blog dominique autie

 

Lundi 28 février 2005

05: 50

 

Le Moby Dick d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – I

 

 

II – Mythologie de l'homme
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

 

moby_dick

 

Bonne nouvelle : la traduction qu'avait donnée Armel Guerne de Moby Dick est de nouveau accessible. Les éditions Phébus la publient ces jours-ci. Elle date de 1954, deux ans avant la sortie de l'adaptation cinématographique de John Huston – ce qui valut, je suppose, le rajout de la jaquette qui orne mon exemplaire de la première édition au Sagittaire. Celle-ci vaut par sa typographie irréprochable. La dénicher avant que les bouquinistes de la France entière aient l'idée ingénieuse de se fédérer sur un site-portail fut, il y a une dizaine d'années, une curieuse chasse au cachalot blanc.

Armel Guerne a dédié sa vie à la langue, vivant de son œuvre de traducteur. Hors l'anglais et l'allemand, il a signé en collaboration avec un traducteur japonais le texte français de deux livres de Kawabata Yasunari, dont Nuées d'oiseaux blancs – et ce n'est donc pas tout à fait un hasard si ce texte résonne à ma langue comme le plus subtil et le moins exotique de l'auteur des Belles endormies.

Ne vanter « le » Moby Dick d'Armel Guerne que pour la seule prouesse de son incipit serait insulter une traduction qui porte le lecteur de bout en bout sur l'océan tumultueux du texte ; il est vrai cependant que le choix d'Armel Guerne donne le ton : Call me Ishmael, rendu tantôt par « Je m'appelle Ishmaël. Mettons. » (Giono), tantôt par un bien plat « Appelez-moi Ismaël. » (Henriette Guex-Rolle, dans l'édition Garnier-Flammarion), devient sous sa plume « Appelons-moi Ismahel. » (avec déplacement du h pour restituer une tonalité biblique au prénom).

Dans Libération, Ange-Dominique Bouzet, qui à juste raison se réjouit de cette publication, a la sollicitude (ou la faiblesse coupable) de mentionner l'incontournable Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, dont le trouble obsessionnel compulsif consiste à empeser de sa prose marchande chaque nouvelle édition d'un classique étranger introuvable que publie sa maison d'édition, ne terminant jamais sa copie sans préciser que le roman qu'on va enfin pouvoir relire grâce à lui est d'une « brûlante actualité ». Il le fait sans doute ici, mais le passage cité est, cette fois, plus dramatiquement désopilant : l'éditeur vante « cette tonalité quasi musicale voulue par Melville, cette âcreté sonore qui lui faisait dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish... la langue du grand Ailleurs ! » , – bien misérable écho de la littérature du « grand Dehors » dont se gargarise et nous assomme Michel Le Bris, l'autre petit porteur du travel writing. Incompétence ou veule manipulation, M. Sicre ? mon Robert & Collins ne connaît pour traduire outlandish qu'excentrique et farfelu… Et confirmation de Melville soi-même, du moins dans mon édition d'origine, avec cette épigraphe placée, je suppose, par le traducteur : J'ai écrit un livre "malin" (extrait d'une lettre de Melville à Nathaniel Hawthorne).

[On l'aura compris, la Sainte Famille Phébus me donne de l'urticaire ; j'ai quelques raisons – et encore vous ai-je épargné les plus graves ; désolé d'utiliser le blog pour vider ma bile, mais c'était la condition pour clore sereinement cette chronique.]

Armel Guerne a laissé, outre ses traductions précieuses, ce qu'il convient de nommer une œuvre rare, dont quelques beaux recueils de poèmes. Que les vendeurs de cravates referment ici le blog, en voici quelques vers, choisis d'un recueil posthume [1] – que nous devons à un autre poète, René Daillie, éditeur inlassable des poètes, à qui j'adresse un salut fraternel.

Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours,
Se retrouve soudain riche comme une source
Émerveillée et cependant inépuisable.

 

[1] Le Poids vivant de la parole, Solaire, cahier 45, 1983, p. 44.

Herman Melville, Moby Dick, traduction d'Armel Guerne, Le Sagittaire, 1954. Nouvelle édition, Phébus, 2005.

 

Dimanche 27 février 2005

08: 50

 

Tombeau de Josette Rey-Debove

 

 

rey

 

Visiter au moins une fois par jour, d'un clic de souris sur le site du quotidien, le carnet du Monde tient chez moi, je le crains, de la manie de vieux. J'y apprends, le plus souvent, la mort d'un universitaire qui a collaboré à l'un des cent volumes de la série « Univers de la France [1] » dont j'ai poursuivi la publication durant près de vingt ans aux éditions Privat : à raison de cinq à parfois dix collaborateurs par titre, la loi des séries veut qu'il ne se passe pas un mois sans qu'un de « mes » anciens auteurs ne vienne à s'absenter. Plus rarement, un décès me prend au dépourvu.

La mort brutale de Josette Rey-Debove, annoncée vendredi par une nécrologie passablement laconique [2], m'a plongé dans une soudaine et grande tristesse. Linguiste et lexicographe, elle a collaboré dès 1953 à la création du dictionnaire de Paul Robert ; une aventure insolite, puisque le maître d'œuvre, fils d'un riche exploitant agricole de la Mitidja, en Algérie, a conçu et financé le projet d'un dictionnaire qui, dans son principe analogique, anticipait sur le papier les liens de l'hypertexte. Parmi les ouvriers de la première heure recrutés par Paul Robert, se trouvait Alain Rey, qu'elle épousera.

Si j'en juge par la notice de vendredi, dont la rédaction a été confiée à une universitaire de Paris VIII spécialisée dans les sciences du langage, nous sommes invités à retenir qu'une enseignante, lexicographe à ses heures, a quitté la scène. Aux anciens champions sportifs, aux artistes de variétés la touche d'affect qui hausse la pierre tombale au rang d'une évocation ; aux seuls musiciens de jazz et aux anciens dieux païens de l'arène le dû de la célébration, qu'on ne doit qu'à la sensibilité et l'érudition de Francis Marmande – qui est bien plus que l'aficionado éclairé, commis d'office, de ces deux territoires où la mort rôde à loisir.

Les dictionnaires – Le Petit Robert tout particulièrement – me sont à ce point des outils de main courante que je me suis fabriqué un lutrin en bois à plan incliné qui me permet d'avoir à ma gauche, ouverts en permanence à hauteur des yeux, l'un au-dessus de l'autre, le Petit Robert des noms communs ainsi qu'une édition récente du Petit Larousse illustré, dont le charme majeur est de photographier le lexique en son état le plus avancé (comme on le dit des fruits). Voilà donc plusieurs décennies que j'ai recours, plusieurs fois par jour, aux bons offices de Josette Rey-Debove. Comme un bon mécanicien, je lui dois de disposer dans l'instant de la clé ad hoc, de la pièce parfois minuscule qui, défectueuse ou manquante, grippe tout le moteur.

Je dois à cette femme, qui se disait subjuguée par la langue, une part de ma joie quotidienne d'écrire. Je suis triste et je le dis, je voudrais même le chanter pour qu'on soit plus attentif à ma peine. J'ai à son égard la dette d'un tombeau, tel qu'en composaient les poètes et les musiciens de l'époque baroque.

Me vient à l'instant le plaisir de déposer ici, comme une stèle à sa mémoire, cette règle lapidaire énoncée par Roger Caillois dans son Art poétique [3], qu'elle connaît sans nul doute : J'ai observé le même respect dans l'atelier de l'artisan. J'ai loué son labeur et son ouvrage. Je n'ai pas ramassé le copeau pour en vanter la courbe, la couleur et la finesse. Il n'est permis à personne, pas même au poète, d'inverser de telles préséances.

 

[1] Collection fondée par Philippe Wolff dans les années 1960, dont le rayonnement fut grand, constituée de monographies historiques consacrées aux villes et aux provinces de France et des pays francophones. À quoi s'ajoutait, à l'époque, un imposant catalogue de sciences humaines.
[2] Le Monde avait publié dans son édition du mardi 30 décembre 1997, p. 9, un attachant portrait de Josette Rey-Debove et Alain Rey, L'amour immodéré des mots, sous la plume de Raphaëlle Rérolle, d'où je tire les quelques informations et citations de cette chronique.
[3] Gallimard, 1958, p. 25 (XV).

Josette Rey-Debove et Alain Rey, cliché © Gaston Bergeret/Le Monde.

 

 

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Samedi 26 février 2005

06: 44

 

Kinski

[Home cinema II]

 

 

kinski

 

Visconti me fait demander si j'accepterais de tourner avec lui. Le producteur appelle plusieurs fois au studio. Les dates seront bientôt fixées et on pourra rédiger le contrat.
– Qui est ce Visconti ? je demande à Pino.
– Pas intéressant pour toi. Tourne plutôt le prochain western de Corbucci.

Simple échantillon de Crever pour vivre, mémoires écrits à la hache par Klaus Kinski au milieu des années 1970 [1]. Le premier mérite de la lecture du livre, à l'époque de sa parution en France, fut de valider l'intuition qu'un tel visage ne pouvait être simple façade ; Kinski vivait, semble-t-il, à la hauteur de ses traits – ce que Ennemis intimes (mon seul séjour en salle obscure pour l'année 1999) a confirmé [2].

Le retrouver dans Aguirre fut l'une des premières pensées qui me traversa l'esprit quand j'ai effectué, il y a quelques semaines, ma première commande de DVD.

Curieuse impression de nouveau, déjà ressentie en visionnant La Honte de Bergman quelques jours auparavant : je m'attendais à être pris dans le régime narratif du roman, j'étais en train de relire une nouvelle (l'image s'arrête ici, je n'ai aucune velléité d'analyse et de critique, pas l'ombre d'une compétence pour parler en cinéphile). Avais-je encore, imprimé dans mes circuits neurologiques, le rythme d'Andrei Roublev et celui d'Apocalypse Now [version longue], deux monuments revus en salle (cette fois, j'ai été exhaustif pour ce qui concerne mes sorties au cinéma ces cinq dernières années) ? Il est vrai que l'addictif que je suis guignerait volontiers des films de huit ou dix heures, s'ils existaient, comme les romans de deux mille pages. Toutefois, Herzog autant que Bergman m'ont ménagé une bonne surprise en me forçant à changer de focale, à passer du 28 au 136 mm.

Dès l'apparition de Kinski, j'ai identifié ce qui, à mon insu, avait constitué dans ma mémoire la magie d'Aguirre : plus que l'expression de la folie inspirée lisible sur le visage de l'acteur, d'une étonnante puissance plastique, c'est son balancement lent, que la caméra accompagne et accuse, cette sorte de chorégraphie du déhanchement qu'offre le moindre plan sur lequel Kinski intervient. Ce corps oscillant semble négocier un équilibre précaire alors qu'il en émane tout à la fois une obstination aveugle. C'est le balancement des enfants fous. Indication du metteur en scène ou improvisation de Kinski, ce jeu-là est d'une saisissante efficacité. De surcroît, il est juste, cliniquement établi sur une nosographie [3].

J'ai conscience de ne rien apporter de décisif en relevant ici cette particularité de posture chez un acteur qui, sans doute, a multiplié les outrances, y compris dans son interprétation des rôles qui lui furent confiés. Toutefois, plus encore qu'en littérature (où l'intime et le secret de la lecture singulière prévalent), un film me semble se définir par la somme effective des regards qui le fréquentent. Le mien, tard venu, rejoint ces temps-ci – non sans un étrange plaisir – quelques-unes de ces communautés de regard que le cinéma sollicite et par quoi il existe.

 

[1] Éditions Belfond, 1976 ; p. 253.
[2] Film constitué d'images d'archives et de témoignages, dans lequel Werner Herzog, huit ans après la mort de l'acteur, met en scène la connivence orageuse qui le liait à lui.
[3] Il se trouve que j'ai travaillé pendant quatre années de ma vie, de 1972 à 1976, dans un institut médico-pédagogique de la banlieue parisienne auprès d'enfants en difficultés [en ces temps barbares, on qualifiait la population des IMP de débiles moyens – je présente toutes mes excuses pour l'usage de ce concept inapproprié qui,… etc.]. il convenait de protéger certains de ces enfants qui allaient jusqu'à se heurter le crâne entre les barreaux de leur tête de lit, la nuit, selon des rythmes évoquant la transe des rituels animistes.

Klaus Kinski, Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, 1972.

 

Vendredi 25 février 2005

05: 37

 

Le signe de l'amour

 

 

Le privilège de l'art chrétien serait donc de connaître la plaie,
qui est le signe de l'amour.

blanc
Stanislas Fumet [1].

 

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Les enfants du baby-boom, auquel j'émarge, auront été les derniers à toucher pour ainsi dire sensuellement les fibres dogmatiques et culturelles d'un Occident chrétien dans lequel la respiration se fait de plus en plus courte. Terrible angoisse privée d'issue, je suppose, qu'un dolorisme et une culpabilité latente (jamais plus qu'aujourd'hui nous ne nous sommes vautrés dans la souffrance et le goût pervers de la faute) dont il vous manque le premier mot pour tenter d'en discerner les tenants et les aboutissants, pour en tirer le moindre fil. La grande imposture du christianisme laïcisant post-conciliaire aura été de couper toute une civilisation de ses sources – croyants et non-croyants confondus.

J'ai placé à dessein, en ouverture, ce commentaire d'un intellectuel chrétien de l'entre-deux-guerres, tant il me paraît un parfait exemple de ce qui, aujourd'hui, laisse au mieux sans voix, plus probablement inspire un haussement d'épaule assorti de quelque logorrhée sans rapport aucun avec ce que cette phrase exprime très précisément, dans son contexte (car on ne reste pas sans voix, de nos jours, c'est le fonds de commerce de toute pédagogie participative d'asséner cette injonction). Je me suis reporté, pour retrouver ce texte, aux précieux volumes des Études carmélitaines que j'ai glanés chez les bouquinistes au fil des années. Relancés en 1931 par le Père Bruno de Jésus-Marie, ces cahiers ont suscité jusqu'à la fin des années 1950 des apports du plus haut niveau de la part de théologiens, d'exégètes et de scientifiques sur les thèmes majeurs d'un christianisme vivant : hors de tout œcuménisme, de tout consensus mou, des Maritain, des Massignon y côtoyaient la jeune Françoise Dolto et l'élite de la médecine française. Ces ouvrages comptent toujours parmi l'outillage le plus sûr pour qui n'abandonne pas l'idée de décrypter le monde et de s'interroger sur le sens de l'humain.

Pendant qu'une poignée d'isolés – au nombre desquels je tiens fièrement à ce qu'on me compte – mettent sans relâche à la question les fossoyeurs de toute spiritualité sévère, l'Église perpétue, comme en s'excusant, un rituel dont on pressent qu'il est en partie renoncé, ou qu'on redoute d'en mettre au jour toutes les significations possibles.

L'échéance prochaine d'un conclave convoqué pour élire le successeur de Jean-Paul II sera – devrait être – pour l'Église l'occasion d'une réflexion prospective : maintenir autant que faire se peut l'acquis d'une religion dans son effritement communautaire, son érosion spirituelle, ses lézardes ; ou décider d'un nouvel esprit de mission, relancer le périple de Paul. À moins que son destin le plus enviable – sans doute convient-il d'envisager cette hypothèse plus sérieusement qu'elle ne peut l'inspirer d'emblée, ainsi formulée, ici – ne soit le repli des plus exigeants et des plus forts au sein d'une Église du silence qui, pour un temps, se refuserait à toute communication, tout prosélytisme, abdiquerait tout signe extérieur de richesse dogmatique et spirituelle. Pour méditer sur le sens même de la souffrance, sur les signes de l'amour.

L'aridité féconde du désert.

 

[1] Les signes de la douleur, introduction au volume des Études carmélitaines intitulé Douleur et stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, octobre 1936, p. 12.

Descente de croix, d’après Hugo Van Der Goes, (ca.1440-1482) Huile sur bois, XVIe siècle, Sint-Janshospitaal, Bruges. © Université libre de Bruxelles (iconothèque numérique).

 

Jeudi 24 février 2005

05: 51

 

Éloge des siphonophores

 

 

siphonophores

 

J'ai dit ailleurs qu'une bibliothèque privée pose à celui qui la constitue et l’entretient le même problème que les siphonophores à la taxinomie : s’agit-il d’une collectivité (d’une colonie) d’individus ou d’un superorganisme ? Une nouvelle fois, je renvoie mon lecteur au lumineux exposé que Stephen Jay Gould propose de ce débat épistémologique dans son livre Le Sourire du Flamant rose [1] :

« À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme. »

L’intérêt de cette question n’a pas échappé aux spécialistes de l’intelligence collective (swarm intelligence) dite également intelligence en essaim [2] ; les janissaires dédiés au formatage du parc humain dans le cadre des entreprises en font désormais leurs choux gras. De sorte qu’il est peut-être encore temps de s’en approprier les perspectives les plus fécondes.

Il est frappant, en effet, que les chercheurs en intelligence artificielle et les bio-informaticiens (ne parlons pas des opérateurs en formatage des sup de co) se limitent le plus volontiers, dans la vulgarisation de leurs travaux, à l’observation quasi entomologique de leur objet, évitant d’envisager que cet objet lui-même est doué de l’intelligence susceptible de lui permettre de se constituer, à son gré, en essaim.

Je pousse plus loin le soupçon : cet accès à l’intelligence collective serait sous haute surveillance. Je pose ici non pas une affirmation péremptoire mais une hypothèse qui appelle étude et confrontation de compétences.

Qu’on ne me croie pas particulièrement attiré par les méduses (rien, en effet, ne distingue une « Galère espagnole », l’énigmatique Physalia, d’une assez vulgaire méduse). Si le texte de Stephen Jay Gould m’a tant frappé, en son temps, c’est que j’y ai pressenti une tout autre dimension qu’un simple débat d’histoire des sciences. Avant de songer que le comportement de ma propre bibliothèque – qui se joue régulièrement de moi en refusant de me restituer un livre dûment classé ou quelque signet, lettre ou photographie que je suis pourtant certain d’avoir glissés dans tel de mes livres – pouvait s’éclairer de la problématique des siphonophores, j’avais établi le rapprochement entre le superorganisme de Gould et la noosphère de Teilhard de Chardin [3].

Selon une méthode dont je ne sais me départir, j’indique seulement un possible champ de curiosité et de plaisir – et je tente, pour moi-même, d’en tirer le premier fil, prêt à faire machine arrière si le fil lâche. En la circonstance, cela consiste à m’interroger sur la nature polypeuse de tout exercice intellectuel qui renonce à se borner aux étroites limites de la personne, à me rêver siphonophore, c’est-à-dire pluriel – doté d’une curiosité hautement spécialisée mais subordonnée à une curiosité plus nombreuse, plus foisonnante, qui tire sa cohérence des singularités irréductibles qu’elle coagule, contracte et distend dans cet incessant mouvement que l’on connaît aux méduses.

Soudain, il me semble raisonnable de revendiquer cette ambivalence avant qu’un chercheur du CNRS – et, dans son ombre, un sociologue et un praticien du coaching – ne se mêle d’annexer si peu que ce soit une pensée en essaim que je pratiquerais comme M. Jourdain la prose.

 

[1] Le Seuil, 1988 ; pp. 74 sq. Disponible dans la collection de poche « Points ».
[2] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)
[3] Je renvoie de nouveau, pour ce concept, à l’excellent article de l’encyclopédie libre Wikipédia, dont il convient de saluer la pertinence : bel exemple, semble-t-il, d’une intelligence collective responsable d’elle-même (degré zéro de l’intelligence en essaim, sans doute, mais le principe d’une telle mise en partage des savoirs, sous contrôle permanent de l’ensemble de la communauté des internautes, ne fait-il pas strictement écho à l’utopie des créateurs d’Internet ?).

Physalia, dite Galère portugaise ou espagnole (Portuguese Man-of-War, Bluebottle…) ; source : Aloha.com (Welcome to Hawaii).

 

Mercredi 23 février 2005

05: 48

 

Pour Teilhard

 

 

teilhard

 

Plus j'avance dans la lecture des quelques pensées qui tentent, ces temps-ci, de réintroduire l'impondérable du sacré sur une terre dévastée par notre folie [1], plus je m'étonne qu'aucune (sauf inattention de ma part) ne s'appuie, le moment venu, sur l'œuvre et la pensée de Pierre Teilhard de Chardin.

Cette pensée et cette œuvre sont, aujourd'hui, disponibles – je ne saurais mieux dire, ni mieux faire qu'indiquer ici, ce matin, deux de ces textes – deux accès possibles parmi tant d'autres.

Teilhard compte parmi ces prêtres catholiques qui, au début du siècle dernier, se sont portés sur le front scientifique, dans la zone de tous les dangers pour les dogmes figés qu'ouvraient la paléontologie et la toute jeune préhistoire (dans laquelle, entre autres, l'abbé Henri Breuil s'est illustré). On a cru sa démarche entachée de panthéisme, il a été interdit de publication par Rome et a respecté jusqu'à sa mort les ordres de sa hiérarchie. Face à cette mise à l'index, Toulouse peut s'honorer d'avoir été très tôt, à travers son Institut catholique, le foyer de résistance et de rayonnement de la pensée de Teilhard.

Car lire Teilhard a bien été, en son temps, un acte de liberté prospective : on le comprendra mieux si l'on songe que c'est à lui que l'on doit le concept de noosphère – l'idée qu'une couche d'information immatérielle, d'intelligence et de spiritualité, enveloppe la planète, à l'identique de la couche d'ozone. La description qu'il en donne, bien avant que quiconque eût la moindre idée de ce à quoi pourrait, un jour, ressembler un micro-ordinateur, est une parfaite description de la Toile dans ses principes fondateurs (ses usages sont une autre affaire).

Ma lecture de Teilhard culmine dans un bref texte de 1923 : tant La Messe sur le Monde [2] me semble un précipité de l'œuvre entière et de la singulière spiritualité d'un homme. Teilhard se trouve, en mission scientifique dans le désert de l'Ordos (prolongement oriental du désert de Gobi), dépourvu de tout élément matériel pour célébrer l'Eucharistie ; lui vient alors ce désir fulgurant – je tiens pour le désir même un tel élan, dans sa souveraine autorité :

Puisque, une fois encore, Seigneur, non plus dans les forêts de l'Aisne, mais dans les steppes d'Asie, je n'ai ni pain, ni vin, ni autel, je m'élèverai par-dessus les symboles jusqu'à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Dans un registre proche, je retiens ici un autre texte, écrit en 1931, intitulé L'Esprit de la Terre [3]. Voilà trente ans que j'offre ce passage-ci des écrits de Teilhard de Chardin – il m'est même arrivé de le lire à une activiste du féminisme de la grande époque en lui proposant d'en identifier elle-même le signataire : je me souviens de l'incrédulité qui se lit soudain sur ses traits lorsqu'au terme de la liste qu'elle déroula de femmes, auteurs de fictions ou philosophes dont j'aurais dû noter le nom sur le vif, je lui confirmai que Teilhard non seulement était un homme, mais qu'il appartenait à la Compagnie de Jésus.

