blog dominique autie

 

Vendredi 29 juillet 2005

07: 31

 

Le rire scrupuleux de Gogol


[ Wara' – VIII ]

 

gogol_ivanov

 

J'avance avec allégresse, ces jours-ci, dans la lecture des Aventures de Tchitchikov de Gogol, son opus major inachevé, plus généralement désigné par son sous-titre, Les Âmes mortes [1]. Je dois cette découverte à Hervé Guibert : dans l'un de ses textes, il confie tenir trois livres pour décisifs dans son propre cheminement : Moby Dick, L'Homme sans qualités et Les Âmes mortes. Fraternisant sans réserve pour les deux premiers, c'est aussi poursuivre ma lecture de Guibert que de me plonger dans Gogol.

Mon édition comporte la longue et passionnante introduction d'Henri Mongault, l'un des tout premiers traducteurs de ce récit, dans laquelle il cite, à l'appui du vivant portrait qu'il brosse de Gogol, un extrait d'un texte autobiographique, Confession d'un auteur [2]. J'ai lu et relu ces lignes plusieurs fois de suite, j'y suis revenu et y reviens encore chaque fois que j'ouvre le volume pour reprendre ma lecture des Âmes mortes – l'une de ces œuvres qui modifient votre métabolisme dès les premières salves de pages.

Le propos que Gogol tient sur sa vocation d'écrivain est, en effet, saisissant de fermeté, d'exigence. Je tiens mon lecteur pour capable de s'en approprier ce qui le concerne, sans que j'aie besoin de recourir à quelque sous-titrage. J'indique seulement que c'est bien ce que Gogol dit du rire qui, soudain, m'a fait reconsidérer tout ce qui précède, relire différemment ce que j'avais pris, dans un premier temps, pour l'une de ces déclarations d'intention farcies de bons sentiments que j'exècre, que trop d'écrivains se croient obligés de produire un jour ou l'autre. [Lors de ma dernière visite chez mon libraire de neuf – qui remonte, je le mesure à l'instant, à plusieurs semaines –, j'ai ouvert avec circonspection le dernier livre d'entretiens de Richard Millet, Harcèlement littéraire, que j'ai bientôt reposé, effrayé par tant de bien-pensance sûre d'elle-même et, pour tout dire, de morgue mise à asséner de bien fades lieux communs – n'en déplaise à l'un de mes confrères de la blogosphère.]

Le passage de Confession d'un auteur est trop copieux pour que je le reproduise intégralement ici. J'ai tenté cependant d'en respecter le mouvement, car l'implacable raisonnement moral de Gogol prend figure, me semble-t-il, de direction de conscience pour tout écrivain qui se respecte avant même de respecter son lecteur.

Ni moi, ni ceux de mes camarades qui s'exerçaient pareillement à composer, ne croyions que je deviendrais un écrivain comique et satirique, bien que, malgré mon naturel mélancolique, j'éprouvasse souvent l'envie de plaisanter et même d'importuner les autres de mes plaisanteries. Pourtant mes appréciations les plus précoces sur les hommes décelaient l'art de constater les particularités – soit importantes, soit mineures et ridicules – qui échappent à l'attention des autres. On me reconnaissait ce don, non pas de parodier l'homme, mais de le deviner, c'est-à-dire de deviner ce qu'il doit dire dans tel ou tel cas, en conservant la tournure et la forme de ses pensées et de ses propos. Mais tout cela n'était pas couché sur le papier, et je ne songeais même pas à ce que je ferais de ce don.
Cet enjouement, que l'on a remarqué dans mes premières œuvres, provenait d'un certain besoin moral.
[…]
Je m'aperçus alors que je ne pouvais écrire davantage sans un plan clair et précis. Je devais, au préalable, m'expliquer nettement le but, l'utilité, la nécessité de mon œuvre et m'éprendre ainsi pour elle de cet amour véritable, ardent, vivifiant, faute duquel le travail ne marche pas. Je devais me persuader qu'en créant, je remplissais précisément le devoir pour lequel j'avais été appelé sur terre, pour lequel j'avais reçu des capacités et des forces, et que, en le remplissant, je servais l'État tout comme si j'occupais un poste officiel. L'idée du service ne me quittait jamais.
[…]
Bref, je voulais qu'en lisant mon œuvre, on vît involontairement se dresser le Russe tout entier, avec la diversité des richesses et des dons qu'il a en partage, surtout vis-à-vis des autres peuples, et aussi avec les multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples. Je pensais que le lyrisme dont j'étais doué m'aiderait à dépeindre ces qualités de manière à les faire aimer de tout Russe ; que la force comique dont j'étais également doué m'aiderait à décrire les défauts de telle façon que le lecteur les détestât, même s'il les trouvait en lui. Mais je sentais en même temps que tout cela n'était possible qu'en connaissant parfaitement les qualités et les défauts de notre nature. Il faut les peser, les apprécier judicieusement ; il faut s'en faire une idée claire, afin de ne pas ériger en qualité ce qui est un de nos travers, ni ridiculiser avec nos défauts ce qui est une de nos qualités. Je ne voulais pas gaspiller mes forces. Depuis que je m'étais entendu reprocher de rire non seulement du défaut mais de la personne qui en est atteinte, et en outre de la place, de la fonction même qu'elle occupe (ce à quoi je n'avais jamais songé), je sentais qu'il fallait être fort prudent en matière de rire. D'autant plus que celui-ci est contagieux et qu'il suffit à un homme d'esprit de railler un côté des choses, pour qu'à sa suite un individu stupide et obtus rie de l'ensemble.

Que l'humour puisse être scrupuleux, voilà qui me convient. Gogol suggère qu'il ne serait tolérable, en littérature, qu'à ce prix. J'étendrais volontiers cette éthique au discours privé, à la voix, à toute la posture de celle ou de celui qui choisit la drôlerie comme mode d'expression (tant ma gêne est toujours extrême en présence de personnes qui ne savent pas demander leur chemin, vous dire qu'ils ont bien mangé à votre table ou vous annoncer le décès d'un de leurs proches sans qu'il faille, pour chaque phrase, interpréter le propos, qui sautille, s'agite, patauge, dans une sorte de perpétuel second degré supposé plaisant – j'éprouve le même malaise que jadis, dans les vieux ascenseurs, quand le sol de la cage accusait un décalage d'un ou deux centimètre avec le plancher de l'étage où j'avais demandé qu'il me hisse). Tel appel au scrupule exclut – au moins en littérature – l'ironie, cette arme antipersonnel dont les dégâts collatéraux sont imprévisibles – c'est encore ce que semble nous dire l'auteur sans reproche des Âmes mortes, dont j'aime décidément le grain de la voix.

