blog dominique autie

 

Lundi 7 février 2005

05: 16

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfviolet

Chronique de l'automne 2001

 

6.

 

L'odeur de la sainteté

 

C'est eux qui l'ont fait,
mais c'est nous qui l'avons voulu.

blanc
Jean Baudrillard.

 

J’ai quitté l’hôpital dans la voiture d’une jeune femme médecin qui redescend en ville pour tenter d’aller prendre sa gamine à l’école : une heure et demie de bouchon, dans une voiture aux vitres fermées par crainte du fameux nuage. Dans les faubourgs, je vois un type d’environ trente ans qui marche à grands pas, le groin muselé dans un masque à gaz de la Grande Guerre, sérieux comme un poilu.

Ma convoyeuse n’a pas à entrer dans le centre. Je descends au pont Neuf, ma valise à la main, l’ordinateur à l’épaule. Il me reste un grand kilomètre à parcourir à pied pour rejoindre mon domicile. Je fais un petit crochet pour passer chez mon pharmacien habituel prendre les médicaments prescrits par le professeur C. Il est près de 13 heures, c’est le seul commerce ouvert. Ville morte, je sais désormais ce que signifie l’expression.

Quand le téléphone fonctionne de nouveau, je m’entretiens avec une infirmière du service de postréanimation de Boulogne où – mon père a eu le temps de me l’apprendre lors de notre brève conversation du matin – elle a été transférée. Dans mon esprit, la fonction d’une telle unité se confond avec celle de la salle de réveil. Il s’agit en réalité, cela me semblera évident le lendemain, d’une déclinaison des soins palliatifs pour les mourants dans le coma : ceux qui, aux yeux du témoin conscient, n’expriment plus aucun signe extérieur de souffrance. Le dialogue en est décalé d’autant avec mon interlocutrice, qui a très certainement compris qu’il serait inutilement difficile de faire entendre à un Toulousain, un tel jour, que la médecine a abandonné tout espoir de ramener sa mère à la vie et qu’il ne s’agit plus que d’attendre. Oui, demain dans l’après-midi, ça ira… Vous pouvez nous appeler à n’importe quelle heure, même la nuit, me précise-t-on de nouveau. Tout cela aurait pu me paraître transparent, si j’avais pris soin de transposer dans le registre de la mort qui est le sien ce discours verrouillé sur les codes abstraits de la vie. Rendu vulnérable, je suppose, par les secousses extérieures, affaibli par l’intervention chirurgicale que je viens de subir, j’ai négligé que c’est toujours, non pas un individu, mais l’institution qui vous parle, en pareil cas. Avec les mots du JT de 20 heures.

La nuit sera blanche. Vers quatre heures du matin, je commence toutefois à somnoler quand mes voisins du dessous rentrent de boîte de nuit en claquant les portes. Ce vieil immeuble est à ce point sonore que je comprends chaque mot, suis chacun de leurs gestes. Je me lève et charge une machine à laver de blanc, avec prélavage, cycle long, cinq essorages à froid. Ne pas les entendre baiser, surtout. Et, accessoirement, les empêcher de fermer l’œil avant que le jour ne se lève.

Dans le TGV non plus, je ne parviendrai pas à dormir. Ni à lire. Vers Angoulême, je prends conscience qu’il n’est sans doute pas tout à fait normal que nous soyons, de la sorte, suivis par des ambulances dont la sirène deux-tons est bloquée en arrière de mon tympan depuis Toulouse.

Samedi, 14 h 20, gare Montparnasse. Je monte dans un taxi. La course, jusqu’à Boulogne, me paraît rapide. Bref coup de pompe dans la cour de l’hôpital. Je dois demander à deux jeunes types en blouse blanche qu’ils me portent ma valise. On m’indique l’étage. À la sortie de l’ascenseur, je comprends que je pénètre dans une enclave institutionnelle qui échappe à la pression des protocoles thérapeutiques, des statistiques (des quotas de pertes, comme on dit dans les commandos de parachutistes), à la casuistique de l’obligation de moyens. Encore un couloir à perte de vue, au bout duquel je crois reconnaître l’un des neveux de mon père (un cousin, donc ?).

C’est fini [il faudra qu’un jour j’interroge cet euphémisme dans toute sa platitude]. Et cela l’était déjà, me dit-on, lorsque mon père est arrivé, une demi-heure avant moi. On me propose de la voir. Ceux qui nous entourent sont d’une sollicitude parfaite. Les gestes, les mots et, surtout, les silences s’agencent entre nous comme, je suppose, les notes d’une partition que déchiffre une petite formation de musique de chambre, dont les exécutants se connaissent et s’estiment.

