



Je livre ici, presque sous forme de notes vite jetées, l'une de ces remarques que l'on se fait soudain, qui vous traversent l'esprit et le quittent à moins qu'on ne les consigne aussitôt – carnet de poche, signet du livre en lecture, feuille volante. Mais, faute d'un développement rudimentaire formulé dans le panache lumineux qu'entraîne à sa suite l'idée filante, le graffiti reste le plus souvent lettre morte. Le croise-t-on quelque temps plus tard, il a perdu tout pouvoir d'évocation. On s'étonne d'avoir pris soin de retenir si maigre prise, voire on ne se relit pas. Le blog a aussi ce mérite de permettre ou de susciter les quelques lignes qui feront trace, au moins pour soi. Qu'elles soient soumises à lecture publique contraint à quelque prudence scrupuleuse avant de les formuler. Il reste que l'idée peut n'être qu'un fourvoiement ou une impasse, d'autres se chargent de vous l'indiquer ; si le thème revêt quelque intérêt, eux-mêmes auront dû s'y pencher un instant pour convoquer leurs arguments ; dès lors, vous pouvez estimer que vous n'avez pas mésusé de leur temps ni du vôtre.
C'est en cherchant, en vue d'une chronique à venir, parmi les nombreuses figurations de sainte Véronique que mon regard s'est arrêté sur ce calice que visite un aspic. Quelques jours plus tôt, découvrant sur mon écran cette reproduction d'une Cène de la Renaissance, mon œil a cadré dans l'instant la coupe oblongue que voici pour suivre mieux la chute qu'oriente la main du Christ touchant presque ce curieux petit animal dépecé vivant dans le plat central, main tendue une dernière fois vers le visage détourné de l'Iscariote – le seul privé de son nimbe parmi les commensaux –, dégringolade qui conduit la lecture à la bourse ballante au flanc du traître puis à ce mystérieux bagage en osier, mallette ou bourriche ayant contenu peut-être la bête pestilentielle qui pourrit les relations entre le disciple et son maître.
Dans les deux cas, mon attention a été distraite de l'œuvre au profit d'un détail ou d'une séquence [1]. Sans prendre la partie pour le tout, mais resserrant le champ visuel sur un fragment dont nul ne peut contester qu'il a été agencé ainsi par le peintre au sein de son œuvre, mon esprit investit l'espace pictural par quelque porte étroite (par le petit bout de la lorgnette, si l'on préfère). Engagé dans cette voie, il m'appartient dès lors d'y faire mon miel, d'en assumer la mesure, de m'y ménager une issue. Si je ne renonce pas à ce que d'autres me tendent leur lumière pour mieux y voir dans mon réduit, c'est à moi seul de l'aménager toutefois, d'y vivre à l'aise si bref soit le temps de mon séjour.
Deux réflexions me sont venues, disjointes apparemment dans leurs perspectives mais nourries à ce même découpage du monde. Une pensée, tout d'abord, pour cette question pendante des mots qui font défaut à l'imaginaire chez nombre d'entre nos contemporains. Simple question : et si l'apprentissage global (cette découverte, désormais, d'une syntaxe molle, sans nerfs ni articulations) atrophiait chez ceux qui le subissent la vision rapprochée ? Je schématise, nécessairement : un nom propre, très éventuellement une date accolés à une reproduction de La Joconde relèvent du dressage ; le sourire de Mona Lisa en appelle à la langue. Je ne vois pas ce sourire si je ne dispose pas d'une syntaxe et d'un lexique (en cela, il est vrai, il y a bien blocage de toute émotion devant l'œuvre, ignorance même de tout champ émotionnel possible et enviable à son contact).
Autre aparté. La saisie fétichiste consiste, elle aussi, en une ponction sur le réel : les cliniciens – à qui nous avons abandonné aussi ce mode d'être au monde et qui se sont empressés de lui trouver sa plate-bande dans le potager des perversions qui les fait vivre – nous disent que le fétichiste substitue la partie au tout. Ils ont, me semble-t-il, tort à l'égal de celui qui défendrait cette même thèse à l'endroit du détail en esthétique. Le détail, le fétiche, sont des tranches d'émotion découpées à mon strict usage, des objets réservés dans un réel non polarisé puisque exposé à tout vent, en libre accès. Je ne m'approprie pas un lopin de ce réel, je l'invente à ma convenance, je l'élis, je le lis, je l'écris.
Je songe qu'il s'impose à moi, devant chacun de ces tableaux, un mode universel d'économie avec le réel. Nous n'habitons pas une maison d'un seul tenant, nous ne sommes jamais l'hôte d'une pièce mais d'un angle, d'une chaise, de l'ellipse à laquelle notre corps conforme sa course de la porte au lit. Le détail est notre refuge, quand il n'est pas notre cachette ; il est notre science la plus ferme. Heureuse celle qui voulait connaître Dieu en effleurant le pan de sa tunique !
[1] Deux études, au moins, l'une de Daniel Arasse, l'autre de Georges Didi-Huberman, éclairent cette question. Deux livres d'abord parus dans une version illustrée, chez Flammarion, puis réédités dans la collection de poche « Champs ». Ils sont introuvables aujourd'hui l'un et l'autre, tant dans leur édition d'origine qu'en collection économique. J'ai eu la chance qu'on me prête l'étude de Georges Didi-Huberman et de lire ce texte d'une lucidité sans reproche tout en découvrant en regard les détails choisis par l'auteur, dans une mise en page d'une rare efficacité.
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Dominique Autié
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