Du point de vue de l'Évolution spirituelle, admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l'Amour. Ne serait-elle pas, tout simplement, dans son essence, l'attraction même exercée, sur chaque élément conscient, par le Centre en formation de l'Univers ? L'appel à la grande Union dont la réalisation est l'unique affaire actuellement en cours dans la Nature ?… — Dans cette hypothèse, suivant laquelle (conformément aux résultats de l'analyse psychologique) l'Amour serait l'énergie psychique primitive et universelle, tout ne devient-il pas clair autour de nous, pour l'intelligence et pour l'action ? On peut chercher à reconstruire l'histoire du Monde par le dehors, en observant, dans leurs processus divers, le jeu des combinaisons atomiques, moléculaires ou cellulaires. On peut essayer, plus efficacement encore, ce même travail, par le dedans, en suivant les progrès graduellement effectués, et en notant les seuils successivement franchis, par la spontanéité consciente. La manière la plus expressive, et la plus profondément vraie, de raconter l'Évolution universelle serait sans doute de retracer l'Évolution de l'Amour.

Et Teilhard conclut, à la page suivante, non sans passer par une image qui évoque la tonalité de La Part maudite (Bataille a lu Teilhard, il y fait allusion à diverses reprises) même si les perspectives divergent sensiblement :

Regardons très froidement, en biologistes ou en ingénieurs, l'atmosphère rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là, — et partout, du reste, — la Terre dissipe continuellement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La Terre brûle « à l'air libre ». Combien d'énergie, pensez-vous, se perd-il, en une nuit, pour l'Esprit de la Terre ?…

Ce bref passage sur l'Amour se termine par le paragraphe que voici. Relisant ces lignes et les recopiant ici, je songe que j'aurais pu choisir dans l'œuvre de Teilhard, parmi des dizaines d'autres extraits possibles, un texte moins choquant – j'entends, qui parût moins à contre-courant de ce que nous lisons ces temps-ci. Paléontologue et jésuite, Teilhard lui-même reçut de ses tutelles le reproche de se dépenser à contre-emploi. De sorte que, tant qu'à proposer quelques lignes de lui, ce sont celles-ci, assurément, qui cumulent les chances, soit de rebuter sans appel, soit de projeter le lecteur (j'ai assisté plusieurs fois à cet effet, offrant ce texte) vers une pensée qui attend qu'on en multiplie les échos.

Que l'Homme, en revanche, aperçoive la Réalité universelle qui brille spirituellement à travers la chair. Il découvrira, alors, la raison de ce qui, jusque-là, décevait et pervertissait son pouvoir d'aimer. La Femme est devant lui comme l'attrait et le Symbole du Monde. Il ne saurait l'étreindre qu'en s'agrandissant à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le Monde est toujours plus grand, et toujours inachevé, et toujours en avant de nous-mêmes, — c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. En ce sens, l'Homme ne saurait atteindre la Femme que dans l'Union universelle consommée. — L'Amour est une réserve sacré d'énergie, — et comme le sang même de l'Évolution spirituelle  : voilà ce que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la Terre [4].

 

[1] Je pense à la tension qu'un Juan Asensio – ils ne sont pas légion – déploie en ce sens, au quotidien, sur son blog, je pense également, pour ne citer que lui, à Maurice G. Dantec (sauf erreur de ma part, si m'a échappé un texte dans lequel il a mentionné Teilhard – l'une et l'autre hypothèse étant parfaitement plausibles).
[2] La Messe sur le Monde figure dans le volume d'écrits intitulé Hymne de l'Univers, Le Seuil, 1961 (disponible en collection de poche « Points »); on trouve également chez les bouquiniste une édition isolée de ce texte, publiée par le Seuil en 1965, dans un minuscule volume toilé de bleu qui, à proprement parler, tient dans toute poche.
[3] Publié dans L'Énergie humaine, volume 6 des Œuvres, Le Seuil, 1962.
[4] Ibid., p. 40-42.

Pierre Teilhard de Chardin (1881 - 1955), D.R.
Un colloque consacré à Teilhard se tiendra du 8 au 11 mai 2005 à Clermont-Ferrand au Centre diocésain de pastorale, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. On se reportera également avec profit au site de la Fondation qui porte son nom.

 

Mardi 22 février 2005

05: 39

 

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[ Wara' – VI ]

 

 

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« En Occident, l'esprit a désanimé le corps. En Orient, il a dé-somatisé l'âme [1]. »

Voilà comment, nous autres Occidentaux, aimons faire montre d’une familiarité hâtive avec l’Orient ! Il suffit de mener de front, depuis plusieurs mois, la lecture patiente de quelques textes des mystiques musulmans et celle à peine moins déconcertante des Pères du désert [2], de laisser entre les pages affleurer l’empreinte de poèmes et de proses traduits du bengali, du tamoul, du sanskrit – une lente plongée, depuis cinq années désormais dans la tradition hindoue, ardue mais libre parce que solitaire –, pour douter d’emblée d’une telle formule. Elle est bien trop binaire pour être universelle (comme on le dit d’une clé qui ouvre toute les portes, d’un passe).

Je n’apporterai rien de neuf aux études de littérature religieuse comparée, rien – cela va de soi –, sinon mes maladresses de non-spécialiste, aux écoles exégétiques, rien non plus (surtout pas !) aux boulimiques des bons sentiments syncrétiques. Je me propose seulement de faire retour à ce que mes journées et mes nuits d’homme activement requis par une vie professionnelle me permettent d’aborder de textes à divers degrés fondateurs.

Comme les mythes, j’en ai la conviction, de tels textes sont un matériau que chaque génération doit actualiser – procéder à son actuation (je trouve ce terme qui, selon mes dictionnaires, équivaudrait à l’acception philosophique d’actualisation et présente l’avantage de prévenir une lecture simplificatrice de ce qui s’entend ici du fait d’actualiser un mythe, un texte « en puissance », en perpétuelle gésine).

Je parle donc de la nécessité, pour une civilisation (sauf à s’éteindre spirituellement) d’aller au-delà de la lecture et de l’exégèse : d’écrire – non de réécrire, ce qui serait d’une grande vulgarité – en permanence, en flux tendu, le texte originaire.

Il m’arrive de songer qu’en ces temps hautement critiques il n’y aurait pas mieux – pas moins – à faire, pour un écrivain qui se respecte, que de procéder inlassablement, sans plus de velléité de création, au retour sur quelques-uns de ces Textes – je ne les désigne dès lors d’une capitale que pour la clarté du propos. Comme il existe des communautés d’informaticiens qui, par-dessus les continents, mettent à la disposition de leurs confrères des logiciels Open Source, d’autres communautés d’internautes dont les ordinateurs personnels analysent, en tâche de fond, l’enregistrement des espaces intersidéraux pour y déceler le moindre signal d’une activité intelligente, d’autres encore dont les membres se perdent dans le jeu de rôle, il pourrait se constituer ainsi une communauté de lecteurs écrivants qui emploieraient le meilleur de leur loisir à faire ainsi retour sur les Textes.

Je pourrais décliner cette idée, poser quelques hypothèses quant à la façon, pour un ensemble d’individus répartis sur toute la surface du globe, de se signaler ces Textes les uns aux autres – car il est bien évident qu’il ne s’agirait pas seulement, pour un Européen, de faire retour sur la Bible de son enfance ni, pour un Indien, de s’acquitter de la besogne en improvisant une glose personnelle sur un chapitre du Mahabharata. Ce qui me semblerait fonder en droit une telle entreprise – la démarquer de tout œcuménisme, congédier toute entreprise écœurante de tourisme textuel –, c’est précisément le scrupule pétri de pietas qu’inspirent ces Textes dès qu’on les aborde hors de la clôture universitaire, d’une église et d’une quelconque spécialisation.

Il me revient que le christianisme nomme corps mystique l’ensemble de la communauté des hommes engagée dans le processus universel de la Rédemption. Et Teilhard de Chardin proposa le terme de noosphère [3] pour désigner la couche d’intelligence spirituelle qui envelopperait la planète à la façon de la vie organique aux abords de la croûte terrestre et des gaz en altitude. Le réseau qu’improvise à l’instant mon imagination aurait les qualités de l’un et de l’autre : la matérialité abstraite d’un corps mystique et la cérébralité enveloppante de la noosphère.

Au sein de cette communauté active, chacun des quelques Textes qui m’entourent ces temps-ci serait une datte tombée de l’étal du temps humain. Il me faudrait traverser le monde pour être absous de ma gourmandise par la lecture que d’autres, venus des terres où ces Textes ont germé, feraient à leur tour de ces Textes retournés. (Et je prendrais avec moi quarante d’entre nous, qui irions tirer M. Klages de son doux sommeil.)

 

[1] Ludwig Klages (1872-1956). Cité hors référence dans la notice que consacre à cet auteur l’Encyclopédie de l’Agora.
[2] Notamment Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, « Documents spirituels », Les cahiers du Sud, 1953 (disponible dans la collection de poche « Points » du Seuil ; Les Pères du désert, par Jean et Henri Brémond, collection « Les Moralistes chrétiens », (Textes et commentaires), 2 volumes, Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda éditeur, 1927.
[3] Je me borne aujourd'hui à introduire cette notion et le nom de Teilhard, à qui elle reste associée, sachant que les deux chroniques suivantes – celle de demain, notamment, explicitement consacrée à Pierre Teilhard de Chardin – reviendront sur le concept de noosphère.

 

Angkor Vat, bas-relief figurant une scène de guerre du Mahabharata ; source : Vasudha Narayanan.

 

 

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Lundi 21 février 2005

05: 34

 

L'Imprimerie nationale

Chronique d'un désastre

 

 

casses

 

Il faut, cette fois, saluer Le Monde d'avoir consacré un peu d'encre à une cause qu'on voudrait ne pas croire tout à fait perdue : l'avenir d'un patrimoine et d'une science, la typographie, dont l'Imprimerie nationale restait jusqu'à ce jour le laboratoire mondial. Il faut s'empresser de lire le long article que Véronique Maurus consacre à ce drame dans l'édition datée de samedi (19 février), avant qu'il ne soit plus en libre accès sur le site du quotidien.

Le déménagement de l'Imprimerie nationale, fondée par Richelieu en 1640, est programmé en juin prochain. Dans ce qui est aujourd'hui prévu – ou ce qui se pressent à partir de ce qui en est su –, on est frappé par l'hygiène glaciale de l'argumentation : le manque de rentabilité, d'une part (mais quels en sont les critères quand l'État, et lui seul, est comptable d'un bien ou d'une activité ?), et la préservation du patrimoine pour faire bon contrepoids. Le voilà donc, dans toute son horreur et sa perversité, ce principe de vulgarisation qui sert de couverture morale dès qu'ouvrir un écomusée permet de tuer plus proprement !

Bien entendu, je pourrais invoquer une tradition familiale (trois générations d'ouvriers du livre du côté de mon père comme de ma mère) et ma propre pratique de la composition au plomb pour justifier quelque sainte colère. L'enjeu me semble mériter mieux.

Je crois en effet qu'il existe, de Lascaux à Internet, ce qu'il est possible de nommer une chaîne graphique qui singularise l'Homo sapiens sapiens ; et que retrancher de cette chaîne l'une des technologies inventées par l'homme pour exercer sa souveraineté graphique constitue à proprement parler un désastre écologique. Introduire la moindre hiérarchisation dans ce principe consisterait à faire le jeu de ceux qui, pour les mêmes raisons de courte vue ou de volonté délibérée d'appauvrissement du parc humain et de son environnement, encouragent (par les bons sentiments) ou orchestrent dans la pratique le sac de la planète.

Avancer que l'art des derniers typographes et graveurs de l'Imprimerie nationale pourrait encore servir serait déjà une lâcheté.

 

Une association, Graphê, pour la promotion de l'art typographique, et un site, garamonpatrimoine.org, pour une mobilisation internationale autour d'une pétition.

Casses typographiques, photographie Christian Laucou-Soulignac, prise à l'Imprimerie nationale à l'occasion des Jounées du patrimoine de septembre 2004. © Gutenberg & Compagnie.

 

Dimanche 20 février 2005

02: 53

 

Auto repair

 

 

john_surman

 

Il y a des jours où la musique s'écoute en boucle. C'est ainsi. Quand cette échéance m'advient, je laisse la boucle se former. C'est que quelque chose, à quoi pour l'heure la langue n'a pas accès, exige un programme d'auto repair. En règle générale, la procédure menée à son terme se clot d'elle-même.

Parmi les erreurs les plus vaines dont les sciences humaines ont à rougir, la musicothérapie figure en bonne place pour avoir tenté de codifier, de transformer en recette ce qui, par excellence, opère dans les milieux les plus sévères de l'âme – à la façon des systèmes embarqués, issus des nanotechnologies, conçus pour équiper les robots experts largués dans les grands fonds et les environnements dépourvus d'atmosphère.

Voilà des années qu'une composition de John Surman [1] ouvre cette boucle. Jamais ne m'est venue l'idée saugrenue d'apaiser la souffrance et le mal à l'âme de qui que ce soit avec les ondes graves de la clarinette basse ou du saxo baryton de Surman, dont je ne sais moi-même à quelle zone inaccessible elles ont accès au moment où le silence intérieur les exige. Je me contente de vérifier que ce thème, curieusement circulaire dans sa composition, appelle non pas d'autres mélodies, mais d'autres basses fréquences – la basse de viole de Jordi Savall, certain accord de l'Étude n° 12 en ut mineur de l'Opus 25 de Chopin, un chœur d'hommes de la liturgie orthodoxe. Les sons opèrent comme des sondes, requièrent d'autres sons, œuvrent en aveugle. Et remonte des ténèbres la note lugubre de Surman par laquelle, à la fin, un grain de lumière pénétrera par l'étroite passe forée à même le silence de la langue.

Reste la musique, superbe. L'âme issue de sa plongée, il peut dès lors paraître enviable d'offrir cette musique des abîmes – non comme on propose un cachet d'aspirine à l'hôte qui se plaint d'une légère migraine, mais comme on devrait transmettre le texte d'une prière dont on a soi-même éprouvé la grâce efficiente.

 

[1] Portrait Of A Romantic, en ouverture de l'album Private City, ECM, 1988.

John Surman, D.R. (MMJazz).

 

Samedi 19 février 2005

00: 02

 

Crash ?

 

 

gribouillage

 

Depuis bientôt deux semaines, sur mon écran et sur l'écran de ceux qui cliquent ici (ou d'ailleurs) sur son lien connivent, Gribouillages n'est plus un blog mais une erreur 404.

Je n'ai jamais cherché à savoir qui – j'entends : quel homme de quel âge sous quelle identité civile – se tient derrière ce blog. J'ai ouvert le mien en octobre, sans la moindre certitude préalable. Très tôt m'est apparu que je rejoignais une petite communauté, moi qu'horrifient les associations, les groupes, les cellules de soutien psychologique, les taxons qu'aucune nécessité organique ne scelle dans la langue. Un temps quotidien aride et compté m'a retenu et me retiendra de faire signe à cette communauté de fait plus que par la mise en ligne métronomique de mes posts quotidiens. Je crois me souvenir que c'est Gribouillages qui avait soupçonné sous cette attitude une forme de superbe – et j'étais sorti de ma réserve pour l'en dissuader par un commentaire laissé à sa chronique de ce jour-là. Depuis, une sorte d'estime minimaliste mais active nous lie, qui me va bien. L'absence de toute communication avec lui hors de l'espace de son blog (dont je voyais les commentaires se transformer, certains jours, en chat entre visiteurs et blogueurs au nom codé) confortait cette parenté, qui m'a frappé d'emblée, entre le blogging et l'ancien réseau téléphonique, tel qu'il s'était spontanément formalisé en détournant la technologie de l'époque [1].

L'erreur 404 – appelons ainsi ce qui advient – scande depuis quelques jours la préparation d'au moins deux chroniques dans lesquelles j'ai décidé d'aborder moins indirectement, à ma mesure, certaines des questions que pose notre présence sur la Toile. Par touches, il me semble n'avoir pas cessé d'y faire allusion, de loin en loin, pour moi-même d'abord. Et j'ai décidé de procéder, ce week-end, à la pose systématique d'un lien connivent vers chaque blog qui a lié le mien. J'aurais dû le faire plus tôt, sans le moindre état d'âme puisque c'est ainsi, par ces liens, que se tisse la liberté du visiteur de tracer lui-même sur la Toile ses propres lignes d'erre, qui passent par nous [2].

Gribouillages était parti en vacances pour quinze jours en Avoriaz, d'où il avait mis en ligne trois posts depuis un cybercafé. Quelque temps auparavant, évoquant sa prochaine villégiature, il avait signalé qu'il en profiterait pour découvrir Crash, de James Graham Ballard [3], que l'amateur de formule 1 qu'il avoue être n'avait pas encore lu. J'ai cru bon lui conseiller de ne pas inaugurer son séjour par ce livre-là, que par un curieux hasard je venais moi-même de lire très peu de temps auparavant : tout autre texte, dans la foulée, risquait de lui paraître bien fade, cela pendant plusieurs jours.

Il devait rentrer le week-end où son blog est devenu inacessible sur la Toile. Je sais n'être pas le seul à attendre qu'il nous parle de Crash.

À nous d'abord, qui sommes du réseau.

 

[1] Jusque dans les années 1970, plusieurs communautés d'anonymes, isolés, insomniaques, exploitaient les failles du dispositif téléphonique en communiquant depuis un « forum » établi à partir de numéros de téléphones non attribués par les PTT. Le navire Night de Marguerite Duras – texte conjointement joué au théâtre et filmé sur une mise en scène de l'auteur, sous ce titre, en mars 1979 – relate une rencontre sur le réseau (Le navire Night, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979).
[2] C'est Fernand Deligny qui a créé en la nommant d'abord la superbe réalité des lignes d'erre. Je renonce à cet aparté ce matin, la chronique que je prévois de mettre en ligne sur Deligny revêt, dans mon esprit et dans ma vie, une telle importance que sa rédaction me tétanise quelque peu ; elle est prête, pour ainsi dire, elle prendra sa place dans l'Archipel d'ici quelques jours.
[3] 1973, traduction française, Denoël.

 

 

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Vendredi 18 février 2005

05: 20

 

Pierre Caminade

II – Se surprendre mortel

 

 

 

se_surprendre_mortel

 

Le sourire glisse le long
de la caresse du sourire
– à portée de main –
caresse l'espace soigneusement invisible retenu
le temps
blanc
Jamais la même rencontre
le même mensonge
blanc
le même art du feu
blanc
Quelle heure mon amour à ton regard

blanc

Le Sablier invisible (1991) [1].

 

Et voilà que, l'été dernier, Madeleine Caminade me fait signe, m'informe de la parution en un volume de l'œuvre poétique de Pierre. J'avais vu le livre, quelques jours plus tôt, dans la vitrine de mon libraire. J'avais demandé qu'on me le mette de côté (toujours cette étrange réserve qui me fera me précipiter sur l'accessoire et ne pas oser tendre la main vers l'essentiel). J'ai fini par découvrir, dans l'exemplaire que Madeleine m'a offert, non seulement de nombreux poèmes que je n'avais pas lus, ne disposant pas des recueils originaux dans lesquels ils avaient paru, mais aussi la brève et lumineuse présentation que François Leperlier dresse de Pierre Caminade et de son œuvre.

Découverte émouvante et terrible d'un homme dont l'existence fut vouée à la langue, à la littérature, à la fraternité dans la parole. Un homme de désir – tendu comme une corde sur l'instrument –, un être tendu vers la lumière, tendu vers l'être :

Dieu est l'homme
Je crois
au geste d'un être
qui se penche et caresse

Ainsi s'ouvrent Se surprendre mortel – le premier recueil, de 1932, et l'Œuvre poétique rassemblée aujourd'hui. L'intuition est étrange et cruelle : un ami, autour de mes vingt ans, m'aurait fait lire ces textes et parlé de leur auteur comme en parle François Leperlier, il est probable que je me serais précipité pour lui écrire, tenter de le rencontrer. Pierre Caminade était de ma famille, j'ai contourné sa présence, éludé toute proximité. La quête et les engagements qui furent ceux de cet homme, dès sa jeunesse, m'auraient sans nul doute indiqué, plus nettement, plus tôt, des voies qu'il m'a fallu discerner plus tard – trop tard ?–, pris que j'étais dans les brouillards délétères d'une adolescence interminable (que l'immaturité, décidément, est haïssable !)

Je donne ici, simplement, la fin de la première strophe du Sablier invisible. Je me garderai de la moindre glose. Que ce chant parvienne ici à d'autres que moi et, s'il se peut, les berce.

Le sourire
(…)
blanc
Il jumelle la possible lumière de l'être
à l'impossible lumière du monde
blanc
À son bord le silence et le réseau nocturne
blanc
Cette lumière que tu ignores naître
de la faune et de la flore
du plus lointain de toi-même
en deçà de ta nudité
blanc
Se donnent
les frémissements
onduleux
des deux harpes
blanc
Dormeur dormeuse
Danseuse danseur
Dormeuse dormeur
Danseur danseuse

 

[1] Pierre Caminade, Se surprendre mortel, Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier, Le Castor Astral, 2004 (18 euros) ; p. 273.

 

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Jeudi 17 février 2005

06: 02

 

Pierre Caminade

I – Les cousinages de l'âme

 

 

pierre_caminade

 

À Madeleine Caminade.

 

Rien, nul, ne s’oppose au silence, à la parole.
Terre, mer, ici détruites. Langage ! Nous recommençons.

 

Ces vers superbes, qui constituent la sorte d’envoi à la langue, au Verbe, du Pays des étangs de la mer — le poème inaugural de son recueil intitulé Reliefs [1], qu’il m’offrit — furent, de Pierre Caminade, les premiers que je lus. En avril 1969. Sur mon exemplaire, la dédicace atteste cette date.

J’avais donc vingt ans.

L’année suivante, il m’adressa Image et métaphore [2], avec ces mots qui aujourd’hui me troublent : En hommage à l’énergie qu’il consume pour former son esprit. Je lui retourne aujourd’hui, bien tardivement, l’aveu qui lui est dû : pas un enseignant, pas un Largarde ni un Michard, pas un Gérard Genette (auquel je me suis pourtant nourri, en khâgne, dès l’année suivante) ne fut aussi simple et lumineux pédagogue. Depuis trente ans, le professionnel de l’écrit que je suis devenu, l’écrivain que je m’efforce d’être doivent à Pierre Caminade de comprendre, si ce n’est de maîtriser, l’usage de ces deux clés universelles qui équipent la boîte à outils de tout mécanicien du texte.

