blog dominique autie

 

Vendredi 22 avril 2005

06: 16

 

La Maison du Milieu du Monde

 

 

Au début des années 1980, j'ai rédigé le manuscrit d'un roman : un adolescent est élevé en pleine forêt vierge par une communauté de six cent soixante-six femmes vivant en complète autarcie. Toutes portent un nom de plante ou de fleur. Il est le seul individu mâle de cette singulière demeure. Premier roman au thème extravagant, mal bâti, mal ficelé, légitimement refusé par les éditeurs. En 1998, j'ai tenté de reprendre cet ambitieux chantier, sur un scénario d'ensemble inchangé. Peu après, s'est imposé le projet sur lequel je travaille depuis. Seul le premier chapitre a été entièrement récrit. Je le donne à lire aujourd'hui, en l'état.

 

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frise

Elles dorment. Voilà maintenant plus d’une heure qu’on a claqué une porte à l’autre extrémité du couloir, peut-être même à l’étage du dessous tant le bruit était sourd. Je referme L’Art de toucher le clavecin de Couperin, dont je relis chaque soir plusieurs sections, exécutant bocca chiusa les exercices qu’il tire de ses deux premiers Livres de pièces de clavecin. Je fredonne les passages dont le compositeur signale qu’ils sont difficiles à doigter ; mes mains travaillent devant moi dans le vide, sur un clavier imaginaire, les progrès de tierces et de quartes, de tremblements enchaînés par le changement de doigt sur une même note. Plus tard encore dans la nuit, si je tarde à trouver le sommeil, il m’arrive d’ouvrir une partition et d’interpréter ainsi, en silence, une sonate entière de Scarlatti ou une suite de Bach. Le murmure dont je scande la mesure ne passe pas mes lèvres. Il se peut parfois que je me prenne à chantonner sur un motif ornemental d’un rare bonheur et qu’on m’entende d’une chambre voisine par les fenêtres ouvertes. L’insomniaque vient frapper à ma porte et c’en est alors fini d’une paix que, bien souvent, ma journée entière s’est épuisée à attendre.

Il y aura bientôt un an que plusieurs, dans l’entourage de Lobivia, soumirent l’idée d’aller dénicher ce petit clavecin de concert qui, dans l’espace confiné des combles où il était entreposé, s’était tant bien que mal accommodé de la chaleur et de l’hygrométrie peu favorables à la délicatesse de ses organes. On ne savait comment fêter mon quinzième anniversaire. On s’inquiétait surtout des feux de l’adolescence qui m’embrasaient et que mon désœuvrement attisait. Passerage, qui gardait empilés sur le dessus d’une vieille armoire ses cahiers et ses partitions, se proposa comme maître de musique et m’inculqua les rudiments du solfège. Ce furent d’interminables séances, des après-midi entières, au cours desquelles la vieille acariâtre passait ses nerfs sur moi. Toutefois, je lui dois d’avoir mis au jour plus qu’un don, une nature qui devait affleurer en moi, un véritable métabolisme musical. Sous ses méthodes tyranniques, sa maîtrise technique et sa sensibilité firent merveille. Quand elle est tombée malade et qu’elle a dû garder la chambre, j’étais à même de voler de mes propres ailes, de déchiffrer seul les recueils de Couperin, de Rameau, de Bach qu’elle n’avait pas eu le temps de me faire aborder.

