blog dominique autie

 

Mercredi 18 mai 2005

06: 41

 

Qu'est-ce, au juste,
qu'un
lieu de mémoire ?

 

 

Lieu_de_memoire

 

Ainsi, pour exercer cette faculté du cerveau [la mémoire], doit-on,
selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts,
se former des images des choses qu’on veut retenir,
puis ranger ces images dans les divers lieux.
Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ;
les images rappellent les choses elles-mêmes.
Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ;
les images sont les lettres qu’on y trace.

blanc
Cicéron, De oratore, II, LXXXVI, 351-354.

 

Dans son grand traité sur la rhétorique, le De oratore, Cicéron raconte l’anecdote suivante : le poète grec Simonide de Céos [1] devait, au début d’un banquet, faire l’éloge de son hôte, qui le rémunérait pour cela. Or, Simonide associe dans son hommage les dieux jumeaux Castor et Pollux en leur dédiant une partie de son poème. L’hôte prévient alors Simonide qu’il ne lui versera que la moitié de la somme convenue.

Au cours du repas, Simonide est averti que deux jeunes gens sont à la porte et demandent à le voir personnellement, tout de suite. Il sort. Castor et Pollux – puisque ce sont bien eux qui viennent, à leur façon, payer l’autre moitié du salaire de Simonide en lui sauvant la vie – ont disparu. Car, à cet instant précis, le toit de la salle où se tenait le banquet s’écroule sur les invités restés à l’intérieur. Les familles venues récupérer leurs morts ne peuvent les identifier, tant la catastrophe a été terrible. C’est alors que Simonide se souvient de la place que chacun occupait à table et qu'il procède à l’identification de la dépouille de chaque convive.

C’est pour cette raison que Simonide reste connu comme l’inventeur, dans l’Antiquité, de l'art de la mémoire. À une époque où les supports de l’écrit étaient coûteux et peu maniables, où a fortiori n’existait la possibilité ni d’enregistrer et de conserver le son de la voix, ni de dupliquer l’écrit par la photocopie et encore moins d’organiser des bases de données privées sur micro-ordinateur personnel, la mémoire humaine a joué un rôle dont on imagine mal aujourd’hui l’importance pour ainsi dire vitale. D’où l’existence de méthodes, dûment transmises et enseignées, pour faciliter l’exercice de cette faculté.

La plus constante de ces méthodes a donc consisté, comme l'évoque Cicéron, à construire mentalement une architecture – temple, palais, forum, cloître – puissamment scandée (de colonnes, par exemple) ; et d'attribuer à chaque idée, chaque partie du texte à mémoriser un objet clef qui l'évoque : on procède à cette mise en images du texte par figuration directe ou symbolique, mais aussi par libre association, jeu de mots, rébus… Ce travail peut aboutir à une véritable métaphorisation, subtile, à soi seule poétique. Le choix de ces pense-bêtes est crucial, de leur force d'évocation pour soi-même (ou pour le lecteur, s'ils sont placés par le copiste en marge d'un manuscrit) dépendent la facilité de leur mémorisation et leur capacité à restituer, le moment venu, le propos qu'ils ont la charge de représenter – saint Thomas d'Aquin ira jusqu'à suggérer qu'il n'est pas coupable, dans ce cas, d'orner ces petits cailloux de figures désirables… Ces minuscules emblèmes iconiques doivent alors être déposés tout au long de la colonnade, dans l'ordre même du discours qu'ils balisent. Quand il s'agira de retrouver le texte ainsi transposé, pour le déclamer s'il s'agit d'une plaidoirie ou d'un discours politique, pour le marmotter s'il est support d'oraison, l'esprit viendra déambuler dans son lieu de mémoire, retrouvera l'une après l'autre chaque figurine et, avec elle, le fil du propos ainsi stocké.

Il est saisissant de constater que, depuis l’Antiquité jusqu’à au moins la fin de la Renaissance, une seule et même méthode, avec quelques variantes, a été donnée comme la plus sûre : associer les idées abstraites (et les mots qui désignent les choses) à des images et, surtout, ce qui est tout à fait crucial dans le dispositif, placer mentalement ces images à des endroits précis, dans un ordre précis, dans des lieux non moins précis – qui peuvent être des lieux imaginaires. Pendant près de deux millénaires, orateurs, avocats, hommes politiques, religieux ne procédèrent pas autrement pour mémoriser le texte de leurs harangues et de leurs homélies.

