blog dominique autie

 

Lundi 30 mai 2005

06: 51

 

De la note infrapaginale


[ Wara' – VII ]

 

 

genealogie

 

 

 

 

 

La note infrapaginale est la forme la plus achevée du scrupule.

Même si, envisagée dans la perspective de l’érudit qui produit son propre apparat critique, l’histoire de cette pratique éditoriale évoque de tout autres mobiles [1], on m’accordera que le soin mis à citer ses sources constitue le degré zéro d’un zèle scrupuleux.

Que celui-ci souffre de ses propres dérives – ce qu’un glossateur a joliment qualifié de priapisme infrapaginal [2] – n’est pas douteux. Or, je songe moins au texte polypeux ou métastatique de l’universitaire (voire la béquille du traducteur boiteux – La note en bas de page est la honte du traducteur [3]) qu’à la note exogène déposée par l’éditeur d’un texte ancien afin d’en favoriser l’accès au lecteur non averti. Des générations d’indianistes, d’islamologues et d’hébraïsants ont anticipé le contresens, m’ont prémuni contre le recours souvent désespéré à quelque glossaire improbable, voire simplement contre l’ennui qui vous engourdit à la lecture d’un texte par trop mystérieux. Les notes sont dès lors autant de minuscules clés ouvrées en corps huit par un serrurier bienveillant qu’il y a de tiroirs dérobés dans l’armoire à sagesse [4]. L’obligation d’augmenter la liste de ses titres et travaux ni la vanité de faire montre d’une érudition ne sauraient insuffler à l’exégète sa précision méticuleuse à vous indiquer la voie, à tendre le lumignon devant mes pas – et combien de fois je sais gré, en mon for intérieur, à celle ou celui qui va jusqu’à disposer sa main en paravent de crainte qu’une bourrasque ne souffle la mèche.

J’associe dans un même éloge la note infrapaginale et les dessins et décorations marginaux portés par les copistes sur les manuscrits médiévaux. Nous savons aujourd’hui qu’ils s’inscrivent rigoureusement dans un dispositif mnémonique qui s’est perpétué depuis l’Antiquité [5]:
À partir du XIIe siècle, on trouve couramment dans les marges des manuscrits le mot nota adressé au lecteur. Il s’agit de l’impératif singulier du verbe notare, "prendre note", et il signale un passage important ou difficile que le lecteur pourrait souhaiter marquer d’une nota personnelle pour mieux s’en souvenir. Plus loin, Mary Carruthers, évoque le même dispositif avec la mention marginale du mot pictura, [qu’]il est peut-être permis de comprendre non comme un substantif mais, par analogie avec nota, comme un injonction faite au lecteur de se former une image d’après la description écrite – une image qui, bien sûr, doit rester mentale [6].

Le seul mot Note ! en tant que note…

Pure sollicitude de l’auteur, attention bienveillante au lecteur qui s’assoupit, posture exemplaire d’une pédagogie non directive qui, au lieu d’asséner l’image, enjoint le lecteur d’élaborer la sienne : Tu vois ce que je veux dire ? Ne me réponds pas, consigne seulement cette image dans ton lieu de mémoire intime et secret, je te le conseille en toute amitié !

 

[1] Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition – Une histoire de la note en bas de page, « La Librairie du XX° siècle », Le Seuil, 1998.
[2] Andréas Pfersmann, « Le priapisme infrapaginal », communication à la Journée d’études sur la note infrapaginale organisée par le groupe de recherche Fabula, 8 novembre 2002, Paris-VII Jussieu.
[3] Dominique Aury, préface à Georges Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, « Bibliothèque des idées », Gallimard, 1965.
[4] Voir Houari Touati, L’Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003 ; illustrations hors texte 23a et 23b.
[5] Sur l’art de la mémoire, voir principalement Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 1975 ; plus récemment, les travaux de Mary Carruthers : Le Livre de la Mémoire – La mémoire dans culture médiévale, éditions Macula, 2002, et Machina memorialis – Médiation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 2002.
[6] Le Livre de la Mémoire, op. cit., pp. 163-164.

 

Un cas particulier de priapisme infrapaginal  ? l'arbre généalogique.
Le rouleau qui établit la généalogie d'Edward IV depuis Adam et Eve, en passant par les rois Arthur et Cadwallader, jusqu'au trône d'Angleterre. © (Free Library of Philadelphia, ms Lewis E201, ca. 1461-1464).

 

 

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Vendredi 27 mai 2005

06: 25

 

masaccio
blanc

Une fois encore, une échéance électorale s'approche sans que l'essentiel soit dit, écrit et répété à l'envi par ceux, journalistes et politiques, qui nourrissent le débat public. Je n'ai pas vu – et ne verrai donc pas, dans les deux jours à venir – la seule affiche que tous les partis, soutenus par l'État, devraient faire placarder sur le moindre pan de mur accessible aux regards :

Le 29 mai, votons !

L'abstention, me retournera-t-on, est une liberté comme une autre, déduite du jeu démocratique. Affirmation que je retourne comme une peau de lapin : dans la vie publique, l'abstention, c'est le Mal. Si l'on s'attache, avec si peu de conscience que ce soit, à la vie en démocratie, cette liberté de s'abstenir doit être rapprochée de celle que Dieu laissa à l'Homme, dans le jardin d'Éden, de se cacher pour tromper sa confiance. Une liberté collatérale, à l'image des dégâts que provoque une autre liberté, celle de s'entretuer.

Me rendre à l'école maternelle du quartier Arnaud-Bernard, satisfaire scrupuleusement aux formalités de l'isoloir, retrouver d'une année à l'autre les mêmes scrutateurs…, je suis tant attaché à ce rituel civil – l'un des derniers qui subsiste – que j'ai réussi, en dépit de cinq déménagements intra muros, à ne pas changer de bureau de vote. Après avoir, une première fois, oublié de signaler mon changement d'adresse au service municipal concerné et constaté que ma nouvelle carte d'électeur, retournée en mairie, m'attendait le matin du vote sous le coude du président de bureau, j'ai décidé de ne laisser perturber pour rien au monde, tant que j'habiterai Toulouse, mes habitudes de citoyen.

Nul angélisme, il me semble, dans cette passion épisodique  : en mon for intérieur, ce qu'imposent nombre des principes du suffrage universel chagrine en moi l'individualiste forcené. Incapable de me délecter d'un musée ou d'un concert faute de supporter la présence de mes contemporains dans mon dos, je peste jusqu'au matin du scrutin ; si, la veille, se joue un match de badminton qui me fait croiser en ville ou souffrir sous mes fenêtres une meute de supporteurs avinés, je n'en finis pas de me démener avec cette blessure narcissique de savoir que le bulletin de tels abrutis vaut même poids que le mien. Et quand je suis commis à m'exprimer sur la réduction à cinq ans du mandat présidentiel (dernier précieux temps long de notre vie publique), j'insulte tacitement ceux qui ont pu même en formuler l'idée et me prends – pire, je suppose – à rêver d'une fonction élective qui aurait la mort pour seule péremption, à l'image du souverain pontife (je sais : jusqu'à passer pour nourrir quelque coupable nostalgie de l'Ancien Régime, il n'y a qu'un pas). Mais je suis un être social et la démocratie qui, par chance, est le régime du pays dans lequel je vis n'est pas un libre-service, on ne saurait, à la carte, appliquer ses principes, bénéficier de ses bienfaits ni satisfaire aux obligations qui la perpétuent selon son goût, l'humeur du jour ou quelque opportunisme à courte vue.

Ainsi parlerait-on rigoureusement, me semble-t-il, plutôt que de droit, du devoir de vote attaché à la vie en démocratie de façon générale et au suffrage universel en particulier. Une phrase comme celle-ci, dès lors, prend un sens nouveau : Le 21 avril à Paris, à l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire du devoir de vote des femmes françaises, réunissant les femmes ministres, des élues, des intellectuelles et des premières électrices de 1945, le président de la République a rappelé que « malgré les progrès récents, nous avons beaucoup à faire ». Et que dire de cette autre, ainsi amendée : Alors que les ressortissants communautaires résidant en France pourront voter et être éligibles aux élections municipales en 2001, la question du devoir de vote des résidents étrangers est plus que jamais d'actualité.

Dimanche, cette joie grave de me rendre aux urnes me fera me raser (le jour du Seigneur est ordinairement chômé pour mes joues) et cirer mes chaussures. Et je me dis qu'il suffirait sans doute que ce niveau élémentaire – ce degré zéro – de la conscience politique soit plus généralement ressenti et partagé pour que la face de nos sociétés en soit changée de façon significative.

 

Masaccio, L'Expulsion du Paradis terrestre, fresque (1426-1427), chapelle Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence.

 

06: 22

 

Matteo's saga

 

 

matteo_ricci_medaillon

[Vendredi, 11 h 42, par colis suivi]

Il est arrivé !

Un simple coup d'œil sur la table des matières me confirme que cette étude est un trésor. De ces livres qui permettent de ne pas désespérer tout à fait de la profession d'éditeur – il conviendrait toutefois que les éditions Payot acceptent l'idée de maintenir cet ouvrage dans leur fonds actif. Or, il semble que l'éditeur ait mis près de deux décennies à écouler le tirage de 1986, épuisé depuis moins de deux ans. Éternel problème de l'offre et de la demande.