Mon père propose de m’accompagner à son chevet. Nous sommes assis côte à côte. Elle est jaune, lisse, inoffensive. Il suffirait de tendre la main pour la toucher, mais je repousse cette idée : pour la première fois de ma vie, mon bras entoure l’épaule de mon père. Nous échangeons quelques mots. Il répète une dernière fois qu’il lui trouve bonne mine. Elle a, il est vrai, les traits détendus. Rien qui suggère qu’elle ait pu souffrir dans l’agonie.

Mon esprit fait un effort pour changer de focale, pour passer du zoom, rivé sur ce visage impassible, au grand angulaire. Quand, gamin, je communiais à la messe, il me fallait ainsi développer toute une stratégie mentale, le temps que l’hostie fonde sur ma langue, pour appliquer mes pensées à ce qu’on m’avait enseigné de la transsubstantiation. C’est, j’en suis aujourd’hui convaincu, le point de faiblesse de la spiritualité chrétienne de n’avoir pas vulgarisé de technique efficace de méditation et de renvoyer le fidèle à son propre dénuement, à son insigne pauvreté, dans la circonstance même où la foi, à travers le sacrement de l’Eucharistie, exige de lui la plus haute implication, une porosité, une disponibilité émotive à un événement qui devrait le foudroyer, le tuer sur place : manger le corps de son dieu. À l’inverse, il m’a longtemps fallu improviser à mon usage des techniques d’évitement quand, faisant l’amour, je sentais naître et m’envahir le sentiment d’être le dieu transsubstantié investissant sa créature, infusant ma haine de toute finitude dans le désir d’absolu de l’autre ; pour conserver quelque temps la maîtrise des figures imposées de l’amour et laisser les coudées franches à mon corps, j’en appelais à un scénario mental, toujours le même, dont j’avais éprouvé l’impeccable effet dans la plupart des circonstances où il était impératif de neutraliser toute prérogative cérébrale – s’endormir, échapper à la pénitence du savoir lors d’une conférence ou d’un cours… : je compostais un ticket de métro porte d’Orléans et, à raison de quatre-vingt-dix secondes par station, remontais la ligne 4 parfois jusqu’à son autre terminus porte de Clignancourt. Alésia, Mouton-Duvernet, Denfert-Rochereau, Raspail, Vavin… [Vingt-quatre stations intermédiaires, soit vingt-cinq fois une minute et demie, trente-sept minutes trente théoriques à ma disposition pour penser à autre chose qu’à Dieu pendant que je baise].

À l’instant, devant ce que je m’efforce avec rigueur de nommer en moi-même le cadavre de ma mère, je suis d’abord pris au dépourvu par l’absence de toute sollicitation nécessitant le recours à une telle technique d’évitement : pas la moindre déferlante qui impose que je m’accroche à la rive, pas la plus étroite poche sous la voûte de mon crâne pour y lover quelque secret. (Ce qui suivra, dans les heures et les jours à venir, me convainc assez volontiers, alors que je tente de fixer cette chronique, qu’il faut voir en cela les effets cumulés de la fatigue du convalescent et du stress non encore évacué dû à l’explosion de la veille ; m’absentant du service de postréanimation accompagné d’une infirmière pour effectuer au secrétariat central les formalités liées au décès, j’entends de nouveau, dans l’ascenseur, la sirène deux-tons de l’ambulance qui m’a suivi pendant tout le voyage en train.)

Je suis cependant parvenu à m’imposer une simple réflexion au cours des brèves minutes partagées avec mon père dans la chambre mortuaire : il y a là, inerte à jamais, l’organisme dont, par scissiparité, je suis issu [que mon père, qui respire contre moi, ait provoqué ce phénomène n’y change rien, j’ai toujours défendu que la singularité de l’Homo sapiens sapiens repose sur le caractère composite de son mode de reproduction : sexué, pour ce qui est du gamète mâle jouant le rôle de détonateur, asexué dès la première segmentation du zygote, ce qui justifie biologiquement le caractère parfaitement négationniste de toute maternité]. Je m’exerce donc quelques secondes à mesurer les effets de ce décès ontologique par nécrose de la cellule mère – la gelée originaire désertée de ses pulsations, les cils palpeurs… Les cils, horreur ! Les poils… de nouveau la proéminence glaciale, obscène de mon pubis se rappelle à moi. Je dois prendre sur moi, me cabrer l’esprit contre un flux de haine qui m’assaille : les deux professionnelles de la thanatopraxie avec leurs Gillette jetables, lundi à mon chevet, savaient donc qu’elles étaient commises à me rendre présentable pour le rendez-vous de cet après-midi. Elles auraient pu avoir le courage d’appeler un mort un mort.