Si j’ai souhaité ajouter quelques lignes à l’hommage collectif qui lui est rendu aujourd’hui par la présence et la voix d’hommes et de femmes bien plus fondés que moi à le faire, c’est pour témoigner des circonstances dans lesquelles l’œuvre de Pierre Caminade m’est parvenue. Et celles-ci, j’en ai conscience, n’ont peut-être de valeur publique qu’aujourd’hui, plus qu’elles n’en auraient pu avoir il y a trente ans lorsqu’elles advinrent. Si leur évocation peut revêtir dès lors quelque pertinence, c’est à ceux qui, selon les mots que l’auteur avait inscrits pour moi sur son livre, consument de l’énergie à former un esprit — le leur, celui des autres — que j’en destinerai ce bref commentaire.

Pierre Caminade était mon cousin. Un lointain cousin par alliance que je n’avais jamais rencontré, ma famille vivant en banlieue parisienne, où je suis né. Lorsque j’ai, avec componction, fait état devant les miens de mes premières productions poétiques, ma mère a levé les yeux au ciel et invoqué son martyrologe personnel. Mais je crois entendre encore mon père me faire, en aparté, comme en secret, état de ce parent, m’encourager à lui écrire, à lui adresser ce que je croyais être mes œuvres, qui n’était que des gammes. Comment mon unique rencontre avec Pierre et Madeleine fut-elle agencée ? — la dédicace de Reliefs en fait simplement état.

L’année de ma première classique au lycée, des camarades avaient découvert que notre professeur de français, Claire Laffay, publiait des plaquettes de poésie. Ils s’en étaient procuré une et en déclamaient des passages pour se moquer de l’auteur et d’une langue qu’ils ne comprenaient pas. Je n’eus de cesse que je n’en aie acquis un exemplaire. De ce jour, j’ai moi-même osé formaliser mes premiers textes poétiques, m’en ouvrir à cette femme, qui accueillit ma démarche avec bienveillance. J’avais soudain découvert que la littérature n’est pas fatalement une langue morte. Avec Pierre Caminade, celle-ci cheminait donc, de loin, mais mystérieusement, par les liens du sang.

Je me souviens de l’émoi devant leurs livres, lus et relus non plus comme d’assommants pensums scolaires mais touchés avec le même mélange de hâte et d’effroi que, vers ces mêmes années, les premiers corps conquis de haute lutte contre ma propre peur. Je me souviens de la proximité quasi sacrée, soudain, d’une langue que je sentais remuer en moi, dont je n’avais perçu jusqu’alors que la rumeur et qui, à travers leur poème, chantait d’un son pur.

Sous prétexte de famille, des adolescents ont, depuis, partagé mon toit. J’enseigne à d’autres. J’ai guetté et guette encore chez eux l’écho de cette initiation décisive que m’ont offerte Pierre Caminade et son œuvre. J’aurais aimé répondre à leur curiosité, rendre à mon tour hommage à la voracité intellectuelle de l’une ou l’un d’entre eux, pour reprendre les mots de Pierre à mon adresse : à l’énergie que je l’aurais senti consumer à se former l’esprit. Oh, je ne dis pas à dévorer mes propres livres ! Mais, peut-être, simplement, à découvrir ceux qui colonisent le moindre pan de mes murs.

Ma pratique professionnelle me confirme, s’il en était besoin, qu’on ne se formera plus jamais l’esprit dans une certaine fréquentation des livres. C’est ainsi. Je suis certain, désormais, de n’en concevoir aucune humeur qui m’affecte au-delà de ce constat somme toute assez froid. En revanche, je ne suis pas certain que la langue — et j’ai bien dit la langue, et non la littérature — ait trouvé quelque support de substitution à ce que je nommerai ici ce « cousinage de l’âme », qui m’est, aujourd’hui plus que jamais, source d’émerveillement et de gratitude.

Ne serait-il advenu qu’une seule fois au bénéfice d’un seul lecteur, je vous confirme, cher Pierre, que la fécondité d’un tel don justifie une vie entière d’écriture et constitue la plus vivante postérité du poète.

 

[1] Repris dans Se surprendre mortel, Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier, Le Castor Astral, 2004 (18 euros) ; pp. 129 sq. [voir la chronique qui sera mise en ligne demain sur ce blog].
[2] Image et métaphore : un problème de poétique contemporaine, Bordas, 1970.

Le texte de la présente chronique, rédigé en novembre 2000, a été lu par Paul Duchein lors du colloque organisé en hommage à Pierre Caminade les 24 et 25 novembre 2000 par l'université de Toulon et du Var dans le cadre de son action « Var & Poésie ». Le volume qui rassemble les contributions à ce colloque a paru aux éditions Édisud sous le titre Présence de Pierre Caminade (2000).

Pierre Caminade, Montpellier, 1911 - La Seyne-sur-Mer, 1998. D.R.

 

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Mercredi 16 février 2005

05: 44

 

Marguerite Yourcenar,

le wara' du dire


[ Wara' – V ]

 

 

yourcenar

 

Une heure à voir et écouter Marguerite Yourcenar, pur moment de grâce ! L'édition en DVD de l'entretien que Bernard Pivot mena chez elle, en septembre 1979 à Petite Plaisance – sa maison de l'île des Monts-Déserts, sur la côte du Maine aux États-Unis – est bien d'intérêt public [1].

Je dis voir et écouter, ce qui, en la circonstance, n'est pas lire, ou entendre la voix anecdotique d'une femme qui a sculpté sa langue une vie durant. Mais bien voir et se délecter du visage que modèle cette parole, s'inviter dans cette présence du tout-venant de langue qui, chez Marguerite Yourcenar, fredonne sur un pas de danse étrangement allègre dans sa lenteur. Une danse baroque, surcodée, qui tient son rang et préserve la distance entre le corps de l'autre et cette parole dansante – mais qui ne cesse pas un instant de tenir son partenaire, de s'inquiéter de son maintien, de le guider dans l'espace de l'entretien chorégraphique. Tout cela est immobile, à peu près, seuls les visages s'éclairent, s'animent, les mains tracent de courtes figures indicatives. Bernard Pivot, dans une brève présentation en forme de flash-back filmé en 2003, restitue de façon très juste l'effet physique qu'imprima à l'entretien le régime oral de l'écrivain. C'est moi qui ajoute qu'elle lui a conféré, au fil de ses réponses, une sorte de grâce contagieuse dont celle ou celui qui découvre cet entretien à l'écran suit la progression. La locutrice sculpte son interlocuteur, le ralentit, le rend poreux.

L'idée s'impose, d'évidence, que s'exerce bel et bien chez Marguerite Yourcenar, dans sa relation au monde et à l'autre ici présent, une forme subtile de piété scrupuleuse qui s'élabore et se diffuse par la langue. Moins piété à la langue pour la langue que piété au monde par la langue. C'est bien plus qu'une élégance, c'est étranger à toute coquetterie, c'est – chaque mot en trouve écho sur le visage et dans le grain de la voix – d'ordre existentiel, voire ontologique.

L'oreille et les yeux se trouvent conforté dans leur intuition à chaque occurrence, dans le propos, d'un imparfait du subjonctif. Au premier emploi, c'est la surprise des lèvres sur le bord du verre qui éprouvent le goût d'un cocktail insolite. Puis l'on déguste. La phrase elle-même semble retarder son plaisir – on finit par entendre venir sur la pointe des pieds la forme menacée de désuétude, qui exécute une sobre révérence et s'éloigne. Nul apprêt, j'y insiste, jamais l'imparfait du subjonctif ne semble plus à l'aise que dans cette oralité tissée de délicate prévention contre tout obscurantisme.

L'entretien conclu, notre négligence dans le soin qu'appelle langue en paraît plus injurieux. Une forme de criminalité soft ne fait plus de doute, quand la paresse se fait jeunisme veule et se porte au-devant de lâchetés que personne n'exige vraiment. Militante active (activiste presque) des droits de tout ce qui vit sur la planète et ailleurs – Bernard Pivot sollicite quelques aveux émouvants sur ce registre, moins connu, de l'académicienne –, Marguerite Yourcenar ne fut ni auteure ni écrivaine. Il est probable qu'un seul de ces mots vitriolés lui eût semblé d'une extraordinaire obscénité.

 

[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2004.

Marguerite Yourcenar, Monts-Déserts, septembre 1979 (d'après le DVD Gallimard/Ina).

 

 

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Mardi 15 février 2005

05: 39

 

Art poétique

 

 

holland_house

 

À diverses reprises, j'ai écrit sur cette photographie et j'y fais souvent allusion. Sa reproduction de fortune est encadrée dans ma bibliothèque – et je ne suis pas certain que le visiteur de passage, qui s'en tient si souvent à un Et vous avez lu tout ça ? duquel, l'âge aidant, j'ai cessé de m'agacer, relève qu'un tel cliché, en ces lieux, lui tire une première fois le tapis sous les pieds : doit-il situer l'image de ce désastre dépassé en amont ou en aval de notre présence, à lui et moi, parmi la paix feutrée des livres qui nous entourent ?

En octobre 2001, quelques jours après la double occurrence des attentats du 11-Septembre et, ici à Toulouse, de l'explosion de l'usine AZF, j'ai proposé aux étudiants de la nouvelle promotion de BTS édition que j'accueillais de commenter l'image, dans un texte à leur convenance, à travers lequel ils seraient libres de se présenter à moi, de m'exposer les raisons qui leur faisaient trouver enviable un destin de femmes et d'hommes du livre. Ils avaient une semaine pour faire leur ce cliché et m'en restituer leur propre lecture. Manque de recul à la suite de ces deux chocs ? pudeur ? dénuement de la langue face à leurs émotions ? j'avais été frappé par l'indigence des commentaires, l'absence d'affects de celles et ceux avec qui j'allais, trois heures par semaine, cheminer durant deux années. Les personnalités se sont dessinées peu à peu, la joie de transmettre y a trouvé son compte, mais je conserve ces copies studieuses, qui suintent presque toutes une sorte d'ennui face à ce qui dut leur paraître un exercice imposé.

Il se peut qu'aujourd'hui, en désignant de nouveau cette photographie, je veuille réitérer le risque qu'elle ne glane qu'un no comment, dont je n'aurai décidément jamais la clé. À moins que j'aie déjà sous-estimé en son temps les pouvoirs de la transmission et dévoyé malgré moi ses règles les plus tacites en cherchant à instaurer un dialogue – atteint, l'espace d'une brève crise, des troubles obsessionnels compulsifs de la pédagogie participative la plus sordide : négligeant que par le seul fait d'indiquer ce cliché à l'imaginaire de quelques êtres jeunes, il se pouvait que je munisse quelques-uns d'entre eux d'un viatique qui, le moment venu, leur serait aussi précieux que cette photographie m'est, de longue date, intérieure.

[Ma propre lecture du cliché n'a cessé d'évoluer dans le temps. Ou, pour mieux dire, ce n'est pas la photo mais ma lecture qui serait bougée (la langue populaire témoigne de son génie dans de tels raccourcis syntaxiques). J'ai lu l'hypothèse que cette scène fût un casting à l'initiative des services britanniques de propagande, destiné à soutenir le moral des Londoniens comme celui des Alliés. Tant la bien-pensance contenue dans cette image saute aux yeux. Elle a longtemps bridé ma méditation, pourquoi le taire ? À force de proximité – de quasi-promiscuité, devrais-je dire –, j'ai fini par investir la posture, non de l'opérateur qui se penche sous de drap noir de sa chambre, mais d'un quatrième larron ; rien ne prouve en effet que ces trois messieurs sont purement pétris de bonnes intentions, je peux également les voir en pilleurs flegmatiques ou en agents de l'Intelligence Service (tenir tête à la tyrannie des images passe par l'exercice préalable de tels soupçons).

Congédier tout préjugé favorable à l'égard de cette photographie m'a lentement acheminé vers ce que j'éprouve aujourd'hui – provisoirement, sans doute – comme une conviction non médiatisée par ma passion pour la chose imprimée ni ma foi dans le livre en tant que media de survie de toute spiritualité massivement menacée (dans les semaines qui ont suivi l'écroulement des Twin, les librairies américaines ont connu un soudain pic de leurs ventes, dans des proportions qui ne laissent pas place au doute quant à la fonction de recours de la culture écrite). Ce que je vois et ressens tandis que mes semelles font crisser les gravats, n'a plus rien qui doive à l'humain, à notre présence, ces hommes et moi, devant les rayonnages, ni même à ceux qui ont écrit les livres que voici ou à ceux qui les ont imprimés. Le désastre nous a tous liquéfiés. Ces trois messieurs sont ectoplasmiques avant d'être anglais. En tant que collection raisonnée dans l'espace et le temps, seuls les livres ont ici une épaisseur, un poids volumique, une tenue. Ils soutiennent les étagères, non l'inverse. Ils portent physiquement le monde. Plusieurs millénaires d'activité intellectuelle sont parvenus à doter le monde de pavés et de briques en papier qui le fondent et l'étayent mieux que la pierre et l'argile cuite. Mieux que le métal des superstructures des tours new-yorkaises.

Et cessons de nous rengorger : notre pose à peu près digne parmi les ruines ne tient qu'à cette prédisposition au mimétisme qui nous fait crier avec les supporters, nous avachir devant les avachis du tube cathodique, nous amenuiser sur les sièges-baquets de nos automobiles. Ce que l'analyse transactionnelle, toute succursale des fast-foods de l'industrie psy qu'elle reste, a parfaitement compris et exploite.

Ce qui, partout ailleurs, nous courbe ici nous redresse. C'est peut-être le seul pouvoir de ce cliché – ce qui conforterait pleinement la thèse que des experts en communication de masse aient pu en concevoir l'agencement.]

 

Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. D. R.

 

 

 

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Lundi 14 février 2005

05: 50

 

Héloïse et Abélard,

toutes affaires cessantes

 

 

fine_amor

 

L AblancinterF E M M E
blanc
Par quelle douceur d'écriture m'adresser à toi, bien-aimé,
cela dépasse la capacité de mon esprit ;
car, de même que le cœur humain place au milieu du sang le siège principal de son exultation,
mon esprit t'a choisi comme son désir le plus haut dans toute forme d'affection.


blanc
L ' H O M M E
blanc
Que ta nuit soit claire, qu'il ne te manque rien sinon moi.
Et quand, ma belle, je te manque, pense manquer de tout.
Aperçois-moi dans ton sommeil, quand tu veilles pense à moi.
Et comme je suis le tien, sois pour moi mon esprit.

 

Gallimard publie simultanément les Lettres des deux amants attribuées à Héloïse et Abélard [1] et une monographie de Guy Lobrichon, historien médiéviste de l'Université d'Avignon, sous le beau titre Héloïse – L'amour et le savoir [2]. Une telle information vous propulse chez votre libraire, par principe. Mais le pire étant si souvent certain, ces temps-ci, il faut avoir le trésor sous les yeux pour y croire tout à fait.

Je jure d'avoir, pour ainsi dire, recueilli à l'aveuglette les deux passages que j'ai placés en ouverture de cette chronique. Et j'aurais pu m'en tenir là. Chaque ligne est un éblouissement.

Sylvain Piron a beau nous rappeler, dans sa Note sur la traduction et le texte latin, que la salutation et la formule d'adieu sont les deux passages obligés de la lettre qu'imposent les conventions d'écriture du temps, la récurrence du vale que les amants déclinent est, ici, porteur d'une émotion subtile : Porte-toi bien pour l'éternité et au-delà, si cela se peut, écrit Héloïse pour clore la lettre dans laquelle elle reproche à Abélard ses mensonges. Porte-toi bien, mon âme, signe Abélard, un autre jour. La brutalité de notre sociabilité nous a-t-elle fait oublier toute mesure au point que ce simple souci de l'autre qu'on adore en vienne à nous toucher ici de telle façon ?

Je n'ai pas encore lu la présentation de ces lettres, j'ai à peine ouvert, pour en parcourir la table des matières, l'essai de Guy Lobrichon ; il est probable que l'un et l'autre relèvent ce qui saute aux yeux comme une évidence : ces lettres écrites en latin, au XIIe siècle, satisfont à des codes contraignants ; leur force d'évocation viendrait donc de cette langue incendiée qui se faufile entre la claie serrée des conventions.

M'est venue, décidant de partager d'emblée l'émotion, l'idée suivante : cette langue d'amour est à ce point intemporelle que je me prends à rêver qu'elle nous parvient d'un espace-temps qui aurait volé en éclats – j'entends : que, par la magie d'une brèche, elle soit d'amants à venir, en aval, en avant de nous sur la flèche de notre temps bien trop humain.

 

[1] Traduites et commentées par Sylvain Piron, Collection blanche, 13,90 euros. Les deux extraits cités en ouverture sont respectivement tirés des lettres 69 et 111, pp. 86 et 119.
[2] Collection « Bibliothèque des Histoires », 21,50 euros.

Fine Amor.
(Si je m'en tiens, du moins, à la légende sommaire donnée à ce document sur le site où je l'ai trouvé. Bien que liée à l'Université de Copenhague, cette page en français omet de citer précisément sa source. Il ne serait pourtant pas indifférent de connaître l'origine de cette miniature médiévale, dont l'étonnante liberté de ton tranche avec l'abstraction courtoise.)

 

Dimanche 13 février 2005

07: 37

 

5 h 40

Mes jeux du cirque (suite)

 

johnny

 

J'la croise tous les matins
5 h 40
Elle va prendre son train
Et moi j'rentre

 

Après l'appoggiature de Céline et les jeux de cloches de Véronique, parlons un instant, voulez-vous, d'un couac de Jean-Philippe.

Jean-Jacques Goldman (toujours lui) a écrit cette chanson, il l'a cousue main pour Hallyday. Petite scène de genre, qui fonctionne parfaitement, que le chanteur joue sans la moindre fausse note. Enfin… Sur le DVD du Lorada Tour [1], justement, le spectateur assiste en différé à un étonnant plantage vocal.
Je maudis les fins de semaine, quand les autres me l'ont volée / C'est ici, très précisément, que la voix se casse. Le chanteur a-t-il présumé de ses cordes vocales, veut-il en rajouter, le dernier mot s'étrangle sur cette note trop haute. D'autres ne s'en seraient pas remis, auraient exigé que ce passage ne figure pas sur le film du spectacle. Lui, c'est à l'arraché qu'il s'en tire, et sa récupération est saisissante : un cri, un hurlement devrais-je dire – on ne sait si sa gorge souffre de l'écueil, si la douleur est coextensive au trip amoureux que conte le roman noir de cette chanson, ou si Hallyday hurle de rage contre lui-même. Toujours est-il qu'après avoir enchaîné (…jusqu'au lundi matin, 5 h 40…), il jette à son micro, qui n'a pas quitté son pied – de toute la chanson, Hallyday garde les mains libres, dramaturgie et non show-biz –, un regard plein de morgue : Stallone émergeant de l'enfer.

La fin du morceau coule de source, les deux guitaristes se livrent à un dialogue façon pedal steel d'un professionnalisme impeccable, l'artiste lampe hors-champ un magnum de Contrex, tombe la veste de son costume en cuir et revient, au centre du sunlight, déclamer l'envoi, a cappella :

…elle va prendre son train et moi j'rentre.

Et moi – désolé de ne pas juger bon m'en excuser – je marche.

 

[1] « Lorada Tour » – Bercy 1995, Mercury (Universal Music), 1995. Édition anniversaire 2003.

Johnny Hallyday, Bercy 1995 (d'après une capture d'écran du DVD sur J'la croise tous les matins, paroles et musique Jean-Jacques Goldman).

 

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Samedi 12 février 2005

06: 32

 

Pénitence du savoir

 

 

amx

 

L'enfer, c'est le savoir des autres.

J'ai failli me couper. C'est toujours en me rasant que m'advient ce genre de révélation. [Je promets de mettre le blog à profit pour explorer, bientôt, ce qui creuse la différence entre une femme qui se maquille – requise, dans une tension spéculaire, par le doute ontologique – et l'attention flottante, la neutralité bienveillante de l'homme qui se rase.]

Dans une société sans disciples, parce que désertée de maîtres qui revendiquent pleinement ce rang, où enseigner est une rente de situation, le savoir est détestable. Je mesure, dans un éclair, les mois, les années de ma vie que m'aurait fait gagner une pédagogie purement indicative – un strict entraînement spartiate de ma curiosité, pratiqué par des anonymes, si possible masqués, qui se seraient contentés de me signaler le monde, ses couleurs, ses extravagances, ses énigmes, ses œuvres. Un greffier aurait été commis à prendre quelques notes sous ma dictée : la formulation précise d'une question, à laquelle j'aurais été, moi et moi seul, enjoint de répondre ; une idée incidente ; un néologisme qui me serait venu pour nommer le spécimen ou l'échantillon ethnographique que l'huissier de pédagogie aurait déposé devant moi, dans le silence le plus grave.

Faute de quoi j'ai développé, depuis l'enfance, une stratégie immunitaire contre ce que je nomme la pénitence du savoir. Celle-ci consiste en de brefs et tyranniques accès d'hypersomnie. Pour ne froisser personne, je ne mentionnerai qu'un souvenir précis remontant à l'époque où je satisfaisais à mes obligations militaires. Un officier instructeur nous avait convoqués dans une salle de classe afin de nous présenter le char AMX 30, schémas et diapositives à l'appui. Non seulement j'ai immédiatement sombré dans un profond sommeil, mais j'ai rêvé – un rêve érotique dont la saisissante crudité m'a réveillé, si net que ma mémoire en a conservé les contours, le parfum, la texture.

Plus critique, devant donner un cours ou une conférence, je suis moi-même guetté par l'engourdissement si je m'ennuie moi-même (combien de fois m'est-il arrivé, sortant d'un cours, de noter quelque chose que je venais de m'apprendre). Et les deux ou trois étudiants, répartis sur une douzaine d'années d'enseignement professionnel, qui de façon chronique s'endormaient sous mes yeux me mirent à la torture. Même si, intervenant toujours le matin, j'avais lieu de leur supposer une hygiène de vie peu respectueuse des lois de la chronobiologie, j'éprouvais à leur égard une authentique compassion.

En l'absence de maîtres, apprendre seul ? Il existe un exemple au moins, à l'appui d'un tel scénario, dont on peut suivre presque au jour le jour le cheminement : Jean Henri Fabre, dont les Souvenirs entomologiques constituent le récit d'un apprentissage solitaire à la seule écoute, peu s'en est fallu, du monde et de ses merveilles.

