









L'histoire de Jacob et de Joseph occupe une place centrale dans le second mouvement de la Genèse, lui-même consacré aux Patriarches.
La douzième sourate du Coran la tisse de nouveau. Et Thomas Mann encore l'a écrite dans une tétralogie de plus de quinze cents pages [1]. Ces épisodes du récit biblique offrent un exemple parfait entre tous de ce que j'ai déjà évoqué ici comme un appel à l'actuation par l'écriture.
Thomas Mann a discerné dans la figure de Joseph l'un des ressorts les plus humains de l'Ancien Testament, mais aussi un nœud critique du récit où ce matériau – cette argile humaine – reste à l'état de principe à peine énoncé, de story-board dirait-on de nos jours – boule glaiseuse de langue originaire qui appelle le potier. Il en va ainsi, par excellence, du combat de Jacob avec l'Ange, si énigmatique dans son économie narrative tel qu'il figure dans la Genèse. Le texte semble attendre qu'on le déplie, qu'on le déploie, ce que fait Thomas Mann.
Mais il y a aussi ces temps plus explicites, plus apparemment limpides, qui suscitent l'interprétation. Nous sommes ici bien en deçà de l'exégèse et à cent lieues de toute paraphrase, dans une région intime du texte où lecture et écriture se confondent. Il me semble – pure intuition, car je m'avance ici à mains nues, laissant de côté toute érudition, tout recours savant, ne faisant parler que ma propre empathie pour le texte écrit sans relâche, dont Thomas Mann me tend le témoin, comme dans une course de relais – il me semble donc que cette lecture qui s'écrit puisse être un écho de la tradition orale, avant qu'un texte de référence ne soit fixé, quand étaient indémêlables les mots sacrés du mythe et le verbe du passeur – quand la langue du récitant était elle-même sacrée par contagion du mythe qu'elle transmettait.
Il y a, par exemple, cette idée terrible et magnifique, que Thomas Mann glisse dans le récit de Jacob (ou qu'il déplie, comme un drap mis à l'étendage), que Dieu puisse se montrer jaloux de l'amour humain. Jacob aime tendrement Rachel, que Dieu frappe de stérilité, et c'est Léa qui lui donnera des enfants [2].
La substance, c'est que la sanction divine n'était pas dirigée contre Rachel, ou du moins pas principalement ; et qu'elle ne se proposait pas non plus de favoriser Léa ; le châtiment était infligé à Jacob pour l'instruire et lui signifier que la tendre et partiale glorification de son amour, l'orgueil qu'il mettait à le flatter et à l'affirmer, n'avaient point l'approbation d'Élohim ; pourtant cette tendance à élire un être entre tous et à lui marquer une préférence exaltée, cette fierté d'un sentiment qui se soustrayait à tout jugement étranger, exigeant que le monde l'admît avec ferveur, n'étaient que l'imitation d'un modèle auguste reproduit sur le plan terrestre. Jacob fut-il donc châtié parce que son sentiment souverain était une imitation ? Précisément. Ici il convient d'être circonspect. Mais même après un scrupuleux examen de ce qui précède, il ne saurait subsister un doute sur le motif suprême qui dicta la sanction : Élohim fut jaloux d'un privilège qu'il tenait à caractériser comme sien propre, en humiliant l'amour orgueilleux de Jacob.
Avec une modestie apparente qui ne doit cependant pas éluder la portée du propos, Thomas Mann situe son entreprise sur le registre du commentaire – développer le Comment ? où le texte biblique s'en tient au Quoi ?, compenser le préjudice qu'une concision et un laconisme excessifs [du récit tel qu'il figure dans la Genèse] infligent à la vérité [3] :
Qu'on ne nous croie pourtant pas insensible au blâme – exprimé ou tacite, et sans doute tu par courtoisie, – qui s'adresse à notre exposé, à notre mise au point de l'histoire. Nos objecteurs arguent que la forme concise sous laquelle elle figure dans le texte d'origine ne saurait être surpassée, et que notre entreprise entière, qui par ailleurs n'a déjà que trop duré, est peine perdue. Mais depuis quand un commentateur fait-il concurrence à son texte ? Et l'explication du Comment ne comporte-t-elle pas une dignité et une importance vitales aussi grandes que la tradition affirmant le Quoi ? La vie ne s'accomplit-elle pas tout d'abord dans le Comment ? Rappelons ici ce qui déjà fut indiqué précédemment : avant que l'histoire ne fût racontée pour la première fois, elle s'était déjà racontée elle-même avec une précision où la Vie seule excelle, et à laquelle le narrateur n'a ni l'espoir ni la perspective d'atteindre. Il ne peut que s'en rapprocher, en servant le Comment de la vie plus loyalement que n'a condescendu à le faire l'esprit lapidaire du Quoi. Au reste, si jamais loyauté de commentateur s'impose, c'est bien à l'égard de la femme de Putiphar et du propos que selon la tradition elle est censée avoir crûment proféré [4].
Thomas Mann recourt ailleurs à une autre métaphore pour évoquer ce travail de la langue qui sasse et ressasse le récit des origines : il dépeint le chant alterné de Jacob et Joseph, le soir au puits ou devant la tente.
Il ne racontait là que des choses connues. Tous ceux de sa tribu et de sa parenté savaient par cœur, depuis l'enfance, l'enchaînement des générations successives ; le vieillard profitait de l'occasion pour les énumérer, et les attester, en causant avec son fils. Joseph comprit que l'entretien allait devenir beau, tourner au bel entretien ; il ne viserait plus à un échange de connaissances utiles, à une entente au sujet de problèmes d'ordre pratique ou spirituel, mais à la simple nomenclature d'événements qu'aucun des deux n'ignorait, thèmes de réminiscences et de confirmations édifiantes, dialogue, chant alterné comme celui des bergers, la nuit, près des feux, quand ils commençaient : « Sais-tu cela ? Je le sais fort bien [5]».
Quel plus bel usage des mots concevoir que celui qui préside au bel entretien ! Jamais je n'ai moins compté le temps qu'en laissant travailler ce parfait métier à tisser qu'est le texte alterné de Mann. Jamais il ne m'a semblé plus vain de prétendre à mieux faire, écrivant, que de convier mes hôtes à ce ressassement.
[1] Thomas Mann, Joseph et ses frères : I – Les Histoires de Jacob : II – Le jeune Joseph ; III – Joseph en Égypte ; IV – Joseph le Nourricier ; traduits de l'allemand par Louis Vic (tome I) et par Louise Servicen (tomes II, III, IV), Gallimard, respectivement 1935, 1936, 1938, 1948.
[2] Les Histoires de Jacob, pp. 281-282.
[3] Joseph en Égypte, pp. 285-286.
[4] Genèse, XXXIX : 1. Joseph ayant donc été mené en Égypte, Putiphar Égyptien, eunuque de Pharaon, et général de ses troupes, l'acheta à des Ismaélites qui l'y avaient amené. – 5. Le Seigneur bénit la maison de l'Égyptien à cause de Joseph, et il multiplia tout son bien, tant à la ville qu'à la campagne : – 6. En sorte que son maître n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger. Or, Joseph était beau de visage et très agréable. – 7. Longtemps après, sa maîtresse jeta les yeux sur lui, et lui dit : Dormez avec moi. (Traduction Lemaître de Sacy.)
[5] Les Histoires de Jacob, pp. 98-103.
Gustave Moreau, Jacob et l'Ange, 1878,
© Musée Gustave Moreau, Paris.
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Dominique Autié
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