Voilà à quoi ressemblait Matteo, l'Italien chinois. Il existe deux autres livres qui lui sont consacrés, disponibles quant à eux : l'un de Jacques Bésineau chez Desclée de Brouwer, l'autre d'Étienne Ducornet aux éditions du Cerf.

 

Matteo Ricci, peint par le jésuite Emmanuel Pereira (né Yu Wen-hui) peu avant la mort du père Matteo, devenu Li Madou. Rome, Maison généralice de la Compagnie de Jésus. © Université de Scranton, Pennsylvanie.

 

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Mercredi 25 mai 2005

06: 32

 

Saveurs du posthumain

 

De la survie en milieux hostiles [IX]
(Courts manuels portatifs – 11)

 

posthumain

 

L'avenir se prépare aujourd'hui, il convient de se familiariser avec ses signes avant-coureurs, un peu chaque jour. Il est ainsi des images, des sons, des saveurs auxquels il n'est pas vain de se frotter dès à présent, quitte à se faire peur.

Je suis un adepte forcené, je crois l'avoir dit, des entremets industriels (Charles Gervais, il est odieux mais c'est divin). C'est ainsi qu'il y a une dizaine d'années j'ai découvert avec émotion une ligne (le mot collection me vient plus spontanément) de crèmes desserts de la marque Mont Blanc intitulée Pastels. Comme l'indiquait son nom, le produit était conçu pour le plaisir des yeux. Lorsque j'ai dégoupillé ma première boîte en fer de Pastel saveur pistache, j'ai cru un instant me trouver devant le saint Graal : une matière à la texture et à la couleur improbables, un chrême transsubstantié défiait devant moi toute intuition quant à la consistance, à l'odeur et au goût qui m'attendaient en bouche. Je me souviens avoir acheté un ramequin d'une teinte violine fluo et une petite cuillère au manche jaune canari que je réservai à mes boulimies de Pastel pistache by Mont Blanc.

Il existait également une référence « Truffe » et, de mémoire, deux autres déclinaisons qui partageaient la caractéristique que leur couleur ne figurait dans aucun nuancier Pantone et que leur consommation n'impliquait, en définitive, qu'une référence facultative à la pistache, au chocolat ou au caramel. Je suppose que les experts en marketing qui dirigeaient les départements recherche et développement de l'agroalimentaire disposaient encore, à cette époque, d'une marge de manœuvre pour atteindre (parfois) de façon ludique les objectifs de croissance des ventes et de prise de parts de marché qui leur étaient fixés.

Une page semble avoir été tournée. On a cessé de jouer.

fortenchocolat

À partir de cette date environ, l'amateur de poires que je suis n'a plus trouvé sur les marchés que des fruits insipides à chair de savonnette. Je fais, depuis des années, des rêves inassouvis de passe-crassanes (et je ne parle pas de l'abricot, autre sujet de tristesse). J'aurais dû me montrer plus vigilant – plus sourcilleux, mais je le suis déjà tant, sur tant de registres – quand il me semblait qu'une bonne confiture me restituait au palais un écho agréable de fruit frais. Des yaourts de luxe, avec des morceaux de poire, ont même entretenu en moi, croyais-je, le souvenir pieux de la williams. J'ai cédé aux avances les plus complaisantes des linéaires, traqué mes saveurs perdues jusque dans les compositions les plus sophistiquées que l'industrie alimentaire inventait à mon usage.

Il y a quelques jours enfin, ma main s'est posée sur un pack de Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière.

À la première bouchée, la certitude vous saisit qu'un terroriste a agi, que cette bombe gustative n'est qu'un avertissement, qu'un groupe armé prépare d'autres attentats dans d'autres rayons. Jamais la cerise ne vous a été si présente, son acidité mieux détournée. Vous découvrez la cerise dépassée, comme on le dit du coma, et plusieurs heures après, en dépit d'un scrupuleux brossage de dents, le concept de cerise persiste à requérir votre cerveau reptilien.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, à la réflexion : procéder à un glissement progressif de la référence gustative du fruit naturel à sa reconstitution en laboratoire ; faire qu'à terme la cerise du marché semble un rappel, une évocation du goût officiel de la cerise géré au moyen d'additifs alimentaires de plus en plus performants. Ici, les exhausteurs de goût, qui relevaient dans la confiture la saveur du fruit, optimisent non plus le goût du fruit mais la sapidité de synthèse. La cerise du clafoutis n'est qu'une figurante, dont les jours sont probablement comptés. Elle se maintient parce qu'elle est encore un faire-valoir dont il sera bientôt loisible de se passer – dès qu'un marmot chipera une cerise à l'étal du rayon des fruits frais de l'hyper et se tournera vers sa mère pour lui dire de ne surtout pas en acheter, qu'elles ne sont pas bonnes, que celles du Petit Clafoutis en pots individuels qui fait son régal, elles, ont du goût.

Le dressage du parc humain passe d'abord par le formatage des sens. Il nous est donné d'observer, avec cette substitution de référence au principe de plaisir, l'une des méthodes les plus éprouvées de ce méticuleux travail de refondation d'Homo sapiens par lui-même. Ce même mode opératoire a d'ores et déjà fait ses preuves sur à peu près tout ce qui touche à son activité sexuelle, ses loisirs de masse, ses postures sociales, et l'on peut se féliciter de progrès significatifs et constants dans le domaine du corps, ultime enjeu et source promise des profits les plus exorbitants.

Je n'ai fait que découvrir, presque par hasard, le clafoutis de l'homme bionique, l'entremets des clones à venir. Ma gêne ne tient qu'à mon âge, puisque je dispose encore, stocké dans ma mémoire vive, du souvenir des bassines d'abricots que je dénoyautais chez ma grand-mère maternelle, quand revenait le grand jour des confitures (elle comptait les noyaux dont elle allait, au casse-noix, extraire l'amande (l'activateur de goût de l'époque) – une par pot, pas plus, car il était possible de s'empoisonner en en mangeant plusieurs d'affilée) ; après une matinée de ce pensum exquis, mes mains, mes joues, la chair de mon corps tout entier avaient saveur d'abricot. Qu'on se rassure, toutefois, ceux de mon temps mourront bien un jour, et avec eux cette mémoire interlope.

 

clafoutis

Après les Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, la prochaine étape de ma préparation au posthumain ? J'achète une paire de patins à roulettes et je me fais de nouveaux amis (et/ou de nouvelles amies, le doute s'installe, c'est bon signe). Afin de commencer à désapprendre le goût de l'âme.

 

Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.

 

Mardi 24 mai 2005

21: 54

 

Matteo Ricci, on the road again

 

 

Un exemplaire du Palais de mémoire de Matteo Ricci se trouve actuellement en Bretagne, où un correspondant libraire l'a acquis pour moi via Internet auprès d'un de ses confrères lyonnais. Le précieux ouvrage doit m'être réexpédié avec quelques volumes devenus rares sur l'Inde, que ce libraire breton a trouvés pour moi. Il a reçu l'ouvrage tant recherché lundi et m'a demandé de le conserver quarante-huit heures, le temps de le lire, tant il lui paraît passionnant.
Merci aux lecteurs du blog qui se sont mis en quête de ce livre. Je préparerai, cela va de soi, un portrait en ligne de Matteo Ricci, ce jésuite italien parti évangéliser la Chine à la fin du seizième siècle.

[Mercredi, à l'heure du postier : Matteo quitte Saint-Péran, destination Toulouse. Dans la soute, un album sur l'Inde, imprimé il y a une trentaine d'années par l'imprimerie Draeger où travaillait mon père, livre que je n'ai pas retrouvé dans sa bibliothèque. Y figure le poème de Tagore que je cherche depuis des mois, dans lequel il compare le Taj à …une larme sur la joue du Temps.]

 

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Lundi 23 mai 2005

06: 56

 

Les parleuses

Sonate pour flûte traversière et clavecin

 

sonate

 

Je reviens des puces par la rue Saint-Bernard. Dans mon dos, la basilique, devant moi la foule clairsemée des flâneurs du dimanche matin. En tête, je suppose, quelques trilles des Suites françaises de Bach, comme il m'arrive souvent lorsque la trouvaille d'un livre orphelin à rafistoler et à couvrir de papier cristal rend mon pas plus léger [ce matin, il s'agit d'un exemplaire de Routes des Pyrénées de Paul Guiton, de 1939, dans la précieuse série des éditions Arthaud, illustré de photographies en noir et blanc reproduites en héliogravure – la neige, poudreuse, et les ombres d'un velours à exciter la jalousie d'un peintre – ou d'une couturière].

Soudain, mon oreille fait l'intéressante, prétend me détourner d'un des trop rares visages que l'on voit venir au-devant de soi porteur de quelque surcroît de grâce ou d'humanité.