 

[1] Dans la traduction d'Henri Mongault, parue en 1925, en deux tomes, aux Éditions Bossard et reprise par Gallimard (actuellement disponible en collection de poche « Folio » et en Pléiade – première traduction intégrale, en son temps, comprenant les passages supprimés par la censure (russe) de l'époque.
[2] Sauf erreur de ma part, ce texte de Gogol ne serait aujourd'hui disponible que dans le cadre du volume des Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.
[3] Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, Gallimard, 2005.

Nikolaï Vassilievitch Gogol, (1809-1852) portrait par Alexander Ivanov (1841) – © musée Russe, Saint-Pétersbourg.

 

Permalien

Mercredi 27 juillet 2005

07: 15

 

Menu pomme

 

 

pommes

Voilà une dizaine d'années que, de façon épisodique, j'accompagne des personnes en difficulté avec l'alcool.

Cette activité déroge aux prises en charge médicales et, surtout, associatives qui sont proposées, parmi un choix d'une effrayante pauvreté, à celle ou celui qui chemine douloureusement sur la sente aveugle de l'alcool.

Après une première décennie d'alcoolisme abstinent vécue avec bonheur, j'ai conçu le protocole suivant : me fondant sur la seule autorité que me confère l'expérience de la dipsomanie puis de la sobriété, je reçois en entretiens singuliers l'homme ou la femme qui, par bouche à oreille, s'est d'abord adressé à moi pour un conseil. Sur la table du salon, j'ai préparé deux assiettes à dessert, couteaux, serviettes en papier, verres ; un magnum d'eau minérale, des pommes dans un saladier.

Au cours de l'entretien, pendant lequel nous décidons de ne pas fumer, nous buvons de l'eau et mangeons une pomme, quelle que soit l'heure : longtemps encore après le sevrage, les pommes m'ont tant de fois tiré d'affaire quand, sous l'effet de la faim – ou du stress –, un odieux phénomène de salivation appelait à la bouche la forme du goulot et la brûlure du whisky avalé à lampées saccadées.

Cela va consister, par exemple, à conduire mon interlocuteur à reconnaître que la tentation de boire de l'alcool, d'y être entraîné malgré lui est un danger illusoire, une sorte d'épouvantail que d'autres aimeraient placer sur sa route – voire : dont lui-même s'accommoderait volontiers. Quelques mises en situation, inspirées de ce qu'il m'a dit de ses habitudes de vie, me permettent de lui faire décrire le principal écueil, tel qu'il se présente toujours sur la route de l'abstinent : imposer aux autres (camarades pratiquant le même sport, relations de voisinage, membres de la tribu…), sans forfanterie, presque tacitement, que le lien qui les réunit n'est pas la chope de bière ou le ballon de pastis qui, à peine vidés, se remplissent par la vertu d'un rituel qui a depuis longtemps cessé d'en être un ; que, dès lors qu'il commande un café ou un soda, c'est bien lui – qui a visage, voix et nom – que l'on coopte, à qui l'on entrouvre le cercle bruyant de la tablée (et cela vaut pour la rencontre de l'ami qui vous invite, non à s'entretenir avec vous, mais à prendre un verre).

Ce que je pratique au cours de ces entretiens est hors cadre, hors champ, il n'existe pas d'appellation contrôlée pour le désigner. Je soumets toutefois ce travail à un contrôle – à la façon dont l'analyste recourt de temps à autre au contrôle de celle ou de celui auprès de qui il a suivi son analyse didactique (mais je ne livre cette comparaison qu'avec la plus grande réticence, car la hantise de toute pratique sauvage de l'analyse m'habite dans cette démarche : il y a tant à dire et à partager de l'expérience de l'alcool, entre deux buveurs, qu'il n'y a même aucun mérite à se tenir, explicitement du moins, écarté des territoires de l'inconscient).

Quel que soit le cas d'espèce envisagé, force est de constater que toujours s'impose cette problématique de l'image de soi, de l'identité retrouvée, affirmée de nouveau. Identité offerte à soi-même avant de pouvoir envisager de la confronter à l'autre – conjoint, collègue, médecin, passants que l'on croise dans la rue. Mon rejet de principe de tout groupe thérapeutique, tels les Alcooliques anonymes [prononcer AA], qui impose l'anonymat – pire ! le « pseudonymat » – à ses membres tient à ce vice de forme rédhibitoire : on ne (re)construit personne en lui confisquant son nom. J'attends toujours de pied ferme la moindre contradiction sur ce point précis – en vingt ans, je ne l'ai jamais même entendue bafouiller. En outre, je tiens pour redoutable, appliquée à la détresse du buveur, cette forme particulièrement perverse d'exercice du pouvoir propre au monde associatif ; la lecture du livre de Joseph Kessel [1], qui contribua au rayonnement des AA en France, reste le meilleur document pour prendre la mesure du redoutable dispositif que constitue ce mouvement.

Le drame, à mes yeux, est l'absence d'alternative. Il convient de reconnaître que les groupes de parole – faute de l'assurance, pour le buveur, de trouver une écoute singulière – représentent pour beaucoup une béquille salutaire. Certains ont la force de caractère de s'en éloigner sans tarder. De comprendre que le buveur, abstinent ou non, qui s'est déjà noyé dans l'alcool, n'est plus à noyer dans une piétaille qui se recrute au bénéfice d'une association, quels qu'en soient les présupposés idéologiques, médicaux et simplement humains.

Rencontrer l'alcoolique, c'est accepter de se prendre au je. C'est un risque que peu sont prêts à assumer, ce que je comprends parfaitement : tant il est vrai qu'il n'y a pas plus pénibles, plus menteurs, plus mauvais patients que nous, quand nous buvons.

 

[1] Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes, Gallimard, 1960 (ouvrage disponible).

