
Il me faut commencer cette chronique par des excuses : j'utilise aujourd'hui ce lieu pour tenter de solder une douleur, dont je pressens qu'elle pourrait avoir la vie dure d'une souffrance.
Le courrier électronique en question est daté de 9 h 12. C'est dire qu'il a pratiquement inauguré ma journée de travail professionnel. Il émane d'un membre de ma famille. Il comporte deux fichiers joints. Je t'envoie deux photos de ton père qui ont été prises par Monsieur S., un de ses anciens collègues qui habite à C. À la réception elles seront de qualité médiocre car les épreuves papier que j'ai reçues sont elles-mêmes de mauvaise qualité. Le seul intérêt de ces photos c'est que ce sont les dernières, prises quelques jours seulement [la phrase reste en suspens, non ponctuée : les mots avant sa mort n'ont pas été écrits, ou un coup de souris maladroit les a gommés ; ce détail est sans intérêt sur le fond, mais il appartient au message, je le relève.]
Ces deux photographies sont atroces. Je découvre mon père comme lui-même a toujours eu la force et la dignité de m’épargner de le voir. J'en déduis que, ce jour-là (sept jours en effet avant sa mort), il n'y avait personne autour de lui pour lui inspirer cette fermeté dans la présence qu'il m'avait encore témoignée une semaine plus tôt. Ces deux clichés ont été pris au cours du banquet offert aux personnes âgées par sa commune, en banlieu parisienne. La circonstance est publique mais, ce jour-là, mon père était seul. Ces photographies le disent, elles me le hurlent aux yeux. Elles ne sont pas soutenables.
Ces images ont circulé avant de me parvenir : ce n'est pas l'opérateur qui me les adresse, elles ont traversé une première fois la France puis une autre fois dans un autre sens encore (un grand triangle presque isocèle sur la carte) pour échouer ici ; on se les refile ; personne ne les assume, on vante seulement qu'elles sont les dernières qu'on a prises de lui. On perçoit confusément la honte qu'elles dégagent d'exister en tant qu'images et l'on convient, in fine, que je suis la poubelle désignée pour se débarrasser de cette honte. Ce qui n'est pas si mal vu, il me faut le reconnaître.
Si le moindre amour avait inspiré l'opérateur, il aurait saisi (peut-être à son insu) ce geste de la main que l'on voit ici à cet homme qui souffrait lui aussi de la maladie de Pakinson. Je ne saurais dire si cette posture est induite par le handicap ou si, par hasard, les deux hommes partageaient ce geste – mais celui-ci avait, chez mon père, le pouvoir de signifier sa tension vers l'interlocuteur, comme pour compenser par une implication du corps (polarisée ici vers le bras) ce que la maladie avait tendance à retenir et à figer sur les traits, une émotion, une attention que le visage peinait à traduire. C'est ce geste-là, très précisément, que le moindre amour aurait vu chez cet homme. C'est bien le dernier geste que m'adressa mon père, sur le pas de sa porte, le soir où je l'ai quitté pour reprendre le train de Toulouse, quinze jours avant sa mort. Il y avait tout son amour à lui dans sa façon de maîtriser sa main – sa main valait son visage, valait tout son corps malade. Cette image-là que nul, à ma connaissance, n'a réalisée en tant qu'image, elle ne me fait pas défaut. Je la porte en moi. C'est mon père bénissant le monde qui l'entourait, c'est la bénédiction de mon père sur moi. Cette bénédiction est immédiate – elle récuse toute médiation, congédie tout média.
Quel niveau d'opacité intellectuelle, spirituelle et simplement humaine faut-il, aujourd'hui, pour n'avoir pas encore compris – fût-ce par imprégnation, de façon entièrement passive – que la seule valeur d'une image est d'être, précisément, iconique : qu'une image n'existe que par le discours qu'elle tient, que l'on maîtrise ou non ce discours, que l'opérateur soit le maître absolu de son dispositif ou que le réel se rebiffe et troue, éventre l'appareil reflex autofocus le plus sophistiqué et empoigne le photographe à la gorge, comme c'est le cas ici. Comment celui qui a eu sous les yeux le produit de sa prise de vue a-t-il pu échapper à la strangulation du réel ? L'homme en question est un aveugle ou un criminel.
Je ne connais que quelques pages d'Hervé Guibert, parlant des clichés qu'il a pris de sa mère, pour faire écho ce soir à la douleur glaciale de ces deux documents.
Ce n'est pas tant la vidéosphère (la panscopie devenue notre milieu vital) qui est en cause, ici, que la misère de l'homme, sa cécité, son opacité qui se confortent, se propagent et se démultiplient désormais en réseaux, en associations, en concentrations. Cette misère bénéficie du temps réel des médias électroniques, elle communique et se fait nuisible. Elle n'inspire aucune sollicitude, se soustrait d'elle-même à toute indulgence. Elle peut vous tomber dessus un matin sans prévenir. Vous comprenez alors le vague malaise qui, depuis des mois, émanait des images d'un homme atteint de la même maladie, qu'un casting insensé était supposé prémunir contre ce degré zéro de l'image, celui où l'opérateur en revendique l'authenticité et s'en targue.
Je n'étais pas là, ce jour-là, auprès de lui. C'est tout ce que ces clichés signifient, c'est leur seul discours. C'est tout ce que me vaut la misère de celui qui les a pris et de celui qui me les a adressés : une piqûre de rappel, avec la dose presque létale de cette culpabilité qui reste décidément notre drogue dure, le shoot auquel notre Occident judéo-chrétien est addict à mort.
Faute du moindre amour, de la haine sans emploi rôde aux abords de tels clichés : de la haine de soi, de cette haine crue des albums de famille, à vous couper le souffle quand vous les découvrez d'un point de vue un tant soit peu extérieur ; cette même haine qui, parée par les soins de la thanatopraxie dévoyée qu'est le journalisme, ne cesse de hoqueter dans les médias ordinaires. Cette haine, comme toute haine, est un poison.
Je n'y vois qu'un remède. Bénis-moi, mon père, ce matin encore ! Ne cesse pas de me bénir – à hauteur de cette haine : sans relâche, je t'en prie.
Jean Paul II (détail). D.R.
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Dominique Autié
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