 

 

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Vendredi 11 février 2005

05: 32

 

Home cinema [I]

 

 

la_honte

 

J'ai un demi-siècle de retard à l'égard du cinéma. C'est ainsi, je n'en tire plus aucune fierté particulière, même si j'ai longtemps défendu devant le cinéma la position guindée, d'une sottise évidente, que nombre de surréalistes de stricte obédience prétendaient imposer à propos de l'écriture romanesque.

À la fin des années soixante, toutefois, un ami parvint à me doter d'un sommaire bagage de survie en m'imposant de partager avec lui sa séance hebdomadaire dans une salle d'art et d'essai du quartier latin. J'ai ainsi engrangé deux Jeanne d'Arc – celle de Dreyer et celle de Bresson –, les Bergman en noir et blanc et, ce qui reste dans ma mémoire un film au plus proche de ce que je guette devant un écran d'une lecture possible – non d'un spectacle, d'un jeu du cirque –, Andrei Roublev de Tarkovski

Aujourd'hui, une sorte de hasard technologique m'offre d'engager un itinéraire personnel en terra incognita. Je me suis frappé le front un soir, assis devant mon écran panoramique d'ordinateur (le plus large écran plat du marché, je crois, par nécessité professionnelle), alors que je venais de changer l'amplificateur à bout de souffle de la chaîne stéréo dont les deux enceintes et le caisson de basses cernent ma table de travail : tout cela, si je ne m'abuse, constitue le parfait home cinema de l'ours que je suis, qui déteste faire la queue où que ce soit et qu'affecte la présence d'inconnus qui reniflent, se mouchent, bâillent et grognent dans l'espace et le temps de son regard (qu'il s'agisse d'un tableau, d'un film, mais aussi d'un être qui parle ou se tait devant lui, que d'autres ne manqueront pas d'interrompre et de vampiriser).

Me voici donc face au patrimoine cinématographique mondial, dans la posture la plus sereine qui soit, puisque mes yeux n'ont pas à s'habituer à la luminosité d'un écran que je pratique une dizaine d'heures par jour, dans une pièce où je peux fumer, maître d'une souris qui me permet à tout moment de tourner la page, de revenir sur un passage lu la veille, de prendre des notes.

Je n'ai pas tardé à me précipiter sur deux coffrets de Bergman, gardant de La Honte le souvenir d'un idéal de la nouvelle que j'aurais aimé (savoir) écrire. Premier essai concluant : j'ai relu ce film.

L'Heure du Loup (1968) est le second titre de ce coffret. J'avais pris connaissance sur la Toile du commentaire d'un cinéphile, que je ne retrouve plus aujourd'hui, indiquant les différences de qualité d'un éditeur de DVD à l'autre  tonalités de l'image, qualité du sous-titrage. Dans L'Heure du Loup, m'a frappé en effet la traduction, plus que sommaire, du monologue de Max Von Sydow approchant du terme de sa nuit d'insomnie. Il se trouve qu'en son temps, j'avais trouvé le texte complet de ce passage, qui éclaire le titre du film :

L'heure du loup, c'est l'heure où la nuit fait place au jour.
C'est l'heure où la plupart des mourants s'éteignent,
où notre sommeil est le plus profond,
où nos cauchemars sont les plus réels.
C'est l'heure où celui qui n'a pu s'endormir affronte sa plus violente angoisse,
où les fantômes et les démons sont au plus fort de leur puissance.

J'ignore encore où va me mener cette aventure singulière. Je viens seulement de vérifier que disposer de ce texte, pouvoir le relire dans l'instant (et le livrer ici) rend compte assez précisément de l'idée que je me fais d'une approche enviable des œuvres cinématographiques que le temps – toujours lui – m'accordera de découvrir et, pour un petit nombre, de revisiter.

 

La Honte, d'Ingmar Bergman, 1967. Liv Ullmann et Max Von Sydow.

 

Jeudi 10 février 2005

05: 35

 

Tagore ou la consolation

 

 

tagore

 

Paix mon cœur, la séparation nous soit douce
Non une petite mort mais l'accomplissement
À nous le souvenir de notre amour – que notre douleur se fredonne
Après l'envol le nid, le repliement
Qu'elle nous soit douce cette dernière fois de nos mains
blanccomme la corolle de nos nuits

Prends ton temps belle fin de notre amour
Dis-nous en silence tes dernières volontés

Alors te saluerai mon Amour
Hausserai ma lampe pour t'éclairer la route

blanc
Le Jardinier d'Amour, LXI
(Adaptation de Dominique Autié)

 

Je me rends compte que les livres de Rabindra Nâth Tagore s'accumulent, depuis quelque temps, aux confins de ma table de travail. Ils séjournent dans une étrange dispersion, sans que je me décide à les ranger – dans quelle partie de la bibliothèque, d'ailleurs ? Ils sont de plusieurs siècles postérieurs à la période de l'histoire de l'Inde qui m'occupe depuis quatre ans, et leur entrouvrir un rayonnage de littérature étrangère, où je n'ai pas eu lieu de créer à ce jour un espace indien (toute l'Inde qui nourrit mon chantier actuel est dans mon bureau, à portée de main) n'aurait guère de sens.

En achetant samedi une édition de La Fugitive augmentée des Poèmes de Kabir [1], j'ai compris que l'œuvre de Tagore m'aimante pour d'autres raisons que son origine indienne et ses puissantes attaches à des traditions que j'explore actuellement avec les moyens du bord.

Les poèmes majeurs de Tagore ont été traduits, dans la première moitié du siècle dernier, d'après la paraphrase en anglais que l'auteur lui-même en avait donnée. Seul à ma connaissance, Le Cygne, un ensemble de poèmes écrit pendant la Première Guerre mondiale, a été adapté depuis la langue bengali par Kâlondâs Nâg et Pierre Jean Jouve [2] ; mais quelle que soit la grandeur de Jouve prosateur et poète, il est gênant d'ouvrir ce petit recueil rare et magnifique dans sa forme pour y lire du Jouve, non du Tagore – reproche qu'on ne saurait adresser à Gide, qui fut le tout premier interprète de Tagore dès 1914 – sa version de L'Offrande lyrique est aussi fluide possible, libre de tout exotisme, offrant un accès étroit mais praticable à ce qu'on pressent d'emblée de la dimension universelle de ces textes. Les traductions de La Fugitive et, surtout, du superbe Jardinier d'Amour [3] respirent, en regard, la servilité besogneuse à l'égard d'un texte qui n'était donc pas l'original mais déjà une transcription, dans une langue étrangère à ce que les orientalistes sont unanimes à décrire de la subtile complexité du bengali.

D'où l'impérieux désir, relisant aujourd'hui ces poèmes découverts il y a seulement quelques mois, d'en écrire à mains nues une version à mon usage : l'original est hors de portée à l'Occidental non spécialiste des langues de l'Inde, et j'ose dire que le texte anglais est sans intérêt – Tagore lui-même l'eût-il établi, comme c'est le cas [4] ! Reste, dès lors, l'étonnante plongée dans un texte qui vous touche, en l'état, dont vous pressentez toutefois qu'il n'est qu'une bogue épaisse et âpre à vos lèvres. À vous d'aller chercher le fruit. La langue se met à l'œuvre comme un casse-noix. Soudain, le cœur du texte apparaît, vous en écrivez vous-même les phrases, vous les faites vivre. L'émotion de celui qui a écrit avant vous semble intacte, alors que c'est vous qui l'éprouvez.

Je dis qu'il faudrait ainsi, sans relâche, écrire Le Cantique des Cantiques, les Upanishad, les poèmes de Mâjnûn… (écrire, dis-je, non récrire, se fondre dans ce qui subsiste de la langue de l'autre, laisser l'autre – fût-il anonyme, et surtout s'il l'est ! – venir se lover dans la vôtre).

Je ne saurais dire de quoi me répare cette poésie, que je m'autorise aujourd'hui à visiter de l'intérieur, à pétrir comme une argile originaire. Il n'y a peut-être aucun intérêt à chercher loin quelque réponse : sans doute est-ce la fonction première de certains de ces textes, auxquels on assigne l'étiquette du poème, de ne pas dissocier leur substance de la langue elle-même – en amont des dialectes, des traductions, en deçà des particularismes de l'espace et du temps.

 

[1] Gallimard, Collection blanche, 1948 (mon exemplaire est une réimpression de 1951) ; j'avais acquis aux puces pour une poignée de riz, il y a moins d'un an, un exemplaire de la première édition de cette seule traduction de La Fugitive par Renée De Brimont ainsi que de celle de L'Offrande lyrique dans la traduction d'André Gide, d'impeccables volumes de cette même Collection blanche imprimés sur un magnifique bouffant (bien qu'il s'agît de deux éditions courantes), respectivement datés de 1922 et 1914.
[2] Collection « Poésie du Temps », avec un portrait gravé par Frans Masereel, Librairie Stock, 1923.
[3] Traduit de l'anglais par Henriette Mirabaud-Thorens, Gallimard, 1920 ; disponible dans la collection « Poésie/Gallimard » (n° 134).
[4] Je donne ici le texte de la traduction d'Henriette Mirabaud-Thorens d'où je suis parti :
Paix, mon cœur, que l'heure de la séparation soit douce ;
Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.
Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en chansons.
Que l'envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le nid.
Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de la nuit.
Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes dernières paroles.
Je m'incline et j'élève ma lampe pour éclairer ta route.

Rabindra Nâth Tagore, D.R.

 

Mercredi 9 février 2005

05: 29

Publication en ligne

 

Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse
Journal de l'automne 2001
le 21 septembre 2001
par Dominique Autié

 

maisquestcequonvadevenir

 

Du mercredi 2 au mardi 8 février inclus, le blog a publié les sept chapitres d'un texte rédigé en novembre et décembre 2001 sous le titre Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? – Chronique de l'automne 2001. J'avais d'abord, en son temps, envisagé de l'intituler L'Ordre du monde. De rares éditeurs à qui je l'ai soumis ne m'ont jamais répondu, à l'exception de deux d'entre eux qui se sont récusés par un bref commentaire gêné. J'ai réalisé de ce texte l'édition artisanale de quelques exemplaires hors commerce, au moyen de mes outils de bureautique, brochée à l'ancienne en cahiers non massicotés, sur un beau petit papier bouffant. J'en ai cousu moins de dix exemplaires, que des êtres chers détiennent. J'ai cru bon épargner à mon père la lecture de ce texte. Sa mort m'a convaincu de le publier.

Selon la loi du genre, les sept posts figurent ci-dessous dans l'ordre inverse de leur publication, le texte liminaire devant donc être consulté à la fin de la page 2 de cette rubrique. J'ai pris le parti de respecter l'esprit du blog, quel qu'en soit, en l'occurrence, l'évident désagrément pour le lecteur.

En avril 2006, à l'occasion d'une opération de maintenance, j'ai intégré un sommaire électronique de ces sept chapitres que l'on peut ouvrir pour plus de commodité dans une lecture suivie.

 

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05: 24

 

Du statut des journalistes

 

De la survie en milieux hostiles [VI]
(Courts manuels portatifs – 8)

 

 

florence_aubenas

 

Il convient vraiment que je m'abstienne de passer à proximité d'un poste de télévision en état de marche.

Dimanche soir sur TF1, la présentatrice bouclait le magazine qu'un interminable écran de publicité sépare du JT de 20 heures. … Enfin, n'oublions pas la journaliste Florence Aubenas et son chauffeur, Hussein Hanoun al-Saadi, qui ont disparu en Irak depuis le 5 janvier. Jusque-là, rien à redire – et il va de soi que mon respect est sans partage pour tout professionnel dont la vie se trouve menacée dans l'exercice de son métier.

Toutefois, c'était compter sans la pédagogie cathodique, sans l'application pavlovienne des règles de formatage du parc humain. La sympathie devait donc s'augmenter de la leçon du jour, discrète mais efficace. N'oublions pas non plus tous les autres otages retenus dans le monde, civils ou journalistes. Le genre de petite phrase à ce point anodine que vous passez pour un mauvais esprit sodomisateur de diptères si vous l'épinglez.

L'idée d'explorer ici quel peut bien être le statut du journaliste, qui n'est donc pas un civil – puisque la dame te le dit, Autié –, me bassine au plus haut point, je l'avoue sans détour. Je tenais cependant pour un devoir civique à l'égard des visiteurs de ce blog à qui ladite petite phrase aurait échappé (ou qui auraient eux-mêmes échappé à la zone d'influence de leur récepteur de télévision ce soir-là, à ce moment précis) de m'en faire l'écho.

Non sans joindre tacitement ma voix (une prière à ma façon) à celles qui réclament de par le monde la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al-Saadi.

 

Florence Aubenas, cliché Louis Monier/Gamma (nouvelobs.com, dossier spécial Florence Aubenas).

 

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Mardi 8 février 2005

05: 53

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

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Chronique de l'automne 2001

 

7.

 

L'ordre du monde

 

Déblayer les décombres de ce mois de septembre et engager le travail de deuil. Je voudrais savoir à quoi m’en tenir quant à l’analgésie étrange qui concerne plus encore que la mort de ma mère : le temps lui-même.

Observant mon père silencieux, occupé devant sa table de travail à des activités d’une minutie extrême, je comprends qu’il poursuit un interminable travail de deuil, que je suppose engagé depuis une haute époque dont lui-même a, depuis longtemps, perdu toute notion précise – située, en tout état de cause, des lustres en amont de la Mort qui, après avoir paru hésiter au printemps à le prendre lui d’abord par l’épaule, a finalement utilisé, courant septembre, les grands moyens contre cette femme, exaspérée (on le serait à moins) par la façon dont celle-ci lui tenait la dragée haute depuis bientôt sept ans. Le drame – qui, somme toute, n’affecterait que moi – tient à ce que ce ne soit pas cet homme, mais moi, péniblement, qui écrive : lui, écrivant, pourrait m’amalgamer dans le creuset de sa langue, me donner accès aux couches les plus secrètes et les plus sensibles où se pétrit la souffrance d’être né, baratter ma sécheresse.

Il manque à tout cela la plus élémentaire dimension animiste. Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous omis de faire ? Quel signe funeste n’a pas été conjuré à temps ? Qui d’ailleurs en eut connaissance ? Qui en a reçu l’avertissement et aurait négligé de le traduire ? On met en cause les services de renseignements supposés n’avoir pas pris au sérieux des menaces clairement proférées. Mais qui a interrogé les astres, qui s’est préoccupé des chats – derrière leur impassibilité, ils en savent bien plus long qu’ils ne le laissent croire ? Qui a pris soin du nombre de ses pas ? qui de l’orientation de son lit ? qui, un tant soit peu, de lui-même ? Chacun de nous s’en est remis, de longue date, à la rumeur d’État, aux rappeurs du JT, aux DJ de l’info en boucle. Ce qui m’advient prouve assez que les événements – qu’ils secouent la planète ou une métropole entière – ne nous sont pas des phénomènes extérieurs. Seule la chute d’un météorite (encore qu’aujourd’hui on saurait la prévoir) pourrait avoir valeur de fatum, de destin, de puissance qui fixe de façon irrévocable le cours des événements, selon Le Robert. La collusion du hasard et de la nécessité y suffit. Alors que c’est la conjonction des négligences les plus intimes de chacun de nous qui soudain fait masse – mais qu’il soit clair qu’un seul nœud de circonstances dans l’existence d’un seul atome humain peut suffire à libérer les tensions, les énergies, les impacts nécessaires à détruire Babel en une matinée : la théorie du chaos appliquée à chacune des catastrophes minuscules que sont nos vies produit l’écroulement de Manhattan et l’explosion d’AZF.

Qu’un sans domicile fixe, un cancéreux en phase terminale, un travesti ou le consommateur le plus désespérément représentatif d’un quelconque panel se lève soudain et dise : C’est moi ! comme à la communale quand il s’agissait de se dénoncer, et le bruit public ne prendra même pas la peine d’en rire. Pourtant, le papillon dont l’aile en frémissant a fait s’écrouler la montagne sur un autre continent, c’est bien moi qui l’ai rêvé !

Si j’excepte la nuit qui suivit l’explosion de l’usine AZF, l’hypersomnie est la réponse la plus explicite que mon organisme improvise devant cette pièce montée branlante et cataclysmale. Nul doute qu’un fonds non soldé de fatigue, dû à l’impossibilité dans laquelle je me suis trouvé de prendre quelques jours de repos à la suite de l’intervention chirurgicale, fait le lit de cet état de lassitude dont rien ni personne ne parviendrait à me divertir ces temps-ci. Mais à l’épuisement mesurable au nombre de bâillements s’ajoute une force ténébreuse, résolue, convaincante, qui m’attire dans les eaux lourdes du sommeil et me dissuade d’en émerger le moment venu. Véritable empoignade à laquelle j’assiste, impuissant au fil des salves à répétition du buzzer de mon radio-réveil. Chaque journée qui se rappelle à moi en faisant vibrer la table de nuit comme une sirène d’alerte maximale m’est une peine de sûreté incompressible.

Le monde rôde autour de mon cadavre, l’insecte nécrophage des effets spéciaux cherche avec son dard l’artère où se frayer une passe encore douloureuse vers mon sang pour y ficher son drain, me remplir de Bétadine jusqu’à la bonde, jusqu’à ce que les chairs cèdent, jusqu’à ce que je dégueule l’ascite par tous les orifices.

Je me lève dans l’état où je me trouvais, il y a seize ans, au sortir de mes comas éthyliques.

Dans les jours qui ont suivi les deux dates sismiques du 11 et du 21 septembre, plus encore que les petites demoiselles, la nageoire cellulaire plaquée à l’oreille et la marque du slip dépassant du blister, qui donnent leur position à Grand Frère GPS, le retour de la page sportive dans les flashs d’actu me prouve à l’envi que tout est comme avant – voire que rien, plus probablement, n’a changé un seul instant.

Que rien ne changera.

Je pense à Emmanuelle, vingt-deux ans cette année. Sans que sa mère, qui l’a élevée, ni moi, qui n’ai pas pu fixer son enfance, ne l’ayons si peu que ce soit suscité, elle a choisi ce monde-là, celui des études de marché, du marketing, de la consommation de masse ; elle a suivi un cycle international de trois ans d’études supérieures d’économie. Quelques jours après l’enterrement d’une grand-mère qu’elle n’a pour ainsi dire pas connue, pour ne l’avoir fréquentée que quelques heures dans sa vie, elle scellait sa première embauche dans un cabinet américain de consulting implanté à Bruxelles. Les circonstances se sont peu prêtées à ce que je l’interroge sur la façon dont elle a ressenti la destruction du World Trade Center, elle qui, récemment encore, envisageait d’aller au plus vite œuvrer en Amérique du Nord dans le mass market. Choix paradoxal, pour ce que je sais et pressens de son regard sur le monde, dans lequel je reconnais cependant trop bien son père : mon goût pour les postures acrobatiques – sociales, en l’occurrence, mais tout observateur assidu pourrait
en dire autant de mon existence affective depuis le grand déchirement placentaire…

Il existe également ce symptôme, ces jours-ci, dont je tarde à me préoccuper : ce moment où la musique ne me répare plus.

Je mets, sans conviction, un disque de John Surman. Comment aurais-je prévu que les fréquences de sa clarinette basse, parentes de la basse de viole de Jordi Savall, auraient les effets tout à la fois cautérisants et balsamiques que celle-ci a perdus ces derniers temps ? Ses plus belles compositions (Nestor’s Saga, Portrait of a Romantic) relèvent d’un jazz contrapuntique qui n’est pas sans écho avec les Musicall Humors du Captain Tobias Hume ou les Pièces de Violle de Mr Demachy – deux albums que je tiens pour plus troublants que les œuvres de Sainte Colombe, qui ont fait le succès de Tous les matins du monde.

Or, aucun de ces disques, ni aucune des nombreuses versions de Leçons de Ténèbres des compositeurs baroques, dont je m’accompagne des journées entières (mais quelques répons, à la nuit tombée, suffisent à m’ébarber l’âme), n’ont plus prise sur moi : soit qu’une tension me catapulte par delà l’instrument ou la voix, dans une sorte de vide saturé d’influx nerveux – des nerfs dressés comme des cheveux sans tête, des nerfs d’orage, de nuée de kérosène, des nerfs kamikazes ; soit que je me mure déjà dans l’œuf de plomb du sommeil et que mon propre poids volumique leste jusqu’à l’incoercible besoin d’aller m’étendre. Mais, ce soir, la méditation de Surman emprunte une langue dont les périodes s’ajointent à ma langue comme les deux brins d’une double hélice d’ADN. Je passe en boucle le premier morceau de l’album avant que mes yeux ne portent attention au titre de celui-ci : Private City.

Un bruit quelconque me tire du silence intérieur auquel m’a renvoyé la musique de Surman.

Haine, haine, haine face à ce qui – depuis des mois, pour ne pas dire des années – s’acharne à corriger mes itinéraires. Du projet pour lequel on prend son souffle (écrire un nouveau livre) jusqu’à la moindre pensée voient leur trajectoire infléchie, quand ce n’est pas brisée net. La rancune s’accumule, une parano diffuse finit par jeter son ombre sur chaque interstice de mon emploi du temps (traverser la place pour acheter du pain m’expose au risque que le fournil électrique ait été neutralisé peu avant par un court-circuit, qu’un vélo circulant en sens interdit manque de me heurter, que je tombe sur quelqu’un que je n’ai ni l’envie ni le temps de rencontrer).

Puis, soudain, l’évidence saute aux yeux : le temps lui-même s’est rétracté, le cadran de l’horloge s’est déformé sous la pression au point de ressembler à l’une des montres molles de Dali, c’est l’ensemble du carnet de rendez-vous de la planète qui a été passé au compresseur à confectionner les balles de papier. Les échéances se chevauchent, le tuner capte plusieurs émissions différentes sur la même fréquence et, à l’inverse, des plages entières restent muettes sur l’écran lumineux des longueurs d’onde. Dans le téléphone portable, le retour de ma voix, avec plus d’une seconde de décalage, couvre les propos de mon correspondant – et je songe non sans quelque effroi que ce même phénomène, ultérieurement ou à condition que je me déplace de quelques pas, pourrait me faire entendre la phrase que je vais prononcer avec cette même seconde d’avance sur le mouvement de mes lèvres, voire sur ma pensée.

