Il repose la calcite-escalier qui vient de l'entraîner dans l'une de ses randonnées immobiles et quasi initiatiques, dont Pierres réfléchies – comme auparavant Pierres et L'Écriture des pierres [1] – livre le récit.
Le crépuscule est tombé. Je distingue
à peine les parois bancales, les degrés extravagants où ma songerie a pris
son départ. La fantasmagorie tourne court. Contrairement à beaucoup,
j'ai besoin de lumière pour l'entretenir : en moi. Souvent le rêve est l'offrande de l'éclat [2].
Toute son œuvre durant, Roger Caillois donne au lecteur attentif le sentiment d'armer des pièges dont sa propre fantaisie de visionnaire constitue le gibier de prédilection. Le premier en date, qui n'est pas le moins redoutable, fut ses Impostures de la poésie [3] comme si, tel un joueur invétéré qui, de son plein gré, se fait inscrire sur la liste noire des casinos, il avait muselé sa plus profonde inclinaison à la rêverie débridée. De cette austérité, le poète enfin réconcilié des dernières années garde toutefois les stigmates. Une simple lecture de surface peut encore confondre : le moraliste des écrits du temps de guerre [4] poindrait toujours sous le regard extasié du lapidaire. De sorte que la lumière indispensable à la contemplation des pierres conforterait le catalogue manichéen des métaphores bibliques : jusque dans l'étoffe du règne minéral, la lumière rédemptrice terrasserait les forces néfastes de l'ombre.
Un tel commentaire trouverait encore argument dans l'admirable cristal noir, dont Caillois jure que cette pierre est nocturne par excellence, refuge d'une puissance sinistre, originelle, plus dangereuse et plus vraie que celle du jour. Une délectation morose, d'abord avec effroi, bientôt avec complaisance, imagine que ces réverbérations de citerne ont précédé la première aurore et qu'elles brilleront encore d'un éclat domestique, quand tout soleil se sera tu. Et d'insister : D'ordinaire, en effet, le cristal est lumière figée qui se proclame. Il affiche l'alliance réussie de l'impénétrable, de l'invisible et de l'éclatant [5]. Voici, croirait-on, un mystique attelé à son dogme poursuivant son dieu jusque dans la poussière indifférenciée des origines. Il est d'ailleurs frappant que certaines de ses pages ne laissent d'évoquer, dans l'objet même du discours, les réflexions sur la matière de Teilhard de Chardin. Mais la connivence s'en tient, outre une langue irréprochable, à une même référence implicite au De natura rerum de Lucrèce ; La Messe sur le monde n'eut jamais place dans la bibliothèque de Roger Caillois.
Mieux ! À scruter son cristal noir, il nous introduit dans un ordre libre de tout excipient éthique. À peu près à la même époque, il concède cet aveu : Il m'arrive d'imaginer, mais sans jamais le déclarer atroce, le soleil antérieur d'où se répercutent les ondes des ténèbres essentielles (…) Je suis assuré qu'en ce monde symétrique existe quelque part, qui équilibre le foyer de la lumière, une aveuglante opacité. [6]
Symétrique… Nous touchons bien au vif de la démarche, à ce qui fait la singularité de son art poétique. La question de l'ombre et de la lumière ne se pose donc pas en d'autres termes et ne déroge pas à la méthode qui lui fit rapprocher d'abord les motifs des ailes de papillons des œuvre picturales humaines ou – d'une audace autre mais tout aussi rigoureuse – les vibrations du quartz et les ondes ensorceleuses de la flûte de Hans, le petit saltimbanque d'Hameln [7]. La nuit s'avère dotée de structures dont l'agencement et la permanence n'ont rien à envier à l'ordre diurne : L'architecture de ténèbres demeure imperturbable. Certes, il est commun d'être couleur d'encre. Mais cette nuit, d'une espèce nouvelle, est partout exacte et construite, formée de flancs parallèles, de biseaux homologues, de justes médiatrices, d'angles inévitables. Une géométrie stricte proclame qu'elle n'est pas un néant à combler, encore moins un oubli à réparer, mais un ordre qui a ses lois et qui publie sa valeur d'ordre [8].
Point de hiérarchie morale, à peine cet universel constat d'antériorité puisque l'intuition suggère et la raison confirme que la nuit précéda le feu. Mais à bien chercher, la manipulation des pierres n'a jamais offert à Caillois le moindre prétexte à méditer un concept de progrès. Les pierres, immensément, sont anonymes et durables […] Par ultime et indéracinable nostalgie, je n'éprouve alors de révérence que pour celles qui sont visiblement ordonnées, quoique plus impersonnelles encore que l'univers ou la vie. Elles me persuadent que, par la seule syntaxe, la durée préserve sa chance [9].
Qu'il s'en prenne à la pieuvre, au rostre des insectes, aux masques ou aux songes des hommes, il en revient à sa hantise de grammairien qui lui fit vouer toute une vie d'écriture à traquer une syntaxe enfin irrécusable. Ses manifestes les plus circonstanciels apparaissent, avec le recul, comme autant d'exercices – comme on parle d'exercices spirituels pour le mystique – destinés à trier dans le réel un matériau toujours plus brut, moins affecté par les sophistications et les reniements de l'histoire. Les sociétés humaines ont peu à peu conduit le sociologue à la minéralogie.
Dès lors, son cristal noir enseigne bien que ténèbres et lumières ne tiennent leur antagonisme que d'une morale excédentaire. On ne saurait pousser plus loin le refus de toute confession. Mais importe de souligner qu'une poétique – et non une métaphysique – autorise un tel détachement. Roger Caillois semble n'avoir accédé qu'au terme d'un itinéraire particulièrement scrupuleux mais, il faut en convenir, détourné à ce qu'un surréaliste entrevit d'emblée : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation. Écrite en 1925, dans la fulgurance des premiers travaux du groupe, cette petite phrase de Michel Leiris [10] semble, tel un verset de Nostradamus, prédire Pierres réfléchies. Tant de chemins de traverse, de sourcilleuses préventions contre ce qui pût passer à ses yeux pour du laxisme (un manquement à la grammaire) fut irraisonnablement coûteux : dans l'édition de 1984, c'est-à-dire plus de cinq ans après sa mort, Caillois n'est mentionné dans le Petit Robert des noms propres que pour son écriture sévère à l'image de son goût d'un ordre rationnel et de la cohérence. Nulle allusion à cet agnosticisme spécifiquement poétique, qui s'exprime ici dans une suite de raccourcis saisissants.
Lus comme tels, ils ne laissent place au moindre doute. Détachons pourtant cet ultime parangon qui prouve surabondamment, s'il en était encore besoin, que nous sommes au cœur d'un pur dispositif poétique. Faisant jouer devant lui une tranche de calcédoine, il distingue tout à tour le dessin d'une équerre et d'un compas dans les reflets miroitants de la pierre assurément équerre et compas, mais d'avant le cercle de l'homme et la perpendiculaire de sa géométrie. Septaria, calcaires de Toscane et autres pierres à images avaient déjà fourni de nombreux prétextes à une lecture de signes antérieurs aux alphabets humains, qu'ils préfigurent pourtant. Mais, cette fois, Caillois n'abdique pas ce que les mots – eux-mêmes saturés de toute leur charge métaphorique – lui dictent soudain devant ces graphies déconcertantes puisque abusivement familières : Figures issues d'un caprice du sort et dont le sens est quasi nul, elles n'illustrent que la redondance nécessaire d'un univers fini. Ainsi, de temps en temps, de la multitude des signes enfermés dans la nuit et le silence des minéraux, l'un d'eux par aventure parvient au jour. Il est alors publié, divulgué. Pour remonter le cours de l'étymologie jusqu'en amont de la naissance du mot et pour lui assurer un sens plus rude, qu'il n'eut jamais, je dirai qu'il est alors dilapidé : arraché aux ténèbres de la pierre, du même coup prélevé sur le viatique total consenti à l'origine des temps et qui ne sera jamais plus approvisionné [11].
Insolent jeu de mots ! Et curieux rigoriste, qui se réfère ainsi à des ténèbres prolifiques, jubilant de buter contre le poème [12] exondé de la nuit des temps, comme en pure perte.
[1] Pierre réfléchies, Gallimard, 1975 ; Pierres, Gallimard, 1966, repris dans la collection « Poésie » ; L'Écriture des pierres, Skira, collection « Les Sentiers de la création », 1970, repris dans la collection « Champs », Flammarion.
[2] Pierres réfléchies, p. 128.
[3] 1944, repris dans Approches de la poésie, Gallimard, 1978.
[4] Notamment Le Rocher de Sisyple et Circonstancielles, les deux volumes chez Gallimard, 1946.
[5] Pierre réfléchies, p. 119.
[6] Aveu du nocturne, publié dans Nykta, Éditions d'art Agori, Paris, 1975.
[7] Récurrences dérobées, Hermann, 1978.
[8] Pierres réfléchies, p. 120.
[9] Ibid., p. 122.
[10] Le Point cardinal, 1927, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969.
[11] Pierre réfléchies, pp. 73-75.
[12] Ibid., p. 15.
Onyx (Brésil), Collection Roger Caillois, reproduit dans L'Écriture des pierres, p. 86. © Skira.

Alexithymie, suite [petit clou, petit marteau] : et si l'on envisageait les facteurs de risque ?
De mémoire, trois exemples choisis à quelque distance des polémiques du moment :
Il y a une vingtaine d'années, une femme de ministre a laissé entendre, dans un livre haineux [1], que plus rien ne s'opposerait bientôt à ce que l'homme (= mâle humain) soit biologiquement et anatomiquement porteur de ses propres enfants (= fœtus), ultime étape qui permettra d'affranchir la femme d'un immémorial esclavage – dû, on l'a bien compris, au fait que son image puisse être associée à la maternité.
Plus récemment, à propos de la mise au point du papier et de l'encre électroniques par des chercheurs M.I.T (Massachusetts Institute of Technology) conjointement à la commercialisation de ce PDA mouillé [2] qu'était l'e-book, un journaliste a pu écrire : Si ces produits pionniers s’imposent auprès du grand public, le développement des machines à lire n’aura plus de limites [3].
Un matin de juillet 2000 (j'ai déjà mentionné l'anecdote ici même), sur France Inter, radio d’État, un homme politique parle du référendum sur le quinquennat : L’extrême gauche, quant à elle prône le vote d’abstention.