 

témoignage d'alcoolique

 

souris_index

CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

 

Lundi 25 juillet 2005

07: 11

 

Maria João Pires (sans date)

 

 

mjpires_portrait

 

mjpires_record

Où et quand me suis-je procuré ces cinq disques ? L'enregistrement date de 1974, il a été réalisé à Tokyo. L'édition en CD est plus tardive, 1990 si j'en crois la mention que j'ai sous les yeux. On y indique encore (mais sans doute la notice est-elle reprintée à l'identique du disque original) que l'artiste est née au Portugal en 1944. Je trouve sur un site une biographie récente qui me confirme qu'elle fut une enfant prodige : premier concert à quatre ans, une haute distinction à neuf.

En fait, j'ai découvert Maria João Pires non par cette première intégrale des sonates pour piano de Mozart mais par son interprétation des concertos pour clavier BWV 1052, 1055 et 1056 de Bach qu'elle enregistra pour le label Erato, sous la direction de Michel Corboz, en cette même année 1974. Pour être précis, il me faut écrire que j'ai découvert Bach joué au piano grâce à Maria João Pirès.

Quand je découvris, bien plus tard, les photographies qui ornent les cinq CD édités par Nippon Columbia sous marque Denon, ce fut un choc. La vigueur allègre des concertos de Bach avait désormais ce visage d'adolescente boudeuse, cette brève allusion androgyne sur un corps qui semble recevoir ses rondeurs du clavier qui l'invente (il m'aurait sans doute fallu reproduire ici la série des cinq clichés pris, de toute évidence, le même jour, en studio d'enregistrement – et à une date assurément antérieure à la prise de son de Tokyo).

Ces images ont coloré mon écoute des sonates de Mozart et scellé mon assuétude pour la musique de Bach interprétée au piano. Je trouve aux premières, sous les doigts de Maria João Pires, une fluidité qui me convient. Quant à ses concertos de Bach, je ne suis pas certain qu'ils résistent à la version de Glenn Gould (le seul Gould que je supporte dans Bach, pour n'aduler que ses sonates de Haydn et ses ballades, rhapsodies et intermezzi de Brahms) et encore moins à celle, limpide, d'András Schiff.

Les quelques autres de ses disques que j'ai acquis ont été enregistrés une décennie plus tard, chez Erato : Schumann (1985), Schubert (1986 et 1988), puis ce qui fut sans doute, en 1989, son premier enregistrement pour Deutsche Grammophon chez qui elle poursuivit sa carrière, un programme Schubert qui paraît dosé pour une classe de collège (ou un public de jeunes cadres formatés Sup' de Co) qu'il conviendrait d'initier à la musique romantique. Sur les trois disques d'Erato, la pianiste offre un visage émacié, sombre, presque terrifiant.

Car il y un mystère – ou, plus probablement, un secret – que les notices des disques des années 1980 (dans lesquelles ne figure pas une ligne de biographie de l'interprète) comme celles d'aujourd'hui s'appliquent à passer sous silence. J'ai lu toutefois, en son temps, que l'artiste avait connu un passage à vide, quelque chose comme une dépression qui avait creusé une parenthèse dans sa carrière. Mais ma mémoire est trop incertaine à ce propos pour que j'avance quoi que ce soit de plus. Et cet embargo relève sans doute d'une pudeur de la seule intéressée plus que de la délicatesse de ses maisons de disques successives. Force m'est pourtant de constater que j'ignore tout des enregistrements que Maria João Pires a multipliés ces quinze dernières années.

Tout en écrivant cette chronique, j'écoute non sans émotion sa version des deux concertos pour piano de Chopin – l'un de ses derniers enregistrements d'avant la traversée du désert, je suppose, paru en 1978 chez Erato. Étrange aberration dans mon existence que cette musique qui refuserait obstinément de vieillir devant le cliché sans date de la pianiste.

 

Maria João Pires (cliché extrait du volume 2 de W. A. Mozart, The Complete Sonatas For Piano, Denon, réédition de 1990, DC-8071 à 8075).

 

Vendredi 22 juillet 2005

06: 43

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

4 – Du cristal

 

 

cristal

 

Un temps, les fleuristes et les lecteurs soigneux ont utilisé cette même feuille pour ses vertus : imperméabilité, siccité, délicate opacité translucide – elle scelle en celant, sans toutefois masquer. Les entomologistes l'utilisent pour leurs papillotes.

*

Un livre qui reste plusieurs jours non couvert dans l'environnement de ma table de travail est mauvais signe : spécimen remis par un imprimeur, ouvrage reçu d'un correspondant importun, livre en transit… Un hôte attentif pourrait décompter les rares entorses au principe d'appropriation dont témoigne la feuille de cristal sur chacun des livres qui se trouvent ici.

*

Je trouve, sur les marchés aux livres et chez les bouquinistes, des exemplaires recouverts de cristal. Les libraires d'ancien procèdent de moins en moins à ce soin – que d'aucuns jugeront relever de la thanatopraxie – avant de remettre en circulation le volume (manque de temps, pénurie du matériau – voir infra). De sorte qu'il s'agit, le plus souvent, d'un cristal marqué par le temps, par l'usage : une patine, rarement une décrépitude. Je m'étonne toujours des innombrables modes de pliage de la feuille de cristal utilisés. Au point, me semble-t-il, que chaque lecteur, chaque libraire, applique une méthode qui lui est propre. Cela est particulièrement sensible dans la façon de préparer les coiffes (le rempli, en tête et en pied, qui libère les rabats pour l'intérieur des plats de couverture et qui habille, en les consolidant, la partie supérieure et la partie basse du dos [1]). Comme on fait son lit…

*

Bien que les fleuristes en aient abandonné l'usage depuis longtemps, le papier cristal s'achetait encore couramment au poids chez les grossistes de l'emballage et les magasins spécialisés dans les fournitures pour la reliure. Voilà trois ans que les quelques points de vente que je connaissais à Paris – et mon unique fournisseur toulousain – ne tiennent plus la référence. Chez ce dernier, je me suis vu proposer, en feuilles à l'unité, un cristal laiteux, au toucher déplaisant, trouble. Je ne sais pas ce que vous avez tous contre ce papier, décidément, m'a rétorqué une petite vendeuse intérimaire en tournant les talons (string rose indien, piéride du chou en L2/L3). Le samedi suivant, au marché aux livres de la place Saint-Étienne, j'ai salué par hasard les deux lecteurs qui m'avaient précédé en début de semaine rue Cujas, chez Méric, papetier à Toulouse depuis 1883.

