'en est pas dissociable. J'ajoute : la grammaire, plus encore que le lexique (l'injonction du mot juste), est faite pour étayer ce pacte fondateur. La grammaire instaure l'auteur et le lecteur dans un mutuel respect. Le sens moral est un strict produit de la langue. L'orang-outan se montrera (éventuellement) courtois s'il lui échoit d'avoir accès à la langue. Qui drague son lecteur renonce à la langue, fait volte-face et tourne le dos à la condition qu'il a librement choisie, s'en remet peu ou prou à l'animalité. Surfer quelques instants sur la Toile suffit à s'en convaincre.
À travers de rares commentaires et de moins rares courriers électroniques, quatre mois de ce blog ont suffi à rendre significative la gratitude de quelques visiteurs, assidus ou non, surpris avec bonheur qu'on les respecte en quelques lieux disséminés sur Internet. Certains l'ont formulé ainsi, presque mot pour mot.
Je n'ai pas tardé à comprendre que, le jour où poindra quelque fatigue, c'est une pensée scrupuleuse envers le lecteur qui me ramènera devant le clavier de mon ordinateur avant le lever du jour.
Astrologue et saints soufis, enluminure du Livre de Shah Jahan, attribué à Govardhan, ca. 1630. © Musée Guimet.


Dominique Autié
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