Nul ne pipe. Dans le meilleur des cas, désormais, un débat va s'instaurer, avec componction, respect du temps de parole, esprit de dialogue et de convivialité. Personne n'aura plus le cran de proférer la seule injonction qui s'impose. Pour vous mettre sur la voie, flash-back :
Nous sommes au début des années soixante. Dîner dans une famille de la classe dite moyenne. La mère pose la soupière sur la table : Vivement qu'ils aillent sur la Lune ! Ils inventeront la nourriture en pilules et, au moins, j'en profiterai, moi [la mère de famille]. Plus de courses à faire, plus de cuisine à préparer… Le père [de famille] :
– Ne dis donc pas de bêtises !
(Variante) Tais-toi, tu dérailles !
Voilà très exactement ce que notre compulsion idolâtre au dialogue, la pédagogie participative et le consensus mou nous ont fait perdre : cette possibilité de dire à l'autre (et à l'autre d'entendre) qu'il déraille. Car nous avons cet avantage considérable sur les trains réels de pouvoir, dans la plupart des cas, nous remettre à peu près droits sur le ballast et de repartir pour un tour. Or, parmi les raisons qu'un enfant – un(e) adolescent(e) – peut avoir de cesser de s'alimenter de la chair des mots (l'approche clinique nous enseigne que l'alexithymie n'est pas sans liens possibles avec l'anorexie), de ne pas en ingérer la substance à son profit et de la métaboliser pour en faire sa langue, je pose l'hypothèse qu'il puisse y avoir ce constat effrayant que la langue ne protège pas, qu'elle n'empêche pas d'aller dans le mur, puisqu'elle sert à proférer des énormités que nul ne dément.
On comprend mieux, dès lors, cette fermeture au sens – un sens inutile, voire nuisible, potentiellement dangereux – dans laquelle l'alexithymique se reclut.
Mais il y a bien plus empoisonnant encore (qui expliquerait la parade trouvée par les églises psy, qui marginalisent l'alexithymie en arguant de l'hérésie du concept) : on ne peut pas, dès lors, ne pas comprendre aussi qu'un tel syndrome s'engendre et se propage à partir de notre propre déficit de sens, de notre négligence sociétale [pas mal, ce mot pour ne rien dire, hein ?], de notre peur exponentielle d'appeler, au quotidien, un chat un chat.
[1] Élisabeth Badinter, L'un est l'autre, Éditions Odile Jacob, 1986.
[2] Personal Digital Assistant.
[3] Yves Eudes, « Le livre qui contient une bibliothèque », Le Monde, mercredi 28 juillet 1999.


Il me faut commencer cette chronique par des excuses : j'utilise aujourd'hui ce lieu pour tenter de solder une douleur, dont je pressens qu'elle pourrait avoir la vie dure d'une souffrance.
Le courrier électronique en question est daté de 9 h 12. C'est dire qu'il a pratiquement inauguré ma journée de travail professionnel. Il émane d'un membre de ma famille. Il comporte deux fichiers joints. Je t'envoie deux photos de ton père qui ont été prises par Monsieur S., un de ses anciens collègues qui habite à C. À la réception elles seront de qualité médiocre car les épreuves papier que j'ai reçues sont elles-mêmes de mauvaise qualité. Le seul intérêt de ces photos c'est que ce sont les dernières, prises quelques jours seulement [la phrase reste en suspens, non ponctuée : les mots avant sa mort n'ont pas été écrits, ou un coup de souris maladroit les a gommés ; ce détail est sans intérêt sur le fond, mais il appartient au message, je le relève.]
Ces deux photographies sont atroces. Je découvre mon père comme lui-même a toujours eu la force et la dignité de m’épargner de le voir. J'en déduis que, ce jour-là (sept jours en effet avant sa mort), il n'y avait personne autour de lui pour lui inspirer cette fermeté dans la présence qu'il m'avait encore témoignée une semaine plus tôt. Ces deux clichés ont été pris au cours du banquet offert aux personnes âgées par sa commune, en banlieu parisienne. La circonstance est publique mais, ce jour-là, mon père était seul. Ces photographies le disent, elles me le hurlent aux yeux. Elles ne sont pas soutenables.
Ces images ont circulé avant de me parvenir : ce n'est pas l'opérateur qui me les adresse, elles ont traversé une première fois la France puis une autre fois dans un autre sens encore (un grand triangle presque isocèle sur la carte) pour échouer ici ; on se les refile ; personne ne les assume, on vante seulement qu'elles sont les dernières qu'on a prises de lui. On perçoit confusément la honte qu'elles dégagent d'exister en tant qu'images et l'on convient, in fine, que je suis la poubelle désignée pour se débarrasser de cette honte. Ce qui n'est pas si mal vu, il me faut le reconnaître.
Si le moindre amour avait inspiré l'opérateur, il aurait saisi (peut-être à son insu) ce geste de la main que l'on voit ici à cet homme qui souffrait lui aussi de la maladie de Pakinson. Je ne saurais dire si cette posture est induite par le handicap ou si, par hasard, les deux hommes partageaient ce geste – mais celui-ci avait, chez mon père, le pouvoir de signifier sa tension vers l'interlocuteur, comme pour compenser par une implication du corps (polarisée ici vers le bras) ce que la maladie avait tendance à retenir et à figer sur les traits, une émotion, une attention que le visage peinait à traduire. C'est ce geste-là, très précisément, que le moindre amour aurait vu chez cet homme. C'est bien le dernier geste que m'adressa mon père, sur le pas de sa porte, le soir où je l'ai quitté pour reprendre le train de Toulouse, quinze jours avant sa mort. Il y avait tout son amour à lui dans sa façon de maîtriser sa main – sa main valait son visage, valait tout son corps malade. Cette image-là que nul, à ma connaissance, n'a réalisée en tant qu'image, elle ne me fait pas défaut. Je la porte en moi. C'est mon père bénissant le monde qui l'entourait, c'est la bénédiction de mon père sur moi. Cette bénédiction est immédiate – elle récuse toute médiation, congédie tout média.
Quel niveau d'opacité intellectuelle, spirituelle et simplement humaine faut-il, aujourd'hui, pour n'avoir pas encore compris – fût-ce par imprégnation, de façon entièrement passive – que la seule valeur d'une image est d'être, précisément, iconique : qu'une image n'existe que par le discours qu'elle tient, que l'on maîtrise ou non ce discours, que l'opérateur soit le maître absolu de son dispositif ou que le réel se rebiffe et troue, éventre l'appareil reflex autofocus le plus sophistiqué et empoigne le photographe à la gorge, comme c'est le cas ici. Comment celui qui a eu sous les yeux le produit de sa prise de vue a-t-il pu échapper à la strangulation du réel ? L'homme en question est un aveugle ou un criminel.
Je ne connais que quelques pages d'Hervé Guibert, parlant des clichés qu'il a pris de sa mère, pour faire écho ce soir à la douleur glaciale de ces deux documents.
Ce n'est pas tant la vidéosphère (la panscopie devenue notre milieu vital) qui est en cause, ici, que la misère de l'homme, sa cécité, son opacité qui se confortent, se propagent et se démultiplient désormais en réseaux, en associations, en concentrations. Cette misère bénéficie du temps réel des médias électroniques, elle communique et se fait nuisible. Elle n'inspire aucune sollicitude, se soustrait d'elle-même à toute indulgence. Elle peut vous tomber dessus un matin sans prévenir. Vous comprenez alors le vague malaise qui, depuis des mois, émanait des images d'un homme atteint de la même maladie, qu'un casting insensé était supposé prémunir contre ce degré zéro de l'image, celui où l'opérateur en revendique l'authenticité et s'en targue.
Je n'étais pas là, ce jour-là, auprès de lui. C'est tout ce que ces clichés signifient, c'est leur seul discours. C'est tout ce que me vaut la misère de celui qui les a pris et de celui qui me les a adressés : une piqûre de rappel, avec la dose presque létale de cette culpabilité qui reste décidément notre drogue dure, le shoot auquel notre Occident judéo-chrétien est addict à mort.
Faute du moindre amour, de la haine sans emploi rôde aux abords de tels clichés : de la haine de soi, de cette haine crue des albums de famille, à vous couper le souffle quand vous les découvrez d'un point de vue un tant soit peu extérieur ; cette même haine qui, parée par les soins de la thanatopraxie dévoyée qu'est le journalisme, ne cesse de hoqueter dans les médias ordinaires. Cette haine, comme toute haine, est un poison.
Je n'y vois qu'un remède. Bénis-moi, mon père, ce matin encore ! Ne cesse pas de me bénir – à hauteur de cette haine : sans relâche, je t'en prie.
Jean Paul II (détail). D.R.
Au début des années 1980, j'ai rédigé le manuscrit d'un roman : un adolescent est élevé en pleine forêt vierge par une communauté de six cent soixante-six femmes vivant en complète autarcie. Toutes portent un nom de plante ou de fleur. Il est le seul individu mâle de cette singulière demeure. Premier roman au thème extravagant, mal bâti, mal ficelé, légitimement refusé par les éditeurs. En 1998, j'ai tenté de reprendre cet ambitieux chantier, sur un scénario d'ensemble inchangé. Peu après, s'est imposé le projet sur lequel je travaille depuis. Seul le premier chapitre a été entièrement récrit. Je le donne à lire aujourd'hui, en l'état.


Elles dorment. Voilà maintenant plus d’une heure qu’on a claqué une porte à l’autre extrémité du couloir, peut-être même à l’étage du dessous tant le bruit était sourd. Je referme L’Art de toucher le clavecin de Couperin, dont je relis chaque soir plusieurs sections, exécutant bocca chiusa les exercices qu’il tire de ses deux premiers Livres de pièces de clavecin. Je fredonne les passages dont le compositeur signale qu’ils sont difficiles à doigter ; mes mains travaillent devant moi dans le vide, sur un clavier imaginaire, les progrès de tierces et de quartes, de tremblements enchaînés par le changement de doigt sur une même note. Plus tard encore dans la nuit, si je tarde à trouver le sommeil, il m’arrive d’ouvrir une partition et d’interpréter ainsi, en silence, une sonate entière de Scarlatti ou une suite de Bach. Le murmure dont je scande la mesure ne passe pas mes lèvres. Il se peut parfois que je me prenne à chantonner sur un motif ornemental d’un rare bonheur et qu’on m’entende d’une chambre voisine par les fenêtres ouvertes. L’insomniaque vient frapper à ma porte et c’en est alors fini d’une paix que, bien souvent, ma journée entière s’est épuisée à attendre.