*

Le cristal parle à la vue : une douceur des tranches, lisible sur les rayonnages quand toute une bibliothèque est ainsi traitée. Mais, dans le colloque singulier du volume et des doigts, c'est par le toucher et l'ouïe – surtout – que le lecteur est flatté : un frêle bruissement indique qu'un livre vit tandis que vous en tournez les pages – et cela peut devenir une plainte, par un coup de vent qui soudain froisse la jupe, manque de l'arracher (il suffit, un jour de vent d'autan, que le volume soit posé près de la fenêtre !), voire au contact d'un objet froid – montre, lunettes, clés – qu'un tiers [ou vous-même soudain requis par quelque urgence] jette sur le livre qui se trouvait là.

*

[Me vient cette image, elle n'est pas assurée, mais elle pointe, je l'accueille.]
Je lis (comme un ronronnement du cristal, dans les aigus) – le chat, lové, dort sans dormir.

*

– TOC ?
Je tope là !

*
À suivre.

 

[1] On trouvera sur le site de livres anciens Galaxidion (complémentaire, pour la recherche de livres anciens ou épuisé, du portail livre-rare-book) un précieux Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres.

Feuille de papier cristal (cliché D.A.)

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Mercredi 20 juillet 2005

07: 36

 

Éloge du voyageur écrivain

L'Inde de Louis Jacolliot

 

elephants_jacolliot
« Des milliers de singes noirs se suspendaient aux branches pour nous regarder passer. »
D'après un croquis de l'auteur.

 

Je me délecte, ces jours-ci, de la lecture de quelques-uns des récits de voyages en Inde et à Ceylan de Louis Jacolliot (1837-1890) : Voyage (et Second voyage) au pays des éléphants, Voyage au pays des jungles – sous-titré Les femmes de l'Inde, Voyage aux ruines de Golconde… Chaque volume est orné de quelques gravures hors-texte dont une feuille de papier de soie prévient le maculage. J'ai remonté au chalut de l'océan eBayen (frais de port supérieurs à mon enchère) le premier de ces volumes. J'ignorais tout de cet auteur prolixe, en poste de président du tribunal à Pondichéry et Chadernagor, qui étaient à l'époque comptoirs français de l'Inde. Il fut aussi maire de Saint-Thibault-des-Vignes, en Seine-et-Marne, où il repose. Une bien courte vie pour mener une carrière brillante de haut magistrat à l'autre extrémité du globe, multiplier virées et expéditions souvent loin de ses bases et publier plusieurs dizaines d'ouvrages.

Amoureux fou des paysages indiens, chasseur respectueux de son gibier, conteur étourdissant (avec ce nuage d'une hâblerie de bon aloi qui est au récit d'aventures ce que la goutte de lait est à la tasse de thé anglais), Louis Jacolliot fut un fin analyste des croyances et des mœurs religieuses de l'Inde. À cette époque, l'indianisme sortait à peine des limbes [1]. Les Lois de Manou étaient depuis peu accessibles en français ; mais c'est auprès des brahmanes que notre fonctionnaire français s'initie au sanskrit et au contenu des grands textes sacrés, non sans avoir consacré les premières semaines passées sur le sous-continent à apprendre le tamoul, la langue vernaculaire de l'Inde méridionale – un jeu d'enfant, à l'en croire.
À ma grande surprise, je découvre qu'un site consacré aux grandes figures qui ont contribué à la connaissance de l'hindouisme lui accorde une notice conséquente. Il se trouve qu'elle suit immédiatement celle – expédiée en cinq lignes ! — d'Anquetil-Duperron partout cité dans mes références pour avoir été le premier traducteur du Zend-Avesta attribué à Zoroastre ainsi que de plusieurs Upanishad [2].

La chose est d'autant plus curieuse que Louis Jacolliot semble avoir accumulé sur son propre chemin toutes les embûches imaginables pour s'interdire à jamais une postérité d'indianiste recommandable. Il fut en effet le promoteur de la thèse qui assimile le Christ à Krishna. L'un des premiers à avoir fait cette assimilation est un Français, Louis Jacolliot. Il est l'auteur de plus de quinze livres publiés dans « Les Études indianistes » [outre ses nombreux récits d'équipées et de voyages publiés par ailleurs]. Il demeura en Inde un quart de siècle. Il publia La Bible en Inde en 1868. Page 360, nous lisons : Kristna, ou Christna, signifie en sanskrit "Dieu, promis par Dieu, saint". Un grand érudit en sanskrit, qui a traduit nombre d'écritures indiennes, Max Müller, dit ceci : Le propos du livre de M. Jacolliot est que notre civilisation, notre religion, nos légendes, nos dieux, nous sont venus de l'Inde après être passés par l'Egypte, la Perse, la Judée, la Grèce et l'Italie… Comme le nom de Christ ou Christos n'est pas hébreu, d'où peut-il venir si ce n'est de Krishna, le fils de Devaki ou, comme l'écrit M. Jacolliot, Devanaguy ? Il est difficile – non : tout à fait impossible – de critiquer ou de réfuter une telle affirmation, et pourtant il est nécessaire de le faire, car l'intérêt est tel, je devrais plutôt dire la curiosité fiévreuse, excitée par tout ce qui touche à l'ancienne religion, que le livre de M. Jacolliot a produit une impression très large et très profonde [3].

Max Müller soi-même ! (pas de note infrapaginale cette fois, cette chronique n'en finirait plus ; mais qu'on me croie provisoirement sur parole : en la matière, le respect de Max Müller – dont je parlerai sans doute ici bientôt – vaut vraiment un strapontin au Panthéon.)