Devant ce constat, il est dès lors, non seulement possible, mais nécessaire de conclure qu’au centre de cette page qu’une main négligente ou rageuse a réduite en boule, je reste le seul signe cryptographique intact, le seul repère sémantique sur lequel pourra s’appuyer celui qui, en se baissant pour défroisser la feuille, tentera d’en déchiffrer le texte. (Je songe alors à un curieux volume, constitué d’un texte de Michel Butor et de reproductions en couleur d’œuvres d’un artiste tchèque, Jirí Kolár [1]. Celles-ci, présentées par l’auteur comme des collages, consistent – du moins au premier regard – en des « compressions » de monuments, places et panoramas praguois obtenues par application d’un fer à repasser sur une photographie froissée. L’effet est beaucoup plus saisissant, me semble-t-il, que ne le serait une figuration de ces mêmes monuments réduits à l’état de ruines, dans la mesure où l’image proposée par Jirí Kolár préserve le monument – toujours « debout », reconnaissable – tout en récusant de la façon la plus violente son équilibre structurant d’architecture d’apparat et, par là même, sa fonctionnalité. C’est bien une telle image que les New-Yorkais conserveront mentalement pour longtemps encore du World Trade Center, et non le champ de gravats, progressivement mis au net, sur la pointe sud de Manhattan.)

 

Dimanche 18 novembre – il y a très exactement trois mois que j’ai déménagé – dans le creux de l’après-midi, je me baisse pour ramasser un dernier livre. Éloge du silence de Marc de Smedt (Albin Michel, 1986). Depuis plusieurs semaines, à raison d’une heure certains matins, aussitôt levé, et de plusieurs journées dominicales, au prix d’un état d’ankylose douloureuse dont je ne parviens plus à me déprendre, je range la bibliothèque.

Une fois extrait de son carton de varia, le volume a transité par mon bureau-salon dont les rayons de littérature française ont été les premiers aménagés (mais il n’y a jamais émargé, que je sache, et je ne discerne aucune nécessité de l’y introduire aujourd’hui), par le bureau de Sylvie (un week-end entier à organiser enfin une bibliothèque professionnelle et documentaire cohérente) pour rejoindre, fin octobre, l’interminable couloir où j’ai installé huit mètres quatre-vingts de rayonnages : onze blocs de 0,80 m de large, dont sept nouveaux destinés à éponger les acquisitions de ces dernières années.

Il me semble n’avoir fait que feuilleter le livre, que j’ai acquis au moment de sa parution. Sans doute connut-il depuis un classement nomade, au gré de mes déménagements précédents, des remaniements et concentrations divers qu’a imposés, depuis quelques années, une stratégie de préemption sur toutes sortes de volumes dont les bouquinistes de la place Saint-Étienne, le samedi, semblent tenir à se défaire à vil prix avant quelque Déluge annoncé. Impossible, quoi qu’il en ait été, de me souvenir même d’où je l’ai tiré en août, et sa présence dans l’un des rares cartons qui, parmi les deux cent cinquante que nécessitèrent les livres, portaient la mention « Divers SH » [sciences humaines] me convainc que je n’ai jamais vraiment statué sur sa place : s’il en avait une avant l’été, elle était assez précaire ou sujette à caution pour que j’aie orienté le volume vers une pile d’inclassables mise de côté.

À quelques nuances près, pour des ouvrages désormais localisés sur lesquels, de surcroît, je travaille ces temps-ci, je suis donc parvenu à rétablir, pour certains continents thématiques, à instaurer pour des archipels qui l’exigeaient parfois depuis plusieurs années, un ordonnancement pragmatique et conforme
à l’esprit qui a procédé à leur choix – et je ne trouve pas de meilleure bannière que celle nommée par Caillois ses cohérences aventureuses. J’arpente le couloir, Éloge du silence à la main. Je dispose enfin de la perspective des étagères et de leur occupation harmonieuse. Les livres n’ont plus à s’imbriquer selon leur format sur deux rangées qui accueillaient encore, dans presque tous les rayons, des piles horizontales qui achevaient de rendre pénible la recherche d’un titre et périlleuse son extraction pour le consulter.

Je médite un instant sur cette circonstance singulière, qui ne s’offrira pas de sitôt, du moins puis-je en formuler le vœu. J’ai manipulé entre neuf et dix mille livres (grossière évaluation par multiplication de la charge moyenne d’un rayon par le nombre exact de ceux-ci) et me voici rendu au moment de ranger symboliquement le dernier, soudain léger sous mes doigts. Je prends le temps d’en vérifier l’état – le papier cristal est intact, ce qui me confirme que je n’ai probablement pas accompagné le volume pendant un temps suffisant à le lire entièrement ; je n’ai donc fait que me l’approprier, comme à l’ordinaire, en le recouvrant et, cette opération conclue, en le fréquentant un moment – table des matières, ouverture d’un ou deux chapitres, index et bibliographie qui toujours en disent long sur la démarche de l’auteur, mais Éloge du silence n’en comporte pas, les références des citations sont seulement données au fil du propos dans des notes en bas de page.

Vers le milieu du couloir, il est criant que sa place est ici, parmi les livres sur la musique.

Les fêtes de fin d’année se sont rapprochées d’inquiétante façon : non plus le lent compte à rebours de l’enfance, dont la mascarade du passage à l’an 2000 exploitait, comme s’il devait s’agir de la dernière fois, le modèle universel ; mais une sorte de proximité par saccades sur un calendrier soumis au tangage. Ici et là, quelques rappels des événements sous forme de la figure médiatique imposée de l’édition spécial-bilan de l’année écoulée. Mais en son for intérieur – si l’on peut, pour s’exprimer ainsi, lui en prêter un – le monde est imperturbable. [La diffusion métastatique du droit de chacun à ériger son propre désœuvrement et celui de son époque en activité (pâte à sel, macramé, point de croix, bénévolat caritatif, hooliganisme) affecte la lutte avec l’Ange de la langue. De telle sorte que l’isolement de l’écriture est exponentiel : l’inconvénient d’être confondu avec un pêcheur à la ligne ou un bouliste (l’affaire est déjà ancienne) s’aggrave désormais de la honte, dont on ne peut s’ouvrir à personne, d’éprouver comme obscène la part d’activité (crayons, ordinateur, ramette d’A4, dictionnaires) que comporte la mise en œuvre de la langue.]

Le 21 décembre, je sors en fin de journée, faire provision de gâteaux secs. La ville clignote. Au thermomètre numérique géant, sur le fronton du siège régional du Crédit Agricole®, zéro pointé. Les portables sont collés à l’oreille, Bisou tchao ! chuchote à la cantonade dans son Nokia une petite grue qui passe à ma hauteur [qu’une seule fois on ose s’acquitter ainsi de moi au téléphone et je jure de rendre à jamais toute forme de relation impraticable entre mon correspondant et moi]. Le baromètre du principe de réalité a d’ores et déjà atteint les valeurs négatives, cela se palpe jusqu’au malaise. Les gens sont laids, leur imaginaire enguirlandé les bouffit. C’est à vomir.

Quelque chose me dit que c’est moi, et moi seul, qui paierai la facture de psychotropes que cette société s’est autoprescrite pour continuer de s’acheminer en rang serré vers son misérable non-destin. Je lis dans son regard que Sylvie oscille toujours entre l’effroi, que nous partageons, devant l’écroulement du monde et la tentation du découragement devant mes imprécations entrecoupées d’interminables mutismes : elle se tient devant un livre ouvert dont, elle comme moi, ignorons la langue.

 

Et vous avez lu tout ça ? Non, bien entendu, mais je sais ce que contient chacun de ces volumes, il existe entre eux, d’un rayon à l’autre – d’une pièce à l’autre – des liens mystérieux, d’une absolue nécessité, qu’un seul mot qui me manque, au détour d’une phrase, suffit à activer. Alors, s’il est à sa place, je vais droit au livre concerné, en état de somnambulisme, et j’y trouve aussitôt le mot, la phrase, la page qui me cherchaient, qui n’attendaient que cet instant de disponibilité de ma part.

[Je tiens volontiers ma bibliothèque pour un siphonophore, l’un de ces organismes dont les sciences naturelles ont relevé l’ambiguïté : « À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme [2]. »]

J’avais presque oublié que, depuis six semaines, l’étrange dispositif de la bibliothèque m’est de nouveau accessible.

Ce n’est qu’aujourd’hui, et de la façon la plus incidente, au moment d’afficher devant le visiteur mon soulagement de m’être acquitté de la tâche en dépit de l’avalanche catastrophique des derniers temps, qu’une évidence tout autre me saisit : il n’arrivera désormais plus rien de grave – et ce n’est d’ailleurs qu’à la faveur de cette bibliothèque, en souffrance à l’époque des faits, que les Twin Towers ont perdu l’équilibre.

Dès lors, il m’est enfin possible de raccourcir mes nuits. Peut-être même vais-je pouvoir aviser à la conduite à tenir, et m’arrêter de fumer, maintenant que ma mère est morte.

 

Toulouse, novembre-décembre 2001.

 

[1] Michel Butor, Jirí Kolár, L’Œil de Prague, suivi de La Prague de Kafka et de Réponses par Jirí Kolár, La Différence, 1986.
[2] Stephen Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, Le Seuil, 1988, p. 74 sq.

 

 

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Permalien

Lundi 7 février 2005

05: 16

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfviolet

Chronique de l'automne 2001

 

6.

 

L'odeur de la sainteté

 

C'est eux qui l'ont fait,
mais c'est nous qui l'avons voulu.

blanc
Jean Baudrillard.

 

J’ai quitté l’hôpital dans la voiture d’une jeune femme médecin qui redescend en ville pour tenter d’aller prendre sa gamine à l’école : une heure et demie de bouchon, dans une voiture aux vitres fermées par crainte du fameux nuage. Dans les faubourgs, je vois un type d’environ trente ans qui marche à grands pas, le groin muselé dans un masque à gaz de la Grande Guerre, sérieux comme un poilu.

Ma convoyeuse n’a pas à entrer dans le centre. Je descends au pont Neuf, ma valise à la main, l’ordinateur à l’épaule. Il me reste un grand kilomètre à parcourir à pied pour rejoindre mon domicile. Je fais un petit crochet pour passer chez mon pharmacien habituel prendre les médicaments prescrits par le professeur C. Il est près de 13 heures, c’est le seul commerce ouvert. Ville morte, je sais désormais ce que signifie l’expression.

Quand le téléphone fonctionne de nouveau, je m’entretiens avec une infirmière du service de postréanimation de Boulogne où – mon père a eu le temps de me l’apprendre lors de notre brève conversation du matin – elle a été transférée. Dans mon esprit, la fonction d’une telle unité se confond avec celle de la salle de réveil. Il s’agit en réalité, cela me semblera évident le lendemain, d’une déclinaison des soins palliatifs pour les mourants dans le coma : ceux qui, aux yeux du témoin conscient, n’expriment plus aucun signe extérieur de souffrance. Le dialogue en est décalé d’autant avec mon interlocutrice, qui a très certainement compris qu’il serait inutilement difficile de faire entendre à un Toulousain, un tel jour, que la médecine a abandonné tout espoir de ramener sa mère à la vie et qu’il ne s’agit plus que d’attendre. Oui, demain dans l’après-midi, ça ira… Vous pouvez nous appeler à n’importe quelle heure, même la nuit, me précise-t-on de nouveau. Tout cela aurait pu me paraître transparent, si j’avais pris soin de transposer dans le registre de la mort qui est le sien ce discours verrouillé sur les codes abstraits de la vie. Rendu vulnérable, je suppose, par les secousses extérieures, affaibli par l’intervention chirurgicale que je viens de subir, j’ai négligé que c’est toujours, non pas un individu, mais l’institution qui vous parle, en pareil cas. Avec les mots du JT de 20 heures.

La nuit sera blanche. Vers quatre heures du matin, je commence toutefois à somnoler quand mes voisins du dessous rentrent de boîte de nuit en claquant les portes. Ce vieil immeuble est à ce point sonore que je comprends chaque mot, suis chacun de leurs gestes. Je me lève et charge une machine à laver de blanc, avec prélavage, cycle long, cinq essorages à froid. Ne pas les entendre baiser, surtout. Et, accessoirement, les empêcher de fermer l’œil avant que le jour ne se lève.

Dans le TGV non plus, je ne parviendrai pas à dormir. Ni à lire. Vers Angoulême, je prends conscience qu’il n’est sans doute pas tout à fait normal que nous soyons, de la sorte, suivis par des ambulances dont la sirène deux-tons est bloquée en arrière de mon tympan depuis Toulouse.

Samedi, 14 h 20, gare Montparnasse. Je monte dans un taxi. La course, jusqu’à Boulogne, me paraît rapide. Bref coup de pompe dans la cour de l’hôpital. Je dois demander à deux jeunes types en blouse blanche qu’ils me portent ma valise. On m’indique l’étage. À la sortie de l’ascenseur, je comprends que je pénètre dans une enclave institutionnelle qui échappe à la pression des protocoles thérapeutiques, des statistiques (des quotas de pertes, comme on dit dans les commandos de parachutistes), à la casuistique de l’obligation de moyens. Encore un couloir à perte de vue, au bout duquel je crois reconnaître l’un des neveux de mon père (un cousin, donc ?).

C’est fini [il faudra qu’un jour j’interroge cet euphémisme dans toute sa platitude]. Et cela l’était déjà, me dit-on, lorsque mon père est arrivé, une demi-heure avant moi. On me propose de la voir. Ceux qui nous entourent sont d’une sollicitude parfaite. Les gestes, les mots et, surtout, les silences s’agencent entre nous comme, je suppose, les notes d’une partition que déchiffre une petite formation de musique de chambre, dont les exécutants se connaissent et s’estiment.

Mon père propose de m’accompagner à son chevet. Nous sommes assis côte à côte. Elle est jaune, lisse, inoffensive. Il suffirait de tendre la main pour la toucher, mais je repousse cette idée : pour la première fois de ma vie, mon bras entoure l’épaule de mon père. Nous échangeons quelques mots. Il répète une dernière fois qu’il lui trouve bonne mine. Elle a, il est vrai, les traits détendus. Rien qui suggère qu’elle ait pu souffrir dans l’agonie.

Mon esprit fait un effort pour changer de focale, pour passer du zoom, rivé sur ce visage impassible, au grand angulaire. Quand, gamin, je communiais à la messe, il me fallait ainsi développer toute une stratégie mentale, le temps que l’hostie fonde sur ma langue, pour appliquer mes pensées à ce qu’on m’avait enseigné de la transsubstantiation. C’est, j’en suis aujourd’hui convaincu, le point de faiblesse de la spiritualité chrétienne de n’avoir pas vulgarisé de technique efficace de méditation et de renvoyer le fidèle à son propre dénuement, à son insigne pauvreté, dans la circonstance même où la foi, à travers le sacrement de l’Eucharistie, exige de lui la plus haute implication, une porosité, une disponibilité émotive à un événement qui devrait le foudroyer, le tuer sur place : manger le corps de son dieu. À l’inverse, il m’a longtemps fallu improviser à mon usage des techniques d’évitement quand, faisant l’amour, je sentais naître et m’envahir le sentiment d’être le dieu transsubstantié investissant sa créature, infusant ma haine de toute finitude dans le désir d’absolu de l’autre ; pour conserver quelque temps la maîtrise des figures imposées de l’amour et laisser les coudées franches à mon corps, j’en appelais à un scénario mental, toujours le même, dont j’avais éprouvé l’impeccable effet dans la plupart des circonstances où il était impératif de neutraliser toute prérogative cérébrale – s’endormir, échapper à la pénitence du savoir lors d’une conférence ou d’un cours… : je compostais un ticket de métro porte d’Orléans et, à raison de quatre-vingt-dix secondes par station, remontais la ligne 4 parfois jusqu’à son autre terminus porte de Clignancourt. Alésia, Mouton-Duvernet, Denfert-Rochereau, Raspail, Vavin… [Vingt-quatre stations intermédiaires, soit vingt-cinq fois une minute et demie, trente-sept minutes trente théoriques à ma disposition pour penser à autre chose qu’à Dieu pendant que je baise].

À l’instant, devant ce que je m’efforce avec rigueur de nommer en moi-même le cadavre de ma mère, je suis d’abord pris au dépourvu par l’absence de toute sollicitation nécessitant le recours à une telle technique d’évitement : pas la moindre déferlante qui impose que je m’accroche à la rive, pas la plus étroite poche sous la voûte de mon crâne pour y lover quelque secret. (Ce qui suivra, dans les heures et les jours à venir, me convainc assez volontiers, alors que je tente de fixer cette chronique, qu’il faut voir en cela les effets cumulés de la fatigue du convalescent et du stress non encore évacué dû à l’explosion de la veille ; m’absentant du service de postréanimation accompagné d’une infirmière pour effectuer au secrétariat central les formalités liées au décès, j’entends de nouveau, dans l’ascenseur, la sirène deux-tons de l’ambulance qui m’a suivi pendant tout le voyage en train.)

Je suis cependant parvenu à m’imposer une simple réflexion au cours des brèves minutes partagées avec mon père dans la chambre mortuaire : il y a là, inerte à jamais, l’organisme dont, par scissiparité, je suis issu [que mon père, qui respire contre moi, ait provoqué ce phénomène n’y change rien, j’ai toujours défendu que la singularité de l’Homo sapiens sapiens repose sur le caractère composite de son mode de reproduction : sexué, pour ce qui est du gamète mâle jouant le rôle de détonateur, asexué dès la première segmentation du zygote, ce qui justifie biologiquement le caractère parfaitement négationniste de toute maternité]. Je m’exerce donc quelques secondes à mesurer les effets de ce décès ontologique par nécrose de la cellule mère – la gelée originaire désertée de ses pulsations, les cils palpeurs… Les cils, horreur ! Les poils… de nouveau la proéminence glaciale, obscène de mon pubis se rappelle à moi. Je dois prendre sur moi, me cabrer l’esprit contre un flux de haine qui m’assaille : les deux professionnelles de la thanatopraxie avec leurs Gillette jetables, lundi à mon chevet, savaient donc qu’elles étaient commises à me rendre présentable pour le rendez-vous de cet après-midi. Elles auraient pu avoir le courage d’appeler un mort un mort.

Mon père pleure doucement. Il me fait comprendre que ce n’est pas la peine de nous éterniser.

 

Étais-je un danger de son vivant ? En reste-t-elle un pour moi jusque dans la mort ? Quelque chose n’a jamais cédé entre nous, qu’alternativement nous pensions érigé par l’autre et qu’en définitive nous n’avons sans doute fait qu’échafauder contre nous-mêmes : à la façon d’assiégés qui, croyant se protéger, hérissent leurs remparts de lances tournées, non contre l’assaillant, mais vers le dedans de la forteresse, de sorte qu’ils manquent au moindre geste de venir s’empaler sur leur propre système de défense. [L’image est dans Kafka, j’en suis certain ; mais je n’ai jamais pu la retrouver, et je n’ai pas noté sa référence l’année où j’ai lu d’un seul tenant les quatre volumes des Œuvres complètes dans la Pléiade.]

Nous avons été l’un à l’autre pourvoyeurs de fausses alertes, colporteurs de catastrophes, bonimenteurs, équilibristes. Ses obsécrations les plus familières étaient : Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? suivi d’un Qu’est-ce qu’on a fait au Ciel ? et de leur corollaire : Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous avons vécu pendant plusieurs décennies avec la menace terroriste fichée dans l’estomac.

Elle m’envoyait me faire couper les cheveux toutes les trois semaines – toute son autorité sur moi se crispait à ce point dans ce rituel que c’est sans doute le seul grief sérieux que je lui garde de mes années d’adolescence, parce que c’était la seule mesure que je ne savais pas détourner ni contrecarrer coup pour coup : chaque fois que je sortais du salon de coiffure, le mal était fait et je savais qu’il serait de nouveau perpétré avant même que le temps n’ait pu réparer l’outrage. Pour elle autant que pour moi, à cette taille périodique de mes boucles blondes s’attachait un enjeu exorbitant dont je n’ai pas pris la peine, dans l’âge adulte, d’explorer les tenants et les aboutissants. Il me vient à l’instant que le caractère cyclique de la scène se calquait peut-être chez elle sur le flux menstruel – une obscure et très ancienne gêne à l’endroit de la féminité qui aurait ainsi exigé de l’homme son tribut, à chaque lune : les couilles du taureau, un morceau de la vraie Croix, un scalp. Mais une telle conjecture ne répond pas de l’investissement douloureux qui fut le mien, d’interminables années durant, et que ne suffisent à éclairer ni la mode naissante des cheveux longs au début des années 1960, ni tout un phylum analytique décliné du mythe de Samson.

Il me semble ne rien savoir d’elle, rien d’essentiel en tout cas faute d’avoir mis à plat les données stratégiques de cette guerre sainte. (Comment ne pas supposer qu’il en va de même entre des ethnies et des peuples qui perpétuent depuis des temps parfois immémoriaux des parades sanglantes : aucune analyse géopolitique, aucune force multinationale, aucune solution négociée n’accédera jamais ne serait-ce qu’aux confins des strates les plus enfouies d’un imaginaire commun que partagent les belligérants, dont eux-mêmes savent peu de chose si ce n’est que la résolution de leur conflit signerait leur acte de mort.)

La violence résiduelle du pouvoir glacial qu’elle a exercé sur mon corps obnubile mes souvenirs. Il dut pourtant advenir des circonstances heureuses, qui reléguaient à l’arrière-plan cette lutte à mort dans laquelle me projetait le moindre de mes désirs. Il y eut, vers ma quinzième année peut-être, l’achat de la machine à écrire qui devait me donner les moyens de mettre en page mes premiers poèmes. La sophistication des logiciels de traitement de texte contemporains et la qualité des imprimantes couplées à nos micro-ordinateurs ont fait oublier combien, à l’époque,
la composition typographique constituait pour l’écrivain en herbe une intronisation sacrée de son texte, dont l’étape dactylographique pouvait offrir une anticipation, toujours frustrante dans sa forme mais efficace dans le processus de fixation de l’écrit (à la façon dont un pastel doit être fixé, geste qui marque pour l’artiste le gel de l’acte créateur autant que la protection de l’œuvre contre les outrages de la manipulation, de la poussière et du temps). L’acquisition de l’outil mirifique – un robuste modèle allemand, conçu pour être transporté sans craindre les chocs qui, toujours en état de marche, appartient au fonds d’objets hors d’usage qui me suivent, de déménagement en déménagement – fut d’emblée soumise à une condition : que j’apprenne, sous sa férule, à taper avec tous mes doigts, selon la méthode enseignée dans les écoles de secrétariat. Elle, que j’avais toujours vue au foyer, disposait d’un métier (qu’elle exerça de nouveau pendant quelque temps, dans les années 1960). Elle se montra égale à elle-même dans cette formation. Force me fut, peu d’années après, de constater qu’elle me rendit le plus fier service en m’offrant d’être autonome et performant devant un clavier. Je me suis toujours plu à lui rendre justice sur ce point. Je lui dois ma première embauche dans le monde de la communication écrite et plus encore : une certaine conception professionnelle de l’écriture qui, très tôt, m’a prémuni contre les bons sentiments des créateurs inspirés et maudits que je n’ai cessé de croiser par la suite – ceux qui ne rendraient pour rien au monde un manuscrit qui ne soit une injure au code typographique (quand ce n’est pas au dictionnaire), pas plus qu’ils ne casseraient eux-mêmes trois œufs pour se faire une omelette.