Dans l’Occident chrétien, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Giordano Bruno – qui fut brûlé à Rome, il y a quatre siècles, en février 1600, l’année où s’ouvre symboliquement l’ère baroque – ont, entre autres, repris à leur compte, aménagé, transmis l’art de la mémoire ; l’historienne anglaise Frances A. Yates, dans son livre magnifique (voir la petite bibliographie que je propose ci-dessous), laisse entendre que ce dispositif mnémonique aura encore des échos jusqu’à l’aube du XX° siècle.

C’est dans cette longue, très longue tradition que trouve son origine la notion de lieu de mémoire ; son succès ces dernières années, dû à l’entreprise éditoriale de Pierre Nora [2], publiée sous ce titre dans les années 1980, a fait qu’on l’utilise aujourd’hui à tout propos sans soupçonner la discipline très précise qu’elle recouvre.

Voilà plusieurs années que me fascinent les perspectives ouvertes par ce chapitre largement méconnu de la culture occidentale. J'en ai tiré avec le plus grand profit nombre d'applications que j'ai intégrées à ma pratique professionnelle, mais d'abord à ma relation à l'écrit. Plusieurs promotions de mes étudiants en édition gardent sans doute le souvenir de la passion que j'ai pu mettre à leur démontrer comment leur pratique de l'ordinateur est, à bien des égards, tributaire d'une nouvelle mise en œuvre de l'art de la mémoire. Cela à une époque où, conjointement, d'autres historiens proposent une approche sensiblement novatrice des origines de l'écriture [3] et de la fonction essentiellement iconique des premiers systèmes graphiques — vaste et passionnant sujet sur lequel j'aimerais revenir (mais je redoute comme la peste le ton professoral que pourrait prendre le blog si je cède à la tentation d'y engouffrer une ferveur pédagogique sans emploi depuis bientôt deux ans [4]).

Il me fallait toutefois poser ce cadre d'ensemble puisque plusieurs chroniques en préparation, je m'en suis rendu compte après en avoir rédigé l'essentiel, renvoient plus ou moins explicitement à l'art de la mémoire.

 

[1] Poète grec né dans l’île de Céos (aujourd’hui Kéa) vers 556 av. J.-C., mort à Syracuse en 467 av. J.-C. Auteur d’élégies, d’odes et d’épigrammes. On lui doit le dernier ajout de quatre nouvelles lettres à l'alphabet grec, dont l'oméga.
[2] Sous la direction de Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, « Bibliothèque des Histoires », série illustrée, 7 volumes, Gallimard, 1984 ; nouvelle édition dans la collection « Quarto », 3 volumes, 1997.
[3] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ». Je m'en tiens à la principale référence, sachant qu'une longue chronique serait nécessaire pour simplement indiquer les voies nouvelles des travaux initiés par les chercheurs qui travaillent autour d'Anne-Marie Christin. Je me permets – une fois n'est pas coutume – de renvoyer le lecteur curieux du cheminement qui est le mien à partir des thèmes évoqués ici à mon essai, De la page à l'écran.
[4] J'ai eu la charge du cours d'édition générale en BTS édition à Toulouse à partir de 1992. En 2003, j'ai malheureusement été contraint de retirer brutalement ma caution professionnelle et morale à mes employeurs privés, utilisant de fait ce qu'on nomme la clause de conscience. Or, il me semble que nous sommes à un moment clé de l'évolution de la communication écrite, qui impose que des professionnels seniors, selon le jargon, détenteurs d'une longue expérience de l'écrit dans le cadre de l'édition traditionnelle, assurent le pont, (pontifient…) entre le livre et les supports issus des sciences et technologies de l'information et de la communication (les S.T.I.C.). Pour cette raison, ne plus enseigner, ces temps-ci, creuse un manque quelque peu douloureux.