L'accent est d'ici, ou d'un peu plus bas, peut-être : du Béarn ? L'une est flûtée, liée, lisse, légère et souple comme l'oiseau. L'autre est à cordes pincées – le petit claquement du sautereau ne saurait tromper, avec son plectre en plume de corbeau. La partition est écrite, elle semble l'avoir été bien avant que les instrumentistes ne se mettent en devoir de l'étudier. Elle a été jouée tant et tant de fois qu'elle est exécutée de mémoire, c'est ce qu'indique, plus encore que leur irréprochable relais, l'allègre connivence dont témoignent d'espiègles appoggiatures. Comme jamais, la flûte expie l'insistance urticante du clavecin, c'est elle qui emporte la mélodie, la lance à contre-vent, la courbe avant qu'elle ne ricoche comme un ramier sur la ligne des toits.

Mais que peuvent-elles bien (se) dire ? Peu importe. Rien. Et tout. Les premiers mots de l'une sont, dès la deuxième mesure, surlignés par l'ostinato de l'autre et la phrase se propage, contrapuntique, scellée par l'algèbre musicale la plus austère dans ses principes et la plus mutine dans ses effets. Sur les quelques dizaines de mètres de l'andante, il aura sans doute été question de passementerie, de cuisson des foies gras, de rhumatisme articulaire, de la fuite du temps.

Je me retourne, quitte à rompre un charme.

Elles ont, l'une et l'autre, surdosé à peine le lait de rinçage déjaunissant, un voile lilas court dans leurs cheveux. Elles ont ressorti le manteau d'hiver et l'écharpe, car il fait ce matin un petit froid humide qui n'est vraiment pas de saison. Mes concertistes trottinent, elles sont pimpantes.

Je songe au bel entretien de Jacob et de Joseph. Je songe à ce devoir de tisser le monde échu à la parole humaine – comme nous devons l'aube aux oiseaux et la joie de midi au torrent, qui n'oublie pas de couler.

 

Manuscrit de l'andante de la sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin de Jean Sébastien Bach. © ordiecole.com.

 

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Vendredi 20 mai 2005

06: 24

 

Le goût de l'abricot

 

La Maison du milieu du monde (détail)

 

Dans le dossier qui contient les bribes d'un projet de roman, abandonné depuis, dont j'ai donné à lire ici le seul premier chapitre rédigé, je relis ce morceau de bravoure. Je prends le parti de l'offrir sans trop rougir aux lecteurs assidus du blog, qui n'ont pas démérité. apricot

 

Je trouve, ce matin, sur le plateau du petit déjeuner, une coupelle en opale dans laquelle Cyclamen a placé quelques abricots. Ce sont les premiers, je n’ose dire de la saison tant nous fait défaut cette amplitude qui qualifie les climats, tant pèse ici une météorologie dépourvue de toute humeur. Plus que le mouvement apparent du soleil, le retour d’un fruit dans les corbeilles ou d’un plat de légumes dont nous avions oublié la saveur suffit à scander la fuite des jours.

Au contraire de certains assortiments que les filles des cuisines agencent en laissant cours à leurs velléités de symétrie, à leur fantaisie ornementale, le récipient dans lequel ils ont été recueillis sans ordonnance les offre à ma vue dans toute leur impudeur. Ils forment un amas étroit que la main pourrait rafler d’un geste. Trois fruits sont juchés, calés entre les renflements et les interstices de ceux déposés dans le fond de la coupelle. Ils bombent leurs opulences duveteuses, leurs péricarpes d’organes clos sur le secret de leurs sucs. Comme la trace d’une fontanelle à peine refermée, l’esquisse de la fente affiche leur indéhiscence — le soleil seul ne saurait achever d’épanouir les drupes charnues et timides, dont il faut disjoindre les lèvres, aux abords desquelles les doigts, les dents et la langue doivent conjuguer leur désir.

J’ai souvent regretté qu’il ne soit pas possible de composer sur le mot abricot, ainsi que Bach l’a fait sur les notes correspondant aux lettres de son nom. J’éprouverais pourtant le plaisir le plus rare à improviser une fugue dont je saurais que la ligne mélodique entretient avec le fruit convoité une identité de structure, celle-ci passât-elle par l’apparente abstraction de la langue. Car, plus encore, s’il se peut, que la vue du fruit, en prononcer le nom rappelle aussitôt l’émoi contemplatif de l’entrevue avec quelque porte entrebâillée. Il m’arrive de le répéter plusieurs fois à lèvres muettes en croisant telle ou telle qui n’a émergé de l’enfance que depuis quelques mois, dont la rougeur aux joues dit assez que le fruit pubescent a pris cette teinte du ciel au couchant, qu’il se pigmente, se gorge, mime qu’il est prêt à s’entrouvrir à l’approche des dents.

 

abricot

 

Mercredi 18 mai 2005

06: 41

 

Qu'est-ce, au juste,
qu'un
lieu de mémoire ?

 

 

Lieu_de_memoire

 

Ainsi, pour exercer cette faculté du cerveau [la mémoire], doit-on,
selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts,
se former des images des choses qu’on veut retenir,
puis ranger ces images dans les divers lieux.
Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ;
les images rappellent les choses elles-mêmes.
Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ;
les images sont les lettres qu’on y trace.

blanc
Cicéron, De oratore, II, LXXXVI, 351-354.

 

Dans son grand traité sur la rhétorique, le De oratore, Cicéron raconte l’anecdote suivante : le poète grec Simonide de Céos [1] devait, au début d’un banquet, faire l’éloge de son hôte, qui le rémunérait pour cela. Or, Simonide associe dans son hommage les dieux jumeaux Castor et Pollux en leur dédiant une partie de son poème. L’hôte prévient alors Simonide qu’il ne lui versera que la moitié de la somme convenue.

Au cours du repas, Simonide est averti que deux jeunes gens sont à la porte et demandent à le voir personnellement, tout de suite. Il sort. Castor et Pollux – puisque ce sont bien eux qui viennent, à leur façon, payer l’autre moitié du salaire de Simonide en lui sauvant la vie – ont disparu. Car, à cet instant précis, le toit de la salle où se tenait le banquet s’écroule sur les invités restés à l’intérieur. Les familles venues récupérer leurs morts ne peuvent les identifier, tant la catastrophe a été terrible. C’est alors que Simonide se souvient de la place que chacun occupait à table et qu'il procède à l’identification de la dépouille de chaque convive.

C’est pour cette raison que Simonide reste connu comme l’inventeur, dans l’Antiquité, de l'art de la mémoire. À une époque où les supports de l’écrit étaient coûteux et peu maniables, où a fortiori n’existait la possibilité ni d’enregistrer et de conserver le son de la voix, ni de dupliquer l’écrit par la photocopie et encore moins d’organiser des bases de données privées sur micro-ordinateur personnel, la mémoire humaine a joué un rôle dont on imagine mal aujourd’hui l’importance pour ainsi dire vitale. D’où l’existence de méthodes, dûment transmises et enseignées, pour faciliter l’exercice de cette faculté.

La plus constante de ces méthodes a donc consisté, comme l'évoque Cicéron, à construire mentalement une architecture – temple, palais, forum, cloître – puissamment scandée (de colonnes, par exemple) ; et d'attribuer à chaque idée, chaque partie du texte à mémoriser un objet clef qui l'évoque : on procède à cette mise en images du texte par figuration directe ou symbolique, mais aussi par libre association, jeu de mots, rébus… Ce travail peut aboutir à une véritable métaphorisation, subtile, à soi seule poétique. Le choix de ces pense-bêtes est crucial, de leur force d'évocation pour soi-même (ou pour le lecteur, s'ils sont placés par le copiste en marge d'un manuscrit) dépendent la facilité de leur mémorisation et leur capacité à restituer, le moment venu, le propos qu'ils ont la charge de représenter – saint Thomas d'Aquin ira jusqu'à suggérer qu'il n'est pas coupable, dans ce cas, d'orner ces petits cailloux de figures désirables… Ces minuscules emblèmes iconiques doivent alors être déposés tout au long de la colonnade, dans l'ordre même du discours qu'ils balisent. Quand il s'agira de retrouver le texte ainsi transposé, pour le déclamer s'il s'agit d'une plaidoirie ou d'un discours politique, pour le marmotter s'il est support d'oraison, l'esprit viendra déambuler dans son lieu de mémoire, retrouvera l'une après l'autre chaque figurine et, avec elle, le fil du propos ainsi stocké.

Il est saisissant de constater que, depuis l’Antiquité jusqu’à au moins la fin de la Renaissance, une seule et même méthode, avec quelques variantes, a été donnée comme la plus sûre : associer les idées abstraites (et les mots qui désignent les choses) à des images et, surtout, ce qui est tout à fait crucial dans le dispositif, placer mentalement ces images à des endroits précis, dans un ordre précis, dans des lieux non moins précis – qui peuvent être des lieux imaginaires. Pendant près de deux millénaires, orateurs, avocats, hommes politiques, religieux ne procédèrent pas autrement pour mémoriser le texte de leurs harangues et de leurs homélies.

Dans l’Occident chrétien, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Giordano Bruno – qui fut brûlé à Rome, il y a quatre siècles, en février 1600, l’année où s’ouvre symboliquement l’ère baroque – ont, entre autres, repris à leur compte, aménagé, transmis l’art de la mémoire ; l’historienne anglaise Frances A. Yates, dans son livre magnifique (voir la petite bibliographie que je propose ci-dessous), laisse entendre que ce dispositif mnémonique aura encore des échos jusqu’à l’aube du XX° siècle.