Qu’elle ait pris soin de m’armer ainsi pour le ministère auquel je me suis voué au sortir de l’enfance – je rapproche plus volontiers celui-ci de l’emploi de greffier que du risible sacerdoce d’écrivain – lui conférait quelque droit à me demander quand j’allais enfin gagner un peu d’argent avec mes livres. Jamais je n’ai pu trouver dérisoire qu’elle comptabilisât encore, après plusieurs décennies, le retour sur investissement de la Grundig portative, des rubans bicolores et des ramettes d’Extra Strong dont elle me voyait faire grande consommation.

(J’ouvre le parapluie : je discerne parfaitement ce que cet épisode trahit de ruse de ma part pour parvenir à ne parler que de moi par refus, ou par peur, de parler d’elle. Que le psychanalyste de service me fasse ce crédit. En revanche, celui qui pratique ce combat avec l’ange, en quoi consiste tout recours intime à sa langue, aura mesuré l’étendue du désastre – à tout le moins du vide autour duquel ce texte prolifère : une aphasie de la mémoire qui ne saurait mieux se comparer qu’à la prostration de l’animal qu’on a passé à la tonte.)

 

Cette femme dont j’ai été extrait dans des conditions que l’on m’a rapportées comme hautement problématiques [ma grand-mère maternelle aurait murmuré au médecin de famille qui s’activait à me tirer d’affaire qu’il vaudrait sans doute mieux que je ne survive pas] sera morte sans que je l’aie jamais vue nue. En cela, il est vrai que j’appartiens certainement à l’ultime carré d’une génération qu’on a élevée à l’ombre de principes anciens, dont il me semblerait bien peu pertinent de mettre en cause la sagesse (leur abandon n’a pas, que je sache, dépeuplé les hôpitaux psychiatriques, les prisons ni les hôtels de passe). J’en suis cependant à m’interroger sur un quelconque rapport de cause à effet qui pourrait s’imposer entre cet interdit infrangible qu’elle-même a bétonné à l’endroit de son corps vivant et la ceinture placentaire que j’ai constituée pour me préserver de toute émotion devant ce même corps engoncé dans la mort.

Le lundi matin, je décide d’accompagner à l’hôpital Ambroise-Paré mon oncle arrivé lui aussi d’une lointaine province samedi dans la soirée, trop tard pour voir sa sœur avant qu’on ne transfère le corps au dépositoire. Je ne souhaite pas la revoir.

Je fais les cent pas, dehors, avec un cigarillo. Une sirène d’ambulance paraît bien provenir d’une aile éloignée de l’hôpital. Elle laisse place, de nouveau, à la rumeur de la ville. Je guette, mais je sais déjà : sa mort ne se laissera pas réduire à un acouphène. Mon oncle remonte de la chambre funéraire, le visage oblitéré par ce qu’un témoin ignorant d’où il sort pourrait interpréter comme un violent effroi. Il faut que personne ne la voie, murmure-t-il.

Le mardi après-midi, à la veille des obsèques, je passe au bureau des Pompes funèbres générales retirer je ne sais quel document officiel. L’ordonnateur prend des gants. Voilà une dizaine d’années, mon père avait souscrit un contrat obsèques. L’homme ne manque pas de me faire observer qu’il s’agissait d’un placement dont le rendement exceptionnel a d’ailleurs été dûment confirmé par une revue d’économie il y a encore peu de temps. Il se permet de me le rappeler car il comprend que je suis un homme de raison. C’est son métier de le sentir, me dit-il. Or (il tire ledit contrat d’un dossier) un poste avait été prévu – et payé par mon père – pour des soins minimaux de thanatopraxie. La toilette, quelques… Je le coupe. J’ai déjà pris connaissance de ces détails la veille, auprès du jeune infirmier qui assure, avec une maîtrise en tout point parfaite de son rôle, l’accueil des familles au dépositoire de l’hôpital. Justement, c’est lui qui vient de m’appeler, juste avant que vous n’arriviez. Les services sanitaires refusent toute manipulation du corps pour des raisons prophylactiques. Cela peut arriver, dans certains cas, lorsque… Je coupe encore une fois. Je me suis fait expliquer les derniers développements de la maladie, le coma : le protocole médicamenteux est parvenu, pendant plusieurs années, à bloquer certaines réactions chimiques du système hépatique malade ; est arrivé le moment où le statu quo a été rompu. Le foie a libéré des doses massives de poison qui ont plongé l’organisme dans un coma irréversible. Ce même poison qui a continué d’attenter aux tissus depuis la mort clinique. Il explique ce qu’a vu mon oncle la veille et l’ordre donné de plomber le cercueil sans attendre la levée du corps du lendemain. « Cela signifie que personne…
– Mon père m’a dit, dès samedi, qu’il ne voulait plus la voir.
– D’autres membres de votre famille…
– Non.
– Je vais donc faire le nécessaire pour que la somme qui avait été acquittée pour les soins du corps soit remboursée à votre père.
– Vous plaisantez ?
– ?
– Vous imaginez un instant cet homme recevant un trop-perçu qui correspond à l’état de décomposition avancée dans lequel il a fallu enterrer sa femme ?
– Je vous comprends, cher monsieur. Dans ce cas je vous propose de faire don de cette somme à une œuvre de votre choix, nous nous chargerons de…
– Hors de question.
– Alors…
– Vous me verserez cette somme. J’en disposerai en mon âme et conscience.
– Cela va être très compliqué, si tant est que je puisse faire le nécessaire pour qu’exceptionnellement la chose soit possible. Il me faudra disposer de votre part d’un certificat d’hérédité que vous pourrez obtenir, muni du certificat de décès, auprès de…
– Je me munirai, je me munirai… Faisons ainsi, je vous prie. » Mes parents ont passé leur vie à s’occuper d’associations de bienfaisance et mon père a prévu une quête à la sortie de la cérémonie religieuse, demain, au profit des pauvres de la paroisse. Tout ce raisonnement n’a cependant pas le temps de s’agencer dans mon esprit devant ce digne représentant de l’état du monde dont le faciès, dès qu’il est question de guerre, de violence et de mort, suinte aussitôt l’écœurante grimace humanitaire. Inutile, en conséquence, de faire un dessin à cet homme pour lui mettre sous les yeux l’obscénité d’un scénario qui consisterait à ce qu’une association caritative confectionne des plateaux repas avec les honoraires excédentaires d’un maquilleur de cadavres.

Près du cercueil, durant la cérémonie, je médite sur ce que je sais du corps qui est enfermé là. Quand mourir en odeur de sainteté n’était pas une image, puisque les mérites du défunt s’évaluaient à la fragrance du cadavre et à sa capacité à tenir en échec les agents de la putréfaction, ce corps-ci aurait été considéré comme une possession du Prince des Ténèbres. C’est par le feu qu’on l’eût rendu à son ayant droit.

Ce que l’intégrisme laïc haineux des associations crématistes a compris parfaitement, c’est bien cette spécificité de l’Homo sapiens sapiens qui fait naître le sentiment religieux – et le fonde pour ainsi dire biologiquement – dans la proximité du cadavre de son prochain. Escamoter le cadavre était, dans ces conditions, la première mesure, parce que la plus efficace, que la libre pensée se devait de préconiser dès la fin du XIXe siècle. Le reste du raisonnement relève de l’utilisation de l’écologie à des fins de marketing idéologique, ce en quoi les crématistes ne peuvent se prévaloir que du maigre palmarès d’avoir discerné avant d’autres, qui sont désormais légion, le fonds de commerce que représente la lassitude de la planète pour nos frasques. Sinon, à bien y regarder, leur cautèle devant la mort vaut son pesant d’angoisse. L’ultime solution sera donc de se faire empailler vivant, ce que préfigurent les seins siliconés de Loana et les prouesses annoncées de la bionique.

[Sous le voile violet qui recouvre le catafalque : une sorte d’épreuve à la manière noire de la Vierge des Douleurs. Une femme de douleur. Mater dolorifica. Ma mère douloureuse.]

 

 

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Dimanche 6 février 2005

07: 50

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfjaune

Chronique de l'automne 2001

 

5.

 

Réveiller les morts

 

Dès le jeudi, dans la journée, je me mets en rapport avec le service de réanimation de l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne, Hauts-de-Seine. « Je vous téléphone de l’hôpital de Rangueil, où je séjourne moi-même pour une intervention bénigne. Comment va ma mère ? »

Les voix sont paisibles. On me dresse un bref bilan : état comateux. Je peux téléphoner quand je veux. Même la nuit. Oui, si je peux venir en fin de semaine, ce sera bien.

Mon père s’est fait accompagner. Le personnel lui a demandé de lui parler. Elle n’a pas réagi. Mais il lui a trouvé les traits détendus, le teint moins jaune. Il s’inquiète de ma convalescence.

Le vendredi 21, je m’habille et descends à la cafétéria un peu avant 9 h 30, heure à laquelle je dois rencontrer mon client. Le dossier est urgent. Je n’ai ni imprimante, ni possibilité d’effectuer une liaison à Internet par la ligne téléphonique de la chambre, qui est codée ; il n’est pas certain qu’un coursier accepte de venir prendre un pli, contenant un Zip, dans le hall de Rangueil ni que les hôtesses de l’accueil comprennent l’intérêt de la procédure. Je glisse l’ordinateur portable dans sa sacoche et prends le dossier. En attendant l’ascenseur, je retrouve l’impression familière d’appartenir à l’autre camp : je travaille régulièrement pour des instances médicales et j’assure en outre, depuis le début de l’année, l’assistance rédactionnelle pour la publication du magazine interne des hôpitaux de Toulouse. Ce qui me vaut de venir rencontrer, sur leur terrain, les personnels les plus divers. Au printemps, j’ai même interviewé le directeur de Rangueil, ignorant que je serais son hôte quelques mois plus tard. Selon que je chausse ou non le grand appareil – costume, chemise blanche, nœud pap, serviette plein cuir à la main –, je suis orienté, accueilli, introduit avec des égards dont je pressens qu’ils sont dus à mon rang supposé, ce qu’un Bonjour docteur est venu plus d’une fois confirmer.

Ma métamorphose me procure la légèreté du papillon à peine dépêtré de son cocon. Je retrouve aussitôt sur le visage des infirmières que je croise, des garçons d’étage qui acheminent un malade vers le bloc sur son lit roulant, des internes qui vont souvent par deux comme les religieuses d’antan, une rassurante bonhomie. Ces gens-là aiment leur métier, c’est presque partout une évidence, et sans doute, d’une façon plus subtile encore, aiment-ils aussi leur prochain, même si cela reste moins explicitement formulable que leur motivation – et, de temps en temps, leur grogne – professionnelle.

De sorte que j’établis à l’instant cette manière de théorème : c’est bien le statut psychologique de malade qui perturbe ainsi le métabolisme social en chacun de nous, pour qu’au moment même où il nous est offert de réinvestir la vulnérabilité de l’enfant (quête inavouée d’une sujétion que nous pensons perdue, mais qui n’est pour la plupart d’entre nous que déplacée) la mère aimante nous (re)devienne aussitôt haïssable. Le tableau des Deux Infirmières aux rasoirs avec donateur n’était qu’un effet de miroirs en abyme, la duplication inattendue d’une figure que je croyais déjà circonscrite, à cet instant précis, entre les murs opaques du coma.

En pénétrant dans l’ascenseur, je rends son sourire à une aide-soignante embarquée d’un étage supérieur pour la même destination que moi. Un picotement au pli de l’aine me rappelle l’horreur enfermée dans mon pantalon, tel un spécimen tératologique dans son bocal de formol.

Mon client est en retard. Ce n’est que vers dix heures moins le quart que nous nous attablons à la cafétéria devant mon écran d’ordinateur. Séance de travail soutenue, qui consiste à dérouler devant nous le texte que j’ai profondément remanié à sa demande, dont j’ai hiérarchisé les niveaux de lecture, réglé jusqu’à la ponctuation. [Ou, plutôt, l’absence de ponctuation, persuadé que ce type de document, qui ne manquera pas d’être transféré du papier à l’écran, doit être désormais conçu dans sa forme traditionnelle comme une suite de pages électroniques : à l’écran, l’écrit retrouve sa nature originelle d’image, il fait l’objet d’une lecture globale qui suggère la plus grande économie de signes ; de sorte que, pour des raisons historiquement différentes mais comparables dans leurs effets, il est sans doute temps d’en revenir à une visualisation plus immédiate du rythme et du sens, comme il en était sur les manuscrits médiévaux – faits pour être « marmottés » par le lecteur –, où des blancs (des silences) marquaient la reprise du souffle ; l’invention de la ponctuation moderne répondra aux nouvelles contraintes introduites par la lecture silencieuse, vers le début du XIIe siècle.]

Nous en sommes là de mes commentaires sur le travail remis et je referme l’écran de l’ordinateur portable. Dans mon champ visuel, la grande baie vitrée de la cafétéria et le mur qu’occupent, sur toute la profondeur de la salle, les distributeurs automatiques de boissons et de nourritures vites. La proximité (quatre cents mètres à vol d’oiseau) de ce qu’on saura bientôt être l’épicentre de l’explosion fait que, contrairement à ce qui sera éprouvé en ville et dans les quartiers périphériques, la secousse et le bruit se confondent presque. Je garderai cependant une image muette (comme celles du cinéma avant le son, ou des premiers films vus, enfant, sur le poste de télévision en noir et blanc de mes grands-parents maternels, dans les années 1950, quand les pannes étaient fréquentes et que, pendant plusieurs minutes, l’épée d’Ivanhoé ferraillait dans une sorte de purée de pois auditive) : les vitrines des appareils automates et la baie donnant sur l’extérieur de la pièce se boursouflent et volent en éclats. Je rencontre le regard exorbité de mon client. Puis, seulement, le bruit de l’explosion confirme que nous allons, l’un devant l’autre – nous saisissons, lui sa serviette, moi l’ordinateur – nous pulvériser.

Mon interlocuteur trébuche dans sa précipitation à se lever. Ses yeux m’interrogent. Quelqu’un gueule de sortir, engueule qui se retourne – un petit chef qui a la présence d’esprit de se rêver à Gomorrhe, un qui nous transformera illico en statues de sel si le plan rouge lui en confère le pouvoir.

Dehors, je suis soudain repris par le même vertige, un peu désagréable, que la veille. Je constate que j’ai allumé un cigarillo. Mon compagnon de catastrophe compose un numéro sur son téléphone portable. Il n’y a déjà plus de tonalité. Je lui suggère de ne pas s’attarder, d’aller reprendre son véhicule sur le parking de l’hôpital, en contrebas de la colline, et de filer avant que la circulation ne devienne impossible : les rumeurs les plus contradictoires passent parmi la foule prostrée qui contemple la façade de Rangueil, sur laquelle on ne compte plus une seule vitre intacte. Des infirmières passent, des éclaboussures de sang sur la tunique blanche, les fauteuils roulants et les premiers lits apparaissent sur le perron.

Au cinquième, dans ma chambre, il y a le livre de Styron. La housse de l’ordinateur à l’épaule, l’air aussi flegmatique que possible, je rentre dans le grand hall et me dirige vers les ascenseurs. Bref coup d’œil dans la cafétéria, qui ressemble à la bibliothèque de Holland House, à Londres, le 22 octobre 1940 après l’explosion d’une bombe incendiaire. À cette différence près, qui est de taille, qu’il y manque les trois caféinomanes qui se programmeraient leur expresso court sans sucre, les machines à sous ayant, de toute évidence, la vie moins dure que les rayonnages de livres (j’ai prévu de faire commenter le cliché de Holland House [1], devenu un classique de l’histoire de la photographie, à mes élèves de la nouvelle promotion du BTS édition, que je dois accueillir la première semaine d’octobre, un mois après les Twin).

Je croise des files de malades en pyjama, soutenus par des soignants. Les ascenseurs sont hors-service. J’attaque la course par l’escalier. On s’écarte poliment. Nul doute que l’on me prend pour un médecin. Je m’expose toutefois à croiser une infirmière du service de chirurgie cardiovasculaire qui m’enjoindra de faire demi-tour. À partir du troisième, j’accuse la fatigue, mes jambes flageolent. Par bonheur, l’évacuation des étages supérieurs est quasiment achevée. Je suis seul pour la dernière volée de marches, et je peux souffler un instant. Les couloirs du service sont déserts. Qui a pensé à laisser traîner ces deux chaussons, à plusieurs mètres l’un de l’autre ? L’effet est superbe.

Presque parvenu à hauteur de ma chambre, j’entends qu’on y parle à voix forte. L’infirmière-chef est assise sur le rebord de mon lit, le téléphone à l’oreille. Le voilà, je vous le passe. Comment donner à mon père, qui m’appelle pour me dire que ma mère n’est toujours pas sortie du coma ce matin et qu’il finit par penser qu’elle n’en sortira plus, quelques éléments qui lui permettraient d’imaginer ce qui se passe ici ? Je lui suggère de brancher la radio, il est sûrement déjà question de l’explosion. Quant à Maman, je confirme que mon billet est réservé pour le TGV du lendemain matin.

Styron est toujours sur ma table de nuit.

Je vais dans la salle de bain prendre ma trousse de toilette, vide mon armoire, boucle mon pilot case. Une voix me tire de mon activité minuscule. Tenez, votre ordonnance… Et puis filez, mon vieux, ne restez pas là.

Le professeur C. me tend la feuille et s’éloigne. Je n’ai plus qu’à reprendre ma route, quand je découvre, en travers de la pièce (la chambre est vaste, faite pour accueillir trois malades, on m’y a transféré la veille au soir pour ma dernière nuit et j’étais seul à l’occuper) un lit avec un type étendu, d’une cinquantaine d’années comme moi, qui me suit du regard. Il était là, déjà, quand je suis entré, j’en ai soudain la certitude. « Vous repartez…
– Je devais sortir cet après-midi, je crois que les formalités vont être simplifiées.
– On dit que c’est une usine avec des explosifs qui a pété ?
– Oui. Mais vous ? On ne vous évacue pas ?
– Le professeur C. m’a dit qu’on allait remonter tout le monde dans moins d’une heure, et que ce n’est pas la peine de me secouer. Je sors de huit jours de coma.
– ?…
– Je suis sans doute tiré d’affaire, mais vous savez… »

Cet homme n’a guère besoin de m’en dire plus. Il est clair que tout cela lui est égal. Il n’est inquiet pour personne en ville, nul qui risquerait de s’être trouvé à proximité de l’explosion ce matin. Il ne semble surtout pas inquiet pour lui. « C’était votre père ? Il n’habite pas ici ?
– En banlieue parisienne. Ma mère ne va pas fort. Je monte demain.
– J’espère pour vous qu’elle se remettra. Moi… » Je tente de le faire parler un peu de ses ennuis de santé. Il me répond paisiblement. Je n’en saurai pas plus. Sinon que voilà un mort que l’explosion ne sera pas parvenue à réveiller. Il me sourit tristement quand je lui dis que je vais y aller.

Le couloir est vide. Je me retourne, hésite un instant à aller saluer l’infirmière responsable du service, qui doit être avec son patron. À ce moment précis, celui-ci sort de son bureau et disparaît aussitôt de ma vue à l’extrémité du service, où le couloir fait un coude à angle droit. Ai-je la berlue ? ou, vraiment, mon toubib avait-il la clope au bec ?

Dehors, on me tend un masque humide en fibres de papier. Les premiers blessés arrivent. Ballet de gyrophares, prélude et fugue de sirènes. Je m’assois devant la loge du garde-barrière et sors un cigarillo. Il vaudrait mieux vous protéger, plutôt que de fumer. Il y a un nuage toxique qui… Je regarde cette femme sans âge, en blouse blanche, qui circule de groupe en groupe, accompagnée d’une collègue, avec sa petite boîte en carton pleine de ces curieux pansements respiratoires. Elle me parle avec bienveillance.

Me monte alors au visage comme une bouffée de gêne adolescente. Je sens mon ventre rasé et il me semble que ces deux professionnelles savent parfaitement de quoi il en retourne. Je suis devant elles comme devant un homme d’âge mûr une très jeune femme que les circonstances ont contrainte à sortir sans culotte.

 

[1] Ce cliché, qui appartient à l’Imperial War Museum de Londres, est notamment reproduit dans Une Histoire de la lecture d’Alberto Manguel, Actes Sud, 1998, pp. 358-359. On y voit trois gentlemen consultant des ouvrages qu’ils tirent des rayons intacts, tandis que le centre du cabinet de lecture est dévasté, encombré de poutres et de gravats encore fumants.

 

 

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Samedi 5 février 2005

07: 40

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfbleu

Chronique de l'automne 2001

 

4.

 

Piercing

 

J’éprouvais depuis bientôt deux ans des troubles de la marche. Quelques centaines de mètres suffisaient, certains jours, à ce que la jambe gauche fût prise de fourmillements, la hanche d’une crampe diffuse, et à ce qu’un peu plus loin le membre me refusât son appui si je devais compter sur lui pour aborder un trottoir ou une marche d’escalier.

Opéré en 1991 d’une hernie discale en L4/L5, j’attribuais le symptôme à une calcification en bec de perroquet de la vertèbre, que le neurochirurgien lui-même m’avait prédite à l’échéance d’une décennie. Le terme approchait, diluant mon inquiétude.

Des examens révélèrent, cet été, qu’il s’agissait d’une artérite. La fémorale était obstruée. Je me fis brandir le spectre de la thrombose, alternative au cancer du fumeur dans l’évangélisation du principal sous-ensemble auquel j’émarge depuis l’adolescence parmi les populations à risque. Rendez-vous fut pris, pour la date le plus rapprochée possible, pour être admis dans le service de chirurgie cardiovasculaire de l’hôpital de Rangueil. Entre-temps, notre déménagement fut programmé pour le lundi 20 août, ce qui permettait de préparer les cartons et, peut-être, de les avoir vidés avant de devoir suspendre tout travail de force pour plusieurs semaines.

Il y avait bien l’état chancelant de ma mère, qui ne se remettait pas de l’intervention qu’elle avait subie en février pour faire rafistoler sa prothèse de la hanche posée quelques mois après mon opération du dos [j’analysai tardivement cet autre épisode expiatoire qu’elle avait mis en œuvre pour conjurer les lumbagos à répétition qui me clouaient au lit de plus en plus fréquemment, dans le courant des années 1980] : la suite confirmera que c’était elle en fait, et non moi, qui était concernée par la révision mécanique décennale.

