Quarante ans après la mort de la femme à qui elles étaient adressées, Gallimard publie la version non expurgée des lettres que Guillaume Apollinaire, du 16 avril 1915 au 16 septembre 1916, adressa du front à Madeleine Pagès. Il y a quelques raisons de se précipiter – parce qu'il s'agit de lettres d'amour, parce qu'il s'agit encore une fois de littérature trop longtemps suppliciée par les ayants droit, parce que c'est Apollinaire.
Le volume en main, il convient de remercier (nous en sommes là) l'éditeur d'avoir dépensé les quelques centaines d'euros qu'ont coûté ce petit bouffant d'édition au toucher assez doux et la couture des cahiers.
Mais cette bande ! Que dit-elle, et à qui ?
L'article de Livres Hebdo [1] par lequel j'ai eu connaissance de sa nouvelle édition relate brièvement les circonstances de cette correspondance, la rencontre de Madeleine dans le Nice-Marseille et les premiers messages dès que le soldat Guillaume de Kostrowitzky, à la fin de sa permission, a rejoint son unité. « Dès le 16 avril, Apollinaire envoie à celle qu'il appelle encore "Mademoiselle" sa première carte depuis la Meuse. Viendront ensuite, chaque jour où presque, des lettres longues et de plus en plus tendres, illustrées de poèmes ("secrets"), de calligrammes. » Voilà qui rend enviable le cours de cette correspondance en flux tendu, ses variations de régime contraint et stimulé par la topographie du Temps – l'éloignement, l'imaginaire amoureux à l'œuvre, l'auto-allumage de la langue.
Que vient-on, de la sorte, nous mettre sous le nez cette pépite enfouie quelque part dans la lave des quatre cent soixante-dix pages qu'enserre cette bande ? Craignait-on que le lecteur manquât de la trouver ? – dans ce cas, tant pis pour lui ! Car nous voici, désormais, commis à la rechercher, à sa place, à n'engager la lecture que pour placer des milliers de mots sous la bannière d'une seule phrase.
Marketing d'autant plus vénal qu'il s'en prend à ce qui, peut-être, sourd de plus subtil dans ces lettres (que je n'ai pas encore lues au moment où j'écris ceci – on l'a compris, je suis devant le volume, non ouvert, posé sur ma table de travail, tout juste l'ai-je habillé de son papier cristal) : c'est du dévoilement du corps dans la langue que parle cette petite phrase d'Apollinaire, d'une nudité bien plus troublante que celle soudain offerte par une robe qui glisse à terre.
C'est pourquoi, stricto sensu, cette bande est d'une rare obscénité.
[1] N° 589 du 18 février 2005, p. 47.
• Guillaume Apollinaire, Lettres à Madeleine – Tendre comme le souvenir, édition revue et augmentée par Laurence Campa, Gallimard, 470 p., 2005 ; 22,50 €.
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Dominique Autié
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