C’est dans cette longue, très longue tradition que trouve son origine la notion de lieu de mémoire ; son succès ces dernières années, dû à l’entreprise éditoriale de Pierre Nora [2], publiée sous ce titre dans les années 1980, a fait qu’on l’utilise aujourd’hui à tout propos sans soupçonner la discipline très précise qu’elle recouvre.

Voilà plusieurs années que me fascinent les perspectives ouvertes par ce chapitre largement méconnu de la culture occidentale. J'en ai tiré avec le plus grand profit nombre d'applications que j'ai intégrées à ma pratique professionnelle, mais d'abord à ma relation à l'écrit. Plusieurs promotions de mes étudiants en édition gardent sans doute le souvenir de la passion que j'ai pu mettre à leur démontrer comment leur pratique de l'ordinateur est, à bien des égards, tributaire d'une nouvelle mise en œuvre de l'art de la mémoire. Cela à une époque où, conjointement, d'autres historiens proposent une approche sensiblement novatrice des origines de l'écriture [3] et de la fonction essentiellement iconique des premiers systèmes graphiques — vaste et passionnant sujet sur lequel j'aimerais revenir (mais je redoute comme la peste le ton professoral que pourrait prendre le blog si je cède à la tentation d'y engouffrer une ferveur pédagogique sans emploi depuis bientôt deux ans [4]).

Il me fallait toutefois poser ce cadre d'ensemble puisque plusieurs chroniques en préparation, je m'en suis rendu compte après en avoir rédigé l'essentiel, renvoient plus ou moins explicitement à l'art de la mémoire.

 

[1] Poète grec né dans l’île de Céos (aujourd’hui Kéa) vers 556 av. J.-C., mort à Syracuse en 467 av. J.-C. Auteur d’élégies, d’odes et d’épigrammes. On lui doit le dernier ajout de quatre nouvelles lettres à l'alphabet grec, dont l'oméga.
[2] Sous la direction de Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, « Bibliothèque des Histoires », série illustrée, 7 volumes, Gallimard, 1984 ; nouvelle édition dans la collection « Quarto », 3 volumes, 1997.
[3] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ». Je m'en tiens à la principale référence, sachant qu'une longue chronique serait nécessaire pour simplement indiquer les voies nouvelles des travaux initiés par les chercheurs qui travaillent autour d'Anne-Marie Christin. Je me permets – une fois n'est pas coutume – de renvoyer le lecteur curieux du cheminement qui est le mien à partir des thèmes évoqués ici à mon essai, De la page à l'écran.
[4] J'ai eu la charge du cours d'édition générale en BTS édition à Toulouse à partir de 1992. En 2003, j'ai malheureusement été contraint de retirer brutalement ma caution professionnelle et morale à mes employeurs privés, utilisant de fait ce qu'on nomme la clause de conscience. Or, il me semble que nous sommes à un moment clé de l'évolution de la communication écrite, qui impose que des professionnels seniors, selon le jargon, détenteurs d'une longue expérience de l'écrit dans le cadre de l'édition traditionnelle, assurent le pont, (pontifient…) entre le livre et les supports issus des sciences et technologies de l'information et de la communication (les S.T.I.C.). Pour cette raison, ne plus enseigner, ces temps-ci, creuse un manque quelque peu douloureux.

 

Bibliographie de base sur l'art de la mémoire

Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, traduit de l’anglais par Daniel Arasse, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 1975 (publication originale américaine : 1966).
Ivan Illich, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991.
Giulio Camilio, Le Théâtre de la mémoire, traduit de l’italien par Eva Cantavenera et Bertrand Schefer, Édition Allia, 2001 (publication originale : 1550).
Mary Carruthers, Le Livre de la mémoire – La mémoire dans la culture médiévale, traduit de l’anglais par Diane Meur, Éditions Macula, 2003 (publication originale anglaise : 1990).
Mary Carruthers, Machina memorialis – Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 2003 (publication originale : 1998).
Paolo Rossi, Clavis universalis – Arts de la mémoire, logique combinatoire et langue universelle de Lulle à Leibniz, traduit de l’italien par Partrick Vighetti, Editions Jérôme Millon, 1993 (publication originale : 1983).

 

Lieu de mémoire, une tentative de figuration, Dominique Autié, © InTexte.

 

Lundi 16 mai 2005

06: 43

 

Deux volcans, deux lolitas ?…

 

 

lolita_lowry

 

J'entendais il y a encore peu de temps mon ami Jean-Paul Chavent, assidu de l'œuvre Nabokov, me parler de la nouvelle traduction de Lolita parue il y a quatre ans [1]. Certains s'en sont désolés, assez nettement. Jean-Paul nuance le propos : les textes sont de la matière vivante, et non lettres ou langue mortes, ils ont prise sur le temps et le temps a prise sur eux. Ce regard est aussi le mien, je le dis et le redis souvent ici même. Mais Jean-Paul tranche net quand j'évoque la traduction que Jacques Darras a donnée, en 1987, de Under the Volcano [2] : Non ! Quoi qu'il en soit du texte, ce livre ne peut pas s'intituler Sous le volcan ! Ce n'est pas possible [en italiques dans la conversation].

Pourtant, force m'est de constater que c'est à Jacques Darras que je dois d'être enfin entré dans ce texte difficile, quelque acception qu'on retienne pour ce qualificatif à l'approche d'un tel livre. Faute de lire assez couramment l'anglais, je ne saurais dire si la langue de Lowry, dans ce texte, est prise d'alcool au point que le régime du récit en soit si profondément affecté et que la pensée sorte de son lit. J'ai recours à cette métaphore fluviale pour tenter d'indiquer l'impression que je garde de la lecture ancienne de la première traduction, au cours de laquelle tout récit d'Au-dessous du volcan s'est perdu dans un effort désespéré du lecteur à maintenir son embarcation dans la ligne de ce qu'il devinait de la destination du courant – venant buter à tout instant sur les débris et les restes apparents d'un paysage dont l'essentiel est englouti sous les eaux. Si cette impression répond à quelque réalité du texte, il faut conclure que la première traduction, celle de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, était la bonne, d'emblée.

Lowry, toutefois, argumente pied à pied – dans la lettre à son éditeur intégralement reproduite dans l'édition Darras – sur la construction de son roman, sur le chiffrage symbolique de l'architecture qu'il lui a voulue. Le propos est impressionnant à plus d'un titre. Il témoigne tout d'abord d'une ambition hautaine : Lowry modèle, façonne et cuit l'œuvre à la façon d'un dieu païen dans sa fournaise ; sans oublier qu'il fait le lit de ses exégètes à venir, prépare le travail de qui procédera à l'édition critique de son texte. Du commentaire de Lowry, on déduit encore que le personnage de Geoffrey Firmin, le consul dipsomane, n'est pas le sujet d'Au-dessous du volcan, mais une perle ténébreuse enchâssée dans l'écrin d'un fastueux dispositif littéraire. Nous sommes loin de l'autobiographie à peine romanesque de Jack London dans son John Barleycorn [3] comme de Milton Loftis, figure admirablement campée du père alcoolique qui soutient, tel un atlante, le roman de William Styron, Un Lit de ténèbres [4].

De sorte que, si je laisse de côté le récit de London, que l'alcool essouffle, nous disposons grâce à Styron du personnage de l'alcoolique, rendu avec un art sans faille, bouleversant de rigueur dans ses composés psychologiques, humain – presque trop humain ; et, avec Lowry, d'une pure manipulation alchimique par laquelle la dipsomanie (boire pour se détruire) se transmue en littérature – en monument littéraire, en massif volcanique. Dans l'un et l'autre cas, la tâche du traducteur n'est pas exactement la même, me semble-t-il, et je reste troublé d'avoir dû recourir à cette seconde traduction, plus fluide, proposée par Jacques Darras, pour accéder enfin au livre de Lowry. Sans la moindre certitude, je laisse cependant la question ouverte : quel est le prix de cette aisance dans une stricte perspective littéraire, celle très fermement revendiquée par l'auteur ?

L'année dernière, je me suis procuré un exemplaire d'une réimpression tardive, mais de belle facture typographique, de la première traduction d'Au-dessous du volcan au Club français du livre. Je n'exclus pas que l'absence de marges et la grisaille du volume de poche dans lequel j'ai découvert ce texte, voilà plus de quinze ans, n'aient pesé lourd dans ma gêne : je me suis promis de relire, un jour, la version de Jacques Darras et, non pas de la comparer page à page à la traduction définitive de 1960 – pensum dont je suis intimement persuadé qu'il ne m'enseignerait rien –, mais d'enchaîner, dans la foulée, avec l'originale. D'un seul trait, comme je sifflais coup sur coup les verres de whisky il y a vingt ans.

C'est à ce prix qu'il y a cinq ans, préparant une communication libre sur la Sulamite pour un congrès d'exégètes (mais dix traductions différentes, cette fois, ont été requises), il me semble avoir entrevu, comme en rêve – je pèse mes mots, mais j'en souhaiterais, ici, un plus ténu encore – une infime pulsation de ce qui fut, peut-être, la langue du Cantique des Cantiques.