Je me présentai aux admissions le lundi 17 septembre à 15 heures, muni d’un bagage léger, parmi quoi une boîte de cigarillos glissée parmi les accessoires de l’iBook et le roman de William Styron, Un Lit de ténèbres, sous couverture de la collection « Du monde entier» de Gallimard (achevé d’imprimer daté de mai 1963), déniché le samedi précédent au marché aux livres de la place Saint-Étienne. [Il y a peut-être dans mon goût exclusif pour les volumes de seconde main, que je recouvre de papier cristal aussitôt après les avoir acquis, une variante de ma stratégie de non-appropriation du monde : les livres transitent par mes mains, en dépit de l’apparente passion de collectionneur que je déploie à me les procurer et à les classer dans ma bibliothèque.]

On ne tarda pas à me faire remarquer que j’étais bien jeune pour recourir aux bons offices du professeur C. dont les patients ont, en moyenne, une solide dizaine d’années de plus que moi. Ce dont je me serais aperçu en prenant l’air du couloir, le soir même, pour descendre fumer devant le hall d’entrée de l’hôpital après une halte devant le distributeur de café.

L’après-midi, que je croyais pouvoir mettre à profit pour lire, fut émaillé d’examens, de radios, de prises de sang. Vers 17 heures, deux infirmières frappèrent à la porte de ma chambre. Elles avaient mission de me préparer. Comme un piano de John Cage avant le concert, eus-je le temps de me dire avant de comprendre que les deux petits objets dont elles étaient munies étaient des rasoirs électriques. Gantées de latex à condom, les jeunes femmes commencèrent leur office par les jambes, qu’elles me dirent devoir épiler depuis le genou jusqu’à l’aine. Le léger grésillement des appareils ne couvrait pas leur conversation, qui courait sur le changement de poste d’une de leurs collègues, sur la négociation des trente-cinq heures, sur le bébé d’une aide-soignante du service qui avait avalé je ne sais quoi la veille. Litanie entrecoupée d’un premier commentaire, bientôt repris en écho, sur le caractère particulièrement revêche de mon système pileux. Quand je sentis poindre l’agacement, je crus bon de m’étonner qu’un patient du nord de la Loire, blond d’origine, puisse prendre au dépourvu un rasoir occitan rompu aux cuirs sombres du Sud réputés pour leur crin dense et dru. Plutôt dix bruns poilus comme des singes ! entendis-je qu’on me répliquait de part et d’autre du lit, avec un sourire entendu. La sanction tomba : le rasoir à lame jetable, interdit par les nouveaux protocoles mais efficace. Cependant, une seule écorchure et l’opération serait ajournée. C’est ainsi qu’un semblant de mesure fut mis à me dégarnir le pubis. On s’arrêta à la jointure de la hampe et des couilles. Je ne me souvins pas qu’on ait jamais touché cette partie-là de mon corps avec autant de répugnance – ou bien cette sensation s’exonda soudain de l’enfance, avec la violence des villes englouties qui, par nuit d’ouragan, apparaissent au marin ivre, égaré sur le pont de son rafiot. Avant de quitter la pièce, on exigea que je prenne une douche en veillant à me frotter avec un gant en fibres non tissées imbibé de Bétadine, un produit de couleur jaune à l’odeur de cadavre. Sorti de la cabine, je déplorai d’avoir digéré depuis longtemps mon repas de midi, qu’il m’aurait été un bref soulagement de pouvoir rendre. Le moment où je posai le pied sur le caillebotis et commençai de me sécher, passant la serviette sur la peau glabre de mon bas-ventre, serait à compter parmi les très rares circonstances qui, depuis seize ans désormais, auraient pu remettre en cause, dans l’instant, mon abstinence alcoolique (pour peu que celle-ci ne fût pas ancrée, comme c’est le cas, sur une attitude mentale qui, le moment venu, me ferait choisir le revolver plutôt qu’un toxique, fût-il garanti létal à la dose convenable : comment oublier que je me suis raté au thanatol [1] ?).

Dans la soirée, comme chaque jour depuis des mois, j’ai appelé ma mère. Ça n’allait pas fort et elle n’avait rien sous la main pour noter le numéro de la ligne directe de ma chambre. (La semaine précédente, mon père était allé répondre sur le poste fixe. Je l’entendais lui crier, de la cuisine, qu’il lui apporte le téléphone mobile. J’ai raccroché en toute hâte : quelques jours auparavant, une scène semblable avait eu lieu, mais ma mère s’était mise en route vers le salon, était tombée, entraînant mon père dans sa chute. Elle n’avait pu se relever, lui n’avait pas la force de l’y aider ; il dut appeler un voisin. À sept cents kilomètres de là, j’avais suivi, impuissant, le drame que j’avais provoqué d’un simple coup de fil exceptionnellement passé dans le creux de la journée, sachant que je ne pourrais, ce soir-là, le faire à l’heure habituelle, entre 20 h 40 [fin de la météo sur Antenne 2] et 20 h 41 [moment auquel ma mère rejoignait la salle de bain afin de s’y préparer pour la nuit]. N’ayant pas, je l’ai dit, de récepteur de télévision, il s’agissait chaque soir d’opérer en aveugle une visée de la précision des chasseurs américains dans la guerre zéro mort.)

Le lendemain matin, on m’administra le médicament promis, trois jours plus tôt, par une délicate anesthésiste en visite pré-opératoire. Avertie par moi de mon statut d’alcoolique abstinent exigeant qu’aucun produit à base d’éthyle ne me soit injecté [on en utilisait il y a encore peu en anesthésie], elle avait dûment corrigé à plusieurs reprises abstinent par repenti et s’était gardée avec ostentation de noter quoi que ce fût à ce sujet. Elle avait juste précisé, vers la fin de l’entretien, qu’on me préparerait (donc le mot avait été déjà prononcé) à l’anesthésie, qui ne serait que régionale, par un sédatif puissant qui me ferait éprouver la bienheureuse sensation d’avoir avalé d’un trait une bouteille entière de champagne (sic).

On ne me ferait même pas la grâce, en avais-je déduit, d’être tout à fait inconscient. Est-il si distinctement écrit sur mon visage que je suis coupable ?

En salle de réveil, ma première pensée fut pour mon père qui, en avril, s’était cassé l’épaule dans leur chambre de la maison de rééducation où ma mère séjournait, non loin de Rambouillet. Sorti de la narcose, il avait connu plusieurs épisodes hallucinatoires. Je m’appliquai à regarder autour de moi, à suivre des yeux l’infirmière de permanence, à remuer les doigts de la main gauche, puis de la droite, à tenter le même exercice, plus précautionneusement en raison de l’intervention, avec les orteils. Mon père, une semaine plus tard, avait failli être emporté par une hémorragie de l’estomac. Je suis parti pour Goussonville le soir même, en voiture. Au petit matin, les infirmières de la clinique de rééducation me préparèrent, elles aussi. Ma mère m’expliqua qu’il avait fallu plus de deux heures de réanimation sur place avant que son état autorise de le transporter. On l’avait fait sortir de la chambre. Elle l’avait entrevu sur la civière. Tout le monde semblait ignorer, à l’étage, vers quel hôpital il avait été orienté. À neuf heures, le médecin qui dirige le centre de rééducation entra dans la chambre. Il venait d’avoir l’hôpital de Versailles. Mon père était tiré d’affaire. Quand on le ramena, dans l’après-midi, je le vis sur son lit de mort, respirant péniblement, le visage creux, le teint de cire. Ma mère lui trouva meilleure mine que la veille. On ne saura jamais, de l’anémie, du stress opératoire, d’une soudaine lassitude, ce qui a provoqué son incursion aux confins des ténèbres. L’infirmière remarqua que j’étais sorti des brumes et vint prendre ma tension. Le contact de sa main sur mon bras ni les quelques formules toutes faites qu’elle prononça ne parvinrent à dissiper une phobie soudaine pour la crise de cécité ou de paralysie hystériques qui, j’ignore pourquoi – et feins toujours de l’ignorer à présent –, ne guettait que moi.

L’après-midi, je rouvris Un Lit de ténèbres et, à ma plus grande surprise, sans devoir relire la page précédente je repris ma lecture où je l’avais suspendue le matin (réveillé bien avant la venue de l’équipe de relève chargée de m’assommer à l’Atarax, Styron m’avait aidé à me blinder contre l’absence du cigarillo et du café qui, en temps ordinaire, sont les conditions sine qua non de mon retour aux affres de la vie diurne).

On me fit lever pour faire ma toilette, une sorte d’activité obsessionnelle dans laquelle mes interlocutrices successives parmi le personnel infirmier tenteront avec constance de me faire plonger, comme dans une enviable addiction. En mon for intérieur, je me dis que l’accès redouté de paralysie m’aurait épargné l’épreuve. Il s’agissait ni plus ni moins de retrouver le goût fétide de la Bétadine, ce savon flotteux à la consistance de sanie, et la surface albumineuse de mon bas-ventre. J’ignorais encore que jamais autant que dans les jours qui suivraient je n’aurais regardé mon corps dans la glace pour y vérifier à quel point la chair est détestable.

J’appelai ma mère pour un flash spécial. Elle me dit que Sylvie lui avait téléphoné dès la fin de la matinée. Je lui demandai si elle se sentait mieux que la veille. Force m’est de constater aujourd’hui que j’entendis bien sa réponse qui, sur le moment, ne laissa aucune trace à la surface de mon esprit. La seule surface qu’il eût fallu rayer ce jour-là, j’en conviens, était celle du miroir de la salle d’eau, chambre 17.Le mercredi soir, mon père tenta de me joindre après l’heure de fermeture du standard de l’hôpital, à partir de laquelle tout appel sur la ligne directe de votre chambre sonne dans le vide, sans autre explication, pour m’indiquer que ma mère avait été emportée, inconsciente, par le Samu après avoir vomi du sang de fort méchante façon.

J’avais retenu de l’entrevue liminaire avec le professeur C., début août, puis avec sa secrétaire avec qui j’avais établi la date de mon hospitalisation, que celle-ci serait l’affaire de quarante-huit heures. J’appris le mercredi matin qu’il était hors de question qu’on me lâche en début d’après-midi : outre un risque d’hématome, il fallait procéder à un doppler de contrôle pour vérifier que l’artère avait été correctement débridée. L’opération avait consisté à glisser un dispositif d’exploration dans l’intérieur de la cuisse pour atteindre l’artère, dans laquelle il était prévu d’introduire, si le chirurgien estimait qu’un simple détartrage m’exposait à une nouvelle obstruction, une sorte de petit ressort en métal neutre destiné à en maintenir écartée la paroi. Version du piercing pour introvertis, qui me ferait seul dépositaire du secret de cette parure intime, rituel plus hermétique que celui de la femme à qui l’on fixe deux anneaux d’or dans les grandes lèvres. Expérience pour moi initiatique du tiers inclus, familière aux porteurs de pacemaker, broches et prothèses en tout genre, sans parler des alcooliques qui ont connu les implants sous-cutanés à effet antabuse supposés leur permettre de se déprendre sans effort de l’envie de boire. (La cavité buccale étant rompue à accueillir et à tester toutes sortes de corps étrangers, elle assimile curieusement sans trop renâcler plombages et couronnes mais peut rester désespérément suspicieuse à l’endroit d’un dentier ou d’un appareil d’orthodontie qui, dès lors, font figure de pièces rapportées plus que de prothèses – dont la vocation est de se faire oublier du corps qui les héberge.) D’où l’étrangeté d’une pratique qui consiste, pour des adolescents dont l’organisme est d’ordinaire à l’apogée de la bonne santé, à s’incruster le visage de toute une quincaillerie destinée, selon leur témoignage le plus constant, à mieux éprouver qu’ils sont en vie.

J’eus la faiblesse de confier à un jeune interne, le jeudi matin, juste après l’appel de mon père, qu’il me faudrait me rendre au chevet de ma mère dès que je serais sorti. Cela me valut, en début d’après-midi, la visite du professeur C. en personne, venu me convaincre qu’il était plus sage de me retenir ici, afin que je résiste à la tentation d’embarquer sur le premier vol pour la capitale (hors de question de risquer un hématome avec les écarts de pression d’un décollage et d’un atterrissage) ou, pire encore, de prendre la route. J’eus beau lui dire que je suis addict au rail, rien n’y fit. Il ne me restait plus qu’à prévenir mon client – celui, curieusement, avec qui je me trouvais l’après-midi du 11 septembre – que je ne pourrais honorer le rendez-vous prévu le vendredi matin pour lui remettre une nouvelle version de mon texte. Et à terminer la mise au point de celui-ci dans ma chambre d’hôpital, sur l’ordinateur portable que j’avais pris soin d’emporter avec moi. J’attendis une heure que le patron ait, en toute probabilité, déguerpi de son service et, sous prétexte d’aller faire quelques pas, descendis à la cafétéria située au rez-de-chaussée, à proximité du hall d’accueil. Je m’y confectionnai au distributeur un gobelet de deux doses de café court et allumai un petit cigare. À la première bouffée, un léger étourdissement me suggéra qu’il était préférable de m’asseoir.

 

J’aurais pu ne retenir de cet épisode chirurgical que le roman de Styron qui, pour l’analyse psychologique du dipsomane, me semble plus juste et plus lumineux (lumière noire, il va sans dire) que Malcolm Lowry, même dans la nouvelle traduction de Jacques Darras (chez Grasset, en 1987), qui rend enfin Sous le volcan lisible. Or, jamais Un Lit de ténèbres n’a été mentionné devant moi comme l’un des grands textes sur l’alcool, ce qu’il est bel et bien.

[J’avais ainsi, au début de l’année, découvert Hermann Broch ; se trouvaient à vendre, par hasard et pour une bouchée de pain chez un de mes bouquinistes, deux de ses romans, Le Tentateur et La Mort de Virgile, deux exemplaires en bon état de leur première édition française datant de la fin des années 1950, dans la même collection « Du monde entier » que le Styron. Pourquoi ce quasi-oubli de Broch, alors que le souffle, mais aussi le destin, semblent si proches de ceux de Musil ? Les critères du passage à la postérité : loterie, inattention de la critique ou ultime affront d’une civilisation pourrissante et fière de l’être ?]

 

[1] Le terme a été forgé par le psychanalyste François Perrier (« Thanatol, ou des amours, des morts et des corps, de qui l’on n’est pas », article rédigé en 1973-1974, refusé en son temps par la revue Topique puis publié dans Études freudiennes, n° 9-10, avril 1975 ; repris dans La Chaussée d’Antin, édition nouvelle, Albin Michel, 1994). Alcoolique, François Perrier est également l’auteur de L’Alcool au singulier, l’eau-de-feu et la libido, InterÉditions, 1982. Quoi qu’affirme sa nécrologie officielle telle que rédigée par la communauté psychanalytique, il fut celui par qui le scandale arriva en intégrant l’éthylisme au matériel clinique et théorique de l’analyse, alors que l’orthodoxie freudienne édictait – et continue peu ou prou d’enseigner – que, pour l’analyste, l’addiction à l’alcool ne peut avoir valeur que de symptôme.

 

 

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Vendredi 4 février 2005

05: 53

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfrouge

Chronique de l'automne 2001

 

3.

 

Le journal parlé

 

Jusqu’à ce que mon frère et moi ayons quitté l’appartement familial (ce qui, malgré les cinq années qui nous séparaient, intervint, je crois, presque en même temps), mes parents refusèrent d’acheter un récepteur de télévision. En revanche, leur assiduité aux programmes du Poste parisien et de Radio Luxembourg me valut d’être enveloppé, durant toute l’enfance, par un imaginaire sonore composite mais puissant : la Petite Musique de nuit de Mozart servait, chaque après-midi, d’indicatif à une émission au titre extravagant de Passe-temps des dames et des demoiselles ; ce fut la voix éraillée de Lucien Barnier instillant, à la nuit tombée, le frisson des Grandes Énigmes du monde et de l’univers ; chaque année, plusieurs dimanches après-midi de suite, la maison résonnait comme une lessiveuse des conférences de carême retransmises en direct de Notre-Dame de Paris (le roman familial précise que, tout jeune enfant, j’écoutais le prêche dans la plus parfaite concentration, hypnotisé par la voix du père Carré o.p.) ; il y avait encore, une fois par mois, pendant que nous dînions dans la cuisine, Récital, patronné par les parfums Bourjois avec un J comme Joie : l’enregistrement – ou sa reconstitution en studio – du concert d’un artiste de variétés de l’époque. Nous n’avions pas de tourne-disque et nous n’allions jamais au spectacle ; la solennité du présentateur et les applaudissements qui paraissaient monter de mon assiette de soupe conféraient à l’émission sa portée quasi religieuse.

Parmi tout cela, l’actualité de la planète dut me sembler sans relief. Il fallait d’ailleurs me faire taire pendant les informations. Les seuls événements dont je garde mémoire comme de circonstances qui firent impression furent le sacre d’Élisabeth d’Angleterre, en 1952 (j’avais trois ans) et, beaucoup plus tard, l’assassinat de Kennedy (j’en avais quatorze). Entre les deux, les limites du monde furent celles justement de mon assiette, dans laquelle ma mère se plaisait à verser, pour mon bien, tout ce que je n’aimais pas.

Où était passé le monde ? Lacune dans la pédagogie civique, conjointe à l’absence de toute éducation sexuelle ? L’énergie consumée, dans la souffrance, à corriger la seconde par mes propres moyens m’aurait fait défaut pour investir quelque curiosité que ce fût dans les affaires d’intérêt général ? D’autres facteurs se seront mêlés à cette éviction originaire du réel, à quoi concourut mon enfance (toute enfance ?). Il serait, aujourd’hui, vain de chercher la clé d’une mise à distance du monde qui, peu ou prou, me semble affecter diversement nombre de baby-boomers.

Difficile, aussi, de déterminer ce qui m’a rendu définitivement hostile la présence, dans une pièce où je me trouve, d’une télévision allumée. Mes grands-parents maternels furent parmi les premiers à se doter d’un récepteur. Le désir des fins de semaine que j’étais autorisé à passer chez eux se confondit aussitôt à la hâte stupéfaite de me river devant l’écran rudimentaire, aux fréquentes sautes d’humeur, qui trônait dans leur salle à manger. Comment expliquer qu’une telle fascination disparut à l’adolescence ? Dois-je voir dans ce revirement un motif commun à l’absence de tout intérêt sérieux pour le cinéma ? Le plus significatif, sans doute, réside dans le fait que, pendant plusieurs années, rien ne vint se substituer, semble-t-il, à l’image en noir et blanc des premiers feuilletons de cape et d’épée pour lesquels j’avais éprouvé ce massif et provisoire engouement. J’écrivais, plus ou moins en cachette, des pièces de théâtre grandiloquentes et quelques poèmes. Mais je ne lisais pas. Au cours de ma dix-huitième année seulement, la littérature me saisit par la tignasse et ne me lâcha plus.

On peut juger que, dès lors, le train du monde ait constitué une pâle concurrence aux états intérieurs qu’entretenaient mes lectures. Ce serait négliger toutefois que, dans le même temps, le monde se mit à faire de plus en plus de bruit, tout spectacle à prendre modèle sur les jeux du stade, tout énoncé de l’actualité politique et sociale à calquer sa rhétorique sur la glossolalie du commentaire sportif. Le texte du monde a fini de me rendre inaudible la musique du monde – et la bande-son indigeste le film des événements.

Depuis de nombreuses années, je vis donc sans télévision et j’évite la proximité de toute source sonore dont je ne maîtrise pas la production. Si bref soit-il, un simple flash d’information est motif de contrariété, tant il est rare que la raison n’y soit insultée. Lire la presse écrite avec, le plus souvent, plusieurs jours, voire semaines, de décalage sur l’actualité me procure l’illusoire sentiment de me ménager un certain recul avant de céder à la rumeur d’État.

[À la lumière de ce qui précède, je pose ici une question, conscient que cette chronique n’est probablement pas le lieu d’une réponse argumentée ; l’écho des événements que celle-ci interroge me semble gagner toutefois en lisibilité dans la formulation même d’une telle hypothèse : la désaffection liée au déficit de crédibilité du jeu politique et de son discours, auprès de ma génération notamment (celle qui, pour la dernière fois, a brûlé les planches de la scène politique avec le happening de Mai 68), n’est-elle pas d’ordre esthétique plus qu’idéologique ? Le texte politique ne fait-il pas défaut, plus que le politique lui-même, plus que sa nécessité ?

Il conviendrait d’étudier aussi finement que possible les modes de contamination empruntés par le discours télévisuel dès l’époque qui fut celle de ma formation : l’accélération des changements de plan, induisant le raccourcissement drastique de toute séquence sémantique, l’abandon progressif d’un discours grammaticalement construit au profit d’une démonstration par juxtaposition et par empilement de symboles iconiques de plus en plus formels, à mesure de leur émission en salves – jusqu’à fonder l’autorité d’un discours vide de tout contenu, dont Loft story peut être provisoirement considéré comme la manifestation la plus aboutie, puisque la plus récente. Sous ces rafales de monades clignotantes produites en flux tendu, devant ces pages cathodiques, sonores ou tabloïdes criblées de pictogrammes, ce n’est plus, chez certains d’entre nous, la raison qui réplique par un contre-discours élaboré, mais l’imaginaire qui résiste, mobilise le stock d’images qui lui fait office de place forte, de contre-monde. Une guerre des icônes devenue purement intérieure, intime : à sa façon de ne pas tenir en place, de toucher à tout, de parler à tort et à travers, de roter, l’information froisse les lois de l’hospitalité de mon imaginaire, insulte à proprement parler ma façon de voir le monde.]

Il est étrange de constater – pour n’en tirer d’ailleurs aucune gloire ni un quelconque sentiment de légitimité – combien cette mise à distance, chez ceux qui la pratiquent, n’est pas plus source d’incurie ou d’impréparation face à ce qui survient que ne le sont, chez ceux qui produisent cette information calibrée, la modélisation et la fragmentation du sens, l’effort pour frapper l’image d’alignement, l’usinage d’un bruit suffisant à couvrir ce qui serait la mélodie du monde. Pas plus que nous ils ne perçoivent celle-ci, ne sont à même d’en anticiper les syncopes, d’en guetter les silences. Nous sommes les deux modes symétriques d’une même surdité, d’un seul autisme. C’est cela, il le faut craindre, qu’ont assimilé – dire qu’ils l’ont compris serait leur concéder un excès de crédit – ceux qui d’assez longue date, à ce qu’il paraît, ont investi le dispositif. Un ver que l’on savait dans le fruit, dont nul n’a perçu la métamorphose, jusqu’au moment où la chrysalide laisse échapper son monstrueux phalène.

