L'association Croyances et libertés, représentant l'épiscopat français, a obtenu gain de cause en référé : le jeudi 10 mars, le tribunal de grande instance de Paris a interdit l'affichage sur tous supports de la publicité conçue pour la marque Marithé et François Girbaud par l'agence Air Paris. Les magistrats ont jugé que ce visuel constitue un acte d'intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes. […] L'injure ainsi faite aux catholiques apparaît disproportionnée au but mercantile recherché [1].
Voilà l'exemple parfait du fait divers (classé dans la rubrique « Société » par Le Monde, mais en « Médias » par Libération et Le Nouvel Observateur) qui, une fois relaté par la presse, doit vous éviter de réfléchir longuement avant de vous faire votre propre jugement. Dans Libération [2], une notule signée Christophe Forcari vous rappelle que l'association du député FN Bernard Antony, Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif), est familière de ce genre de recours en justice. J'ai eu beau chercher sur divers sites de la presse française, ladite association ne s'est pas, à ma connaissance, jointe aux évêques de France dans cette action en référé. Mais, sans nul doute, aurait-elle pu le faire, c'est ce qu'entend nous faire comprendre M. Forcari, je suppose. En revanche, la Ligue des droits de l'homme (LDH) a dénoncé le retour de l'ordre religieux et a indiqué qu'elle interviendra en appel aux côtés des publicitaires [3].
Donc, si en mon for intérieur je donnais raison aux magistrats qui en ont décidé ainsi, et si j'envisageais de surcroît de l'expliquer ici, mon cas serait entendu : je suis un chrétien intégriste, avec tout ce que cela suppose d'autres convictions réactionnaires peu ragoûtantes. Qu'on se rassure (ou qu'on le déplore, peu me chaut), je vais me soustraire à toute bien-pensance et envisager le litige sous un angle qui semble curieusement inédit – si j'en crois la revue de presse assez large que je viens de mener sur la Toile – alors qu'il devrait, sinon s'imposer, du moins susciter quelques doutes.
Nul n'a relevé, en effet, que le visuel publicitaire incriminé est vide de sens.
Je m'explique : la Cène, représentée par Léonard de Vinci, est décrite dans les quatre Évangiles comme le dernier repas que le Christ prit avec ses apôtres, au cours duquel il instaura le sacrement de l'Eucharistie en changeant en son corps et son sang le pain et le vin. Depuis la Renaissance, l'Église catholique nomme transsubstantiation l'effet de la consécration du pain et du vin qui, tout en gardant leur apparence matérielle, deviennent substantiellement corps et sang du Fils de Dieu. Qu'on veuille me dire où et comment, dans le visuel du commerçant, le contenu et le sens de cet épisode évangélique majeur sont évoqués.
J'aurais, n'en doutez pas, tenu un tout autre propos si une grande surface spécialisée dans le bricolage avait démarqué, pour une campagne promotionnelle, la station du Chemin de Croix où l'art chrétien montre un soldat romain en train de marteler les clous de la Croix sur les poignets de Jésus. Si un lessivier s'en était pris au Saint Suaire.
Ce qui est choquant, c'est la contradiction entre l'intégrisme que le journaliste de service prête par principe au plaignant, face à un supposé blasphème, ainsi qu'au juge qui lui donne raison, et l'inculture généralisée sur le fait religieux qui caractérise la plupart d'entre nous – y compris bon nombre de ceux qui, sans hésiter, se déclarent catholiques de religion, voire pratiquants. Cette inculture, j'y mets ma main au feu, est partagée par le publicitaire qui a créé ce visuel et par ses commanditaires. De sorte que j'incline à penser que cette affaire ne concerne à peu près que l'épiscopat français ; et que le parquet aurait dû se déclarer incompétent, ou prononcer un non-lieu, faute d'un sens explicite susceptible d'être compris par le plus grand nombre comme une insulte à la doctrine catholique de l'Eucharistie.
Ce que Le Monde restitue du jugement fait état, non d'un blasphème, mais d'un acte d'intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes ; reconnaissons aux magistrats une certaine sagesse dans le choix des mots. Nous sommes bien désormais, avec l'Eucharistie, dans les tréfonds de la culture religieuse moyenne de nos sociétés.
En clair, il n'est pas question de la Cène mais d'une peinture de Léonard sur cette publicité. Et seuls quelques initiés (à la peinture de la Renaissance) auraient fait le rapprochement entre cette image et son modèle. Quant à y voir un dénigrement, j'aurais payé cher le sondage devant une quatre par trois, un lundi matin à l'heure de pointe sur le quai de la station Filles du Calvaire.
Bien involontairement, semble-t-il, Gérard Dupuy, dans Libération, met en évidence ce hiatus, mais aussi le niveau (moral, spirituel…, qualifions-le comme on l'entend) des enjeux d'un tel référé : Le directeur de l'agence de publicité s'étonne en conséquence [de l'interdiction d'affichage], car il n'avait pas pensé que sa création pouvait être blasphématoire. Et l'éditorialiste de Libération de conclure (tenez bien votre souris) : Là n'est pourtant pas la question : jusqu'à nouvel ordre, on est libre de blasphémer en France et il n'y a pas à se défendre de le faire.
La messe est dite.
[1] Le Monde, édition datée du 12 mars 2005, article de Xavier Ternisien, La Cène détournée de Marithé et François Girbaud est interdite d'affichage.
[2] Libération, édition du 12 mars 2005.
[3] Le Nouvel Observateur (nouvelobs.com), 11 mars 2005.
La Cène (fragment), Léonard de Vinci, 1498, réfectoire du couvent de Santa Maria delle Grazie, Milan.
Publicité (visuel seul) réalisée par l'agence Air Paris pour les stylistes Marithé et François Girbaud.
Dominique Autié
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