Sa santé ne s’est pas améliorée par la suite. Mais ma chambre n’étant guère éloignée de la sienne à l’époque elle me demandait de laisser nos portes ouvertes et suivait de son lit l’écho de mes progrès. « C’est à cause du son aigrelet de l’instrument, que peu d’entre nous supportent », m’a dit Lobivia, quand elle m’a fait déménager il y a quelques mois au dernier étage dans la chambre du fond, celle qui porte inscrit sur une minuscule plaque de laiton le numéro 665. « Et il n’est pas trop de onze étages, avait-elle ajouté, pour te faire réfléchir à deux fois avant de redescendre aux cuisines, l’après-midi, au lieu de te reposer ou de travailler… » La chambre mitoyenne est inoccupée, de même que celles qui font face à la mienne, dans le couloir. Je partage celui-ci avec les gamines qui assurent la domesticité sous la poigne bienveillante de Baobab, la mulâtresse des cuisines. On lui confie les fillettes un peu simples d’esprit, que l’on répugne à occuper sur la friche. Baobab a la charge de les dégrossir dans les travaux ménagers. Les plus âgées de la colonie, qui occupent le rez-de-chaussée et tout le premier étage où j’avais ma chambre jusqu’alors, peuvent enfin faire la sieste sans se plaindre de mes arpèges. C’est moi désormais qui souffre du bruit que font, certains matins, Serpolet, Petite-Buglosse, Renoncule, Salsifis et leurs camarades si Bardane et Gratteron, les deux vieilles sœurs jumelles qui gardent l’étage n’ont pas enrayé à temps un début de chahut ou de dispute entre les petites.

Passerage faiblit de semaine en semaine. J’ai pris l’habitude de venir quelques instants dans sa chambre, l’après-midi, à l’heure où commençait notre leçon de musique après la sieste. Je lui chantonne une allemande ou une gavotte, en laissant courir mes doigts sur le rebord de ses draps, et je comprends à son sourire que j’ai négligé une nuance, exécuté un passage avec un mauvais doigté. Parfois, de la main, elle bat faiblement la mesure et m’invite à accélérer le rythme. Elle me répète alors qu’au clavecin l’exécution doit prendre de vitesse le colibri.

Comme le grand escalier central s’arrête au deuxième étage, je dois rejoindre ma chambre par les cages annexes à la disposition capricieuse et, à partir des niveaux supérieurs, distribués en raison inverse de l’âge des occupantes, traverser en partie les interminables galeries rectilignes sur lesquelles ouvrent les chambres, comme sur la coursive d’un navire. Presque chaque soir, le dîner desservi, Lobivia me convoque au salon, en compagnie de quelques-unes de ses fidèles, et fait servir des tisanes. C’est l’occasion de me demander si j’ai travaillé à la sonate que j’ai promis de composer pour elle, d’exiger des comptes sur mes faits et gestes de la journée, sur quelque rumeur qu’on lui a colportée à mon sujet. Elle prend l’une ou l’autre à témoin, sollicite une déposition, un avis, délègue à Asparagus ou Salicorne le soin de tancer l’adolescente qu’on soupçonne d’être venue dans ma chambre à l’heure de la sieste. De sorte que je remonte souvent quand la plupart ont regagné les étages.

Les portes, jusqu’au cinquième, sont refermées pour la nuit. C’est juste si, passant devant une pièce, je surprends l’écho d’une conversation entre deux, d’âge canonique, qui se rendent la politesse chaque soir pour se gaver de pâtes de fruits et de médisances. Mais, au-delà, la pénombre des couloirs est barrée de loin en loin par la lueur d’une chambre que sa locataire n’a pas refermée. Parfois, juste vêtue d’un déshabillé pour la nuit, assise à feuilleter un ouvrage ou à demi allongée sur son lit, l’une ou l’autre me fait signe. Si je m’efforce de suivre mon chemin sans céder à l’indiscrétion à laquelle on semble m’inviter, j’entends un appel, un mot chuchoté, un petit rire. Il m’arrive de revenir sur mes pas. Hier soir, alors que je dépassais sa chambre, Asparagus m’a rejoint et tiré par le bras : « Lobivia est hors d’elle qu’Élodée cherche à te séduire. J’ai prévenu la petite, pour la forme. Entre nous, elle en promet de belles, celle-là, quand on pense que c’était encore une enfant il y a quelques mois… Je lui ai dit d’éteindre dès qu’elle serait remontée, pour ne pas attirer l’attention. Mais elle attendra que tu viennes lui dire bonsoir. Tu n’as pas besoin de frapper. Il vaut mieux que les autres soient au lit. Viens dans ma chambre, je te ferai patienter… » Je n’avais, pas plus que ce soir, le cœur à m’amuser. J’ai eu le plus grand mal à me dégager et j’ai emprunté l’escalier opposé pour éviter de traverser les étages des adolescentes où je suis, à pareille heure, assailli par les gloussements et les calembredaines. J’ai compris dès ce matin qu’il me faudrait plusieurs jours pour purger la rancune d’Asparagus.