Mon père pleure doucement. Il me fait comprendre que ce n’est pas la peine de nous éterniser.

 

Étais-je un danger de son vivant ? En reste-t-elle un pour moi jusque dans la mort ? Quelque chose n’a jamais cédé entre nous, qu’alternativement nous pensions érigé par l’autre et qu’en définitive nous n’avons sans doute fait qu’échafauder contre nous-mêmes : à la façon d’assiégés qui, croyant se protéger, hérissent leurs remparts de lances tournées, non contre l’assaillant, mais vers le dedans de la forteresse, de sorte qu’ils manquent au moindre geste de venir s’empaler sur leur propre système de défense. [L’image est dans Kafka, j’en suis certain ; mais je n’ai jamais pu la retrouver, et je n’ai pas noté sa référence l’année où j’ai lu d’un seul tenant les quatre volumes des Œuvres complètes dans la Pléiade.]

Nous avons été l’un à l’autre pourvoyeurs de fausses alertes, colporteurs de catastrophes, bonimenteurs, équilibristes. Ses obsécrations les plus familières étaient : Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? suivi d’un Qu’est-ce qu’on a fait au Ciel ? et de leur corollaire : Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous avons vécu pendant plusieurs décennies avec la menace terroriste fichée dans l’estomac.

Elle m’envoyait me faire couper les cheveux toutes les trois semaines – toute son autorité sur moi se crispait à ce point dans ce rituel que c’est sans doute le seul grief sérieux que je lui garde de mes années d’adolescence, parce que c’était la seule mesure que je ne savais pas détourner ni contrecarrer coup pour coup : chaque fois que je sortais du salon de coiffure, le mal était fait et je savais qu’il serait de nouveau perpétré avant même que le temps n’ait pu réparer l’outrage. Pour elle autant que pour moi, à cette taille périodique de mes boucles blondes s’attachait un enjeu exorbitant dont je n’ai pas pris la peine, dans l’âge adulte, d’explorer les tenants et les aboutissants. Il me vient à l’instant que le caractère cyclique de la scène se calquait peut-être chez elle sur le flux menstruel – une obscure et très ancienne gêne à l’endroit de la féminité qui aurait ainsi exigé de l’homme son tribut, à chaque lune : les couilles du taureau, un morceau de la vraie Croix, un scalp. Mais une telle conjecture ne répond pas de l’investissement douloureux qui fut le mien, d’interminables années durant, et que ne suffisent à éclairer ni la mode naissante des cheveux longs au début des années 1960, ni tout un phylum analytique décliné du mythe de Samson.

Il me semble ne rien savoir d’elle, rien d’essentiel en tout cas faute d’avoir mis à plat les données stratégiques de cette guerre sainte. (Comment ne pas supposer qu’il en va de même entre des ethnies et des peuples qui perpétuent depuis des temps parfois immémoriaux des parades sanglantes : aucune analyse géopolitique, aucune force multinationale, aucune solution négociée n’accédera jamais ne serait-ce qu’aux confins des strates les plus enfouies d’un imaginaire commun que partagent les belligérants, dont eux-mêmes savent peu de chose si ce n’est que la résolution de leur conflit signerait leur acte de mort.)

La violence résiduelle du pouvoir glacial qu’elle a exercé sur mon corps obnubile mes souvenirs. Il dut pourtant advenir des circonstances heureuses, qui reléguaient à l’arrière-plan cette lutte à mort dans laquelle me projetait le moindre de mes désirs. Il y eut, vers ma quinzième année peut-être, l’achat de la machine à écrire qui devait me donner les moyens de mettre en page mes premiers poèmes. La sophistication des logiciels de traitement de texte contemporains et la qualité des imprimantes couplées à nos micro-ordinateurs ont fait oublier combien, à l’époque,
la composition typographique constituait pour l’écrivain en herbe une intronisation sacrée de son texte, dont l’étape dactylographique pouvait offrir une anticipation, toujours frustrante dans sa forme mais efficace dans le processus de fixation de l’écrit (à la façon dont un pastel doit être fixé, geste qui marque pour l’artiste le gel de l’acte créateur autant que la protection de l’œuvre contre les outrages de la manipulation, de la poussière et du temps). L’acquisition de l’outil mirifique – un robuste modèle allemand, conçu pour être transporté sans craindre les chocs qui, toujours en état de marche, appartient au fonds d’objets hors d’usage qui me suivent, de déménagement en déménagement – fut d’emblée soumise à une condition : que j’apprenne, sous sa férule, à taper avec tous mes doigts, selon la méthode enseignée dans les écoles de secrétariat. Elle, que j’avais toujours vue au foyer, disposait d’un métier (qu’elle exerça de nouveau pendant quelque temps, dans les années 1960). Elle se montra égale à elle-même dans cette formation. Force me fut, peu d’années après, de constater qu’elle me rendit le plus fier service en m’offrant d’être autonome et performant devant un clavier. Je me suis toujours plu à lui rendre justice sur ce point. Je lui dois ma première embauche dans le monde de la communication écrite et plus encore : une certaine conception professionnelle de l’écriture qui, très tôt, m’a prémuni contre les bons sentiments des créateurs inspirés et maudits que je n’ai cessé de croiser par la suite – ceux qui ne rendraient pour rien au monde un manuscrit qui ne soit une injure au code typographique (quand ce n’est pas au dictionnaire), pas plus qu’ils ne casseraient eux-mêmes trois œufs pour se faire une omelette.