Dans ces conditions, rien ne nous prépare à traiter différemment l’ordre privé. Ce qui est vrai du politique pour le corps social l’est, pour chacun de nous, de notre relation à la mort. Le discours du corps malade, surtout lorsque le pronostic vital est en cause, a été mis sous haute surveillance. Il n’y a pas plus convenu, dans nos sociétés, que le rôle du grand malade ni d’uniforme plus raide que celui de la longue maladie. La médecine contemporaine comporte un rigoureux dressage destiné à aligner la conduite du mourant sur un discours qui a éradiqué toute syntaxe de la mort.

Dès lors que ce dressage concerne l’un de nos proches, nous devenons la proie désignée de la désinformation à laquelle nous avions pu nous boucher les oreilles quand elle traitait de la planète : clouer le bec au premier rappeur venu qui ânonne son flash d’infos dans l’aire sonore que nous estimons soumise à notre juridiction ; plus délicat est de pratiquer la suspicion de principe lors du bulletin de santé téléphonique que nous-même sollicitons quotidiennement de nos propres parents, l’un et l’autre malades.

Il est déjà si rebutant de se concevoir mortel. Comment ne pas accepter d’un cancéreux en phase terminale la dose de morphine qu’on refuse de se faire injecter chaque soir par un présentateur encravaté de jeux télévisés ?

Voilà presque trois ans, dans ce qui n’est pas un journal – tout au plus un fourre-tout que j’ai intitulé Balles perdues (l’existence d’un titre hausse la chose au statut d’œuvre en cours, ce qui est une façon de sauver la mise) – que je tiens table ouverte à mes colères et à mes abattements. Début 2001, devant la tessiture de mes humeurs, le médecin que j’ai consulté a évoqué l’une de ces grandes crises existentielles, qui ne sont pas l’apanage des créateurs tourmentés mais qui font belle figure, a posteriori, dans le tableau de chasse de l’écrivain. Une dépression endogène, pour m’en tenir avec modestie à la nomenclature. Décidément, on me flatte, consignai-je toutefois le soir même dans mes notes.

Mon entourage ne put qu’assister, impuissant, à ces montées d’adrénaline qu’un rien provoque, suggérant parfois que je serais mieux inspiré de ménager une énergie qui, l’instant d’après, me déserte. S’il fallait qualifier d’une référence grammaticale mon rapport au monde depuis tous ces mois, hiatus s’impose : entre ce qui me parvient de mon environnement et ce que j’éprouve, l’absence de toute copule [de toute médiation, diraient les bonnes âmes des ressources humaines] noue les articulations. L’existence souffre de rhumatismes articulaires.

Je picore, presque au hasard, dans les pages qui précèdent, pour certaines de deux ans, les événements de septembre :
« Quarante-six.
– 46 ?
– Oui, quarante-six paires de claques perdues, mais données mentalement.
– ?…
– À quarante-six petites pintades croisées entre ici et ici, le temps de faire trois courses en ville.
– ! […]
– Peut-être, mais la faute de goût prend de telles proportions entre cette caricature de féminité fardée d’autisme et la logorrhée du village global que, plutôt que de se risquer à tarter l’écran de son ordinateur, mieux vaut conspuer virtuellement quelques catins à face de templates [1] »

Cette autre notation remonte à l’hiver dernier : « Je me suis lancé dans la lecture de ces deux mille pages [L’Homme sans qualités de Musil] parce qu’il s’agissait de l’œuvre la plus volumineuse dont je disposais dans ma bibliothèque (les quatre volumes de la première édition du Seuil rachetés aux puces). Dans l’état qui est le mien ces temps-ci, où lever le petit doigt consiste à tracter des tonnes de lassitude, je me suis imposé ce vrai “pavé” – afin que le poids ne fût plus un fantasme, mais bien une masse, en l’occurrence de texte, dont j’aurais laissé la chape me recouvrir. Et voilà que, passée la montée en régime des premiers chapitres, j’ai été emporté dans la plus aérienne, la plus oxygénée des fictions : celle qui, collant à la chronologie sociale dans toute sa suffisance, injecte à celle-ci le poison des mots. Une langue d’entomologiste qui ruine toute vanité morale dans un monde pris pour modèle (celui de l’Europe en état de décomposition avancée de 1914 dans laquelle Musil écrit), qui ressemble à s’y méprendre à celui auquel je me cogne, comme une abeille contre la vitre. »

J’ai conscience d’avoir eu parfois recours à des formulations qui ne furent pas du meilleur goût (mais il peut justement s’avérer que le plus pénible, dans certains états dépressifs, est le manque d’allure et de tenue que votre existence revêt soudain à vos propres yeux) : « Le miroir de la salle de bain me renvoie, ce matin encore, l’image d’un Juif sans âge, réchappé malgré lui d’une Shoah métaphysique et affective. »

Entre deux coups de gueule, les pages qui se sont accumulées depuis l’été 1999 sont émaillées d’apostilles de ce genre : « À ce signe vous reconnaîtrez que la mort rôde : la musique ne suffit plus à vous réparer. »

Tant il est vrai que, dans ces conditions, tenter de dire le monde décoche une affreuse douleur intercostale. Et, quelques jours plus tard :
« J’ai mal partout. J’ai mal nulle part. »

Nul doute. Je couvais quelque chose.

 

11 septembre, 18 heures. Je rentre d’un rendez-vous. Tout l’après-midi, j’ai auditionné les cadres d’une entreprise d’ingénierie mécanique spécialisée dans la sous-traitance aéronautique. La communication industrielle présente le charme d’appeler une vis une vis. Mon client, en la circonstance, est l’agence de communication chargée de produire un document de présentation de l’entreprise. Nous avons été approchés pour de la rédaction spécialisée. C’est notre première mission pour cet interlocuteur, d’autres suivront sans doute si nous faisons l’affaire. Quoi qu’il en soit, chaque commande est par principe une première. En l’occurrence, je me devais d’être à la hauteur du consultant qui venait d’emporter le marché et jouer cette série d’entretiens comme si j’appartenais moi-même à son agence. Le genre d’exercice particulièrement satisfaisant pour l’esprit dans la mesure où, lorsque vous vous retrouvez à l’air libre, vous savez vraiment, pour une fois, à quoi ont servi vos neurones.

En pénétrant dans nos bureaux, j’entends que la radio est allumée. Au regard de Sylvie, ma compagne avec qui je travaille, je comprends que je ne peux pas ne pas être au courant qu’il s’est passé quelque chose.

À l’instant, la voix qui emplit la pièce me parvient d’un autre âge, celui, très précisément, où mon grand-père frappait une fois la table du plat de la main pour écouter le journal parlé (enfreindre la loi du silence, c’était la mornifle – le mot lui-même est hors d’usage, comme le fut un jour le poste à galène).

Sur France Info, à la façon des dix mesures du Printemps de Vivaldi qui, durant des années, ont servi d’interlude à la plupart des standards téléphoniques des entreprises françaises, l’information tourne en boucle. D’ici quelques heures, on adoptera la technique de la retransmission sportive : le sous-titrage en flux tendu du défaut d’image en radio (du défaut de sens de l’image à l’écran). Le consommateur d’infos en temps réel aura ainsi retrouvé ses repères pavloviens et la vie marchande pourra reprendre son cours, profiter des circonstances pour faire grimper l’audience. L’échantillon représentatif pourra de nouveau saliver. Pour l’heure, il a, comme nous ici, comme le speaker sur les ondes, la bouche sèche.

Je ne suis jamais allé aux États-Unis et je conviens qu’il m’aurait fallu une certaine concentration pour situer, ex abrupto, les Twin Towers au cœur du World Trade Center et, à ma honte, ce dernier, à la pointe du borough de Manhattan. (À ma décharge, j’ai vérifié, ces derniers temps, qu’une part non négligeable de mes contemporains manifeste un embarras certain à localiser le Taj Mahal dans l’espace et dans le temps historique.)

Toutefois, dès que j’ai pu, telle une première séquence de puzzle, assembler quelques-uns des fragments connus du scénario, de quoi en deviner du moins le synopsis, m’est soudain revenue – je renonce à questionner une forme si ambiguë de prémonition – cette donnée géologique qui n’avait pas manqué de me frapper il y a plus de vingt ans, lorsque j’ai quitté Paris quelques mois après la mort d’Olivier, pour venir m’y installer : Toulouse est située sur une ligne de faille tectonique qui, feu Haroun dixit, peut valoir demain à la Ville rose un tremblement de terre californien.

 

[1] Template [‘templit] n. m. – mot angl. – informatique. Littéralement « patron », « gabarit ». Chaîne de caractères servant à formater une entrée ou une sortie. Source : www.tout-savoir.net.

 

 

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Jeudi 3 février 2005

05: 59

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfvert

Chronique de l'automne 2001

 

2.

 

Abstract

 

Sa mort m’a toujours paru improbable. J’avais, en conséquence, admis d’envisager la mienne. J’y répugne toutefois, depuis qu’en 1985 j’ai cessé de boire pour me détruire. Elle le comprit. Il lui fallut dix ans pour s’y résigner. Dès lors, elle mit en cause son propre pronostic vital : la cirrhose médicamenteuse qu’elle déduisit d’une hépatite C muta en cancer primitif du foie ; ce triple syndrome hépatique défia pendant sept ans les thérapeutiques expérimentales au-devant desquelles elle se porta volontaire. Expiation massive de la dipsomanie de son fils, le seul qui lui restât : le second, dont elle apprit de moi, post mortem, qu’il était homosexuel, a été rappelé à Dieu sous mes fenêtres par une locomotive haut le pied, un soir de l’hiver 1978, en traversant l’un des derniers passages à niveau de la banlieue parisienne. Un dieu bien clairvoyant, elle entendait qu’on en convînt. L’intéressé m’avait en effet demandé, quelques jours auparavant, ce qu’il en était de cette rumeur de cancer qui, outre-Atlantique, ne toucherait que sa communauté ; j’étais jeune journaliste, employé dans la presse médicale et semblable référence dans le temps m’autorise à froncer des sourcils quand l’épidémiologie officielle déplace en aval de quatre ou cinq ans le curseur. Au terme d’un travail de deuil qui m’enseigna comment passer de plus en plus brutalement du priapisme au coma éthylique, un vendredi soir de janvier 1985 j’ai décidé de survivre.

De lui survivre.

Depuis quelques jours, je peux m’estimer quitte de ce défi. Ce fut d’ailleurs ma première pensée quand, remontant le long couloir du service de postréanimation de l’hôpital de Boulogne (Hauts-de-Seine), je reconnus la silhouette d’un des miens et compris, dès que je pus lire de loin sur ses traits. Toutefois, un curieux agencement de circonstances entourait cette échéance annoncée par plusieurs jours d’un coma dont il était, je me le fis expliquer par la suite, impossible qu’on la tirât. Le nœud se trouvait pris dans un écheveau à ce point confus qu’il pouvait paraître irréel de le savoir soudain tranché.

Depuis lors, il me semble qu’un marionnettiste un peu allumé m’a laissé choir, fantoccino entravé dans mes fils, assommé par mon cadre en bois, le corps en équilibre instable sur le rebord de la scène. Aujourd’hui même, deux gamins venus s’asseoir près de moi dans le métro se sont poussés du coude : Fais gaffe, dit l’un, tu bouscules les personnes âgées. Ma mémoire immédiate me confirma que j’étais bien seul jusqu’alors sur la couple de banquettes.

La scène finale n’en finit pas de se jouer à contretemps – à contre-jour serait peut-être plus juste –, comme en coulisses. Tous mes efforts échouent, ces temps-ci, pour attirer les protagonistes, parmi lesquels je compte, sous les feux de la rampe. Il conviendrait que les artistes saluent, qu’il soit loisible de les bisser, que le rideau retombe.

Je reconstitue cette chronique dans le seul propos de reprendre au maître invisible d’un étrange théâtre d’ombres la silhouette détourée par la mort d’une femme qui fut ma mère.

Longtemps, je me suis interrogé sur la légitimité d’un sentiment qui, aussi loin que j’arpente ma mémoire, a toujours exercé sur moi son emprise : une irréductible singularité tenant bien moins à certaines dispositions personnelles qu’à l’environnement dû aux hasards et aux nécessités de l’hérédité, à l’époque qui m’a vu expulsé de la chair maternelle, à un demi-siècle d’avancées technologiques, de guerres, de faits divers et de rétrécissement du temps. Tout autre, me semble-t-il, confronté au même environnement humain et non humain, aurait, sans plus ni moins de mérite, éprouvé l’inquiet orgueil d’avoir, dès le cloaque placentaire, pataugé dans l’exception. Défaut de perspective, je suis disposé à l’admettre. À cette nuance près : un désordre métabolique répondrait peut-être, chez moi, de ce qui peut hâtivement passer pour une ligne de force de mon caractère. Mon incapacité à fixer le vécu pourrait ainsi relever du même processus que celui décrit par la médecine dans le cas de non-fixation du calcium chez nombre d’individus. (À l’inverse, le saturnisme – qui fut la maladie des typographes et consiste dans la non-élimination du plomb par l’organisme – me paraît offrir le modèle de l’autre des deux syndromes fondateurs de la maladie humaine.) Je pose ici comme hypothèse que cet agglomérat de signes – séismes, frémissements d’ailes de papillon, lézardes, ombres portées –, qui forme autour de la mort de ma mère cette concrétion d’un poids volumique aberrant, est peut-être pour moi seul un objet non visible à l’œil nu ; il n’en irait pas de même pour l’ensemble de ceux qui, autour de moi, fixent jusqu’à ne plus pouvoir en éliminer l’excédent, le flux des êtres et des choses : chez eux, alluvions et sédiments finissent par former un filtre, un lit, où tout ce que charrie le fleuve de débris, de souches mortes mais aussi d’embarcations humaines, s’enlise ; tandis que mon existence roule dans un vacarme effrayant ces mêmes herpes (on nommait ainsi tout ce que l’eau abandonnait d’hétéroclite et de macabre sur le rivage). Et qu’un tronc percute l’abrupt de la rive et s’y fiche, il concasse et brise et compacte tout ce qui parvient à sa hauteur. En médecine encore, le calcul et le dysembryome (amas saugrenu de matière organique, dent, poil, ongle, qui s’enkyste dans un endroit quelconque du corps) ressortissent au mode anarchique de fixation qui est le mien.

Tant qu’une telle branche ne s’est pas mise en travers, rien ne me garantit pour l’heure que ce qui m’advient revêt la moindre épaisseur ou pèse du moindre poids. Ce ne sont pourtant pas les arbres foudroyés qui ont manqué ces temps-ci.

Faut-il mettre sur le compte des circonstances le fait que ceux qui m’entourent se trouvent à ce point démunis pour m’aider en quoi que ce soit à prendre la mesure de ce qui se passe ? Sur quelle scène le jeu du monde se joue-t-il ? Suis-je le mauvais acteur qui en rajoute à son texte, qui gauchit le scénario ? Ou bien est-ce le théâtre du monde qui s’est laissé annexer à ma pantomime par celle qui vient de tirer sa révérence ?

L’événement a cessé d’être douteux. À moi seul, désormais, de le rendre plausible.

 

 

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Mercredi 2 février 2005

07: 05

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azf

Chronique de l'automne 2001

 

1.

 

Liminaire

 

Quand quelques larmes tombent
dans le sang, tout devient rose.

blanc
Stanislaw Jerzy Lec.

 

 

Nul, de nos jours, n'oserait plus formuler même en son for intérieur certaines de ces petites phrases qui ont scandé la nuit des temps. Le lexique et la syntaxe de l’époque ont muselé la dimension hautement morale, et au delà civique, c’est-à-dire contraignante, du lieu commun pour y substituer ses circonlocutions conviviales, sapé l’introspection silencieuse au bénéfice des cellules d’urgence médicopsychologique et des groupes de parole.

Écrire, dans certaines circonstances, consiste à rouvrir l’accès à la formule incantatoire – tour à tour exorcisme, adjuration et sous-titrage tautologique du monde – afin de ne pas laisser d’autres imposer un usage dévoyé de sa propre langue, qui reste le plus sûr garde-fou par gros temps.

Pour des raisons dont il serait loisible d’analyser les multiples composantes, il n’est plus désormais aucun discours, même le plus grossièrement asséné, que l’on puisse tenir en respect d’un Tais-toi, tu dérailles ! qui, dans l’alcôve aussi bien que dans l’hémicycle, indiquait jadis à son auteur qu’il avait franchi les limites hautes ou basses de ce que la raison est à même d’accueillir. La rhétorique contemporaine, qui fait de la médiation un impératif catégorique, exige tout au contraire que l’argument soit repris en écho, déployé, médiatisé, voire justifié avant d’être contredit. Écrire, c’est récuser cette médiation.

On nomme, en management hospitalier, afflux massif de victimes l’engorgement du service des urgences quand survient une catastrophe.

Les pages que voici ont été mises en œuvre dans l’urgence d’un afflux massif de circonstances. Deux d’entre elles sont d’ordre public, deux autres au moins – l’hospitalisation de l’auteur, à Toulouse, dans la semaine de l’explosion de l’usine AZF [1] et la mort de sa mère en région parisienne le lendemain même de la catastrophe – relèvent de la sphère privée. Rédiger et publier cette brève chronique consistait précisément pour lui à maintenir le fonctionnement de la langue à un moment où celle-ci, sur le plan planétaire comme local, était plus que jamais surveillée (mieux, semble-t-il, que ne l’avaient été les auteurs des attentats du 11 septembre, si l’on en croit la presse internationale).

En ce sens, l’opuscule que voici peut être assimilé à un traité de ponctuation ou à un dictionnaire de dictons et proverbes.

L’une des caractéristiques de l’époque (qui commence, finit ou se perpétue, peu importe) tient à ce que tout écrivain qui se respecte ne peut plus traiter d’autre sujet que sa langue, ni exercer d’autre activité que de la tenir prête, comme un desperado nettoie chaque matin son fusil.

 

[1] Survenue le 21 septembre 2001, soit dix jours après les attentats qui ont frappé l'Amérique.

 

 

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Mardi 1 février 2005

05: 48

 

Chasses subtiles

 

 

hemiptere_platane

 

Plus je m'avance dans la tenue du blog, plus il me semble qu'un principe entomologique règle cette forme d'écriture et de publication.

Tant je me surprends, cheminant à partir de quelques blogs connivents, à pratiquer une curieuse collecte d'insectes et de papillons dès lors que je me mets à poursuivre de lien en lien quelque post qui retienne ma lecture.

Filer la métaphore serait sans nul doute possible. Si je m'attarde sur cette idée, c'est pour le renvoi qu'elle m'inspire aussitôt vers un livre d'Ernst Jünger [1]. Nabokov, Roger Caillois et lui sont trois entomologistes avérés de la langue pour le siècle précédent. Il en est d'autres, qui ne chassaient pas nécessairement les papillons, mais ceux-là témoignent dans leur écriture d'une forme d'attention qui les singularise et qu'éclaire, de façon évidente, leur passion pour les insectes.

Le livre de Jünger porte un titre magnifique : Chasses subtiles. C'est ce mot subtil qui, je m'en rends compte, associé à la quête menée souris en main sur la Toile, a imposé le rapprochement.

Internet est vite [2], c'est son principe. Tenter d'y délimiter un espace dédié à la lecture linéaire est, a priori, problématique même si, de longue date désormais, la presse en ligne semble avoir résolu la plupart des contraintes liées au nouveau support. Ce sont d'ailleurs les fonctionnalités des news, du magazine en ligne, que la plupart des blogs s'approprient : vieux rêve inavoué de disposer d'un quotidien dont on est à la fois le scoop permanent, le rédacteur unique et, à quelques exceptions près, le principal lecteur attentif. Un doigt de démocratie directe sur la zone des commentaires squattée en chat, et le tour est joué. C'est tendance. Les exemples son légion.

Plus ardu, le projet d'une présence in progress de la littérature sur la Toile, qui intègre la plupart des données opposables aux modes de lecture traditonnels induits par le livre. Je songe à formaliser, plus tard et d'abord pour moi-même, les enseignements de la tenue de ce blog, mis en regard de tentatives résolument inscrites sur ce registre commun et composant elles aussi leurs propres règles pratiques, leurs stratégies pour négocier l'espace de l'écran. Il est toutefois un point que je relève sans plus tarder : écrire sur la Toile consiste à quitter le cabinet de curiosités dans lequel on se retranche volontiers pour lire et composer ses textes. C'est, à peine ouvert le logiciel avec lequel on programme ses posts, solliciter la présence, en temps réel, de qui vous lira. C'est chausser ses bottes, se munir de l'équipement léger et s'acheminer près de l'étang aux libellules ou s'enfoncer dans le Holtsweg (moins la fausse route, selon l'usage ordinaire de ce mot en allemand, que le chemin qui ne mène nulle part, le layon tracé par les ouvriers forestiers dans le taillis de la futaie pour y travailler, selon le sens heideggerien).

Lorsqu'on observe un coin du réel, comme ici les guêpes, note Ernst Jünger, on acquiert en même temps la connaissance d'autres objets cachés, tel le chasseur à l'affût ou le guerrier aux avant-postes. La chasse est subtile, le mot de Jünger est juste. La Toile met l'écrivain dans une posture et un environnement très différents de ce qu'était supposé décrire le mythe de la page blanche. Elle le place aux aguets dans un monde qui exige plus que jamais le qui-vive.

Dans cette posture, Jean Henri Fabre décrivit avec une précision absolue le nombre et l'emplacement exacts des coups de dard qu'une certaine guêpe assène à sa victime pour l'anesthésier et y pondre ses œufs. Il le fit à l'aide d'une simple loupe – et par déduction – des années avant que la mise au point du premier microscope électronique ne vînt confirmer ses observations.

 

[1] Chasses subtiles, traduction de Henri Plard, Christian Bourgois, 1969.
[2] Je milite pour l'emploi de vite comme adjectif – que Le Nouveau Petit Robert mentionne à peine, comme pour mémoire ; son abandon dans la langue courante a suscité, j'en suis certain, le recours à l'anglais speed et ses dérivés : j'ai pas le temps aujourd'hui, je suis trop vite me semblerait tout aussi éloquent que le je suis speed ou speedé passé dans l'usage.

Corythuca ciliata (Tigre du Platane – Hémiptère Tingide), cliché Claude Schott, © Société alsacienne d'entomologie.

 

Dominique Autié en forêt, à guetter Jünger

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Vient de paraître en ligne (février 2007) :
Dans le cadre – et en avant-première – du numéro hors série de La Presse littéraire consacré aux Écrivains infréquentables, Ernst Jünger, le subtil paraît conjointement dans « La Zone » – Stalker, dissection du cadavre de la littérature – le site de Juan Asensio, qui a dirigé ce numéro, et sur le site de la revue, que publie Joseph Vebret.
Je les remercie des belles et rares heures de (re)lecture de l'auteur du Mur du temps auxquelles ils m'ont contraint pour honorer leur invitation à participer à cet ensemble.

Parution en kiosques : 21 février 2007.

 

 

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