Il y aura bientôt un an que plusieurs, dans l’entourage de Lobivia, soumirent l’idée d’aller dénicher ce petit clavecin de concert qui, dans l’espace confiné des combles où il était entreposé, s’était tant bien que mal accommodé de la chaleur et de l’hygrométrie peu favorables à la délicatesse de ses organes. On ne savait comment fêter mon quinzième anniversaire. On s’inquiétait surtout des feux de l’adolescence qui m’embrasaient et que mon désœuvrement attisait. Passerage, qui gardait empilés sur le dessus d’une vieille armoire ses cahiers et ses partitions, se proposa comme maître de musique et m’inculqua les rudiments du solfège. Ce furent d’interminables séances, des après-midi entières, au cours desquelles la vieille acariâtre passait ses nerfs sur moi. Toutefois, je lui dois d’avoir mis au jour plus qu’un don, une nature qui devait affleurer en moi, un véritable métabolisme musical. Sous ses méthodes tyranniques, sa maîtrise technique et sa sensibilité firent merveille. Quand elle est tombée malade et qu’elle a dû garder la chambre, j’étais à même de voler de mes propres ailes, de déchiffrer seul les recueils de Couperin, de Rameau, de Bach qu’elle n’avait pas eu le temps de me faire aborder.
Sa santé ne s’est pas améliorée par la suite. Mais ma chambre n’étant guère éloignée de la sienne à l’époque elle me demandait de laisser nos portes ouvertes et suivait de son lit l’écho de mes progrès. « C’est à cause du son aigrelet de l’instrument, que peu d’entre nous supportent », m’a dit Lobivia, quand elle m’a fait déménager il y a quelques mois au dernier étage dans la chambre du fond, celle qui porte inscrit sur une minuscule plaque de laiton le numéro 665. « Et il n’est pas trop de onze étages, avait-elle ajouté, pour te faire réfléchir à deux fois avant de redescendre aux cuisines, l’après-midi, au lieu de te reposer ou de travailler… » La chambre mitoyenne est inoccupée, de même que celles qui font face à la mienne, dans le couloir. Je partage celui-ci avec les gamines qui assurent la domesticité sous la poigne bienveillante de Baobab, la mulâtresse des cuisines. On lui confie les fillettes un peu simples d’esprit, que l’on répugne à occuper sur la friche. Baobab a la charge de les dégrossir dans les travaux ménagers. Les plus âgées de la colonie, qui occupent le rez-de-chaussée et tout le premier étage où j’avais ma chambre jusqu’alors, peuvent enfin faire la sieste sans se plaindre de mes arpèges. C’est moi désormais qui souffre du bruit que font, certains matins, Serpolet, Petite-Buglosse, Renoncule, Salsifis et leurs camarades si Bardane et Gratteron, les deux vieilles sœurs jumelles qui gardent l’étage n’ont pas enrayé à temps un début de chahut ou de dispute entre les petites.
Passerage faiblit de semaine en semaine. J’ai pris l’habitude de venir quelques instants dans sa chambre, l’après-midi, à l’heure où commençait notre leçon de musique après la sieste. Je lui chantonne une allemande ou une gavotte, en laissant courir mes doigts sur le rebord de ses draps, et je comprends à son sourire que j’ai négligé une nuance, exécuté un passage avec un mauvais doigté. Parfois, de la main, elle bat faiblement la mesure et m’invite à accélérer le rythme. Elle me répète alors qu’au clavecin l’exécution doit prendre de vitesse le colibri.
Comme le grand escalier central s’arrête au deuxième étage, je dois rejoindre ma chambre par les cages annexes à la disposition capricieuse et, à partir des niveaux supérieurs, distribués en raison inverse de l’âge des occupantes, traverser en partie les interminables galeries rectilignes sur lesquelles ouvrent les chambres, comme sur la coursive d’un navire. Presque chaque soir, le dîner desservi, Lobivia me convoque au salon, en compagnie de quelques-unes de ses fidèles, et fait servir des tisanes. C’est l’occasion de me demander si j’ai travaillé à la sonate que j’ai promis de composer pour elle, d’exiger des comptes sur mes faits et gestes de la journée, sur quelque rumeur qu’on lui a colportée à mon sujet. Elle prend l’une ou l’autre à témoin, sollicite une déposition, un avis, délègue à Asparagus ou Salicorne le soin de tancer l’adolescente qu’on soupçonne d’être venue dans ma chambre à l’heure de la sieste. De sorte que je remonte souvent quand la plupart ont regagné les étages.
Les portes, jusqu’au cinquième, sont refermées pour la nuit. C’est juste si, passant devant une pièce, je surprends l’écho d’une conversation entre deux, d’âge canonique, qui se rendent la politesse chaque soir pour se gaver de pâtes de fruits et de médisances. Mais, au-delà, la pénombre des couloirs est barrée de loin en loin par la lueur d’une chambre que sa locataire n’a pas refermée. Parfois, juste vêtue d’un déshabillé pour la nuit, assise à feuilleter un ouvrage ou à demi allongée sur son lit, l’une ou l’autre me fait signe. Si je m’efforce de suivre mon chemin sans céder à l’indiscrétion à laquelle on semble m’inviter, j’entends un appel, un mot chuchoté, un petit rire. Il m’arrive de revenir sur mes pas. Hier soir, alors que je dépassais sa chambre, Asparagus m’a rejoint et tiré par le bras : « Lobivia est hors d’elle qu’Élodée cherche à te séduire. J’ai prévenu la petite, pour la forme. Entre nous, elle en promet de belles, celle-là, quand on pense que c’était encore une enfant il y a quelques mois… Je lui ai dit d’éteindre dès qu’elle serait remontée, pour ne pas attirer l’attention. Mais elle attendra que tu viennes lui dire bonsoir. Tu n’as pas besoin de frapper. Il vaut mieux que les autres soient au lit. Viens dans ma chambre, je te ferai patienter… » Je n’avais, pas plus que ce soir, le cœur à m’amuser. J’ai eu le plus grand mal à me dégager et j’ai emprunté l’escalier opposé pour éviter de traverser les étages des adolescentes où je suis, à pareille heure, assailli par les gloussements et les calembredaines. J’ai compris dès ce matin qu’il me faudrait plusieurs jours pour purger la rancune d’Asparagus.
Ainsi que je le craignais, Fuchsia est la cible facile de la sanction, qui me touche ainsi doublement. Les dernières facilités pour passer un moment avec elle à l’écart des autres, dont Asparagus me faisait bénéficier à l’insu de la communauté, me seront désormais refusées. Au lieu de cela, toute la journée les sous-entendus se sont multipliés à mon passage. Et pour mieux signifier qu’on ne nous laissera pas maîtres de ce qui nous advient, les mêmes qui gravitent autour d’Asparagus pour mieux se gagner les faveurs de Lobivia n’ont cessé de jeter à nouveau la confusion : elles sont ainsi une dizaine qui, épisodiquement, font mine de m’avoir enfanté sans revendiquer toutefois, dans le courant des affaires quotidiennes, la prérogative d’une autorité maternelle. Elles se contentent d’allusion plus ou moins appuyées, parfois grivoises : « Viens, mon tout petit, mon bébé, mon loupiot, mon enfançon… Viens téter, sucer le lait dont je te régalais. » On me lance ces invites au détour d’un couloir, dans l’entrebâillement d’une porte. Une autre fera irruption pendant que je me baigne et viendra me murmurer à l’oreille : « Tu m’as fait tant souffrir ! J’ai cru mourir. En te voyant aussi mal en point que moi, celles qui m’entouraient disaient qu’il valait mieux que tu ne survives pas. Tu étais bouffi, rempli d’eau. Moi, j’étais comateuse. Nous n’avons pas poussé un cri, nous étions comme morts… » Cet après-midi, c’est Passiflore qui m’a attiré dans sa chambre tandis que je remontais dans la mienne à l’heure de la sieste. Tout en me couvrant de ses lèvres, elle me parla de son émerveillement à me porter. Je remuais avec amour dans son ventre, chaque jour était une jouissance de me savoir lové au plus secret de sa chair. Elle aurait voulu repousser l’échéance, me garder, me couver, me gaver de sa substance pendant des années. Elle me suppliait de venir retrouver ma première maison, ma coquille, mon œuf. Il arrive même que des adolescentes, à peine plus âgées que moi, se mêlent au défilé de mes mères improbables : ainsi ai-je renoncé à convaincre Pétunia du ridicule de ses assertions ; si je la croise dans l’escalier, je m’attends toujours à ce qu’elle me glisse, en m’embrassant, comme à son habitude : « Je suis fière de toi, tu ne pourras m’en empêcher… »
Ce soir, Lobivia n’a pas fait salon. À peine remonté dans ma chambre, j’ai eu la visite de Yagé. Je faisais mes dernières gammes au clavecin, profitant du moment où la communauté se disperse dans les étages, où l’on couche les petites et où les vieilles s’attardent sur le pas des portes. Elle était encore essoufflée d’avoir grimpé à la hâte, afin de ne pas tomber sur Lobivia, l’escalier de service qui dessert l’aile du bâtiment à l’extrémité de laquelle je loge. Elle s’est faufilée dans la pièce, sans frapper. J’ai été troublé par sa respiration saccadée, qui la faisait paraître émerger devant moi d’une brève et violente étreinte où elle aurait pris son plaisir. Je rêve avec Yagé la squaw d’autres jeux que les agaceries qu’elle me consent parfois ; tiré soudain de la musique où j’étais immergé, mon corps a cru le moment enfin venu de pénétrer les mystères métis et cuivrés qui me hantent. « Je ne reste pas. Bugrane et la Sucepin m’ont aperçue, elles vont sans doute donner l’alerte… Je voulais juste te dire de ne pas bouger ces temps-ci. Attends la prochaine lune.
— Tu as pu t’occuper de Fuchsia ?
— Elle va bien. Je m’arrangerai pour que vous puissiez vous voir dès demain. Je file… » Je l’ai retenue par le bras. Pour ne pas perdre de temps en négociations, elle m’a jeté un bref baiser sur les lèvres et, souple comme l’orvet, a disparu par la porte que je n’ai pas même vue s’entrouvrir.
J’éteins et vais relever la moustiquaire. Dans cette contrée qui ignore les saisons, la nuit est mon hiver ; encore que l’on doive à l’humidité cette impression de froidure alors que, même en pleine nuit, la peau transpire sous le lin le plus léger. Mes yeux apprivoisent l’obscurité et je distingue bientôt la masse d’encre de la forêt, qui paraît plus proche qu’en plein jour. Il faut lever la tête pour atteindre la frontière monotone où les arbres géants concèdent un maigre territoire à la voûte céleste.
