
Une fois encore, une échéance électorale s'approche sans que l'essentiel soit dit, écrit et répété à l'envi par ceux, journalistes et politiques, qui nourrissent le débat public. Je n'ai pas vu – et ne verrai donc pas, dans les deux jours à venir – la seule affiche que tous les partis, soutenus par l'État, devraient faire placarder sur le moindre pan de mur accessible aux regards :
L'abstention, me retournera-t-on, est une liberté comme une autre, déduite du jeu démocratique. Affirmation que je retourne comme une peau de lapin : dans la vie publique, l'abstention, c'est le Mal. Si l'on s'attache, avec si peu de conscience que ce soit, à la vie en démocratie, cette liberté de s'abstenir doit être rapprochée de celle que Dieu laissa à l'Homme, dans le jardin d'Éden, de se cacher pour tromper sa confiance. Une liberté collatérale, à l'image des dégâts que provoque une autre liberté, celle de s'entretuer.
Me rendre à l'école maternelle du quartier Arnaud-Bernard, satisfaire scrupuleusement aux formalités de l'isoloir, retrouver d'une année à l'autre les mêmes scrutateurs…, je suis tant attaché à ce rituel civil – l'un des derniers qui subsiste – que j'ai réussi, en dépit de cinq déménagements intra muros, à ne pas changer de bureau de vote. Après avoir, une première fois, oublié de signaler mon changement d'adresse au service municipal concerné et constaté que ma nouvelle carte d'électeur, retournée en mairie, m'attendait le matin du vote sous le coude du président de bureau, j'ai décidé de ne laisser perturber pour rien au monde, tant que j'habiterai Toulouse, mes habitudes de citoyen.
Nul angélisme, il me semble, dans cette passion épisodique : en mon for intérieur, ce qu'imposent nombre des principes du suffrage universel chagrine en moi l'individualiste forcené. Incapable de me délecter d'un musée ou d'un concert faute de supporter la présence de mes contemporains dans mon dos, je peste jusqu'au matin du scrutin ; si, la veille, se joue un match de badminton qui me fait croiser en ville ou souffrir sous mes fenêtres une meute de supporteurs avinés, je n'en finis pas de me démener avec cette blessure narcissique de savoir que le bulletin de tels abrutis vaut même poids que le mien. Et quand je suis commis à m'exprimer sur la réduction à cinq ans du mandat présidentiel (dernier précieux temps long de notre vie publique), j'insulte tacitement ceux qui ont pu même en formuler l'idée et me prends – pire, je suppose – à rêver d'une fonction élective qui aurait la mort pour seule péremption, à l'image du souverain pontife (je sais : jusqu'à passer pour nourrir quelque coupable nostalgie de l'Ancien Régime, il n'y a qu'un pas). Mais je suis un être social et la démocratie qui, par chance, est le régime du pays dans lequel je vis n'est pas un libre-service, on ne saurait, à la carte, appliquer ses principes, bénéficier de ses bienfaits ni satisfaire aux obligations qui la perpétuent selon son goût, l'humeur du jour ou quelque opportunisme à courte vue.
Ainsi parlerait-on rigoureusement, me semble-t-il, plutôt que de droit, du devoir de vote attaché à la vie en démocratie de façon générale et au suffrage universel en particulier. Une phrase comme celle-ci, dès lors, prend un sens nouveau : Le 21 avril à Paris, à l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire du devoir de vote des femmes françaises, réunissant les femmes ministres, des élues, des intellectuelles et des premières électrices de 1945, le président de la République a rappelé que « malgré les progrès récents, nous avons beaucoup à faire ». Et que dire de cette autre, ainsi amendée : Alors que les ressortissants communautaires résidant en France pourront voter et être éligibles aux élections municipales en 2001, la question du devoir de vote des résidents étrangers est plus que jamais d'actualité.
Dimanche, cette joie grave de me rendre aux urnes me fera me raser (le jour du Seigneur est ordinairement chômé pour mes joues) et cirer mes chaussures. Et je me dis qu'il suffirait sans doute que ce niveau élémentaire – ce degré zéro – de la conscience politique soit plus généralement ressenti et partagé pour que la face de nos sociétés en soit changée de façon significative.
Masaccio, L'Expulsion du Paradis terrestre, fresque (1426-1427), chapelle Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence.
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Dominique Autié
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