Je viens peut-être de mettre la main sur un Matteo Ricci civil, l'une de ces figures parfaitement inclassables qui, en une existence abrégée (Jacolliot est mort à cinquante-trois ans !) ont trouvé le moyen d'épouser toute une civilisation, de se faire âme-mêlée (comme on dit sang-mêlé) – au prix d'une plasticité spirituelle étonnante, non de ce métissage d'esbroufe et de tête de gondole, dont nous nous gavons aujourd'hui à coups répétés de festivals, de bondieuseries journalistiques et d'apostasies. Et, surtout, ont nourri le beau souci d'en rendre compte, de laisser trace de leur itinéraire d'infatigables voyageurs et de leur cheminement spirituel.

Louis Jacolliot cultive deux exécrations qui émaillent d'interminables apartés ses récits de chasse et de nuits passées à la belle étoile sous le ciel indien : les Anglais, d'une part, dont il ne manque aucune occasion de stigmatiser le cynisme tant à l'égard du peuple indien que de la France (afin de nous ravir, jure-t-il, notre influence commerciale et coloniale partout dans le monde) ; et, d'autre part, une certaine catégorie de soi-disant voyageurs qui ne connaissent de l'Inde, comme de l'Afrique (qu'il arpenta également), que ce qu'ils en devinent du hublot de leur cabine aux escales ou, pire encore, lors d'une incursion conduite à la hâte sur les voies les mieux balisées du sous-continent – et notre homme de déplorer que ce sont, le plus souvent, leur témoignage à l'emporte-pièce qui emporte crédit en Occident et impose l'image fausse que tout un peuple se fait ainsi d'un pays lointain.

Et je trouve décidément – ce qui ne laisse de me réjouir – aux secondes têtes de Turcs de M. Jacolliot un curieux air de famille avec nos travel writers malouins.

 

[1] Passionné ou non par les civilisations ou l'histoire de l'Inde, mettez la main sur un exemplaire de La Renaissance orientale de Raymond Schwab (préface de Louis Renou) publié par Payot en 1950. Cette histoire de l'apprentissage du sanscrit par l'Occident est l'un des plus beaux romans que je connaisse – le roman, excitant au plus haut degré, de la curiosité, de l'enquête archéologique, du décryptage des langues, des audaces intellectuelles et de la formation des sciences nouvelles.
[2] Anquetil Duperron, Voyage en Inde, 1754-1762, Relation de voyage en préliminaire à la traduction du Zend-Avesta, édité par Jean Deloche, Mononmani et Pierre-Sylvain Filliozat,École française d'Extrême-Orient, Maisonneuve & Larose, 1997.
[3] Source : site consacré au Yogi Ramsuratkumar Bhavan.

Second voyage au pays des éléphants par Louis Jacolliot, illustrations de Riou, Paris, E. Dentu, éditeur, libraire de la Société des Gens de Lettres, 1877. Frontispice de la deuxième édition.

 

Lundi 18 juillet 2005

07: 06

 

La promenade du dindon

 

De la survie en milieux hostiles [XI]
(Courts manuels portatifs – 13)

 

dindons

 

Juillet venu, ils recommencent à défiler devant la table où je prends mon double express, un livre ouvert à la main. [J'anticipe l'objection : comment se fait-il que je les voie, puisque je lis ? On ne peut pas ne pas les voir, comme on disait, de mon temps : c'est fait pour. Pour qu'on ne voie qu'eux.]

Bermuda et tongs, le dindon parade un pas en retrait, petit chef tout cuir dans sa tête onze mois par an qui se fait fouetter par le grand capital ou, s'il est fonctionnaire, par le petit chef de la marche immédiatement au-dessus, c'est kif-kif. Devant lui, madame, qui regarde passer les vitrines. Dans les environs, l'aîné, le nez dans l'acné, l'entrejambe entre les genoux et la cheville (il leur réserve les dreadlocks pour la rentrée) ; et le petit ou la petite dernière, qui sautille.

Au centre de la harde, elle, dont la sainte famille processionne pour acheminer vers on ne sait quel sanctuaire du dieu Häagen-Dazs sa puberté naissante comme on faisait, jadis, traverser la ville au saint sacrement, aux reliques ou à la statue de la Vierge noire.

Elle a ses premiers seins depuis l'hiver, qui tendent la brassière. Elle a demandé un chausse-pied quand, à bout d'arguments, elle s'est enfin trouvée aux prises avec un jean taille basse. Au verso, un bébé cobra trempe la queue dans l'élastique du string – cette année, ce n'est qu'un tatoo-décalco, il faut quand même pas exagérer.

Elle n'est encore qu'apprentie femme à mi-temps – une fois sur deux elle se chamaille avec le petit frère, mais il y a une chance pour que vous la voyiez s'essayer à marcher à la godille, à se doter du regard vide qu'il conviendra de renvoyer aux regards qu'on tremblera bientôt de ne pas susciter.

La rage me prend toujours de poser mon livre et de me lever. Je suis à deux doigts d'empoigner le dindon par le tee-shirt ou le polo et de le plaquer contre le mur ou la carrosserie la plus proche : C'est à toi, salopard, cette petite basse-cour ? C'est toi qui commandes ou non ? Réponds, vite, dépêche-toi, je sens que je m'énerve. Non, mais tu as vu ça ? Ta gamine, tu n'as donc pas ton mot à dire, t'en es là ? Et tu n'as pas peur ? Tu sais de quoi elle a l'air ? Et toi, tu t'es vu ?

Nul doute qu'il se croirait agressé par un fou.

Ou par un pédophile en puissance. D'ailleurs, il n'est pas dit que cette chronique n'attire l'attention de quelque militant égaré dans la blogosphère qui cafte à son association, ou celle des vigies du big brother panscopique payé pour voir partout de possibles homophobes, violeurs d'enfants et harceleurs récidivistes à enficher.

Le dindon, lui, peut processionner en paix. Il est une espèce protégée.

 

Photo pour album de famille, D.R.

 

Vendredi 15 juillet 2005

08: 51

 

Hervé Guibert, le baroque

Tombeau tardif

 

 

Pour Olivier.

herve_guibert

 

Hervé Guibert, Lecture,
suivie d'un entretien avec Jean-Marie Planes,
CD audio de 74 mn + livret,
Le Bleu du ciel éditions, 20 €. En vente en librairies.