En pareil instant, il me semble être l’unique locataire de cette Maison du Milieu du Monde, ainsi qu’il convient de la désigner — Lobivia souvent le rappelle avec solennité. Il rôdait autrefois de l’entresol au jardin tout un peuple de chats qui, pour les petites et les grandes heures, tenait congrès aux abords des cuisines. Seul avait accès aux étages celui qu’une des locataires de la colonie avait adopté et qu’elle consignait strictement dans sa chambre. Or, il y a quelques mois, tous ont disparu. On croise encore dans l’ombre des caves, affirme Baobab, de rares silhouettes efflanquées qu’on ne peut approcher, qui disparaissent aussitôt avec un miaulement de reproche. On a parlé d’une épidémie, d’une herbe toxique qui se serait mêlée aux abats et aux restes que Baobab leur mettait de côté ; il a été question d’un félin sauvage venu de la forêt qui se serait introduit dans la demeure, portant avec lui un germe mortel pour ses congénères. Une mauvaise langue m’a affirmé qu’on les aurait laissé mourir de faim, sur l’ordre de Lobivia, afin de pouvoir élever des oiseaux. De fait, on a construit peu après d’immenses volières de part et d’autre du hall d’entrée, ainsi que sur les paliers du grand escalier, jusqu’au deuxième étage. Celles qui entretenaient jalousement un chat ont adopté un cacatoès, un paradisier ou une poule naine.
Les chats me manquent. On m’avait interdit d’en posséder un mais j’étais leur maître à tous, ceux des communs comme les matous rois qui se prélassaient dans les chambres où j’allais en visite. Désormais, si Lobivia me fait venir dans ses appartements pour une affaire qu’elle ne veut pas évoquer devant les autres, je suis en butte à son perroquet, qu’elle appelle Bertrand. Celui-ci, qui n’a pas tardé à glapir son nom, paraît pris d’une soudaine colère chaque fois que je pénètre dans la pièce et m’invective de ces deux syllabes. Piloselle, qui a assisté à la scène un jour qu’elle quittait Lobivia au moment même où je me présentais à sa porte, n’a pas manqué de colporter la scène. Dès lors, quand l’une ou l’autre, jeune ou vieille, veut me faire enrager ou me blesser, elle m’appelle, moi le sans-nom, par le sobriquet de l’animal dont elle parodie l’intonation de fausset, fluette et gutturale. Seules, les petites de Baobab s’abstiennent de toute raillerie depuis qu’il en a coûté à Salsifis une volée de coups de torchon de la part de Baobab : « C’est vous, les perroquets, espèces de souillons ! Que je vous y reprenne ! », hurlait-elle en poursuivant la gamine jusque sous les tables. Les autres observaient le drame, paralysées de peur. Comme elles éprouvent plus que d’autres des difficultés à ne pas disposer pour moi d’un vocable commun, elles se contentent depuis que l’instrument résonne à leur étage de m’appeler Clavecin.
À cette sensation exquise d’être seul maintenant à respirer dans l’étroite clairière, de disposer de l’immense demeure, vient se mêler bientôt l’angoisse de ne pouvoir préserver contre les progrès de la forêt l’espace nécessaire au bâtiment et à mon souffle. Comme si la présence des femmes, outre les travaux d’élagage et le défrichement quotidiens auxquels elles procèdent, suffisait à tenir la végétation en respect. Isolé, mon corps n’opposerait à la croissance concertée des espèces géantes, des fougères arborescentes et des plantes nécrophages du sous-bois qu’une résistance dérisoire. La reptation, le fouissement, la succion des racines tentaculaires auraient vite raison de moi.
Je mesure ce qu’il a fallu d’audace — et ce qu’il faut, aujourd’hui, de ténacité — pour gagner ce lopin sur un tel massif végétal. Cela revenait à creuser un cirque artificiel profond au cœur d’une montagne vivante qui, une fois trouée, n’aurait cessé de se reconstituer, de cicatriser la plaie qu’on lui a infligée, de renaître. De sorte qu’il n’y aurait d’autre issue que de charrier sans cesse des monceaux d’une roche monstrueuse et palpitante qui prévoit de vous engloutir pendant votre sommeil. C’est à ce combat quotidien avec l’hydre végétale que la colonie emploie le meilleur de son temps. Et si, cette nuit, je suis soudain saisi par l’étrange proximité de la forêt, c’est peut-être que l’effort s’est insensiblement relâché, ces derniers jours, et que le colosse en a profité pour avancer de quelques coudées son bouclier de troncs et de lianes. Bientôt, si l’on n’y prend garde, il suffira d’une nuit pour que le dernier pas soit franchi.
Sans doute le savent-elles mieux que moi, elles qui peinent dès le matin, sous des chaleurs accablantes d’humidité, à essarter, à entretenir les plants, à nettoyer les plates-bandes des entrelacs de racines et de lianes qu’une seule nuit suffit à faire proliférer autour des pieds sarclés la veille. Tout me laisse penser que les plus jeunes et les adolescentes ont pris la relève des femmes qui s’avancent en âge et des vieillards à qui, autrefois, incomba peut-être le premier défrichement et, qui sait, jusqu’aux travaux de gros œuvre du bâtiment. Toutefois, j’en suis réduit aux conjectures ; j’observe depuis ma fenêtre les équipes qui se relaient sans que notre clairière soit une seule journée laissée sans entretien, j’écoute les ordres qui s’échangent, les commentaires. Mais il est vain que je pose la moindre question. Comme à propos de l’éradication des chats, je n’obtiens que des réponses évasives et contradictoires. Passerage elle-même, qui est pourtant l’une des plus anciennes, me retourne un regard désolé, que souligne le mouvement de ses lèvres muet et désabusé, quand profitant de sa bonne humeur à la fin d’une de mes visites je me hasarde à l’interroger sur sa jeunesse. Qui lui a enseigné la musique ? Le clavecin relégué dans la soupente lui a-t-il appartenu jadis ? De qui tient-elle la collection de partitions dont elle m’a fait le dépositaire, dont je pressens qu’elle est soulagée, dans son état, de la savoir entre mes mains et, comme il en est de l’instrument, l’objet de tous mes soins ?
Aujourd’hui, alors que sont oubliées les heures difficiles de mon premier apprentissage, elle pourrait si elle y consentait m’offrir plus encore, et plus précieux, que l’alchimie des notes et des rythmes : quelques clés sur un passé dans lequel on m’a bien précipité un jour, ainsi qu’une poignée de fèves que jette Baobab dans son grand fait-tout d’eau bouillante. Passerage en dispose-t-elle ? N’a-t-elle pas été, comme je le suis à présent, confrontée aux dérobades, aux mimiques entendues de compagnes qui n’en savaient peut-être pas plus qu’elle ? Tant il semble qu’on s’applique à entretenir un mystère dont la formulation serait à jamais enfouie, prise dans un inextricable lacis de on-dit et de bruits invérifiables. À moins qu’il ne s’agisse au contraire que de gommer les dernières traces d’une mémoire récurrente, chez celles qui en ont été les témoins, d’un temps révolu dont on voudrait oublier à quel point il nous étreint encore, jusque dans nos gestes les plus insignifiants.
Autant que l’opacité de cette masse, son silence est effrayant. J’ai souvent guetté, à cette heure où rien ne bouge plus dans la bâtisse, un craquement, le frémissement du feuillage, le bruit d’un animal se frayant un passage dans l’épaisseur du sous-bois. Mais ce qu’on distingue, que l’on prend d’abord pour une rumeur venue du tréfonds de la forêt, n’est qu’un gros insecte qui rôde près de la façade après avoir, une partie de la soirée, buté sur la moustiquaire d’une chambre qu’on vient d’éteindre : la mienne peut-être ou celle, quelques étages plus bas, de Lobivia qui veille parfois plus tard que moi pour vérifier ses livres de comptes. Une mesure de Couperin m’emplit encore la tête tandis que mon regard chemine sur la muraille végétale muette, à la recherche d’un indice, d’un frémissement, d’une ombre qui ferait pressentir un couloir, une échappée possible. Mais comment discernerais-je quoi que ce soit qui évoque une issue — ou une voie d’accès à l’origine de notre présence ici — quand, à l’heure où le soleil vient frapper la surface gigantesque des fûts entrelacés de plantes grimpantes, on ne saurait désigner un endroit où le corps pourrait se ménager la plus étroite passe.

Comme souvent, l'aventure commence aux puces de Saint-Sernin, le dimanche matin. Mon regard s'arrête sur un volume de l'irremplacée « Bibliothèque historique » que publiaient les éditions Payot au milieu du siècle dernier – rien que du bon grain, de rares herbes folles qu'il serait même indélicat de qualifier d'ivraie. Cette fois, le titre me plonge dans une soudaine perplexité : cette Bible cananéenne [1] ? s'agirait-il d'une autre façon de nommer les manuscrits de Qumrân, encore autrement dits de la mer Morte ? Je feuillette. Dès l'introduction je trouve mention du site archéologique de Ras Shamra, sur la côte syrienne, plus connu sous le nom d'Ugarit (ailleurs écrit Ougarit), ancienne capitale d’un royaume de l’âge du bronze récent. De toute évidence, nous ne sommes pas dans les écrits intertestamentaires. C'est plus simple et plus compliqué que cela. Je veux savoir. J'achète le volume pour sa bouchée de pain.
La lecture attentive de l'introduction me confronte à des points d'histoire sur lesquels je n'ai jamais décidé de me pencher sérieusement. Ils sont essentiels, mais le foisonnement même des sources, des écoles, des vérités est, je l'ai toujours supposé, à la mesure de la complexité des faits. Je reproduis quelques bribes de ces pages liminaires dans le seul but de situer ces questions, non de témoigner que je souscris aux informations réputées scientifiques qu'elles contiennent.
On sait que la Bible hébraïque n'est pas une œuvre originairement homogène. […] On pense généralement que certains éléments sont d'origine babylonienne, d'autres d'inspiration hittite ; certains encore ont dû s'inspirer des traditions cananéennes mais, dans l'ignorance de ce que celles-ci pouvaient être à l'époque de l'arrivée des Hébreux, cette dernière source restait forcément hypothétique. La connaissance des textes de Ras Shamra permet maintenant de mieux juger de l'importance de cet apport.
[…] Qui étaient les Hébreux, d'où venaient-ils ? À ces questions tellement controversées, il est maintenant possible de donner une réponse. Leur entrée en Palestine s'est effectuée à l'époque de Tell-el-Amarna (vers –1400) et il convient de les identifier avec les Habiru qui, à ce moment, harcelaient les souverains de Canaan. Des textes de Ras Shamra les montrent alliés de cet Abdi-Ashirta qui souleva le pays contre la domination égyptienne ; les villes mentionnées dans l'Ancien Testament se retrouvent dans les chroniques d'Ugarit.
