blog dominique autie

 

Mercredi 15 juin 2005

06: 43

 

François de Roubaix

ou La flûte d'Hameln

 

deroubaix

 

Nous sommes toute une génération qui rédigea ses dissertations de philosophie dans le bain musical, pour ainsi dire amniotique, que l'ORTF de l'époque avait inventé dans un inexplicable moment d'intuition et de grâce sous le nom de FIP (France Inter Paris). Pour étoffer son ruban sonore – qui, longtemps avant les radios libres, distinguait son programme des autres stations à grille bavarde –, FIP avait largement recours aux musiques de film. Or, fréquemment, presque chaque jour, Sartre ou Descartes se trouvaient soudain ravis par les premières notes d'une certaine mélodie, jouée par une flûte qui se dédoublait de troublante façon après quelques mesures. Allègre par son mouvement, la musique subjuguait, toutefois. Nous étions trois amis à vérifier le lendemain que nous avions bien été distraits, à la même heure, par ce même morceau.

Nul ne consentit à rompre le charme en téléphonant au standard de la station, qui indiquait sur simple appel les références d'un disque programmé à un quelconque moment de la journée. Ce fut par hasard que l'un d'entre nous, après plusieurs mois d'une énigme complaisamment entretenue, identifia le thème du film Où est passé Tom ?

Pour moi, qui ne vais jamais au cinéma, cette mélodie est restée (et reste aujourd'hui encore) abstraite des images cinématographiques pour lesquelles François de Roubaix l'a écrite. De sorte que s'est produit un étrange glissement qui a consisté pour moi à en faire la bande-son d'un autre scénario, tout aussi dégagé des obligations de l'écran. Ce qu'imposaient aussitôt les premières notes de la flûte n'était autre que la silhouette de Hans passant la porte d'Hameln, la ville aux rats.

Hans est ce n'importe-qui dont la survenue tombe à point nommé. Il est efficace. La ville le répudiera mais l'Histoire – avec ou sans majuscule, chronique ou légende – retiendra son nom. Le son de sa flûte restera magique à jamais. Les faits eux-mêmes s'avèrent somme toute assez triviaux : la prolifération des rongeurs dans la cité médiévale, la roublardise des politiques qui conviennent de ne pas rémunérer un saltimbanque surgi de nulle part, la fascination des gamins pour l'adolescent, la chute à double détente (dans certaines versions de la légende, Hans conduit les enfants à la noyade, comme il l'avait fait des rats ; ailleurs, il les mène danser dans le ventre d'une montagne qui, certaines nuits, laisse sourdre le chant de la flûte et des faussets). Un script qui se tient [1]

Cette histoire de rats noyés et d'enfants magnétisés par le son d'une flûte m'a toujours fasciné. Et je ne peux songer à la figure de Hans sans que se déroule la musique détournée d'Où est passé Tom ?, film que je ne verrai sans doute jamais. Je savais, pour avoir acheté les disques d'anthologie des nombreuses musiques de film qu'il a composées, que François de Roubaix était mort accidentellement, très jeune. Il se passionnait pour la plongée sous-marine.

Je trouve sur l'un des sites qui lui sont consacrés ce récit de sa mort :
Le drame s'est passé au large de Los Cristianos, aux Canaries, ou François de Roubaix était arrivé le 16 novembre 1975 avec sa compagne Rosario et son fils Benjamin. La grotte en question, François la connaissait puisqu'il y était allé plusieurs fois pour y faire des photos pour l'ouvrage qu'il préparait. Le 22 novembre, il était accompagné de son ami musicien et moniteur de plongée, Juan Benitez. Après avoir fait quelques clichés, ils se sont retrouvés bloqués – peut-être à cause d'une raie géante endormie qui, en se réveillant, a remué le sol sablonneux, provoquant un brouillard épais. Leurs bouteilles d'oxygène se sont vidées avant qu'ils ne puissent retrouver l'issue. Selon certains témoignages, Benitez se serait sacrifié en donnant à François sa bouteille pour qu'il tente de s'en sortir. Ce jour-là, ils avaient fait preuve d'imprudence, car ils avaient plongé sans fil d'Ariane. François de Roubaix, qui avait trente-six ans, laissait une fille de dix ans, et un garçon de six mois né de Rosario, sa dernière compagne.

J'ignore de quel thème le scénario de Où est passé Tom ? est tissé. Je sais, en revanche, que les fous de plongée connaissent un syndrome comparable à l'ivresse, qu'on désigne en médecine sous le nom de narcose azotée ou narcose des profondeurs. Au dire de ceux qui l'ont éprouvé, cet état évoquerait sans doute efficacement celui des enfants d'Hameln, que la flûte envoûte, confisque aux regards d'une cité sans parole et plonge dans la nuit lumineuse soustraite aux lois de la pesanteur.

 

[1] Jacques Demy réalisa en 1971 une adaptation de cette légende sous le titre Le Joueur de flûte de Hamelin, avec le chanteur Donovan dans le rôle de Hans.

François de Roubaix, cliché Michiel Schlienger (sur le site officiel consacré au musicien). Pochette du disque microsillon de la bande originale du film Où est passé Tom ? de José Giovanni (1971) avec Rufus, Jean Gaven, Philippe March, Paul Crauchet.


Écouter l'extrait de la musique du film Où est passé Tom ?
(P) Éditions Hortensia, 1976.

 

Dominique Autié
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