 

au_dessous_du_volcan

 

[1] Vladimir Nabokov, Lolita, traduction de Maurice Couturier. Gallimard, 468 pages, 2001.
[2] Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduction de Jacques Darras, Grasset, 1987.
[3] Traduit de l'anglais par Louis Postif, Phébus, collection « Libretto », 2000.
[4] Traduit de l'anglais par Michel Arnaud, Gallimard, 1953 ; diponible en collection de poche « L'Imaginaire ».

Lolita, affiche du film de Stanley Kubrick (1962).
En médaillon : Malcolm Lowry, D.R.
Au-dessous du Volcan, deuxième édition française, Corréa, 1950. Traduction de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, qui rédigea la préface de Malcolm Lowry à cette édition à partir de notes que l'auteur lui avait dictées. Pour les bibliophiles invétérés, la toute première édition est celle du Club français du livre, en 1949, dans cette même traduction. L'édition définitive sera mise au point en 1960 et publiée par Buchet-Chastel (c'est cette version qui est actuellement disponible au format de poche « Folio » de Gallimard. Dès l'origine, Maurice Nadeau a été l'artisan de l'introduction en France de ce livre et, plus largement, de l'œuvre de Malcolm Lowry.

 

Dimanche 15 mai 2005

09: 46

 

Avis de recherche

 

 

matteo_ricciJe recherche de façon urgente, pour un travail personnel en cours, l'ouvrage suivant :

Jonathan D. Spence
Le Palais de mémoire de Matteo Ricci
Éditions Payot, 1986 – I.S.B.N. : 2-228-88090-2
Prix de vente public : 21,50 €.

L'ouvrage est épuisé depuis peu de temps, de sorte qu'il figure encore comme disponible sur les sites de vente en ligne. Les libraires ne peuvent toutefois pas me le procurer et il n'est pas encore en circulation sur les réseaux des libraires d'ancien.
Il se peut toutefois qu'un exemplaire subsiste dans les rayons d'un libraire de Paris, de province, de Belgique ou de Suisse.
Je remercie le lecteur qui le repérerait. Il lui suffirait de demander au libraire de me le réserver et de m'indiquer les coordonnées téléphoniques de celui-ci par un simple courrier électronique.
Si mon lecteur est joueur, je ne prendrai pas mal qu'il spécule : je n'ai guère le temps de me rendre en bibliothèque, et ce livre m'est vraiment nécessaire…
Une marque de reconnaissance pourra même s'ajuster aux goûts personnels de mon bienfaiteur.

 

[Un exemplaire de l'ouvrage m'a été procuré par un libraire dans le mois qui a suivi cet appel.]

 

Vendredi 13 mai 2005

06: 34

 

Il faut parfois qu'un écrivain meure

 

 

 

assouline

 

Je m'arrête un instant sur ce défaut de subjonctif.


assouline_zoom

 

Je n'en fais pas une affaire de personne, a priori – quoique Pierre Assouline compte parmi les professionnels de l'écrit, qui tirent salaires et droits d'auteur de leur production et en vivent ; quoique Le Monde, dont la griffe figure en bandeau, héberge La République des livres. Je ne juge pas, en la circonstance, du contenu du blog de Pierre Assouline. Je pourrais, en revanche, m'étonner qu'une telle faute – dont je vais tenter de démontrer qu'elle n'est pas tout à fait une coquille, qu'elle en est même le contraire – n'ait toujours pas été corrigée plus de vingt-quatre heures après la mise en ligne de cette chronique. Je procède en entomologiste, je prends mes pinces, délicatement je me saisis de mon spécimen et je le pose sur ma table de travail.

La coquille, terme du jargon des imprimeurs (plus particulièrement des protes, les contremaîtres qui dirigeaient les correcteurs dans les ateliers d'imprimerie au plomb [1]), désigne la faute typographique dont est responsable la substitution d'une lettre à une autre, ou son omission, ou son rajout indu. C'est la faute de frappe de la secrétaire et du claviste. Elle n'est pas le fruit de la seule inattention : la coquille [2] peut trahir une forme tenace de dysgraphie – une pénible dyslexie des doigts sur le clavier ; de nos jours, l'hypnose légère provoquée par la luminescence de l'écran d'ordinateur, si elle ne la favorise, la rend plus retorse pour le scripteur contraint de se relire en temps réel.

L'auteur de la faute relevée ici ne peut plaider la coquille. Ici, c'est la langue qui a fourché. Le subjonctif ne s'est pas imposé à la façon dont le bras se lève, sans ordre préalable conscient, pour protéger le visage d'un projectile qui vient dans sa direction, ou dont la main droite, chez l'individu communément latéralisé, se tend pour saisir le verre ou le crayon.

Irai-je plus loin ? Cette conjugaison défectueuse est la dernière des fautes que l'organisme est susceptible de laisser passer : le mode verbal, au contraire de la subtilité syntaxique ou lexicale (on ne saurait non plus, mais pour de tout autres raisons, plaider les circonstances atténuantes de la faute frappe devant un martyrologue), n'est pas affaire de surface, de vernis, de style, d'épiderme ; le verbe relève du système nerveux central. La désorganisation des gestes reste le premier symptôme, le plus évident, des grandes atteintes neurologiques.

Tout ce qui précède revient à dire que ce défaut de subjonctif signale un déficit du métabolisme.

Je fais bien entendu le crédit à l'écrivain de métier de connaître la règle qu'il aurait dû appliquer. J'affirme simplement qu'une telle règle ne s'applique pas : elle opère sans préavis, les processus les plus affinés du corps engagé tout entier, sous contrôle du cerveau, dans le geste d'écrire produisent l'effet de la règle en libérant celui qui écrit de toute contrainte. Je vérifie martyrologe, par acquis de conscience, mais je constate qu'un subjonctif – toujours superbe d'élégance, même convoqué dans la phrase la plus terne – s'est inscrit dans le texte que je suis en train d'écrire.

Si c'est un imparfait du subjonctif qui s'est posé sur l'écran ou le papier, celui-ci presque toujours me fait lever le crayon, éloigner un instant les doigts du clavier pour une brève pause de jubilation. Comme jubilent, je suppose, celui dont le corps entraîné a gagné une compétition, le peintre qui vient de poser la touche sublime, la cantatrice dont la voix revient sereine des confins de sa tessiture : la première action de grâce va aux muscles, à la main, aux cordes vocales avant de se reconnaître le moindre mérite moral dû à la discipline d'un entraînement, du métier ou des vocalises.

Voilà pourquoi je ressens, découvrant cette ligne inaugurale porteuse d'un tel symptôme, la sorte d'effroi qui, médecin, me saisirait devant le scanner d'un patient venu pour une consultation de routine, sur lequel un tératome ou quelque nodule malin rendrait soudain pathétique le sourire repu de l'homme en bonne santé qui me fait face.

 

[1] Recherches historiques sur la coquille des imprimeurs, par Arnould Locard, Lyon, Alexandre Rey, Imprimeur de l'Académie, 1892 ; reprint par l'Association Mathieu Vivian, septembre 1995.
[2] Dite encore couille, dans l'argot des typographes (la coquille fatale sur le mot coquille produisant ledit substantif) ; Dictionnaire de la langue verte typographique, précédé d'une Monographie des typographes et suivi des Chants dus à la Muse typographique, par Eugène Boutmy, correcteur d'imprimerie, Paris, Isidore Liseux, éditeur, 1878.

Capture d'écran du blog de Pierre Assouline réalisée le 12 mai 2005, soit deux jours après la mise en ligne de la chronique incriminée.

 

Mercredi 11 mai 2005

06: 42

 

Léon-Paul Fargue
Un blogueur sous l'Occupation

fargue

 

Rouvrons l'album de famille.
Les véhicules, solides ou baroques, qui figuraient
sur les photographies prises par nos parents se lèvent des pages
comme des fantômes pour nous offrir leurs vieux services.
La race fiacreuse a retrouvé sa vogue.
Et mes souvenirs me feuillettent le cœur.

blanc
Déjeuners de soleil, p. 8.

 

J'aime ces circonstances qui vous font vous plaquer la paume sur le front : Mais c'est bien sûr ! Lorsque Joseph Clemente – graveur et typographe, ami professionnel – m'a offert deux pages de Léon-Paul Fargue sur les vertus du silence, je n'ai eu de cesse que je n'aie trouvé un exemplaire d'époque du recueil d'où il les avait tirées pour moi. J'avais bien dû lire quelques poèmes en prose de l'auteur du Piéton de Paris, mais tant de fermeté et d'élégance dans le propos pour imposer la nécessaire vertu du silence eut force conviction.

La lecture d'un trait de Déjeuners de soleil [1], déniché d'un clic de souris chez un libraire d'ancien de Perpignan et reçu quatre jours plus tard par voie postale, me fit mettre la main, dans les deux semaines qui suivirent, sur trois ou quatre volumes impeccablement conservés de la collection blanche de Gallimard (je ne voyais plus que des Fargue sur chaque éventaire de bouquiniste aux puces le dimanche matin, on les avait sortis pour moi !) ; j'en commandai deux autres encore sur Internet, dont les Dîners de lune qui, vous l'aviez pressenti je suppose, constitua en décembre 1952 la suite posthume des Déjeuners….