[…] On peut donc supposer avec beaucoup de vraisemblance que les Hébreux n'étaient pas, à l'origine, des Sémites, mais que c'étaient les descendants de peuples de langue indo-européenne du groupe kentum, qui avaient subi davantage l'influence sumérienne que celle des Sémites de Mésopotamie.
Encore une fois, je précise que je me borne à recopier ce que je lis, soupçonnant que des thèses contradictoires ont fort bien pu s'imposer depuis que l'auteur, il y plus d'un demi-siècle, a rédigé ces lignes. Je laisse ouverte l'hypothèse – c'est dire mon désarroi – que ce dernier défende un point de vue indéfendable, odieux, une sorte de boue sur laquelle branlent aujourd'hui les pires édifices de la haine.
Je prends acte seulement que butent ici, sur des conjectures d'historiens aux perspectives imprescriptibles, mon goût pour les reconstitutions d'improbables aventures de l'esprit à partir de quelques griffures sur un tesson ou une gemme, ainsi que ma fascination pour les villes mortes et les amours englouties. Le rapprochement s'impose avec le travail de Jean Bottéro sur L'Épopée de Gilgameš [2], qui fascine par ce jeu de puzzle avec le sens bien plus que par le récit, monotone dans sa complexité, qui se trouve re-tissé au terme d'un parcours archéologique épuisant – quand ce n'est pas désespérant – pour le lecteur profane. Je songe encore à Héraclite l'Obscur, dont les Fragments ne nous sont parvenus qu'à travers les citations qu'en ont laissées compilateurs et philosophes de l'Antiquité ; je songe à la ville d'Ys ; je pense aux poèmes de Majnûn, le fou de Laylâ. Mais devant cette « Bible » cananéenne, mon imaginaire cesse soudain de fonctionner.
Les questions que brassent les quelques lignes de l'orientaliste H.E. Del Medico dans ce volume que j'ai peut-être imprudemment – qui me dira ? – tiré de la poussière constituent la toile de fond du dernier livre de Daniel Sibony [3], acheté le mois dernier lors de sa parution, que je n'ai pas encore pris le temps de lire. L'auteur y médite sur les enjeux symboliques du conflit israélo-arabe.
En revanche, me revient à l'instant et s'impose, lumineuse, cette petite phrase d'un roman d'Hector Bianciotti [4] : On ne se connaît soi-même que par ouï-dire.
[1] H.E. Del Medico, La Bible cananéenne découverte d'après les textes de Ras Shamra, Payot, 1950.
[2] L'Épopée de Gilgameš – Le grand homme qui ne voulait pas mourir, traduit de l'akkadien et présenté par Jean Bottéro, collection « L'aube des peuples », Gallimard, 1992.
[3] Daniel Sibony, Fous de l'origine, Journal d'Intifada, Christian Bougois, 2005.
[4] Hector Bianciotti, Sans la miséricorde du Christ, Gallimard, 1985, p. 59.
Tablette avec inscription en alphabet ugaritien, XIIIe siècle av. J.-C., Ms 1955/6, © National Library of Norway, Oslo, The Schøyen Collection.


Je suis né sous Pie XII, l'ambigu. Jean XXIII constitue une sorte d'exception, l'un des rares sujets sur lesquels je n'ai pas tenu tête à ma mère, et j'ai eu tort : elle l'appelait, comme tout le monde, « le bon pape Jean » et militait pour la messe face au peuple. Elle a été servie. Paul VI fut le pape de mon adolescence exécrée. Si j'enjambe le point-virgule de 1978, Jean Paul II aura été le pape tout à la fois de mon entrée définitive dans la vie professionnelle et du prix payé pour la maturité qui prépare au grand âge. Si le ciel saupoudre sur nous une pincée de bienveillance – sur moi, pour m'épargner une longévité peu enviable, sur son successeur pour qu'il règne longtemps – celui-là sera mon dernier pape. Ma curiosité, mes espoirs et mes préventions se confondent dans mon impatience à découvrir son visage.
Je ne dois pas être seul, je suppose, à scander ainsi ma propre chronique par quelque nécrologe : celui des présidents de la République n'a, dans mon imaginaire du Temps, jamais pris de véritable épaisseur ; et une galerie de papes se laissant dénombrer sur les doigts d'une seule main vaut celle des capitaines de l'équipe locale de rugby ou de badminton, qui tient lieu de repères historiques et spirituels à tant de mes contemporains. On a les sportifs qu'on mérite. On choisit ses amis, pas son pape. Or, si j'ose ainsi m'exprimer, il n'est pas plus intime qu'un pape.
À quoi me sert un pape, m'objectera-t-on ? Le mérite revient ici, une fois encore, à Roger Caillois d'avoir rappelé le sens des mots [1]. Je glisse subrepticement, ce matin, le passage du texte dans lequel Caillois évoque l'origine du mot pontife, conscient de ne pas prendre le moindre risque que quelqu'un songe à s'y référer aujourd'hui [2]:
Ce jour-là, je lui annonçais [à Marcel Mauss, dont il fut l'élève] que j'avais choisi pour sujet de ma future thèse (jamais écrite) : « Le vocabulaire religieux des Romains ». Il me félicita de mon choix, tout en me mettant en garde contre les pièges qui m'attendaient : « À commencer par le mot religio lui-même. L'étymologie religere n'en est pas douteuse, mais on s'extasie dangereusement sur ce qu'elle cache ou trahit. Bien que religere n'ait jamais voulu dire « relier », on tient pour assuré que telle est l'essence de la religion. Mais que relie-t-elle ? Chacun fabule selon sa préférence : le ciel et la terre ; la nature et le surnaturel ; les hommes et les dieux ; ou encore les hommes entre eux, en les unissant dans une et par une foi commune. Bref, la religion relierait à peu près n'importe quoi. Je passe sur les spéculations sur le sens ancien de religio : « scrupule ». Sottises que tout cela. La vérité est dans Festus (c'est le nom qui me revient, mais peut-être Mauss a-t-il alors cité un autre lexicographe), qui commente ainsi religio : « religiones tramenta erant ». Les « religions » étaient « des nœuds de paille ». Il semble que personne n'ait jamais remarqué cette petite phrase. Mais quels nœuds de paille ? Parbleu ! ceux qui servaient à fixer entre elles les poutres des ponts. La preuve en est qu'à Rome le maître de la religion, le prêtre suprême, s'appelle le « bâtisseur de ponts » : pontifex. Mais, aujourd'hui, quand quelqu'un parle du Pape comme du Souverain Pontife, sait-il qu'il l'appelle le Grand Pontonnier ! »
L'étymologie assigne donc au pape un profil assez net : il est tout à la fois architecte, ingénieur, maître d'ouvrage et « tâcheron », dit Caillois, sans coloration péjorative – il construit le pont. Il n'est pas le passeur. Dans la suite de son texte, Caillois scrute « l'obscure magie » des ponts. La fonction papale ne ressort pas disqualifiée, loin s'en faut, de ce redressement lexical.
Je comprends mieux, ainsi, pourquoi je suis las à ce point de devoir, en plus des charges diverses qu'impose le réel, être mon propre pontonnier. Il est temps, pour que j'accueille sereinement une vieillesse tant attendue, que quelqu'un prenne la relève.
Vraiment, il me faut un pape.
[1] Le Grand Pontonnier, in Cases d'un échiquier, Gallimard, 1970 : pp. 23 sq.
[2] Je donne ici le texte auquel j'ai seulement fait allusion dans une chronique précédente intitulée Les Nœuds de paille, publiée en mars dernier dans la Zone de Juan Asensio, Le Stalker.
Pie XII, pape de 1939 à 1958.




Je livre ici, presque sous forme de notes vite jetées, l'une de ces remarques que l'on se fait soudain, qui vous traversent l'esprit et le quittent à moins qu'on ne les consigne aussitôt – carnet de poche, signet du livre en lecture, feuille volante. Mais, faute d'un développement rudimentaire formulé dans le panache lumineux qu'entraîne à sa suite l'idée filante, le graffiti reste le plus souvent lettre morte. Le croise-t-on quelque temps plus tard, il a perdu tout pouvoir d'évocation. On s'étonne d'avoir pris soin de retenir si maigre prise, voire on ne se relit pas. Le blog a aussi ce mérite de permettre ou de susciter les quelques lignes qui feront trace, au moins pour soi. Qu'elles soient soumises à lecture publique contraint à quelque prudence scrupuleuse avant de les formuler. Il reste que l'idée peut n'être qu'un fourvoiement ou une impasse, d'autres se chargent de vous l'indiquer ; si le thème revêt quelque intérêt, eux-mêmes auront dû s'y pencher un instant pour convoquer leurs arguments ; dès lors, vous pouvez estimer que vous n'avez pas mésusé de leur temps ni du vôtre.
C'est en cherchant, en vue d'une chronique à venir, parmi les nombreuses figurations de sainte Véronique que mon regard s'est arrêté sur ce calice que visite un aspic. Quelques jours plus tôt, découvrant sur mon écran cette reproduction d'une Cène de la Renaissance, mon œil a cadré dans l'instant la coupe oblongue que voici pour suivre mieux la chute qu'oriente la main du Christ touchant presque ce curieux petit animal dépecé vivant dans le plat central, main tendue une dernière fois vers le visage détourné de l'Iscariote – le seul privé de son nimbe parmi les commensaux –, dégringolade qui conduit la lecture à la bourse ballante au flanc du traître puis à ce mystérieux bagage en osier, mallette ou bourriche ayant contenu peut-être la bête pestilentielle qui pourrit les relations entre le disciple et son maître.
Dans les deux cas, mon attention a été distraite de l'œuvre au profit d'un détail ou d'une séquence [1]. Sans prendre la partie pour le tout, mais resserrant le champ visuel sur un fragment dont nul ne peut contester qu'il a été agencé ainsi par le peintre au sein de son œuvre, mon esprit investit l'espace pictural par quelque porte étroite (par le petit bout de la lorgnette, si l'on préfère). Engagé dans cette voie, il m'appartient dès lors d'y faire mon miel, d'en assumer la mesure, de m'y ménager une issue. Si je ne renonce pas à ce que d'autres me tendent leur lumière pour mieux y voir dans mon réduit, c'est à moi seul de l'aménager toutefois, d'y vivre à l'aise si bref soit le temps de mon séjour.