 

J'ai pris la décision, voilà quelques semaines, de lire tout Guibert – tout ce que je n'avais pas lu jusqu'à présent (encore que la nécessité s'imposera certainement, en fin de parcours, de rouvrir L'Image fantôme [1], par quoi j'ai découvert, il y a dix ans, qu'Hervé Guibert n'étais pas – si loin s'en faut ! – l'auteur de deux ou trois récits autobiographiques de circonstance). De procéder avec ses livres comme je l'ai fait avec Kafka, avec Proust (dans les deux cas, la totale en Pléiade d'un seul trait, introductions, notes et variantes comprises). C'est, je le crois, la seule façon de s'approprier une œuvre, de l'intégrer, de l'ingérer, d'en faire de la chair.

Le désir de m'avancer dans cette lecture addictive s'est creusé, soudain, à l'écoute d'un enregistrement qui vient de paraître : près de quarante minutes au cours desquelles, d'une voix blanche, Hervé Guibert lit ses propres textes, suivies d'un entretien d'une demi-heure. Hervé Guibert, ce soir de 1986, était reçu au capMusée d'art contemporain de Bordeaux à l'occasion de la parution de Mes Parents [2]. Jean-Marie Planes, qui l'interroge, insiste d'emblée sur les relations du “je” autobiographique et de la fiction dans l'œuvre de Guibert. Il manquera ici, à ces quelques passages de ses réponses, le grain de voix – une voix en étrange état d'apesanteur et de gravité tout à la fois, scandée par d'imposants silences :
J’ai une sorte de penchant un peu malheureux et désastreux, qui m’est propre, qui s’est peut-être un peu tristement solidifié au courant des années : dès qu’il m’arrive la moindre aventure à laquelle je trouve une noblesse – qui est tout bonnement celle de mon émotion –, je la renvoie dans la littérature. Une émotion brûlante et toute fraîche, je serais capable (peut-être un peu sinistrement, parce que c’est une façon d’accomplir un deuil, de la mettre à mort) de l’écrire sur le vif.
[…] Mon souci, mon plaisir et mon amusement, mes peines de labeur consistent à repousser ce je sans arrêt. Mes parents constitue une sorte de parenthèse pour moi, un peu fracassante dans ce qu’elle implique. Quand je fais un livre (la question ne précède pas le livre mais je suis toujours amené à me la poser), j’ai tendance à évincer le je jusqu’au moment où il me prend de court, où il n’est plus possible de le repousser, où le je réapparaît. Un lecteur très attentif m’a fait remarquer que le je prenait du recul, que de livre en livre il apparaît page 37, puis page 54… Et à la fois il prend du recul, et le travail est de l’évincer, de le repousser ; mais, en même temps, quand il apparaît, à cause du recul, il fait peut-être une sorte de coup de théâtre, il est peut-être plus violent et plus je que jamais quand il est très en retard.
[…] Très souvent un livre s’écrit contre l’autre. Il y a, je crois, une continuité dans mes livres : il y a des personnages qui reviennent – on pourrait même s’amuser à dire qu’il y a une continuité comme dans Tintin, avec les bons, les méchants, les personnages typiques, les personnages familiers. J’ai une sorte de fidélité pour mes personnages.

Et je retrouve aussitôt, à propos de la fidélité, ce passage du Mausolée des amants – le journal tenu de 1976 à 1991 dont Hervé Guibert avait demandé qu'on attendît dix ans après sa mort pour le publier : J'ai aussi besoin de la fidélité (c'est une obsession) parce que mes amants et mes amis sont mes personnages, elle est ma cohérence romanesque [3].

J'ai lu Le Mausolée… à parution, je l'ai souvent rouvert ces derniers jours pour y chercher un écho des livres que je découvrais. Je revenais aux dizaines de passages superbes, fulgurants, que j'avais relevés à l'époque. Une ligne et demie retrouvée à l'instant me fait reposer le livre, marcher dans la maison, ouvrir la fenêtre de la terrasse et descendre au jardin : Je rêve d'un rapport hiératique, prostitué, d'une seule apposition des mains sur un corps parfait [4]. Je m'en souviens maintenant, jamais il ne m'était arrivé, ainsi, de devoir poser toutes les deux ou trois pages le livre que je lis, contraint de me lever pour faire place en moi à quelques mots d'une densité telle que la phrase suivante en devient aveugle, indigeste. Je tiens Le Mausolée… pour un trésor, pour le livre d'une vie – il se peut, pour le livre de la vie.

Je formule cette hypothèse, que mes premières lectures avait dessinées, dont Le Mausolée des amants affermit les contours, que cette salve de livres lue d'une traite ces temps-ci impose : l'hétérosexuel de stricte obédience n'aurait accès à certaines dimensions métaphysiques du désir qu'à travers la littérature gay. Cette envie furieuse (obtuse et glorieuse, lamentable) de bites, et qui doit être plus générale, de sexes, de chattes (j'ai entendu Vincent en rêver tout haut l'autre nuit tandis que je le suçais), n'est-elle pas aussi abstraite et primordiale que l'envie du livre, du tableau [5] ?

Le rapport d'Hervé Guibert à l'image mériterait à soi seul une thèse d'État – Je lèche des icônes (pensée venue en jouissant seul hier soir [6]) – et L'Image fantôme semble n'être qu'un nodule de calcification autour duquel pourraient venir s'agréger nombre de passages, fragments de fictions et notations du journal, tel celui-ci :
Il y a une opération magique entre toutes : plus encore que de faire croître des fèves ou des lentilles dans du coton mouillé, c’est de reconstituer un papier froissé, un billet de banque périmé, une image écornée, un message ratatiné au fond de la poche. Cet objet menacé, on le place, à plat sur une table, entre deux feuilles de papier buvard délicatement humidifiées, et on branche le fer de façon qu’il ne soit que très légèrement tiède, on repasse sans appuyer l’espèce de portefeuille rose et plat qui dissimule le miracle. L’image qui en ressort n’est pas neuve, bien plus formidablement encore, elle est comme neuve : la petite fissure qui la défigurait n’a pas tout à fait disparu, il en reste une trace merveilleuse qui devient le secret qu’on aimera partager avec l’image [7].

La mort n'est plus qu'à vingt-six pages : Vivre avec un livre, même quand on ne l'écrit pas, est tout à fait merveilleux [8].