Ainsi que je le craignais, Fuchsia est la cible facile de la sanction, qui me touche ainsi doublement. Les dernières facilités pour passer un moment avec elle à l’écart des autres, dont Asparagus me faisait bénéficier à l’insu de la communauté, me seront désormais refusées. Au lieu de cela, toute la journée les sous-entendus se sont multipliés à mon passage. Et pour mieux signifier qu’on ne nous laissera pas maîtres de ce qui nous advient, les mêmes qui gravitent autour d’Asparagus pour mieux se gagner les faveurs de Lobivia n’ont cessé de jeter à nouveau la confusion : elles sont ainsi une dizaine qui, épisodiquement, font mine de m’avoir enfanté sans revendiquer toutefois, dans le courant des affaires quotidiennes, la prérogative d’une autorité maternelle. Elles se contentent d’allusion plus ou moins appuyées, parfois grivoises : « Viens, mon tout petit, mon bébé, mon loupiot, mon enfançon… Viens téter, sucer le lait dont je te régalais. » On me lance ces invites au détour d’un couloir, dans l’entrebâillement d’une porte. Une autre fera irruption pendant que je me baigne et viendra me murmurer à l’oreille : « Tu m’as fait tant souffrir ! J’ai cru mourir. En te voyant aussi mal en point que moi, celles qui m’entouraient disaient qu’il valait mieux que tu ne survives pas. Tu étais bouffi, rempli d’eau. Moi, j’étais comateuse. Nous n’avons pas poussé un cri, nous étions comme morts… » Cet après-midi, c’est Passiflore qui m’a attiré dans sa chambre tandis que je remontais dans la mienne à l’heure de la sieste. Tout en me couvrant de ses lèvres, elle me parla de son émerveillement à me porter. Je remuais avec amour dans son ventre, chaque jour était une jouissance de me savoir lové au plus secret de sa chair. Elle aurait voulu repousser l’échéance, me garder, me couver, me gaver de sa substance pendant des années. Elle me suppliait de venir retrouver ma première maison, ma coquille, mon œuf. Il arrive même que des adolescentes, à peine plus âgées que moi, se mêlent au défilé de mes mères improbables : ainsi ai-je renoncé à convaincre Pétunia du ridicule de ses assertions ; si je la croise dans l’escalier, je m’attends toujours à ce qu’elle me glisse, en m’embrassant, comme à son habitude : « Je suis fière de toi, tu ne pourras m’en empêcher… »

Ce soir, Lobivia n’a pas fait salon. À peine remonté dans ma chambre, j’ai eu la visite de Yagé. Je faisais mes dernières gammes au clavecin, profitant du moment où la communauté se disperse dans les étages, où l’on couche les petites et où les vieilles s’attardent sur le pas des portes. Elle était encore essoufflée d’avoir grimpé à la hâte, afin de ne pas tomber sur Lobivia, l’escalier de service qui dessert l’aile du bâtiment à l’extrémité de laquelle je loge. Elle s’est faufilée dans la pièce, sans frapper. J’ai été troublé par sa respiration saccadée, qui la faisait paraître émerger devant moi d’une brève et violente étreinte où elle aurait pris son plaisir. Je rêve avec Yagé la squaw d’autres jeux que les agaceries qu’elle me consent parfois ; tiré soudain de la musique où j’étais immergé, mon corps a cru le moment enfin venu de pénétrer les mystères métis et cuivrés qui me hantent. « Je ne reste pas. Bugrane et la Sucepin m’ont aperçue, elles vont sans doute donner l’alerte… Je voulais juste te dire de ne pas bouger ces temps-ci. Attends la prochaine lune.
— Tu as pu t’occuper de Fuchsia ?
— Elle va bien. Je m’arrangerai pour que vous puissiez vous voir dès demain. Je file… » Je l’ai retenue par le bras. Pour ne pas perdre de temps en négociations, elle m’a jeté un bref baiser sur les lèvres et, souple comme l’orvet, a disparu par la porte que je n’ai pas même vue s’entrouvrir.

