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La lecture, engagée sans plus tarder, d'un ouvrage collectif paru en 2003 [1] qui avait échappé à mes recherches m'apporte une clé – troublante mais certainement emblématique – au malaise que j'éprouve depuis un an devant la question de l'alexithymie. D'abord, un bref rappel des faits.
Le printemps dernier, je découvre à l'occasion d'un travail professionnel l'existence d'un concept nosologique, peu diffusé dans les sciences humaines des pays latins, semble-t-il. Il tente de rendre compte d'un syndrome qui ne peut laisser un technicien de l'écrit indifférent (non plus qu'un auteur, a priori) puisqu'il s'agirait, rien de moins, de troubles liés à l'incapacité d'exprimer ses émotions par le langage (je renvoie, pour une présentation résumée du concept d'alexithymie à la chronique publiée ici peu après la mise en œuvre de ce blog). Ce qui importe est que le concept est donné, dans toutes les références consultées, comme résolument formé par ses « inventeurs » sur les racines grecques suivantes : ά- privatif, λέξις (lexis, action de parler, parole, mot) et θυμός (thymos, qui signifie d'abord l'âme et le cœur en tant que siège de l'intelligence, pris ici dans le sens d'émotions).
Ma gêne ? Dès la lecture du premier petit livre que j'ai repéré [2] (à l'époque comme le seul disponible en langue française sur ce sujet précis), il m'a semblé qu'il était beaucoup plus question, dans l'approche clinique – notamment dans les différentes échelles d'évaluations mises en place pour conforter le diagnostic d'alexithymie – de troubles psychologiques (voire neurologiques) qui affectent le processus émotionnel chez les patients concernés que des entraves à l'expression, à la verbalisation de leurs émotions [j'évite tout jargon, au risque d'une imprécision que ne manqueront pas de me reprocher les experts, j'en prends le risque].
Le volume dirigé par Maurice Corcos et Mario Speranza a au moins le mérite, pour le lecteur patient que je suis, de clarifier le jeu. Mais, j'y insiste, une certaine patience est nécessaire. Car le parcours, cette fois, est plus long, plus complexe (les auteur disent : dimension clinique transnosographique), et c'est résolument que les approches se succèdent pour s'en tenir, sous leurs divers éclairages, aux troubles de la régulation émotionnelle. Nous avons même droit à la description, avec une certaine insistance, des pertes et profits — professionnels, affectifs, narcissiques — qu'entraîne pour l'analyste la résistance de ces mauvais patients, rebelles au transfert, qui n'apportent pas leur manger dans l'auberge espagnole de la cure. En leur présence, le thérapeute s'ennuie, et c'est bien embêtant. Cela est écrit noir sur blanc.
Il y a donc quelque mérite à parvenir à la page 235 de l'ouvrage, qui en compte 238 de texte utile. Pour relever ce passage, glissé mine de rien dans un texte qui n'est pas, formellement, une conclusion à l'ensemble des contributions (de telles entreprises à regards croisés restent, par principe, ouvertes) :
Tout dépend donc en effet de ce que l'on perçoit et de la manière dont on le comprend (sic). Dans alexithymie [A privatif = absence) de (lexis-lecture), mots pour qualifier les émotions (thymos) de soi et de l'autre ; ou Alex (protection contre) thymos (l'émotion)], nous privilégions la seconde étymologie.
J'ai relu plusieurs fois, on s'en doute, ce court mais éprouvant salmigondis, n'en croyant pas mes yeux. J'ai bien entendu vérifié qu'il existe un verbe grec, άλέξείν (alexein, écarter de soi, se défendre contre) ; il entre dans la composition du nom d'Alexandre – celui qui défend les (ou des) hommes [protège les hommes de la cité de ses ennemis].
Je crains que nous ayons, vous et moi, trop bien compris : entre 1972, date à laquelle Peter E. Sifneos forge le terme d’alexithymie, et aujourd'hui, l'inventaire – psychologique, comportemental, psychanalytique, neurobiologique – a démontré que la plupart des patients (retenus pour les évaluations) qui ne disposent pas des mots pour exprimer leurs émotions manifestent des troubles de l'émotion, sans qu'il soit, un seul instant, envisagé que ces troubles puissent être la conséquence d'un mutisme tragique et non la cause de celui-ci. Faire sienne la problématique de ces êtres que, bien avant Sifneos, Freedman et Sweet avaient décrits comme des illettrés émotionnels [1], implique de s'aventurer plus loin qu'à l'ordinaire dans la démarche thérapeutique, de se couper un instant de ses bases et de ses cadres, pour envisager une problématique monstrueuse : la langue chez l'autre. Plutôt que de se défausser d'un concept qu'on aurait proposé un peu hâtivement (et sachant que toute innovation nosographique est du dernier chic dans les titres et travaux), mieux vaut alors recruter une cohorte de patients parmi l'ensemble flou des pathologies psychosomatiques et coller à une partie d'entre elle l'étiquette de l'alexithymie.
L'étape suivante consiste à redéfinir le concept. La banderille est posée, en 2003, dans le livre de Maurice Corcos et Mario Speranza : l'opportunité de la double étymologie est du pain béni.
J'interprète cette reculade comme une lâcheté scientifique : tenter de comprendre pourquoi une part de plus en grande de nos contemporains éprouve une difficulté tragique [je veux, à dessein, lanciner avec ce qualificatif] à vivre dans la langue leurs émotions et tenter de les aider à (re)trouver accès à celle-ci constitue un cahier des charges à la fois très lourd et compromettant : ce n'est plus l'autre dans sa singularité (dans l'alcôve douillette de la consultation) qu'il suffit d'accueillir avec profit, c'est contre toute une civilisation du light, du préformatage, du téléphone portable et du tchaobisou qu'il faut faire volte-face.
Je comprends mieux, dès lors, la réticence d'une partie de la communauté psy devant un nouveau concept nosologique qui consiste, toutes choses égales par ailleurs, à requalifier le rhume ou la crampe d'estomac – si ce concept n'introduit qu'une nouvelle dénomination, fût-elle transversale, des troubles de l'émotion.
Je suggère qu'il convient d'inscrire sans délai l'alexithymie – issue il y a plus de trente ans d'observations qui ont pris au dépourvu des cliniciens, et telle qu'elle a justifié le nom qui lui fut donné à l'époque – au nombre des maladies orphelines. Jusqu'alors, une maladie est dite orpheline si son incidence est telle qu'elle touche une population trop restreinte pour que le développement et la commercialisation de son traitement dégagent des bénéfices. Trop restreinte ou, comme c'est le cas ici, trop peu gratifiante, trop exigeante, trop vulnérante (et les auteurs nous l'ont fait savoir, sans pudeur) : s'il est, en effet, un point de douleur exquise [3] dans ma relation à l'autre, dans l'échange, dans l'amour, c'est bien la façon dont cet autre accueille et intègre notre lien dans sa langue – ce qu'il m'en dit, ce qu'il m'en restitue enrichi de son imaginaire et de ses émotions. Sa difficulté ou son incapacité à l'exprimer m'infligent, ipso facto, une blessure narcissique. La parade la plus pratique consiste à en conclure qu'il n'éprouve rien, qu'il est décicément opaque, insensible, abruti, et tourner les talons.
Ou changer de sujet.
[1] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[2] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[3] Notion médicale tout à fait classique, la douleur exquise (en anglais exquisite pain) est une douleur localisée dans des zones bien limitées et qui survient par épisodes pendant lesquelles elle est plus intense.
[4] Jean-Louis Pedinelli, Op. cit., p. 11.

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Dominique Autié
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