 

Bibliographie de base sur l'art de la mémoire

Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, traduit de l’anglais par Daniel Arasse, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 1975 (publication originale américaine : 1966).
Ivan Illich, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991.
Giulio Camilio, Le Théâtre de la mémoire, traduit de l’italien par Eva Cantavenera et Bertrand Schefer, Édition Allia, 2001 (publication originale : 1550).
Mary Carruthers, Le Livre de la mémoire – La mémoire dans la culture médiévale, traduit de l’anglais par Diane Meur, Éditions Macula, 2003 (publication originale anglaise : 1990).
Mary Carruthers, Machina memorialis – Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 2003 (publication originale : 1998).
Paolo Rossi, Clavis universalis – Arts de la mémoire, logique combinatoire et langue universelle de Lulle à Leibniz, traduit de l’italien par Partrick Vighetti, Editions Jérôme Millon, 1993 (publication originale : 1983).

 

Lieu de mémoire, une tentative de figuration, Dominique Autié, © InTexte.

 

Commentaires:

Commentaire de: Big Brother [Visiteur] · http://big-brother.hautetfort.com/
"[...]ce dispositif mnémonique aura encore des échos jusqu’à l’aube du XX° siècle".

Du XX° siècle vraiment ?

A l'aube du XXI° siècle, les championnats du monde de la mémoire ont lieu tous les ans (http://www.worldmemorychampionships.com/) et la méthode dite des loci emporte toujours la majorité des suffrages lorsqu'il s'agit d'élire une méthode d'entraînement mnémotechnique.

S'agit-il d'une synesthésie volontaire ? Rimbaud avait-il connaissance des principes de l'art de la mémoire lorsqu'il rédigea son célèbre poème "Voyelles" ?

Captivant.
Permalien Mercredi 18 mai 2005 @ 22:13
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur]
"Les championnats du monde de la mémoire": cela me semble très symptomatique; la mémoire n'est plus qu'une discipline sportive, et la mnémotechnique ne présente plus de réel intérêt dans nos sociétés modernes, où la la mémoire se mesure en Go. D'autre part, la notion de lieu de mémoire est devenue une telle tarte à la crème qu'il devient difficile de l'employer à bon escient (sans compter que lieu est pris au pied de la lettre, comme demeure dans "péril en la demeure"!)
Permalien Jeudi 19 mai 2005 @ 07:44
Commentaire de: Tlön [Visiteur]
Etrangement je songe à cette nouvelle de Balzac, Adieu, que vous devez connaître. Il s'agit de reconstituer un lieu pour l'héroïne puisse retrouver la mémoire. Elle en mourra
Permalien Vendredi 20 mai 2005 @ 21:36
Commentaire de: CLAIRE [Visiteur]
serait-il possible d'avoir la traduction
exacte du texte écrit par Cicéron?
Permalien Mercredi 12 octobre 2005 @ 13:49
Commentaire de: Sabine [Visiteur] · http://www.convivialiteenflandre.org
Bonjour,
Je viens d'organiser une conférence "L'éloquence du secret" par Eric Méchoulan dans le cadre des activités de l'association Convivialité en Flandre dont je suis présidente et je trouve aujourd'hui cet article et votre blog en faisant une recherche sur Simonide à propos de l'origine du débat sur la peinture comme «poésie muette» et la poésie comme «peinture parlante», en liaison avec Le Secret, présent dans le tableau Allégorie d'un ministre parfait d'Eustache Le Sueur, 1653, conservé au MBA de Dunkerque.
J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. Savoir que L’Art de la mémoire de Frances A. Yates est traduit par Daniel Arasse me décide à le commander.
Votre courageux travail d'indexation du blog m'incite à revenir ultérieurement.
Merci.
Permalien Dimanche 27 novembre 2005 @ 12:37
Commentaire de: Sorel [Visiteur]
Ah... Ben je voulais dire quelque chose de songé, mais je m'en souviens plus
Permalien Samedi 18 février 2006 @ 22:12
Commentaire de: tete en l air [Visiteur]
vous avez pas vu ma mémoire je sai plus ou je l ai mis?
Permalien Mercredi 10 janvier 2007 @ 06:41

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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