Deux réflexions me sont venues, disjointes apparemment dans leurs perspectives mais nourries à ce même découpage du monde. Une pensée, tout d'abord, pour cette question pendante des mots qui font défaut à l'imaginaire chez nombre d'entre nos contemporains. Simple question : et si l'apprentissage global (cette découverte, désormais, d'une syntaxe molle, sans nerfs ni articulations) atrophiait chez ceux qui le subissent la vision rapprochée ? Je schématise, nécessairement : un nom propre, très éventuellement une date accolés à une reproduction de La Joconde relèvent du dressage ; le sourire de Mona Lisa en appelle à la langue. Je ne vois pas ce sourire si je ne dispose pas d'une syntaxe et d'un lexique (en cela, il est vrai, il y a bien blocage de toute émotion devant l'œuvre, ignorance même de tout champ émotionnel possible et enviable à son contact).
Autre aparté. La saisie fétichiste consiste, elle aussi, en une ponction sur le réel : les cliniciens – à qui nous avons abandonné aussi ce mode d'être au monde et qui se sont empressés de lui trouver sa plate-bande dans le potager des perversions qui les fait vivre – nous disent que le fétichiste substitue la partie au tout. Ils ont, me semble-t-il, tort à l'égal de celui qui défendrait cette même thèse à l'endroit du détail en esthétique. Le détail, le fétiche, sont des tranches d'émotion découpées à mon strict usage, des objets réservés dans un réel non polarisé puisque exposé à tout vent, en libre accès. Je ne m'approprie pas un lopin de ce réel, je l'invente à ma convenance, je l'élis, je le lis, je l'écris.
Je songe qu'il s'impose à moi, devant chacun de ces tableaux, un mode universel d'économie avec le réel. Nous n'habitons pas une maison d'un seul tenant, nous ne sommes jamais l'hôte d'une pièce mais d'un angle, d'une chaise, de l'ellipse à laquelle notre corps conforme sa course de la porte au lit. Le détail est notre refuge, quand il n'est pas notre cachette ; il est notre science la plus ferme. Heureuse celle qui voulait connaître Dieu en effleurant le pan de sa tunique !
[1] Deux études, au moins, l'une de Daniel Arasse, l'autre de Georges Didi-Huberman, éclairent cette question. Deux livres d'abord parus dans une version illustrée, chez Flammarion, puis réédités dans la collection de poche « Champs ». Ils sont introuvables aujourd'hui l'un et l'autre, tant dans leur édition d'origine qu'en collection économique. J'ai eu la chance qu'on me prête l'étude de Georges Didi-Huberman et de lire ce texte d'une lucidité sans reproche tout en découvrant en regard les détails choisis par l'auteur, dans une mise en page d'une rare efficacité.
Détails :









«
[Suivre l'auteur des Petits Traités au Japon, le voir et l'entendre jouer du Bach ou du Couperin au piano, dans son garage, assister à l'autodafé des épreuves d'un livre désormais publié dans la cheminée de son salon… Jacques Malaterre, dans son documentaire, met en évidence cette intelligence qu'entretient Pascal Quignard avec le monde, notre monde. Il y a une douceur tranchante à se trouver convié aux côtés de cet homme. Les vingt-six minutes du film et la demi-heure de rushes fournie en bonus sont en cela infiniment précieuses.
Toutefois – je ne le remarque qu'à la deuxième rencontre –, ce DVD m'est encore plus cher pour les treize minutes du bref documentaire de Loïc Jourdain, dans la série Histoires d'écrivains, qui figure également au programme. Dans le cadre intimiste de sa maison des bords de l'Yonne, Pascal Quignard est filmé près de la fenêtre de son bureau, dans un clair-obscur en parfaite harmonie avec sa voix de violoncelle. Le temps s'arrête. Ce minuscule montage d'images en plans fixes et de sons dure une éternité.]
Je suis quelqu’un qui a besoin de lire pour me désolidariser du groupe, me récupérer moi-même, essayer de comprendre ce que je ne comprenais pas. Je pense que le fait d’écrire, faute de pouvoir toujours lire ce que j’aurais aimé lire, n’est qu’un lointain arrière-petit-neveu de ce voyage intérieur qu’est la lecture. Je ne peux même pas dire que l’écriture ait un sens pour moi. D’ailleurs, je n’ai pas de pose là-dessus, ni de volonté de me faire passer pour écrivain. Je ne me considère pas comme écrivain.
Quand il est quatre ou cinq heure du matin, que tout le monde dort, que même les canards dorment sur l’Yonne, je suis en position, peut-être, d’être dans un avant-temps, avant-monde – de même que nous avons connu un avant-temps, un avant-monde que nous avons vécu avant de naître et que nous avons perdu en naissant ce monde dans lequel nous étions complètement enveloppé (et les arts permettent de se retrouver un petit peu dans le monde de jadis) : tout cela, je veux bien vous le dire, en convenir, mais je crois que c’est un peu se payer de mots. On ne peut pas écrire en regardant sa main qui écrit. Je n’ai jamais vu ma main écrire. Donc, si vous me dites : Avez-vous écrit ? Eh bien, non, je n’ai jamais écrit. Vous me direz : Mais vous avez publié tant de livres… Peut-être, mais je n’ai pas vu ma main écrire.
Ce qu’on peut dire – et avec le vingtième siècle, cela a été frappant –, c’est que c’est le passé qui gagne dans l’avenir, une fois qu’il est suffisant et qu’il est constitué. Il y a même un enchantement de la guerre et du pire dans l’humanité qui fait qu’elle fonce vers ce qu’elle a déjà commis, et qu’elle l’amplifie. Déjouer les conditions du passé, en modifiant un peu les conditions du passé, c’est perturber l’idée même d’avenir. Cela, ça m’intéresse. Cette "intempestivité"-là consiste à ne pas donner d’avenir à ce qui s’est passé. C’est laisser une part, peut-être – et c’est un mot très différent – de naissance, ou de futur, ou d’imprévisibilité pure pour la journée qui viendra. C’est le contraire de la domestication terrible de l’humanité par elle-même.
• À mi-mots, Pascal Quignard, film de Jacques Malaterre coproduit avec Arte, DVD mk2 éditions. En complément, Histoires d'écrivains, Pascal Quignard, un documentaire de Loïc Jourdain (d'où sont tirés tous les extraits cités ici). Joint dans le coffret, un exemplaire de Terrasse à Rome, dans la collection « Folio » de Gallimard.

Je tiens le sommeil ordinaire (celui où l’on meurt au monde, à l’autre sur la même couche) pour une déréliction dont l’Évolution aurait frappé l’homo sapiens – à moins que l'homme ne s'y soit lui-même fourvoyé par négligence. Les animaux supérieurs (félins, grands fauves) semblent dormir d'un sommeil conscient dont nous avons été déchus. J'avance qu’il existe une nostalgie profonde chez l’homme de cet état de conscience et de la possibilité d’absolu partage du souffle dans le repliement, dans l’hibernation de la nuit, dont quelques signes ou témoignages (issus notamment d'Orient) rendent disponible l'hypothèse. Chez la plupart d’entre nous, l’abrutissement du sommeil distille une vague mauvaise conscience. D’où – je ne vois pas d'autre explication – le tabou de la chambre à coucher, forteresse du domaine privé, espace interdit même aux enfants issus de cette même couche où les géniteurs se laissent mourir d’oubli. Se négligent.
J'imagine un moment de l'hominisation où ce nœud vivant, ces vies lovées dans le sommeil ont paru enviables à quelques membres d'une communauté requise dès lors par la taille des premiers outils, l'entretien du feu qui éloigne les fauves. Il fallut fixer les tours de garde, ménager les forces d'un effort éreintant qui ne cesserait plus pour juguler le monde bien au-delà du nécessaire. Il convint d'assigner des heures au sommeil.
Quand l'un de nous se penche et s'attendrit sur le nouveau-né qui dort à poings fermés – pour peu, de surcroît, qu'il s'endorme dans les bras de sa mère –, c'est l'animalité perdue qui nous fascine à notre insu : nous n'imaginons plus à des êtres engagés dans l'âge adulte cet abandon, que nous savons attentif aux bruits, aux intonations, au rythme cardiaque du corps qui l'enveloppe, au moindre effleurement.
Contre toute évidence hâtive, la neurologie s'intéresse de préférence au sommeil vigilant des oiseaux plutôt qu'à celui des chats. Ce que nous éprouvons à l'approche d'un être vivant abîmé dans le sommeil me semble bien trop ambivalent pour que cet état ne soit, chez nous, marqué du sceau d'une perte.
Je démarque ici le texte d'une note en bas de page trouvée dans un essai de Mircea Eliade [1]. Il arrive que, par sa seule structure – ce n'est rien que l'inépuisable magie de la lecture ! –, la formulation qu'un autre donne à sa pensée jette, chez son lecteur, une imprévisible et d'autant plus précieuse lumière sur une préoccupation de l'esprit, active en tâche de fond chez celui-ci, passablement étrangère au propos de la lecture (même si l'on ne peut manquer de relever, en la circonstance, quelque nécessité entre le yoga, dont traite Eliade dans le livre en question, et les états de conscience modifiée auxquels renvoie, peu ou prou, l'évocation d'un sommeil perdu de l'homme). Voici, faisant halte un instant sur cette simple note infrapaginale, la variante inscrite sur mon feuillet de lecture : Le sommeil n'est pas enviable pour sa seule capacité à restaurer de la fatigue nerveuse et musculaire accumulée dans la veille ; il devrait résulter non pas d'un besoin “humain” (organique et neurologique), mais du désir – bien plus profondément réparateur – de sortir de l’humain.
[1] « [L’action] ne doit pas être faite en vue des “fruits” (autrement dit : avec soif, avec passion) ; elle doit résulter non pas du désir “humain” de satisfaire des appétits et des ambitions, mais du désir – calme – de sortir de l’humain. » Mircea Eliade, Le Yoga, Payot, 1954, p. 52, note 1.
Le Songe de Constantin, détail, Piero della Francesca, ca. 1466, fresque, 329 x 190 cm, Arezzo, Église San Francesco, grande chapelle des Bacci, Italie.
«
La lecture, engagée sans plus tarder, d'un ouvrage collectif paru en 2003 [1] qui avait échappé à mes recherches m'apporte une clé – troublante mais certainement emblématique – au malaise que j'éprouve depuis un an devant la question de l'alexithymie. D'abord, un bref rappel des faits.