C'est bien cela : la vingtaine de livres désormais scellée dans ma bibliothèque en un bloc d'abîme [9] entre Jean Grosjean et Klossowski constitue un ensemble éminemment baroque. Bien avant l'ultime confrontation avec l'agonie annoncée, dans chacun de ces textes, l'amour joue sa partition avec la mort. L'œuvre d'Hervé Guibert, en cela, est une vanité détournée qui, contrairement à la loi du genre, exhausserait la nécessité du plaisir dans la proximité de la mort.

[Je trouve cette phrase étrange en ouverture d'un texte publié sur la Toile, qui se veut un hommage : Le 27 décembre 1991, Hervé Guibert mourrait [sic] des suites d’une tentative de suicide. Magnifique (bien qu'involontaire) formule pour introduire une telle vie de littérature.]

 

[1] Éditions de Minuit, 1981.
[2] Éditions Gallimard, 1986.
[3] Le Mausolée des amants, Journal 1976-1991, Gallimard, 2001, p. 357.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Fou de Vincent, Éditions de Minuit, 1989, p. 82.
[6] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 213.
[7] Mes Parents, op.  cit., pp. 37-38.
[8] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 410.
[9] Image empruntée au livre d'Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abîme, Sade, ouvrage paru en introduction à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Sade, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1986.

La cendre, photographie de Hans Georg Berger extraite de L'Image de soi, ou l'injonction de son beau moment ?, texte d'Hervé Guibert, seize photographies de Hans Georg Berger, William Blake & Co. Edit., 1988.

 

Mercredi 13 juillet 2005

06: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Mise au point sur l'alexithymie

Maurice Corcos répond à Dominique Autié
par Maurice Corcos*

gilles

 

L'alexithymie est un néologisme crée en 1972 par Nemiah et Sifneos pour désigner le mode de fonctionnement mental de nombreux patients souffrant de maladies à composante psychosomatique. L'alexithymie signifie étymologiquement, l'incapacité à exprimer ses émotions par des mots (a privatif – lexis, mots – thymie, humeur, émotions).

Le concept d’alexithymie, bien qu’il soit appréhendé par de multiples notions neurobiologiques, phénoménologiques, cognitives et comportementales, psychanalytiques mais aussi philosophiques et socio-anthropologiques (les émotions sont liées intrinsèquement à des formes de socialisation), reste flou et indécis, non pas tant du fait de l’insuffisance de ces approches que du fait de sa nature (l’exploration de l’émergence de l’émotion et de la pensée) et de son contenu (la qualification et la quantification des affects à l’origine des pensées).

Aucune approche n’est à rejeter, à l’exception de celles qui puisent leur source dans le dogmatisme ou le pragmatisme, et ce qui importe c’est surtout que le travail de chacun dans sa perspective de réflexion propre puisse provoquer des convergences explicites et favoriser ainsi des relais de pensée. De même on ne peut jamais explorer la pertinence d’un concept isolément, car il se positionne toujours peu ou prou dans un champ conceptuel qui change avec l’évolution socioculturelle.

Concernant le concept d’alexithymie, ce champ n’est plus aujourd’hui uniquement sociologique et analytique, mais neuroscientifique. Cette dimension psychopathologique aujourd’hui individualisée et ainsi cernée constitue historiquement une transcription dans une optique neurophysiologique du concept de pensée opératoire élaboré quelque temps auparavant par l'école de Psychosomatique de Paris dirigée par P. Marty, M. De M'Uzan, et M. Fain. Il reste en étroite filiation avec l’héritage de la médecine psychosomatique qui tend à évaluer les répercussions de la vie émotionnelle sur le soma dans une approche interactionniste. L’idée séduisante de la pensée opératoire, puis de son pendant « alexithymique », est l’idée d’une défaillance du symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets qui favoriseraient ainsi leur expression au niveau somatique.

En quelque sorte, le langage corporel viendrait se substituer à une carence fonctionnelle de l’activité de représentation  mais il y a eu dans cette transcription un glissement majeur vers un concept coginitivo-comportemental qui si, il permet la construction d'un outil d'évaluation dans la perspective d'études de psychopathologie quantitative comparatives, sacrifie bon nombre d'éléments dynamiques.
Pour le dire en d'autres mots. Ce « construct » neurophysiologique et cognitif, ôte de sa réflexion ou ne place plus au centre de son dispositif le lien qu’entretient la genèse des émotions et de la pensée avec le monde de l’expérience interne et externe. Monde interne incluant la corporéité et l’appareil psychique. De l’excitation pulsionnelle jusqu’à la sensation puis l’émotion charnelle ; avant le secret toujours énigmatique du saut dans le somatique du psychique, puis l’accès de l’affect mentalisé à une représentation qui puisse se circonscrire dans un sentiment dirigé vers le monde externe : de l’eprouvé à l’intrapsychique puis à l’intersubjectivité. Nous sommes (notre corps est) affecté(s) par le monde et nous l’affectons en retour, ces deux dimensions qui constituent ce qu'il y a de plus vivant et de plus dynamique dans la conscience et dans le mode d'être au monde d'un sujet.

L’un des apports essentiels de ces constructions neurophysiologiques et cognitives a été l’élaboration d'échelles ou d’instruments permettant de mesurer les dimensions alexithymiques, dans l’ensemble des maladies psychiatriques, permettant la mise en évidence de celles-ci non seulement dans les maladies psychosomatiques (ce concept n'est donc pas pathognomonique) mais aussi dans les conduites d'addictions (toxicomanie, alcoolisme, TCA [troubles du comportement alimentaire]) et dans d'autres troubles tels que l'état de stress post-traumatique, les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, etc.

