Chronique de l'automne 2001

Nul, de nos jours, n'oserait plus formuler même en son for intérieur certaines de ces petites phrases qui ont scandé la nuit des temps. Le lexique et la syntaxe de l’époque ont muselé la dimension hautement morale, et au delà civique, c’est-à-dire contraignante, du lieu commun pour y substituer ses circonlocutions conviviales, sapé l’introspection silencieuse au bénéfice des cellules d’urgence médicopsychologique et des groupes de parole.
Écrire, dans certaines circonstances, consiste à rouvrir l’accès à la formule incantatoire – tour à tour exorcisme, adjuration et sous-titrage tautologique du monde – afin de ne pas laisser d’autres imposer un usage dévoyé de sa propre langue, qui reste le plus sûr garde-fou par gros temps.
Pour des raisons dont il serait loisible d’analyser les multiples composantes, il n’est plus désormais aucun discours, même le plus grossièrement asséné, que l’on puisse tenir en respect d’un Tais-toi, tu dérailles ! qui, dans l’alcôve aussi bien que dans l’hémicycle, indiquait jadis à son auteur qu’il avait franchi les limites hautes ou basses de ce que la raison est à même d’accueillir. La rhétorique contemporaine, qui fait de la médiation un impératif catégorique, exige tout au contraire que l’argument soit repris en écho, déployé, médiatisé, voire justifié avant d’être contredit. Écrire, c’est récuser cette médiation.
On nomme, en management hospitalier, afflux massif de victimes l’engorgement du service des urgences quand survient une catastrophe.
Les pages que voici ont été mises en œuvre dans l’urgence d’un afflux massif de circonstances. Deux d’entre elles sont d’ordre public, deux autres au moins – l’hospitalisation de l’auteur, à Toulouse, dans la semaine de l’explosion de l’usine AZF [1] et la mort de sa mère en région parisienne le lendemain même de la catastrophe – relèvent de la sphère privée. Rédiger et publier cette brève chronique consistait précisément pour lui à maintenir le fonctionnement de la langue à un moment où celle-ci, sur le plan planétaire comme local, était plus que jamais surveillée (mieux, semble-t-il, que ne l’avaient été les auteurs des attentats du 11 septembre, si l’on en croit la presse internationale).
En ce sens, l’opuscule que voici peut être assimilé à un traité de ponctuation ou à un dictionnaire de dictons et proverbes.
L’une des caractéristiques de l’époque (qui commence, finit ou se perpétue, peu importe) tient à ce que tout écrivain qui se respecte ne peut plus traiter d’autre sujet que sa langue, ni exercer d’autre activité que de la tenir prête, comme un desperado nettoie chaque matin son fusil.
[1] Survenue le 21 septembre 2001, soit dix jours après les attentats qui ont frappé l'Amérique.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
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Dominique Autié
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