En quelques jours, j'avais donc rassemblé l'essentiel de ce que Léon-Paul Fargue a fait paraître de ces textes brefs, de trois à six pages imprimées dans une typographie assez large et qu'il range lui-même sous la bannière d'un genre, la chronique, dont il écrit qu'il est admirablement inutile, mais tout aussi indispensable qu'une robe de femme. Pourtant, à bien les lire jusqu'entre leurs lignes, ces textes écrits dans la capitale occupée par un amoureux de Paris qui fait mine de prendre son mal en patience ont dû, en son temps, offrir à leurs lecteurs un breuvage dopant contre le défaitisme, la lassitude et la tentation du reniement.

Toutefois, il est vrai que le premier mouvement est de s'abandonner à cette écriture savoureuse, tour à tour délicate, pimentée, suave, comme se succèdent les saveurs d'un repas dosées par amour de l'hôte qu'on accueille – mais avec la gourmandise incorrigible qui signe l'authentique maître queux.

Dans Lanterne magique, délicieux volume aux proportions matérielles d'écrin publié en 1944 par le tout jeune Robert Laffont, qui faisait ses premières armes d'éditeur à Marseille, Fargue relate sa visite de badaud au petit musée du Conservatoire : Je reviens de rêver. Je pourrais m'en tenir au pur enchantement de ces quatre simples mots ! Mais les trois pages qu'ils annoncent sont une splendeur :

[…] Quant au beau métier de luthier, c'est peut-être un de ceux que j'aurais aimé pratiquer… Ces vaisseaux rentrés au port, ces petits corps galbés de femmes et d'enfants aux formes pures, aux hanches parfaites, ces agrès ingénieux d'oiseaux et d'insectes aux nez brillants, aux nerfs marins, aux muscles bien pris dans leurs aponévroses, ne parlent plus, ne chantent plus, ne souffrent plus. Mais ils vibrent parfois encore, ils sont sensibles aux moindres bruits. Ils me font penser au vers de Verlaine, à ce vers qui va si loin : L'inflexion des voix chères qui se sont tues… […]
Les essences les plus nobles, amoureusement sculptées, rigoureusement assemblées, l'ébène, le cèdre, le cyprès, le citronnier sont leur matière et leur domaine. Les éclisses d'épinettes et de clavecins ainsi que les fonds de violes, de théorbes, de luths et de guitares sont rompus de marqueteries impeccables, précises comme des pâtisseries mathématiques. En vermeil, en argent ciselé ou niellé sont les bagues, les viroles et les anneaux qui montent aux doigts noirs des hautbois et des flûtes. Les serpents et les cornets s'emmirlitonnent d'arabesques qui sont des chefs-d'œuvre de gainerie. L'écaille, l'ivoire, la nacre, les matériaux les plus délicats de la tabletterie posent leurs faces-à-main aux visage des mandores et des pochettes, des virginales et des tympanons.

Je suspens ici le texte, à contrecœur, étourdi par cette langue qui jubile.

Je me suis tapé sur le front, disais-je ? Bien entendu ! Par la taille, par le régime de la langue, par la fonction qu'ils s'assignent, ces textes de Fargue sont des posts pour nos blogs ! C'est pourquoi je fais sans hésiter un blogueur avant la lettre de l'homme qui a pu écrire et publier pendant ces années noires :

Je voudrais dessiner aujourd'hui cette fleur fragile comme une poudre de fraîcheur sur un fruit nouveau, comme la rougeur sur une joue timide et qu'on appelle la confiance : elle donne le sentiment et peut-être la sensation la plus complète et la plus douce que nous puissions éprouver, la plus féconde aussi […]. Si nous en voulons tant aujourd'hui à quelques hommes, c'est avant tout parce qu'ils nous ont fait perdre la confiance que nous avions encore en eux. C'est la pire des trahisons, le pire des abandons, le pire des crimes, et nous ne pouvons le leur pardonner. Ils ont tué notre confiance, ils ont fait naître dans notre cœur la bête fétide, la puantise du doute. C'est bien cela l'ennemi : c'est celui dans lequel nous ne croyons plus. Car les hommes vivent de confiance et ils meurent de doutes [2].

Du coup, au moment de faire place dans ma bibliothèque à la petite dizaine de tranches qui devaient venir se glisser entre le poète Pierre Emmanuel et Dominique Fernandez (à une main de Jean Follain), parcourant les rayons bien-aimés, j'ai trouvé à Léon-Paul Fargue une belle liste de liens connivents dans les catacombes de la blogosphère : quelques invitations à rendre, ici même, les jours où l'inspiration viendrait à me manquer.

 

[1] Tous les volumes auxquels il est fait référence dans cette chronique sont accessibles d'occasion en édition d'époque, souvent en nombreux exemplaires, sur livre-rare-book, le portail des bouquinistes francophones.
[2] Lanterne magique, pp. 270-271.

Léon-Paul Fargue (1876-1947) en 1945, © Les éditions Sous la lampe (qui proposent un excellent site en hommage à Fargue, dont elles rééditent des textes devenus introuvables).

 

 

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Lundi 9 mai 2005

06: 24

 

Une passion allemande

 

 

furtwangler

 

Je dois à Philippe[s] cette version de la Passion selon saint Matthieu. J'en ignorais jusqu'à l'existence et, l'eussé-je croisée dans les bacs d'un disquaire ou dans quelque publication, il n'est pas certain que je me serais précipité pour l'acquérir. Si je précise que l'enregistrement est, pour l'heure, indisponible en France, il me faut vraiment reconnaître ma dette à la ténacité d'un homme, fin connaisseur et subtil passeur de Bach [1].

Je ne gloserai pas, ce matin, ce document sonore auquel plusieurs auditions ont fini par me lier d'assuétude. Je ne reviendrai pas non plus sur la vertu cardinale de cette interprétation, ayant tendance à faire un préalable de la lenteur à toute fréquentation de l'œuvre chorale de Bach, à cette Passion en particulier. J'ai conscience de n'être en mesure, à peu près, d'étayer mon propos que par cette exécrable mise en avant d'un goût personnel, qui ne dit rien à force d'entêtement (À chacun son sale goût, tranchait avec une parfaite autorité la mère de ma mère).

Je vais, en revanche, m'avancer un instant sur un terrain bien plus problématique, dont il n'est pas certain que je sorte indemne ; tant il est peu probable que cette brève chronique parvienne à formuler, ni même à suggérer, le propos qu'elle s'assigne. J'envisage, pour une fois, une avalanche de commentaires éclairés de la part de lecteurs qui ne manqueront pas, à juste titre, de pointer qu'un tel sujet me dépasse. Il se peut que cette audace à sortir de mes marques ne me soit inspirée par lassitude, comme une sorte de tentative archaïque pour conjurer le climat – lancer une fusée contre cet hiver qui n'en finit pas (Dieu sait pourtant si je déteste la chaleur glauque des étés toulousains !), avec son humidité délétère qui imbibe le cerveau et provoque cette hantise quasi fœtale du petit froid du soir, qui interdit de veiller.

Pour tenter de faire bref, cette Passion de Furtwängler m'a soudain tiré par la manche : et si le débat sur l'Europe tenait, in fine, dans cette inqualifiable mood (humeur, disposition, état du ciel intime, ni même le gros mot cénesthésie décidément ne conviennent, il n'y a que l'anglais mood qui dise cela) dans laquelle me plongent aujourd'hui les tonalités, les couleurs, les systoles et les diastoles de cette musique ? Je parle bien de Bach par Furtwängler – à la façon, très précisément, dont mes vingt ou trente disques de Peter Hammil, sur lesquels je me précipite sans préavis, un soir au lieu d'aller me coucher avec un bon livre – en général à chaque changement de saison –, sont mon english mood.

La seule question à poser à nos gouvernants (je songe moins à la prochaine échéance électorale qu'à une Europe à longue portée, au temps long de notre séjour de citoyens sur cette planète) pourrait se formuler ainsi : s'imposerait-il encore à Brahms d'intituler son opus 45 Ein Deutsches Requiem ? Ce qui revient à se préoccuper de ce que signifie l'Europe dans les mêmes termes, peu s'en faut, que d'autres utilisent pour scruter le devenir de la couche d'ozone.

Dois-je vraiment m'excuser d'une approche aussi peu politique ? J'en suis, sur ce registre – et sur nombre d'autres, qui règlent ma vie quotidienne –, resté à la théorie des climats. Mon écoute de « la saint Matthieu » de « Furt » – comme vous dites, cher Philippe[s] – est éhontément météorologique. Puissiez-vous n'en être pas trop horrifié.

 

[1] À l'occasion de nos échanges, Philippe[s] m'a également indiqué le délicieux petit volume que Gilles Cantagrel a consacré aux quelques semaines de formation que le jeune Bach a passées auprès du maître Dietrich Buxtehude, de l'automne 1705 à janvier 1706 (La Rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude, Desclée de Brouwer, 2003). La lecture d'un précédent ouvrage de l'auteur, Le Moulin et la rivière, air et variations sur Bach (Fayard, 1998) m'avait été un enchantement.