Le printemps dernier, je découvre à l'occasion d'un travail professionnel l'existence d'un concept nosologique, peu diffusé dans les sciences humaines des pays latins, semble-t-il. Il tente de rendre compte d'un syndrome qui ne peut laisser un technicien de l'écrit indifférent (non plus qu'un auteur, a priori) puisqu'il s'agirait, rien de moins, de troubles liés à l'incapacité d'exprimer ses émotions par le langage (je renvoie, pour une présentation résumée du concept d'alexithymie à la chronique publiée ici peu après la mise en œuvre de ce blog). Ce qui importe est que le concept est donné, dans toutes les références consultées, comme résolument formé par ses « inventeurs » sur les racines grecques suivantes : ά- privatif, λέξις (lexis, action de parler, parole, mot) et θυμός (thymos, qui signifie d'abord l'âme et le cœur en tant que siège de l'intelligence, pris ici dans le sens d'émotions).
Ma gêne ? Dès la lecture du premier petit livre que j'ai repéré [2] (à l'époque comme le seul disponible en langue française sur ce sujet précis), il m'a semblé qu'il était beaucoup plus question, dans l'approche clinique – notamment dans les différentes échelles d'évaluations mises en place pour conforter le diagnostic d'alexithymie – de troubles psychologiques (voire neurologiques) qui affectent le processus émotionnel chez les patients concernés que des entraves à l'expression, à la verbalisation de leurs émotions [j'évite tout jargon, au risque d'une imprécision que ne manqueront pas de me reprocher les experts, j'en prends le risque].
Le volume dirigé par Maurice Corcos et Mario Speranza a au moins le mérite, pour le lecteur patient que je suis, de clarifier le jeu. Mais, j'y insiste, une certaine patience est nécessaire. Car le parcours, cette fois, est plus long, plus complexe (les auteur disent : dimension clinique transnosographique), et c'est résolument que les approches se succèdent pour s'en tenir, sous leurs divers éclairages, aux troubles de la régulation émotionnelle. Nous avons même droit à la description, avec une certaine insistance, des pertes et profits — professionnels, affectifs, narcissiques — qu'entraîne pour l'analyste la résistance de ces mauvais patients, rebelles au transfert, qui n'apportent pas leur manger dans l'auberge espagnole de la cure. En leur présence, le thérapeute s'ennuie, et c'est bien embêtant. Cela est écrit noir sur blanc.
Il y a donc quelque mérite à parvenir à la page 235 de l'ouvrage, qui en compte 238 de texte utile. Pour relever ce passage, glissé mine de rien dans un texte qui n'est pas, formellement, une conclusion à l'ensemble des contributions (de telles entreprises à regards croisés restent, par principe, ouvertes) :
Tout dépend donc en effet de ce que l'on perçoit et de la manière dont on le comprend (sic). Dans alexithymie [A privatif = absence) de (lexis-lecture), mots pour qualifier les émotions (thymos) de soi et de l'autre ; ou Alex (protection contre) thymos (l'émotion)], nous privilégions la seconde étymologie.
J'ai relu plusieurs fois, on s'en doute, ce court mais éprouvant salmigondis, n'en croyant pas mes yeux. J'ai bien entendu vérifié qu'il existe un verbe grec, άλέξείν (alexein, écarter de soi, se défendre contre) ; il entre dans la composition du nom d'Alexandre – celui qui défend les (ou des) hommes [protège les hommes de la cité de ses ennemis].
Je crains que nous ayons, vous et moi, trop bien compris : entre 1972, date à laquelle Peter E. Sifneos forge le terme d’alexithymie, et aujourd'hui, l'inventaire – psychologique, comportemental, psychanalytique, neurobiologique – a démontré que la plupart des patients (retenus pour les évaluations) qui ne disposent pas des mots pour exprimer leurs émotions manifestent des troubles de l'émotion, sans qu'il soit, un seul instant, envisagé que ces troubles puissent être la conséquence d'un mutisme tragique et non la cause de celui-ci. Faire sienne la problématique de ces êtres que, bien avant Sifneos, Freedman et Sweet avaient décrits comme des illettrés émotionnels [1], implique de s'aventurer plus loin qu'à l'ordinaire dans la démarche thérapeutique, de se couper un instant de ses bases et de ses cadres, pour envisager une problématique monstrueuse : la langue chez l'autre. Plutôt que de se défausser d'un concept qu'on aurait proposé un peu hâtivement (et sachant que toute innovation nosographique est du dernier chic dans les titres et travaux), mieux vaut alors recruter une cohorte de patients parmi l'ensemble flou des pathologies psychosomatiques et coller à une partie d'entre elle l'étiquette de l'alexithymie.
L'étape suivante consiste à redéfinir le concept. La banderille est posée, en 2003, dans le livre de Maurice Corcos et Mario Speranza : l'opportunité de la double étymologie est du pain béni.
J'interprète cette reculade comme une lâcheté scientifique : tenter de comprendre pourquoi une part de plus en grande de nos contemporains éprouve une difficulté tragique [je veux, à dessein, lanciner avec ce qualificatif] à vivre dans la langue leurs émotions et tenter de les aider à (re)trouver accès à celle-ci constitue un cahier des charges à la fois très lourd et compromettant : ce n'est plus l'autre dans sa singularité (dans l'alcôve douillette de la consultation) qu'il suffit d'accueillir avec profit, c'est contre toute une civilisation du light, du préformatage, du téléphone portable et du tchaobisou qu'il faut faire volte-face.
Je comprends mieux, dès lors, la réticence d'une partie de la communauté psy devant un nouveau concept nosologique qui consiste, toutes choses égales par ailleurs, à requalifier le rhume ou la crampe d'estomac – si ce concept n'introduit qu'une nouvelle dénomination, fût-elle transversale, des troubles de l'émotion.
Je suggère qu'il convient d'inscrire sans délai l'alexithymie – issue il y a plus de trente ans d'observations qui ont pris au dépourvu des cliniciens, et telle qu'elle a justifié le nom qui lui fut donné à l'époque – au nombre des maladies orphelines. Jusqu'alors, une maladie est dite orpheline si son incidence est telle qu'elle touche une population trop restreinte pour que le développement et la commercialisation de son traitement dégagent des bénéfices. Trop restreinte ou, comme c'est le cas ici, trop peu gratifiante, trop exigeante, trop vulnérante (et les auteurs nous l'ont fait savoir, sans pudeur) : s'il est, en effet, un point de douleur exquise [3] dans ma relation à l'autre, dans l'échange, dans l'amour, c'est bien la façon dont cet autre accueille et intègre notre lien dans sa langue – ce qu'il m'en dit, ce qu'il m'en restitue enrichi de son imaginaire et de ses émotions. Sa difficulté ou son incapacité à l'exprimer m'infligent, ipso facto, une blessure narcissique. La parade la plus pratique consiste à en conclure qu'il n'éprouve rien, qu'il est décicément opaque, insensible, abruti, et tourner les talons.
Ou changer de sujet.
[1] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[2] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[3] Notion médicale tout à fait classique, la douleur exquise (en anglais exquisite pain) est une douleur localisée dans des zones bien limitées et qui survient par épisodes pendant lesquelles elle est plus intense.
[4] Jean-Louis Pedinelli, Op. cit., p. 11.


Je nourris une tendresse toute particulière pour cette femme. Je lui dois le seul disque que j'emporterais sur une île déserte : son interprétation, au piano, de L'Art de la fugue de Bach [1].
Sans doute n'est-il pas indifférent qu'une femme se soit confrontée, de la sorte, à ce qui passe volontiers pour un monument de pure écriture abstraite, un chef-d'œuvre cérébral, le modèle absolu d'un art désincarné. [Une reconnaissance de même nature me lie à l'intégrale des sonates pour clavier de Mozart que la toute jeune Maria João Pires enregistra au Japon en 1974 [2]. Une grâce juvénile émane de cette interprétation, pour ainsi dire androgyne – un bonheur que je n'ai retrouvé chez aucun pianiste, ni chez Maria João Pires dans les enregistrements récents qu'elle a donnés de Mozart. Mais je m'égare devant les cinq portraits passablement troublants qui illustrent ces disques, que je détiens par je ne sais plus quel miracle ; car c'est bien à cette solide Caucasienne – je l'imagine Caucasienne –, dont les hanches semblent receler la mémoire terrienne de tout un peuple, que j'entends offrir aujourd'hui quelques mots de ma langue.]
L'approche à laquelle procède Tatiana Nikolaïeva avec la première des quatre fugues, qui donne le thème, semble confirmer la puissance paysanne qu'évoque la silhouette de l'interprète, mais aussi l'austérité charnue des portraits que nous connaissons de Bach. Un toucher de l'ivoire à la limite de l'empâtement, qui console du bavard discours baroque (phénomène versaillais et germanopratin strictement daté). Puis s'ébranle ce que je tiens pour la pulsation purement organique qui confère au contrepoint, tel que Bach le pratique, son étrange pouvoir sur le rythme cardiaque (le mien, en tout cas). Le jeu se délie, devient aérien (après le sang, le souffle est compromis dans la fugue).
Enfin, ma gratitude tient encore à la réponse qu'elle fit à un mélomane russe venu l'écouter, qui lui dit que L'Art de la fugue lui avait permis de mieux comprendre les tragédies humaines [3]. Cette musique est très secrète, lui répondit-elle.
Réponse magnifique de femme ou d'homme familier en effet de la glaise, de la parturition des bêtes du troupeau, du cycle des saisons ! Une source, ça ne se dit pas (la réplique est dans Pagnol, je crois). Écrivant ces lignes, s'impose soudain un rapprochement que je n'avais jamais fait auparavant. L'Art de la fugue occupe bien, dans mon imaginaire et mon cheminement spirituel, une fonction de balise, au même titre que les mains négatives laissées sur la paroi des grottes par nos prédécesseurs du Magdalénien et que le linceul conservé à Turin. Sur ces empreintes comme sur le linge énigmatique, le ban et l'arrière-ban de la science et des pensées sectaires se sont déchirés, ont produit des tonnes de littérature grise. Dans les deux cas, c'est à une femme que je dois d'avoir, non pas levé le mystère (le lever, en l'admettant possible, ne m'a jamais paru tout à fait enviable), mais porté le regard à juste altitude.
Jusqu'à ce que Jean Clottes livre ses propres hypothèses sur la présence des mains dans l'écrit pariétal, il n'est pas excessif d'avancer qu'on avait beaucoup déraillé sur cette question. Seule Marguerite Duras, dans un poème d'un beau dépouillement [4], avait vu le secret des ces mains. Je ne dis pas qu'elle analysa la problématique matérielle, historique, esthétique des mains négatives. J'écris qu'elle a vu ces signes, en visionnaire, en voyante, en écrivain plénipotentiaire.
