
Comme souvent, l'aventure commence aux puces de Saint-Sernin, le dimanche matin. Mon regard s'arrête sur un volume de l'irremplacée « Bibliothèque historique » que publiaient les éditions Payot au milieu du siècle dernier – rien que du bon grain, de rares herbes folles qu'il serait même indélicat de qualifier d'ivraie. Cette fois, le titre me plonge dans une soudaine perplexité : cette Bible cananéenne [1] ? s'agirait-il d'une autre façon de nommer les manuscrits de Qumrân, encore autrement dits de la mer Morte ? Je feuillette. Dès l'introduction je trouve mention du site archéologique de Ras Shamra, sur la côte syrienne, plus connu sous le nom d'Ugarit (ailleurs écrit Ougarit), ancienne capitale d’un royaume de l’âge du bronze récent. De toute évidence, nous ne sommes pas dans les écrits intertestamentaires. C'est plus simple et plus compliqué que cela. Je veux savoir. J'achète le volume pour sa bouchée de pain.
La lecture attentive de l'introduction me confronte à des points d'histoire sur lesquels je n'ai jamais décidé de me pencher sérieusement. Ils sont essentiels, mais le foisonnement même des sources, des écoles, des vérités est, je l'ai toujours supposé, à la mesure de la complexité des faits. Je reproduis quelques bribes de ces pages liminaires dans le seul but de situer ces questions, non de témoigner que je souscris aux informations réputées scientifiques qu'elles contiennent.
On sait que la Bible hébraïque n'est pas une œuvre originairement homogène. […] On pense généralement que certains éléments sont d'origine babylonienne, d'autres d'inspiration hittite ; certains encore ont dû s'inspirer des traditions cananéennes mais, dans l'ignorance de ce que celles-ci pouvaient être à l'époque de l'arrivée des Hébreux, cette dernière source restait forcément hypothétique. La connaissance des textes de Ras Shamra permet maintenant de mieux juger de l'importance de cet apport.
[…] Qui étaient les Hébreux, d'où venaient-ils ? À ces questions tellement controversées, il est maintenant possible de donner une réponse. Leur entrée en Palestine s'est effectuée à l'époque de Tell-el-Amarna (vers –1400) et il convient de les identifier avec les Habiru qui, à ce moment, harcelaient les souverains de Canaan. Des textes de Ras Shamra les montrent alliés de cet Abdi-Ashirta qui souleva le pays contre la domination égyptienne ; les villes mentionnées dans l'Ancien Testament se retrouvent dans les chroniques d'Ugarit.
[…] On peut donc supposer avec beaucoup de vraisemblance que les Hébreux n'étaient pas, à l'origine, des Sémites, mais que c'étaient les descendants de peuples de langue indo-européenne du groupe kentum, qui avaient subi davantage l'influence sumérienne que celle des Sémites de Mésopotamie.
Encore une fois, je précise que je me borne à recopier ce que je lis, soupçonnant que des thèses contradictoires ont fort bien pu s'imposer depuis que l'auteur, il y plus d'un demi-siècle, a rédigé ces lignes. Je laisse ouverte l'hypothèse – c'est dire mon désarroi – que ce dernier défende un point de vue indéfendable, odieux, une sorte de boue sur laquelle branlent aujourd'hui les pires édifices de la haine.
Je prends acte seulement que butent ici, sur des conjectures d'historiens aux perspectives imprescriptibles, mon goût pour les reconstitutions d'improbables aventures de l'esprit à partir de quelques griffures sur un tesson ou une gemme, ainsi que ma fascination pour les villes mortes et les amours englouties. Le rapprochement s'impose avec le travail de Jean Bottéro sur L'Épopée de Gilgameš [2], qui fascine par ce jeu de puzzle avec le sens bien plus que par le récit, monotone dans sa complexité, qui se trouve re-tissé au terme d'un parcours archéologique épuisant – quand ce n'est pas désespérant – pour le lecteur profane. Je songe encore à Héraclite l'Obscur, dont les Fragments ne nous sont parvenus qu'à travers les citations qu'en ont laissées compilateurs et philosophes de l'Antiquité ; je songe à la ville d'Ys ; je pense aux poèmes de Majnûn, le fou de Laylâ. Mais devant cette « Bible » cananéenne, mon imaginaire cesse soudain de fonctionner.
Les questions que brassent les quelques lignes de l'orientaliste H.E. Del Medico dans ce volume que j'ai peut-être imprudemment – qui me dira ? – tiré de la poussière constituent la toile de fond du dernier livre de Daniel Sibony [3], acheté le mois dernier lors de sa parution, que je n'ai pas encore pris le temps de lire. L'auteur y médite sur les enjeux symboliques du conflit israélo-arabe.
En revanche, me revient à l'instant et s'impose, lumineuse, cette petite phrase d'un roman d'Hector Bianciotti [4] : On ne se connaît soi-même que par ouï-dire.
[1] H.E. Del Medico, La Bible cananéenne découverte d'après les textes de Ras Shamra, Payot, 1950.
[2] L'Épopée de Gilgameš – Le grand homme qui ne voulait pas mourir, traduit de l'akkadien et présenté par Jean Bottéro, collection « L'aube des peuples », Gallimard, 1992.
[3] Daniel Sibony, Fous de l'origine, Journal d'Intifada, Christian Bougois, 2005.
[4] Hector Bianciotti, Sans la miséricorde du Christ, Gallimard, 1985, p. 59.
Tablette avec inscription en alphabet ugaritien, XIIIe siècle av. J.-C., Ms 1955/6, © National Library of Norway, Oslo, The Schøyen Collection.
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Dominique Autié
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