Qu’elle ait pris soin de m’armer ainsi pour le ministère auquel je me suis voué au sortir de l’enfance – je rapproche plus volontiers celui-ci de l’emploi de greffier que du risible sacerdoce d’écrivain – lui conférait quelque droit à me demander quand j’allais enfin gagner un peu d’argent avec mes livres. Jamais je n’ai pu trouver dérisoire qu’elle comptabilisât encore, après plusieurs décennies, le retour sur investissement de la Grundig portative, des rubans bicolores et des ramettes d’Extra Strong dont elle me voyait faire grande consommation.

(J’ouvre le parapluie : je discerne parfaitement ce que cet épisode trahit de ruse de ma part pour parvenir à ne parler que de moi par refus, ou par peur, de parler d’elle. Que le psychanalyste de service me fasse ce crédit. En revanche, celui qui pratique ce combat avec l’ange, en quoi consiste tout recours intime à sa langue, aura mesuré l’étendue du désastre – à tout le moins du vide autour duquel ce texte prolifère : une aphasie de la mémoire qui ne saurait mieux se comparer qu’à la prostration de l’animal qu’on a passé à la tonte.)

 

Cette femme dont j’ai été extrait dans des conditions que l’on m’a rapportées comme hautement problématiques [ma grand-mère maternelle aurait murmuré au médecin de famille qui s’activait à me tirer d’affaire qu’il vaudrait sans doute mieux que je ne survive pas] sera morte sans que je l’aie jamais vue nue. En cela, il est vrai que j’appartiens certainement à l’ultime carré d’une génération qu’on a élevée à l’ombre de principes anciens, dont il me semblerait bien peu pertinent de mettre en cause la sagesse (leur abandon n’a pas, que je sache, dépeuplé les hôpitaux psychiatriques, les prisons ni les hôtels de passe). J’en suis cependant à m’interroger sur un quelconque rapport de cause à effet qui pourrait s’imposer entre cet interdit infrangible qu’elle-même a bétonné à l’endroit de son corps vivant et la ceinture placentaire que j’ai constituée pour me préserver de toute émotion devant ce même corps engoncé dans la mort.

Le lundi matin, je décide d’accompagner à l’hôpital Ambroise-Paré mon oncle arrivé lui aussi d’une lointaine province samedi dans la soirée, trop tard pour voir sa sœur avant qu’on ne transfère le corps au dépositoire. Je ne souhaite pas la revoir.

Je fais les cent pas, dehors, avec un cigarillo. Une sirène d’ambulance paraît bien provenir d’une aile éloignée de l’hôpital. Elle laisse place, de nouveau, à la rumeur de la ville. Je guette, mais je sais déjà : sa mort ne se laissera pas réduire à un acouphène. Mon oncle remonte de la chambre funéraire, le visage oblitéré par ce qu’un témoin ignorant d’où il sort pourrait interpréter comme un violent effroi. Il faut que personne ne la voie, murmure-t-il.

