Valery Larbaud a consacré au métier de traducteur, que lui-même exerça avec assiduité, un livre lumineux [1]. En ouverture, il offre un superbe portrait de Hieronymus – Jérôme – (ca. 345-420), dont la traduction de la Bible en latin prendra, près d'un millénaire plus tard, le nom de Vulgate et sera déclarée canonique par le Concile de Trente, en pleine Renaissance.
On doit à Larbaud, entre autres, la traduction et l'édition françaises des œuvres de Samuel Butler [2]. Dans ce cadre, il s'attaque aux Note-Books, travail qu'il qualifie sans fausse honte d'ennuyeux et facile. Pourtant, il relève que certains passages – de brefs portraits charges, ciselés par l'auteur – lui inspirent une attention particulière :
…et vraiment cet effort n'est pas sans analogie avec celui qui consiste à tailler un crayon de manière à lui faire une pointe qui soit en même temps assez fine et assez résistante. Un exemple fera comprendre cette comparaison. Le mot à mot de la note intitulée « Melchisédec » donne ceci : « Il était un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, et sans descendance. Il était un célibataire incarné. Il était un orphelin de naissance. » Laissant de côté le « stage intermédiaire » (= ma traduction non revue), j'arrive à ceci : « Voilà un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, sans postérité. Célibataire incarné ! Orphelin de naissance ! » Mais un examen critique de cette interprétation m'y fait voir un défaut : les points d'exclamation sont de trop ; et ils ne sont pas dans la manière de S. Butler, qui en use rarement. Ils donnent trop de relief, d'expansion, au plaisir, plutôt concentré et intime, qu'il éprouve à écrire cela. J'ai voulu faire au crayon, à l'épigramme, une pointe trop fine et elle s'est cassée. Mais le mal est aisément réparable : il suffit d'ôter les deux points d'exclamation [3].
Merveilleux apologue ! dans lequel je reconnais nombre de mes atermoiements devant un texte en chantier sur le point d'aboutir, et qui conforte ma conviction qu'un bon traducteur est un grand écrivain. Et qu'un écrivain se jauge à la taille du crayon.
[1] Valery Larbaud, Sous l'invocation de saint Jérôme, Gallimard, 1946. Disponible dans la collection « Tel ».
[2] Un autre Samuel Butler, deux siècles et demi plus tôt, a laissé une œuvre essentiellement poétique.
[3] Op. cit., « Pointes de crayons », pp. 104-105.
Jan van Eyck, Saint Jérôme, 1442, Detroit Institute of Art, Detroit.


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Dominique Autié
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