Wilhelm Furtwängler, Berlin, 1930, © Société Wilhelm Furtwängler.
Johann Sebastian Bach, Matthäus-Passion BWV 244. Enregistrement public, avril 1954 à Vienne. Solistes : Anton Dermota, Dietrich Fischer-Dieskau, Elisabeth Grümmer, Marga Höffgen, Otto Edelmann, Wiener Philarmoniker et chœurs sous la direction de Wilhelm Furtwängler. Enregistrement monophonique. Double CD EMI Classics 7243 5 65510 2 (actuellement disponible en Allemagne).

 

Vendredi 6 mai 2005

06: 19

 

………………………… Joseph et ses frères

 

 

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L'histoire de Jacob et de Joseph occupe une place centrale dans le second mouvement de la Genèse, lui-même consacré aux Patriarches.

La douzième sourate du Coran la tisse de nouveau. Et Thomas Mann encore l'a écrite dans une tétralogie de plus de quinze cents pages [1]. Ces épisodes du récit biblique offrent un exemple parfait entre tous de ce que j'ai déjà évoqué ici comme un appel à l'actuation par l'écriture.

Thomas Mann a discerné dans la figure de Joseph l'un des ressorts les plus humains de l'Ancien Testament, mais aussi un nœud critique du récit où ce matériau – cette argile humaine – reste à l'état de principe à peine énoncé, de story-board dirait-on de nos jours – boule glaiseuse de langue originaire qui appelle le potier. Il en va ainsi, par excellence, du combat de Jacob avec l'Ange, si énigmatique dans son économie narrative tel qu'il figure dans la Genèse. Le texte semble attendre qu'on le déplie, qu'on le déploie, ce que fait Thomas Mann.

Mais il y a aussi ces temps plus explicites, plus apparemment limpides, qui suscitent l'interprétation. Nous sommes ici bien en deçà de l'exégèse et à cent lieues de toute paraphrase, dans une région intime du texte où lecture et écriture se confondent. Il me semble – pure intuition, car je m'avance ici à mains nues, laissant de côté toute érudition, tout recours savant, ne faisant parler que ma propre empathie pour le texte écrit sans relâche, dont Thomas Mann me tend le témoin, comme dans une course de relais – il me semble donc que cette lecture qui s'écrit puisse être un écho de la tradition orale, avant qu'un texte de référence ne soit fixé, quand étaient indémêlables les mots sacrés du mythe et le verbe du passeur – quand la langue du récitant était elle-même sacrée par contagion du mythe qu'elle transmettait.

Il y a, par exemple, cette idée terrible et magnifique, que Thomas Mann glisse dans le récit de Jacob (ou qu'il déplie, comme un drap mis à l'étendage), que Dieu puisse se montrer jaloux de l'amour humain. Jacob aime tendrement Rachel, que Dieu frappe de stérilité, et c'est Léa qui lui donnera des enfants [2].

La substance, c'est que la sanction divine n'était pas dirigée contre Rachel, ou du moins pas principalement ; et qu'elle ne se proposait pas non plus de favoriser Léa ; le châtiment était infligé à Jacob pour l'instruire et lui signifier que la tendre et partiale glorification de son amour, l'orgueil qu'il mettait à le flatter et à l'affirmer, n'avaient point l'approbation d'Élohim ; pourtant cette tendance à élire un être entre tous et à lui marquer une préférence exaltée, cette fierté d'un sentiment qui se soustrayait à tout jugement étranger, exigeant que le monde l'admît avec ferveur, n'étaient que l'imitation d'un modèle auguste reproduit sur le plan terrestre. Jacob fut-il donc châtié parce que son sentiment souverain était une imitation ? Précisément. Ici il convient d'être circonspect. Mais même après un scrupuleux examen de ce qui précède, il ne saurait subsister un doute sur le motif suprême qui dicta la sanction : Élohim fut jaloux d'un privilège qu'il tenait à caractériser comme sien propre, en humiliant l'amour orgueilleux de Jacob.

Avec une modestie apparente qui ne doit cependant pas éluder la portée du propos, Thomas Mann situe son entreprise sur le registre du commentaire – développer le Comment ? où le texte biblique s'en tient au Quoi ?, compenser le préjudice qu'une concision et un laconisme excessifs [du récit tel qu'il figure dans la Genèse] infligent à la vérité [3] :

Qu'on ne nous croie pourtant pas insensible au blâme – exprimé ou tacite, et sans doute tu par courtoisie, – qui s'adresse à notre exposé, à notre mise au point de l'histoire. Nos objecteurs arguent que la forme concise sous laquelle elle figure dans le texte d'origine ne saurait être surpassée, et que notre entreprise entière, qui par ailleurs n'a déjà que trop duré, est peine perdue. Mais depuis quand un commentateur fait-il concurrence à son texte ? Et l'explication du Comment ne comporte-t-elle pas une dignité et une importance vitales aussi grandes que la tradition affirmant le Quoi ? La vie ne s'accomplit-elle pas tout d'abord dans le Comment ? Rappelons ici ce qui déjà fut indiqué précédemment : avant que l'histoire ne fût racontée pour la première fois, elle s'était déjà racontée elle-même avec une précision où la Vie seule excelle, et à laquelle le narrateur n'a ni l'espoir ni la perspective d'atteindre. Il ne peut que s'en rapprocher, en servant le Comment de la vie plus loyalement que n'a condescendu à le faire l'esprit lapidaire du Quoi. Au reste, si jamais loyauté de commentateur s'impose, c'est bien à l'égard de la femme de Putiphar et du propos que selon la tradition elle est censée avoir crûment proféré [4].

Thomas Mann recourt ailleurs à une autre métaphore pour évoquer ce travail de la langue qui sasse et ressasse le récit des origines : il dépeint le chant alterné de Jacob et Joseph, le soir au puits ou devant la tente.

Il ne racontait là que des choses connues. Tous ceux de sa tribu et de sa parenté savaient par cœur, depuis l'enfance, l'enchaînement des générations successives ; le vieillard profitait de l'occasion pour les énumérer, et les attester, en causant avec son fils. Joseph comprit que l'entretien allait devenir beau, tourner au bel entretien ; il ne viserait plus à un échange de connaissances utiles, à une entente au sujet de problèmes d'ordre pratique ou spirituel, mais à la simple nomenclature d'événements qu'aucun des deux n'ignorait, thèmes de réminiscences et de confirmations édifiantes, dialogue, chant alterné comme celui des bergers, la nuit, près des feux, quand ils commençaient : « Sais-tu cela ? Je le sais fort bien [5]».

Quel plus bel usage des mots concevoir que celui qui préside au bel entretien ! Jamais je n'ai moins compté le temps qu'en laissant travailler ce parfait métier à tisser qu'est le texte alterné de Mann. Jamais il ne m'a semblé plus vain de prétendre à mieux faire, écrivant, que de convier mes hôtes à ce ressassement.

 

[1] Thomas Mann, Joseph et ses frères : I – Les Histoires de Jacob : II – Le jeune Joseph ; III – Joseph en Égypte ; IV – Joseph le Nourricier ; traduits de l'allemand par Louis Vic (tome I) et par Louise Servicen (tomes II, III, IV), Gallimard, respectivement 1935, 1936, 1938, 1948.
[2] Les Histoires de Jacob, pp. 281-282.
[3] Joseph en Égypte, pp. 285-286.
[4] Genèse, XXXIX : 1. Joseph ayant donc été mené en Égypte, Putiphar Égyptien, eunuque de Pharaon, et général de ses troupes, l'acheta à des Ismaélites qui l'y avaient amené.5. Le Seigneur bénit la maison de l'Égyptien à cause de Joseph, et il multiplia tout son bien, tant à la ville qu'à la campagne :6. En sorte que son maître n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger. Or, Joseph était beau de visage et très agréable.7. Longtemps après, sa maîtresse jeta les yeux sur lui, et lui dit : Dormez avec moi. (Traduction Lemaître de Sacy.)
[5] Les Histoires de Jacob, pp. 98-103.

Gustave Moreau, Jacob et l'Ange, 1878,
© Musée Gustave Moreau, Paris.

 

Mercredi 4 mai 2005

06: 28

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Accident ou attentat ?
Il y a un éléphant sur le tuyau

Tais-toi, tu dérailles (suite)

 

 

deraillement

 

Sans doute convient-il de s'interroger, sans peur des contre-courants et des rapides, sur la tendance, lourde ces temps-ci, qui consiste à invoquer les neurosciences au moindre lapsus : véritable compulsion qui consiste à exhiber les deux lobes du cerveau humain – alternativement avec l'hélice d'ADN, double elle aussi – un peu comme certains messieurs ouvrent vite fait les deux pans de leur macfarlane.

Cela a commencé, il y quelques lustres désormais, avec l'autisme. Force est de constater que cette approche, appliquée à cette pathologie précise, n'a pas été sans mérites. Mais on sait quel mauvais coton une grande découverte peut inciter à filer.

Dans son petit livre [1], Jean-Louis Pedinelli fait la part un peu trop belle à mon goût à l'approche neuropsychologique et cognitive de l'alexithymie : trente-cinq pages sur une centaine de texte utile. Il semble tout d'abord y avoir une contradiction à mentionner le taux exorbitant de prévalence de la pathologie décrite comme telle par ses inventeurs américains (8 % de la population globale des pays occidentaux) et à enfourcher le destrier des neurosciences pour suggérer que tous ces gens souffriraient d'un mauvais transit neuronal entre leur cerveau gauche et leur cerveau droit (les Allemands disposent d'une merveilleuse expression populaire pour stigmatiser ces courants qui ne passent pas, entre les êtres – donc, par extension du domaine de la métaphore – entre les cellules : Il y a un éléphant sur le tuyau).