Le mardi après-midi, à la veille des obsèques, je passe au bureau des Pompes funèbres générales retirer je ne sais quel document officiel. L’ordonnateur prend des gants. Voilà une dizaine d’années, mon père avait souscrit un contrat obsèques. L’homme ne manque pas de me faire observer qu’il s’agissait d’un placement dont le rendement exceptionnel a d’ailleurs été dûment confirmé par une revue d’économie il y a encore peu de temps. Il se permet de me le rappeler car il comprend que je suis un homme de raison. C’est son métier de le sentir, me dit-il. Or (il tire ledit contrat d’un dossier) un poste avait été prévu – et payé par mon père – pour des soins minimaux de thanatopraxie. La toilette, quelques… Je le coupe. J’ai déjà pris connaissance de ces détails la veille, auprès du jeune infirmier qui assure, avec une maîtrise en tout point parfaite de son rôle, l’accueil des familles au dépositoire de l’hôpital. Justement, c’est lui qui vient de m’appeler, juste avant que vous n’arriviez. Les services sanitaires refusent toute manipulation du corps pour des raisons prophylactiques. Cela peut arriver, dans certains cas, lorsque… Je coupe encore une fois. Je me suis fait expliquer les derniers développements de la maladie, le coma : le protocole médicamenteux est parvenu, pendant plusieurs années, à bloquer certaines réactions chimiques du système hépatique malade ; est arrivé le moment où le statu quo a été rompu. Le foie a libéré des doses massives de poison qui ont plongé l’organisme dans un coma irréversible. Ce même poison qui a continué d’attenter aux tissus depuis la mort clinique. Il explique ce qu’a vu mon oncle la veille et l’ordre donné de plomber le cercueil sans attendre la levée du corps du lendemain. « Cela signifie que personne…
– Mon père m’a dit, dès samedi, qu’il ne voulait plus la voir.
– D’autres membres de votre famille…
– Non.
– Je vais donc faire le nécessaire pour que la somme qui avait été acquittée pour les soins du corps soit remboursée à votre père.
– Vous plaisantez ?
– ?
– Vous imaginez un instant cet homme recevant un trop-perçu qui correspond à l’état de décomposition avancée dans lequel il a fallu enterrer sa femme ?
– Je vous comprends, cher monsieur. Dans ce cas je vous propose de faire don de cette somme à une œuvre de votre choix, nous nous chargerons de…
– Hors de question.
– Alors…
– Vous me verserez cette somme. J’en disposerai en mon âme et conscience.
– Cela va être très compliqué, si tant est que je puisse faire le nécessaire pour qu’exceptionnellement la chose soit possible. Il me faudra disposer de votre part d’un certificat d’hérédité que vous pourrez obtenir, muni du certificat de décès, auprès de…
– Je me munirai, je me munirai… Faisons ainsi, je vous prie. » Mes parents ont passé leur vie à s’occuper d’associations de bienfaisance et mon père a prévu une quête à la sortie de la cérémonie religieuse, demain, au profit des pauvres de la paroisse. Tout ce raisonnement n’a cependant pas le temps de s’agencer dans mon esprit devant ce digne représentant de l’état du monde dont le faciès, dès qu’il est question de guerre, de violence et de mort, suinte aussitôt l’écœurante grimace humanitaire. Inutile, en conséquence, de faire un dessin à cet homme pour lui mettre sous les yeux l’obscénité d’un scénario qui consisterait à ce qu’une association caritative confectionne des plateaux repas avec les honoraires excédentaires d’un maquilleur de cadavres.

Près du cercueil, durant la cérémonie, je médite sur ce que je sais du corps qui est enfermé là. Quand mourir en odeur de sainteté n’était pas une image, puisque les mérites du défunt s’évaluaient à la fragrance du cadavre et à sa capacité à tenir en échec les agents de la putréfaction, ce corps-ci aurait été considéré comme une possession du Prince des Ténèbres. C’est par le feu qu’on l’eût rendu à son ayant droit.

Ce que l’intégrisme laïc haineux des associations crématistes a compris parfaitement, c’est bien cette spécificité de l’Homo sapiens sapiens qui fait naître le sentiment religieux – et le fonde pour ainsi dire biologiquement – dans la proximité du cadavre de son prochain. Escamoter le cadavre était, dans ces conditions, la première mesure, parce que la plus efficace, que la libre pensée se devait de préconiser dès la fin du XIXe siècle. Le reste du raisonnement relève de l’utilisation de l’écologie à des fins de marketing idéologique, ce en quoi les crématistes ne peuvent se prévaloir que du maigre palmarès d’avoir discerné avant d’autres, qui sont désormais légion, le fonds de commerce que représente la lassitude de la planète pour nos frasques. Sinon, à bien y regarder, leur cautèle devant la mort vaut son pesant d’angoisse. L’ultime solution sera donc de se faire empailler vivant, ce que préfigurent les seins siliconés de Loana et les prouesses annoncées de la bionique.

[Sous le voile violet qui recouvre le catafalque : une sorte d’épreuve à la manière noire de la Vierge des Douleurs. Une femme de douleur. Mater dolorifica. Ma mère douloureuse.]

 

 

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