[Quelques visiteurs assidus auront lu ce texte, que j'ai mis en ligne le 4 novembre dernier. Pour parler comme Hugo, le blog avait dix jours. Et moins de dix visites quotidiennes. J'imagine qu'aujourd'hui le premier soin des lecteurs ne consiste pas à aller le débusquer dans la page la plus ancienne de la rubrique où il séjourne depuis. Un lecteur ami m'a fait observer, lundi, que mon texte sur Emmaüs inaugurait la semaine sainte, ce à quoi je n'avais pas initialement songé. Il avait raison de le pointer. Qui que nous soyons, en ces lieux, la Passion a rythmé et rythme notre temps. En ce vendredi saint, j'exhume donc une nouvelle fois ce texte (exhumé pour le blog d'un brouillon de premier chapitre d'un roman jamais écrit). Et pourquoi le taire : j'aime, plus que jamais, cette image et ces lignes.]
Elle paraît plus jeune que son enfant : un vieillard qu’une adolescente daignerait prendre sur elle – encore que la main gauche paraisse s’en tenir à une proximité pudique, même si la convergence de l’avant-bras avec celui du gisant suggère que les mains ont pu (ou vont) se toucher. Qu’il puisse être le Fils, contre toute vraisemblance, est alors évoqué de pure façon métaphorique, dans la posture de maternage, son autre main à elle arrimée sous l’aisselle (au point où le buste se désarticule), ce visage aux commissures délicatement généreuses penché sur le corps brisé dans le dernier épuisement.
On dit qu’Il est mort, de la plus horrible des agonies – et ce n’est pas sa résurrection annoncée qui doit atténuer les mérites de ce cadavre.
Pourtant, la mort n’est pas dans ses mains (la droite semble retenir le pli du linge, dont on ne sait s’il s’agit de la robe ou du linceul), ni au thorax : ainsi que des membres, la musculature en est lisible, comme bandée ; une onde soucieuse descend du front, et c’est elle qui tend le menton. À bien regarder, la mort n’est pas jouée par lui, elle tient dans la distance de ce corps près de choir des genoux sur lesquels il repose, que l’effort ne pourra, au mieux, qu’empêcher de glisser tout à fait. Elle s’affiche surtout, la mort, sur sa bouche à elle, selon l’angle sous lequel on aborde le visage : elle sourit, ou elle boude cet amant qui fait le mort – qui fait l’enfant.
Michelangelo avait vingt-quatre ans ; se peut-il qu’il ait modelé dans toute son ambivalence un inaccessible désir qui était le sien, qui aurait trouvé à se résoudre dans l’abandon à cette grâce maternante, compassionnelle, d’une presque enfant ?
On avait accroché au-dessus de mon lit de bébé un cadre contenant la photographie de son seul visage – nul doute que ce regard devait paraître veiller sur moi – et, la puberté venue, je découvris l’ensemble de la composition.
L’homme est un enfant mort dans l’amour. C’est lui qui le veut ainsi.