Si ce n'est pas se défausser !… si ce n'est pas conspuer l'hypothèse de l'âme ! si ce n'est pas le dernier stade de la pensée laïque dans toute son horreur ! si ce n'est pas renvoyer à la solitude de son drame (je tente de peser mes mots) celle ou celui que la moindre mise en situation tétanise, derrière quoi se profile le spectre d'une mise en demeure de nommer, pour soi-même, l'effet que produit l'autre-qui-passe, l'autre-qui-s'approche, l'autre-qui-va-peut-être-[vous]-parler. L'autre devant qui il faudrait alors que ma langue ait figure humaine.

Je ne peux m'empêcher de songer aux effet qu'eurent sur moi les premiers échos des recherches menées pour isoler le gène de l'alcoolisme. Moi qui suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d'ouvriers imprimeurs du côté de mon père comme de ma mère, vous imaginez ! Je me contente, depuis toujours, d'indiquer que j'avais, sans doute, du plomb dans mon biberon, ce qui évoque une pathologie bien repérée, sans doute connue depuis les premiers héritiers de Gutenberg, le saturnisme : non-élimination du plomb par l'organisme, avec sa prophylaxie empirique qui consistait, pour les ouvriers typographes, à absorber de grandes quantités de lait (réputé fixer les particules de plomb et les drainer vers la filière digestive, qui les élimine). Le démantèlement de l'Imprimerie nationale aura pour seul bénéfice de nous éviter une tentative d'approche novatrice du saturnisme par les neurosciences.

Car je ne peux croire qu'en l'occurrence ce déraillement-là soit purement fortuit. Il reste, pour l'essentiel, à procéder à une mise au jour des motifs inavouables des sectateurs du tout neurologique. Trop polis, trop propres, trop invasifs pour être honnêtes. Quand je dis « mise au jour », j'entends une information argumentée et lisible à l'usage du tout venant (semblable à celle qui nous a alertés, en son temps, contre les méfaits des colorants et autres additifs alimentaires du genre E320) qui fasse que, le plus tôt possible, tout individu qui se verra confronté au discours codé d'un thérapeute (ou d'un journaliste perroquet) ait le cran de rétorquer : Voulez-vous laisser mes hémisphères cérébraux tranquilles et vous mêler de ce qui vous regarde.

 

[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 2 mai 2005

06: 20

 

Le Jeu des Sept Nuits

 

 

philippe_assalit

Stéréoscopie de Philippe Assalit

 

À propos de Alina Reyes, Sept nuits, Robert Laffont, 7,50 €.

 

Avant de le quitter, je lui avais demandé quelle serait la règle du jeu pour cette nuit. Cette fois, on aurait le droit de se toucher partout, mais seulement avec les mains, et sans aller jusqu'à l'orgasme. J'avais essayé de parlementer, de lui exposer que le fait de se limiter à la masturbation était une contrainte bien suffisante. Mais il tenait à son principe. À partir de la quatrième nuit nous aurions le droit de jouir mais il était important de se plier à une certaine discipline, pour stimuler notre imagination. « Je veux voir ton âme », avait-il dit.
blanc
Alina Reyes [Troisième nuit]

 

« Dans la famille Sade, je voudrais la fille.
— Pioche…
— Bonne pioche ! »

Variante : Dans le Jeu des Perles de Verres, il faut que tout soit possible, même par exemple qu'une plante s'entretienne en latin avec M. Linné [1].

L'écriture du désir compte parmi les jeux aux règles les plus arides : échecs, jeu de go ; et le nombre des pièces en est strictement établi, figé à jamais. Nulle place pour l'invention. La fiction du désir pourrait faire l'objet d'un tableau périodique, tel celui de Mendeleïv. Je prie que l'on veuille bien considérer ce livre comme une sorte de corrida (Mandiargues [2]) – autre jeu encore, aux figures codifiées s'il en est.

Il convient de louer l'auteur, rare, qui produit selon de telles règles un roman de soixante-quatre pages utiles d'un petit format et d'un caractère ample. Il convient d'honorer l'écriture de la règle du jeu – de savoir gré, ici, à la joueuse du désir précipité dans la chimie, l'alchimie la plus contrainte de la langue, qui change le plomb typographique en or. Il en existe plus qu'on ne connaît de livres de ce filon : mais, en piles sur la table du libraire, ils opposent leur secret ; malgré leur évidence, ils passent pour des romans de leur temps, pour des nouveautés. C'est pourquoi il est vain de regretter l'Index librorum prohibitorum : de tels livres ne circulent, de fait, que sous le manteau.

Je ne dirai rien, bien entendu, de la règle des Sept nuits. Peut-être même en ai-je déjà trop dit, le lecteur poreux, qui ne cesse d'écrire aux côtés de celui ou de celle qui signe (celui que je rêve souvent de sentir dans mon dos, mon frère, mon amant), aura bien assez pour écrire sa partie avant de jouer celle-ci. Car je relève que ces bornages impitoyables de la fiction non seulement autorisent, mais appellent, comme l'échiquier, qu'on y instaure sa propre stratégie, qu'on peuple ces espaces sans issue de ses coups à soi, de ses ruses, de sa jubilation à gagner comme à perdre. On doit à Annie Le Brun d'avoir mis au jour cette vertu des châteaux sadiens, fermés, irrespirables [3]. Ces textes clos sont de prodigieuses machines à écrire, le lecteur – s'il en chausse les fers – les écrit avant même de les lire. C'est en cela, et cela seul, que réside leur puissance de subversion. Dire qu'ils resteraient malgré tout scandaleux en les jaugeant à l'aune des mœurs du siècle dans lequel ils ont été écrits n'a pas de sens – ou, sinistrement, celui de tenter d'en désamorcer la charge. Tout cela, comme dans un traité de polémologie, Annie Le Brun l'explique de façon magistrale, je n'y reviens pas.

Je note encore que cet exercice de la langue produit, tel son propre excipient dont j'ose dire que l'auteur a sans doute sur lui très peu de prise, des fulgurances sur un registre universel, qui surplombent et toisent ce qu'un lecteur obstinément opaque s'acharnerait à perpétuer d'anecdotique dans le jeu :

La main qui écrit est la même qui branle.

Le jour était venu de la cinquième nuit, si le jour vient avant la nuit. C'est ce qu'on croit quand on se lève et qu'on s'apprête à remplir sa journée, mais en vérité c'est la nuit la première, sinon il n'y aurait pas d'aurore.

Toute femme est un homme qui a sa femme en elle, une femme pour qui elle bande tant qu'elle ne sait si elle doit la cacher ou la donner à tout venant… [4]

Si l'on songe à quelque équivalent du mystère de la Rédemption dans l'ordre de la langue et de la littérature, c'est encore et toujours vers l'écriture du désir qu'il convient de se tourner, quel que soit l'état de déréliction apparent de l'homme de parole en ce monde. Il se peut, je ne sais, que ce constat rende compte de l'étrange dimension christique qui sourd de textes d'Alina Reyes lus ces derniers temps, tant sur son journal en ligne que dans ses interventions parmi nous.

 

[1] Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, Calmann-Lévy, 1955, p. 155.
[2] André Pieyre de Mandiargues, L'Anglais décrit dans le château fermé, Gallimard, 1979. Qu'il soit clair que je m'en tiens, dans ce rapprochement, au jeu sévèrement réglé de la langue (comme dans la composition musicale la plus contrainte) de l'écriture du désir. Je n'entre pas ici dans la dimension métaphysique de l'érotisme : il émane une grâce efficiente de Sept nuits qui, me semble-t-il, éloigne l'univers d'Alina Reyes du récit d'André Pieyre de Mandiargues : celui-ci confie l'avoir conçu aussi sadique et scandaleux qu'il se pourrait, mené jusqu'aux dernière extrémités et […] comme un baiser de paix donné au principe du mal. Formule magnifique, mais d'une autre tonalité psychologique, d'une autre époque – et, sans doute, d'un autre sexe, me risqué-je à ajouter.
[3] Annie Le Brun, Les Châteaux de la subversion, Paris, Garnier et Jean-Jacques Pauvert, 1982 ; disponible dans la collection « Folio essais», Gallimard.
[4] Sept nuits, op. cit., respectivement pp. 44, 50 et 63.

 

*

Philippe Assalit, Stéréoscopie : photographie colorisée aux encres aquarelles, tirage sur papier argentique baryté mat, 16 x 16 cm, collection Dominique Autié ; cette photographie compte parmi la série des cinq cents stéréoscopies réalisées par Philippe Assalit entre 1990 et 2002, en partie réunies dans l'ouvrage Le Secret des yeux, dans lequel on peut les découvrir en relief (Éditions Pas à Pas, 13 rue de l'Industrie, 31000 Toulouse, 2001). L'œuvre de Philippe Assalit est notamment présentée en permanence à la galerie Le Garage.

 

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