J’éteins et vais relever la moustiquaire. Dans cette contrée qui ignore les saisons, la nuit est mon hiver ; encore que l’on doive à l’humidité cette impression de froidure alors que, même en pleine nuit, la peau transpire sous le lin le plus léger. Mes yeux apprivoisent l’obscurité et je distingue bientôt la masse d’encre de la forêt, qui paraît plus proche qu’en plein jour. Il faut lever la tête pour atteindre la frontière monotone où les arbres géants concèdent un maigre territoire à la voûte céleste.

En pareil instant, il me semble être l’unique locataire de cette Maison du Milieu du Monde, ainsi qu’il convient de la désigner — Lobivia souvent le rappelle avec solennité. Il rôdait autrefois de l’entresol au jardin tout un peuple de chats qui, pour les petites et les grandes heures, tenait congrès aux abords des cuisines. Seul avait accès aux étages celui qu’une des locataires de la colonie avait adopté et qu’elle consignait strictement dans sa chambre. Or, il y a quelques mois, tous ont disparu. On croise encore dans l’ombre des caves, affirme Baobab, de rares silhouettes efflanquées qu’on ne peut approcher, qui disparaissent aussitôt avec un miaulement de reproche. On a parlé d’une épidémie, d’une herbe toxique qui se serait mêlée aux abats et aux restes que Baobab leur mettait de côté ; il a été question d’un félin sauvage venu de la forêt qui se serait introduit dans la demeure, portant avec lui un germe mortel pour ses congénères. Une mauvaise langue m’a affirmé qu’on les aurait laissé mourir de faim, sur l’ordre de Lobivia, afin de pouvoir élever des oiseaux. De fait, on a construit peu après d’immenses volières de part et d’autre du hall d’entrée, ainsi que sur les paliers du grand escalier, jusqu’au deuxième étage. Celles qui entretenaient jalousement un chat ont adopté un cacatoès, un paradisier ou une poule naine.

Les chats me manquent. On m’avait interdit d’en posséder un mais j’étais leur maître à tous, ceux des communs comme les matous rois qui se prélassaient dans les chambres où j’allais en visite. Désormais, si Lobivia me fait venir dans ses appartements pour une affaire qu’elle ne veut pas évoquer devant les autres, je suis en butte à son perroquet, qu’elle appelle Bertrand. Celui-ci, qui n’a pas tardé à glapir son nom, paraît pris d’une soudaine colère chaque fois que je pénètre dans la pièce et m’invective de ces deux syllabes. Piloselle, qui a assisté à la scène un jour qu’elle quittait Lobivia au moment même où je me présentais à sa porte, n’a pas manqué de colporter la scène. Dès lors, quand l’une ou l’autre, jeune ou vieille, veut me faire enrager ou me blesser, elle m’appelle, moi le sans-nom, par le sobriquet de l’animal dont elle parodie l’intonation de fausset, fluette et gutturale. Seules, les petites de Baobab s’abstiennent de toute raillerie depuis qu’il en a coûté à Salsifis une volée de coups de torchon de la part de Baobab : « C’est vous, les perroquets, espèces de souillons ! Que je vous y reprenne ! », hurlait-elle en poursuivant la gamine jusque sous les tables. Les autres observaient le drame, paralysées de peur. Comme elles éprouvent plus que d’autres des difficultés à ne pas disposer pour moi d’un vocable commun, elles se contentent depuis que l’instrument résonne à leur étage de m’appeler Clavecin.