Sur le suaire de Turin, même foire d'empoigne de la balourdise virile – jusque chez un Claudel, qu'on serait bien inspiré de lire par ailleurs, mais que le suaire rend idiot. Odile Celier, professeur à l'Institut catholique de Paris, dans un livre lumineux [5], a démêlé avec une patiente subtilité un nœud réputé inextricable, qui entrave toute allégresse devant la mystérieuse et fascinante icône corporelle du linceul : comment, chrétien, s'approcher de cet objet ? – comment, musicologue, amateur encombré de savoir sur la musique et sommé de comprendre ses émotions, continuer d'entendre [comme voit Duras] L'art de la fugue ? – (le malaise, voire l'attitude psychorigide de l'Église catholique dès qu'il est question du Saint Suaire a fait le lit des délires profanes dont les bibliographies regorgent). Cette délicatesse aux abords du tissu est partagée, dans les textes, par les femmes, saintes ou non, qui touchent ce que je prends le risque de nommer ici l'enveloppe textile du Christ.
Tatiana Nikolaïeva n'eut sans doute pas le sentiment du caractère scandaleux de sa réponse pour le musicologue, le mélomane averti et, plus largement, pour notre superbe d'affranchis à qui rien ne doit résister. Sans doute savait-elle, d'instinct, quelles voies de contournement et de déni l'homme est capable d'inventer sans cesse (comme le rat de nouveaux antidotes) dès que la femme lui oppose le secret sur un pan du réel où sa morgue vient buter.
[Tatiana Nikolaïeva est décédée à Santa Monica (Californie) le 22 novembre 1993, à l’âge de soixante-neuf ans, des suites d’une rupture d’anévrisme survenue dix jours auparavant, au cours du récital qu’elle donnait à San Francisco.]
[1] Double CD Hyperion, CDA66631, 1992. L'Art de la fugue y est précédé de deux Ricercare extraits de L'Offrande musicale et de quatre Duettos BWV 802-805 qui constituent un précieux exercice de recueillement avant d'aborder L'Art de la fugue.
[2] Cinq CD Denon Japon (Nippon Columbia CO), 1990.
[3] In livret du CD cité.
[4] Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[5] Odile Celier, Le Signe du linceul – Le Saint Suaire de Turin : de la relique à l'image, édition du Cerf, 1992.
Tatiana Nikolaïeva, d'après cliché Naomi Schillinger, © Hyperion Records Ltd, Londres.
Quand il n’était pas sur son éléphant pour quelque campagne d’annexion ou de maintien de l’ordre aux confins de ses États, l’empereur moghol Shah Jahan passait ses journées à administrer son peuple composite et à légiférer. C’est pourquoi seules les nuits de Shah Jahan m’intéressent.
Nous ne savons, en Occident, que peu de choses sur le lien d’amour qui fit se rejoindre, pendant vingt ans, Arjumand et Khurram (je les nomme, la nuit, par leur prénom, dès qu’ils peuvent cesser d’être Mumtaz Mahal, l'impératrice, la Perle du Palais, et Shah Jahan, le Roi des Rois, l’Empereur du Monde). Sur cet amour, nous nous contentons d’ânonner les notices touristiques du Taj Mahal – les voyageurs français qui furent reçus au dix-septième siècle à la cour d’Agra n’ont pas fait mieux. Leurs récits sont d’une pauvreté insigne sur ce lien, dont tout un ensemble d’indices permet de penser qu’il fut unique, secret, nocturne.
Voilà le chantier auquel je me suis attelé depuis cinq ans : écrire ce lien.
Il n’y a pas un temps assigné pour le faire. Qu’il n’ait probablement suscité aucune trace écrite du vivant des protagonistes (autre que des allusions guindées dans les minutes apologétiques du règne – et dans la silhouette du Taj) est sans effet sur la pertinence de mon propos. Ce qui joint Khurram et Arjumand constitue, par essence, l’un de ces creusets de la langue où la langue doit, hors du temps, puiser sa chair. Creusets écrits – Le Cantique des Cantiques, l’amour désertique de Majnûn et Laylâ, la geste de Krishna… – et non écrits – un soleil qui se couche, le martyre d’un peuple, un amour… C’est ce que je nomme écrire, se couler dans un texte en instance qui exige tout de ma langue. J’ai cessé de prêter crédit à l’illusion que la littérature invente quoi que ce soit. Elle écrit, sans relâche, un monde qui lui est résolument étranger mais que la langue porte en elle. C’est peut-être là notre seul lien vital avec le monde : inciser la langue pour écrire le monde. C’est pourquoi il n’y a sans doute pas de souffrance plus méconnue que celle de ne pas disposer des mots (d’une matière à inciser, à modeler, à cuire).
Arjumand, si j’en crois ce que montre le Taj dans sa matière même, était de la nature du marbre, dur et translucide. Sous d’autres climats, c’eût été le jade, la porcelaine.
Khurram, c’est l’éléphant.
Écrire ce lien nocturne ne consiste pas à faire dialoguer l’éléphant et la porcelaine. Une vieille expression populaire, chez nous, dit assez à quels risques expose un tel rapprochement.
Les empereurs moghols entretenaient dans le fort Rouge d’Agra des calligraphes, des poètes, des peintres, des joailliers venus de Perse.
Shah Jahan exigea de ses miniaturistes qu’ils inventent une technique qui restituât les tonalités de la nuit. Il les somma d’inventer le nocturne. Nous n’en savons pas plus, mais sur la foi de telles indications je fonde l’écriture d’un livre interminable.
Mais c'étaient encore peintures protocolaires, textes d'annales. Khurram et Arjumand, à ma connaissance, n'ont jamais écrit le lien qui les fit se rejoindre la nuit pendant vingt ans. Mumtaz morte en couches dans sa trente-neuvième année, Shah Jahan empereur fit construire le Taj en marbre blanc, qui n’est ni un mémorial, ni un tombeau, mais le lien de
deux êtres passé dans la langue. Une langue officielle mais cryptée, que notre lecture du Taj peine à déchiffrer.
Il se peut toutefois que, du vivant d’Arjumand – l’œuvre est alors soit perdue, soit non identifiée comme telle, elle reste donc à écrire (c'est ce à quoi je me consacre) –, il ait commandé à quelque artisan des ateliers impériaux un éléphant de porcelaine, d’une taille telle qu'il tînt dans une paume (à la façon de ces bouddhas sculptés dans le bois d’Asie, que le méditant enserre dans sa main refermée – macrocosme, image du monde lovée dans le sommeil vigilant de l’homme).
Figurine en porcelaine, d'après © Bing & Grondahl (The Royal Copenhagen Porcelain Manufactory).
On pourrait fort bien s'en tenir à la thèse la moins problématique : c'est le bon sens populaire qui, confronté dans une même période à un afflux d'épreuves apparemment dépourvues de relations causales les unes par rapport aux autres, en réfère à d'obscures règles mathématiques qui le dépassent – comme le dépassent les circonstances.
Passe pour les catastrophes ferroviaires, les meurtres (quoique…), les intempéries qui se limitent à pourrir plusieurs week-ends de suite. Quand la guigne, toutefois, fait mine de s'acharner sur un même individu, invoquer le calcul des probabilités ressortit aux diverses conduites d'évitement que l'homme improvise sans cesse pour ne pas devenir fou.
J'en viens au cas le plus épineux, celui où d'autres, à visages humains – et non plus la robinetterie, le trafic routier et l'étron canin (quoique…) –, font écran, opposent sans s'être concertés une même opacité à votre idéal de transparence (il me vient que cette expression peut être entendue, ici, de bien des façons, ce qui arrange somme toute ma démonstration). Est-il encore possible de se ranger à une quelconque loi des séries ?
J'ai lu, il y a fort longtemps, dans un ouvrage consacré à la publicité (mais je feuilletais le volume dans l'antichambre d'un confrère éditeur, et je n'ai jamais retrouvé la référence), l'anecdote suivante. L'un des pionniers du marketing, dans la première moitié du siècle dernier, avait développé depuis les États-Unis le premier réseau mondial d'agences de communication à son enseigne. Des bureaux s'ouvraient régulièrement sur d'autres continents et notre homme avait pour habitude d'expédier à son nouveau chef d'agence, recruté localement, un cadeau de bienvenue. Il s'agissait d'un ensemble de poupées russes. Dans la plus petite, il avait glissé un message de sa main, qui disait à peu près ceci : Welcome dans le groupe Tartempion Ltd International ! Je souhaite que vous développiez nos affaires à Sumatra. Entourez-vous des meilleurs. Pour cela, évitez que notre bureau de Sumatra ressemble à ces poupées gigognes, car en embauchant de plus petits que vous, de moins compétents, de moins inventifs, la renommée du groupe Tartempion Ltd International se rétrécira comme ces poupées. En revanche, si vous recherchez toujours la collaboration de ceux dont l'expérience, le regard, le génie sont plus vastes que les vôtres, votre bureau va accroître son action et son rayonnement, ainsi que le groupe Tartempion Ltd International l'a toujours fait jusqu'à présent.
Je pose cette hypothèse : les déconvenues en salves que nous essuyons de la part de notre environnement humain ne sont pas de la nature des tirs d'arme automatique (nous trouvant dans l'angle de visée plus ou moins fortuitement, nous serions soudain la cible innocente d'un bouquet de balles perdues) ; elles relèvent de la série gigogne. Je crois volontiers que ce publicitaire américain avait bel et bien discerné deux catégories pertinentes – parmi d'autres possibles – dans lesquelles les uns et les autres tendons à nous ranger : ceux qui se considèrent, de fait ou de droit, comme la poupée la plus volumineuse contenant toutes les autres ; et ceux qui se reconnaissent dans l'ultime, l'irréductible figurine : celle dans laquelle nulle plus réduite ne logerait à son aise, dont le volume exigu toutefois s'offre à receler quelque dépôt secret ou précieux – message ou billet chiffré, pièce à conviction ou lithiase importune.
Il saute aux yeux que cette partition se soustrait à tout manichéisme de bazar : le plus petit élément est aussi le mieux protégé, mais il se peut fort bien qu'on l'ouvre pour n'en laisser échapper qu'un dé de vent confiné ; par sa visibilité même, son intériorité composite, le plus corpulent souffre des assujettissements symétriques (nous dirions aujourd'hui que les grands psychorigides s'identifient dans ce profil).
Ces compositions sont des entités systémiques. Leur équilibre tient à l'emboîtement austère des vertus et des névroses que leur valent et leur taille et leur rang.
Malheurs gigognes à qui se mêle d'ouvrir ces boîtes de Pandore !
Dominique Autié
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