
• À propos de Alina Reyes, Sept nuits, Robert Laffont, 7,50 €.
Avant de le quitter, je lui avais demandé quelle serait la règle du jeu pour cette nuit. Cette fois, on aurait le droit de se toucher partout, mais seulement avec les mains, et sans aller jusqu'à l'orgasme. J'avais essayé de parlementer, de lui exposer que le fait de se limiter à la masturbation était une contrainte bien suffisante. Mais il tenait à son principe. À partir de la quatrième nuit nous aurions le droit de jouir mais il était important de se plier à une certaine discipline, pour stimuler notre imagination. « Je veux voir ton âme », avait-il dit.

« Dans la famille Sade, je voudrais la fille.
— Pioche…
— Bonne pioche ! »
Variante : Dans le Jeu des Perles de Verres, il faut que tout soit possible, même par exemple qu'une plante s'entretienne en latin avec M. Linné [1].
L'écriture du désir compte parmi les jeux aux règles les plus arides : échecs, jeu de go ; et le nombre des pièces en est strictement établi, figé à jamais. Nulle place pour l'invention. La fiction du désir pourrait faire l'objet d'un tableau périodique, tel celui de Mendeleïv. Je prie que l'on veuille bien considérer ce livre comme une sorte de corrida (Mandiargues [2]) – autre jeu encore, aux figures codifiées s'il en est.
Il convient de louer l'auteur, rare, qui produit selon de telles règles un roman de soixante-quatre pages utiles d'un petit format et d'un caractère ample. Il convient d'honorer l'écriture de la règle du jeu – de savoir gré, ici, à la joueuse du désir précipité dans la chimie, l'alchimie la plus contrainte de la langue, qui change le plomb typographique en or. Il en existe plus qu'on ne connaît de livres de ce filon : mais, en piles sur la table du libraire, ils opposent leur secret ; malgré leur évidence, ils passent pour des romans de leur temps, pour des nouveautés. C'est pourquoi il est vain de regretter l'Index librorum prohibitorum : de tels livres ne circulent, de fait, que sous le manteau.
Je ne dirai rien, bien entendu, de la règle des Sept nuits. Peut-être même en ai-je déjà trop dit, le lecteur poreux, qui ne cesse d'écrire aux côtés de celui ou de celle qui signe (celui que je rêve souvent de sentir dans mon dos, mon frère, mon amant), aura bien assez pour écrire sa partie avant de jouer celle-ci. Car je relève que ces bornages impitoyables de la fiction non seulement autorisent, mais appellent, comme l'échiquier, qu'on y instaure sa propre stratégie, qu'on peuple ces espaces sans issue de ses coups à soi, de ses ruses, de sa jubilation à gagner comme à perdre. On doit à Annie Le Brun d'avoir mis au jour cette vertu des châteaux sadiens, fermés, irrespirables [3]. Ces textes clos sont de prodigieuses machines à écrire, le lecteur – s'il en chausse les fers – les écrit avant même de les lire. C'est en cela, et cela seul, que réside leur puissance de subversion. Dire qu'ils resteraient malgré tout scandaleux en les jaugeant à l'aune des mœurs du siècle dans lequel ils ont été écrits n'a pas de sens – ou, sinistrement, celui de tenter d'en désamorcer la charge. Tout cela, comme dans un traité de polémologie, Annie Le Brun l'explique de façon magistrale, je n'y reviens pas.
Je note encore que cet exercice de la langue produit, tel son propre excipient dont j'ose dire que l'auteur a sans doute sur lui très peu de prise, des fulgurances sur un registre universel, qui surplombent et toisent ce qu'un lecteur obstinément opaque s'acharnerait à perpétuer d'anecdotique dans le jeu :
La main qui écrit est la même qui branle.
Le jour était venu de la cinquième nuit, si le jour vient avant la nuit. C'est ce qu'on croit quand on se lève et qu'on s'apprête à remplir sa journée, mais en vérité c'est la nuit la première, sinon il n'y aurait pas d'aurore.
Toute femme est un homme qui a sa femme en elle, une femme pour qui elle bande tant qu'elle ne sait si elle doit la cacher ou la donner à tout venant… [4]
Si l'on songe à quelque équivalent du mystère de la Rédemption dans l'ordre de la langue et de la littérature, c'est encore et toujours vers l'écriture du désir qu'il convient de se tourner, quel que soit l'état de déréliction apparent de l'homme de parole en ce monde. Il se peut, je ne sais, que ce constat rende compte de l'étrange dimension christique qui sourd de textes d'Alina Reyes lus ces derniers temps, tant sur son journal en ligne que dans ses interventions parmi nous.
[1] Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, Calmann-Lévy, 1955, p. 155.
[2] André Pieyre de Mandiargues, L'Anglais décrit dans le château fermé, Gallimard, 1979. Qu'il soit clair que je m'en tiens, dans ce rapprochement, au jeu sévèrement réglé de la langue (comme dans la composition musicale la plus contrainte) de l'écriture du désir. Je n'entre pas ici dans la dimension métaphysique de l'érotisme : il émane une grâce efficiente de Sept nuits qui, me semble-t-il, éloigne l'univers d'Alina Reyes du récit d'André Pieyre de Mandiargues : celui-ci confie l'avoir conçu aussi sadique et scandaleux qu'il se pourrait, mené jusqu'aux dernière extrémités et […] comme un baiser de paix donné au principe du mal. Formule magnifique, mais d'une autre tonalité psychologique, d'une autre époque – et, sans doute, d'un autre sexe, me risqué-je à ajouter.
[3] Annie Le Brun, Les Châteaux de la subversion, Paris, Garnier et Jean-Jacques Pauvert, 1982 ; disponible dans la collection « Folio essais», Gallimard.
[4] Sept nuits, op. cit., respectivement pp. 44, 50 et 63.
• Philippe Assalit, Stéréoscopie : photographie colorisée aux encres aquarelles, tirage sur papier argentique baryté mat, 16 x 16 cm, collection Dominique Autié ; cette photographie compte parmi la série des cinq cents stéréoscopies réalisées par Philippe Assalit entre 1990 et 2002, en partie réunies dans l'ouvrage Le Secret des yeux, dans lequel on peut les découvrir en relief (Éditions Pas à Pas, 13 rue de l'Industrie, 31000 Toulouse, 2001). L'œuvre de Philippe Assalit est notamment présentée en permanence à la galerie Le Garage.
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