À cette sensation exquise d’être seul maintenant à respirer dans l’étroite clairière, de disposer de l’immense demeure, vient se mêler bientôt l’angoisse de ne pouvoir préserver contre les progrès de la forêt l’espace nécessaire au bâtiment et à mon souffle. Comme si la présence des femmes, outre les travaux d’élagage et le défrichement quotidiens auxquels elles procèdent, suffisait à tenir la végétation en respect. Isolé, mon corps n’opposerait à la croissance concertée des espèces géantes, des fougères arborescentes et des plantes nécrophages du sous-bois qu’une résistance dérisoire. La reptation, le fouissement, la succion des racines tentaculaires auraient vite raison de moi.

Je mesure ce qu’il a fallu d’audace — et ce qu’il faut, aujourd’hui, de ténacité — pour gagner ce lopin sur un tel massif végétal. Cela revenait à creuser un cirque artificiel profond au cœur d’une montagne vivante qui, une fois trouée, n’aurait cessé de se reconstituer, de cicatriser la plaie qu’on lui a infligée, de renaître. De sorte qu’il n’y aurait d’autre issue que de charrier sans cesse des monceaux d’une roche monstrueuse et palpitante qui prévoit de vous engloutir pendant votre sommeil. C’est à ce combat quotidien avec l’hydre végétale que la colonie emploie le meilleur de son temps. Et si, cette nuit, je suis soudain saisi par l’étrange proximité de la forêt, c’est peut-être que l’effort s’est insensiblement relâché, ces derniers jours, et que le colosse en a profité pour avancer de quelques coudées son bouclier de troncs et de lianes. Bientôt, si l’on n’y prend garde, il suffira d’une nuit pour que le dernier pas soit franchi.

Sans doute le savent-elles mieux que moi, elles qui peinent dès le matin, sous des chaleurs accablantes d’humidité, à essarter, à entretenir les plants, à nettoyer les plates-bandes des entrelacs de racines et de lianes qu’une seule nuit suffit à faire proliférer autour des pieds sarclés la veille. Tout me laisse penser que les plus jeunes et les adolescentes ont pris la relève des femmes qui s’avancent en âge et des vieillards à qui, autrefois, incomba peut-être le premier défrichement et, qui sait, jusqu’aux travaux de gros œuvre du bâtiment. Toutefois, j’en suis réduit aux conjectures ; j’observe depuis ma fenêtre les équipes qui se relaient sans que notre clairière soit une seule journée laissée sans entretien, j’écoute les ordres qui s’échangent, les commentaires. Mais il est vain que je pose la moindre question. Comme à propos de l’éradication des chats, je n’obtiens que des réponses évasives et contradictoires. Passerage elle-même, qui est pourtant l’une des plus anciennes, me retourne un regard désolé, que souligne le mouvement de ses lèvres muet et désabusé, quand profitant de sa bonne humeur à la fin d’une de mes visites je me hasarde à l’interroger sur sa jeunesse. Qui lui a enseigné la musique ? Le clavecin relégué dans la soupente lui a-t-il appartenu jadis ? De qui tient-elle la collection de partitions dont elle m’a fait le dépositaire, dont je pressens qu’elle est soulagée, dans son état, de la savoir entre mes mains et, comme il en est de l’instrument, l’objet de tous mes soins ?

 

Aujourd’hui, alors que sont oubliées les heures difficiles de mon premier apprentissage, elle pourrait si elle y consentait m’offrir plus encore, et plus précieux, que l’alchimie des notes et des rythmes : quelques clés sur un passé dans lequel on m’a bien précipité un jour, ainsi qu’une poignée de fèves que jette Baobab dans son grand fait-tout d’eau bouillante. Passerage en dispose-t-elle ? N’a-t-elle pas été, comme je le suis à présent, confrontée aux dérobades, aux mimiques entendues de compagnes qui n’en savaient peut-être pas plus qu’elle ? Tant il semble qu’on s’applique à entretenir un mystère dont la formulation serait à jamais enfouie, prise dans un inextricable lacis de on-dit et de bruits invérifiables. À moins qu’il ne s’agisse au contraire que de gommer les dernières traces d’une mémoire récurrente, chez celles qui en ont été les témoins, d’un temps révolu dont on voudrait oublier à quel point il nous étreint encore, jusque dans nos gestes les plus insignifiants.

Autant que l’opacité de cette masse, son silence est effrayant. J’ai souvent guetté, à cette heure où rien ne bouge plus dans la bâtisse, un craquement, le frémissement du feuillage, le bruit d’un animal se frayant un passage dans l’épaisseur du sous-bois. Mais ce qu’on distingue, que l’on prend d’abord pour une rumeur venue du tréfonds de la forêt, n’est qu’un gros insecte qui rôde près de la façade après avoir, une partie de la soirée, buté sur la moustiquaire d’une chambre qu’on vient d’éteindre : la mienne peut-être ou celle, quelques étages plus bas, de Lobivia qui veille parfois plus tard que moi pour vérifier ses livres de comptes. Une mesure de Couperin m’emplit encore la tête tandis que mon regard chemine sur la muraille végétale muette, à la recherche d’un indice, d’un frémissement, d’une ombre qui ferait pressentir un couloir, une échappée possible. Mais comment discernerais-je quoi que ce soit qui évoque une issue — ou une voie d’accès à l’origine de notre présence ici — quand, à l’heure où le soleil vient frapper la surface gigantesque des fûts entrelacés de plantes grimpantes, on ne saurait désigner un endroit où le corps pourrait se ménager la plus étroite passe.

 

Commentaires:

Commentaire de: lamoure christophe [Visiteur]
J'ai pris un très grand plaisir à vous lire. Je suis impatient de découvrir la suite.
Cordialement, Christophe.
Permalien Vendredi 22 avril 2005 @ 09:07
Commentaire de: LKL [Visiteur]
"Lorsque les sages voulurent persuader le dieu vagabond de prendre une épouse, Shiva leur dit:" la femme que je puis accepter doit être belle, pratiquer le Yoga et capable de supporter l'ardeur de mon sperme. Elle doit être une yogini quand je pratique le yoga et une femme amoureuse quand je pratique l'amour. Il y a une autre condition. Si elle n'a pas une absolue confiance en moi et en mes paroles, je l'abandonnerai."

(Shiva Pûrana, Rudra Samhitâ, chap.17,38-44)

Vous avez un beau Jardin, Monsieur.

LKL.
Permalien Vendredi 22 avril 2005 @ 09:22
Commentaire de: alina reyes [Visiteur]
Un beau jardin, et un beau labyrinthe.
Cet univers peuplé (presque) exclusivement de femmes me fait penser à un roman de Jacqueline Harpman, "Moi qui n'ai pas connu les hommes". Je ne m'en souviens pas très bien, mais je me rappelle une atmosphère lente et triste, souterraine.
Et aussi, notamment à cause de la nature que vous évoquez, à un court-métrage de Michel Houellebecq, tourné en Dordogne dans le très verdoyant pays de l'Homme, genre de science-fiction d'un nouvel âge d'or exclusivement féminin, qui prenait chez lui le tour d'une ode aux amours saphiques, mais également baignées dans un temps léthal.
Je pense un peu aussi, excusez-moi, au labyrinthe de mon roman "Derrière la porte", avec tous ces couloirs, étages et portes entre lesquels l'âme, dans un demi-rêve à la fois excitant et inquiétant, semble devoir errer indéfiniment.
En tout cas, moi aussi j'ai envie de demander au conteur : et après...?
Permalien Vendredi 22 avril 2005 @ 18:17

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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