Nous voulons donc, sans éluder ces apports, redonner dans une approche psychanalytique, leurs lettres de noblesse à nos maîtres cliniciens et psychanalystes attentifs depuis toujours à une tradition médicale holistique en essayant de dé-réduire ce concept et de le revitaliser. De ce point de vue-là, nous sommes dans la continuité des travaux actuels d'A. Damasio, le directeur du département de neurologie de l'Université américaine de L'Iowa, qui travaille depuis plus de vingt ans à décrypter « le cerveau des émotions » et à démontrer que les émotions, comme les sentiments auxquels elles sont liées, sont au cœur de notre organisation sociale. Dans son dernier ouvrage paru en France, Spinoza avait raison (édition Odile Jacob), il dit, « qu'il semble de plus en plus attesté » que les sentiments, ainsi que les appétits (dimension pulsionnelle et corporelle) et les émotions qui les causent le plus souvent, ont un rôle décisif dans le comportement social : « Tout ce que nous vivons est ressenti avec plaisir ou douleur et les sentiments qui s'en suivent, deviennent des composants obligés de nos expériences sociales ». Cet auteur ajoute aux « émotions primaires » – la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise, le dégoût –, d'autres émotions dites sociales telles que l'embarras, la sympathie, la jalousie, l'admiration, l'orgueil. Voilà la dimension intersubjective et relationnelle (bien mise à mal par la métrologie actuelle) remise en jeu. Il rappelle après les grands philosophes et les grands psychanalystes que « les émotions se manifestent sur le théâtre du corps ; les sentiments sur celui de l'esprit », ajoutant que le langage, apanage du « cerveau rationnel », n’est pas la meilleure voie d’accès au « cerveau émotionnel [1] ».

Voici la place du corps enfin restaurée… et les tenants d’une approche intellectualiste de l’humain (cognitivistes de la théorie de l’esprit et de la théorie de l’attachement, psychanalystes lacaniens) avertis des risques de désincarnation, « désaffectivation » et dé-spiritualisation de l’humain.
De fait le lien intangible entre pensées et affects issus du corps a toujours été mis en avant depuis Schopenhauer jusqu’à Nietzsche. Celui-ci y ajoutait une note importante : le désir… « Désire ta volonté (de puissance…, laisse s’exprimer ta pulsionnalité, ton animalité). Deviens ce que tu es ». Il précède Freud en redonnant au ça et à l’inconscient ses lettres « de vérité », si ce n’est de noblesse. Mais Freud articulera les conceptions nietzschéennes et répondra à Descartes, qui cherchait le point précis où l’esprit communiquait avec le corps : « L’inconscient est certainement le véritable intermédiaire entre le somatique et le psychique, peut être est-il le missing link tant recherché » (1912, lettre à Groddeck), et sans illusion sur « la nature humaine » qui n’est ni bonne ni mauvaise, les domestiquera (la vérité du désir est dans l’écart entre le ça et le surmoi, cf. P.-L. Assoun).

Dans les écritures il est dit : « Au début était le Verbe », et cela n’a pas été sans influence sur la pensée lacanienne et ses dérives – et tout particulièrement sur l’importance démesurée conférée au signifiant [2] dans l’appréhension des affects d’un sujet. Loin d’être un retour à Freud, le lacanisme qui considère que « l’inconscient est structuré comme un langage » marque un écart de pensée radicale.

Pour Freud, la psychanalyse c’est l’embryologie de l’âme, et l’embryologie de l’âme c’est la vie affective, et l’émotion c’est l’entre-deux entre le corporel et le psychisme, où quelque chose répond : une impulsion corporelle… ou le somatique délègue. Pour Freud et ensuite pour Bion, l’important vient par la pensée-concept… mais la pensée-affect « le principal intérêt de l’analyste doit porter sur le matériel dont il a une connaissance directe : l’expérience émotionnelle des séances analytiques » (W.R. Bion, Transformations).

Pour Feud, dans la lignée de Goethe : « Au début est l’action… », en fait l’action vue comme un effet de l’affectation du corps car le moi est la projection de la surface de la peau du monde : au début est l’affectation. Et pour Green dans la continuité de Freud, « l’affectif et l’imaginaire reposent sur un socle qui est la pulsion et ses dérives, c’est-à-dire le désir est le fantasme » et l’inconscient est… langage affectif.

Nous sommes de ceux qui pensent que l’être humain ne se définit pas par le logo (moi) mais par la chair (soi). La chair étant définie comme la disposition érotique sur une pulsionnalité pour le plus grand bonheur ou le plus grand malheur (cf. Antonin Artaud, très excité pour être affecté par le réel du monde : « J’ai le corps qui subit le monde et dégorge la réalité ». Le soi correspond aux « éprouvés corporels impensables » du nourrisson (W. Bion) que la mère va rendre intelligible. Cet éprouvé de soi en relation avec l’objet n’est pas encore le sentiment d’identité, au sens où celui-ci présuppose une conscience. C’est une identité primaire (au sens de corporel) narcissique.

Mais « Au début est l’émotion » (Céline, Goethe, Freud) et « L’homme est un animal qui pleure » (Pline), le verbe ne vient qu’en second pour exprimer laborieusement l’émotion dont l’origine est primitivement charnelle et plus profondément somatique (biologique). Impulsion corporelle puis sensation sur laquelle va secondairement se déposer un affect puis une représentation (l’esprit regarde le corps ému) qui ne pourra qu’être réduite par l’expression verbale. Céline : « Au début était le verbe, le verbe c’est du bla bla, c’est du déchet d’émotion… quand on n’a plus rien à faire, quand on n’a plus rien, quand on ne sent plus rien, ben alors on parle, n’est-ce pas. Tandis que les grands sentiments sont muets (et les grandes douleurs c’est nous qui rajoutons)… et alors, au fond, ils sont émus… alors l’émotion se tait ». Ailleurs, Céline précise : « En retrouvant le vrai rythme du parlé vernaculaire qui fait son style : « Au début est l’émotion et le galop ». Le galop c’est-à-dire le rythme qu’on retrouve dans ses textes sous forme de verve, de tchatche qui fait vibrer la langue lui faisant retrouver son origine sonore, musicale. “Trouvez du palpite, nom de foutre !... Transposez ou c’est la mort” », s’écrie-t-il, et l’on perçoit alors dans le rythme la pulsion de vie et ses grands mouvements de balancier vers le cœur et le sexe… au risque de démystification et de laisser émerger la pulsion de mort (la même énergie, pulsion, aux valeurs opposées en elle. Le rythme donc un galop… avant le dressage… le trot. La vie pulsionnelle ou le conformisme. Ailleurs, encore Céline reprend les mêmes choses pour évoquer principalement le modèle amoureux : « Quand ils commencent à parler, c’est qu’ils n’ont plus vraiment grand-chose à communiquer… c’est fini… les grandes affaires se passent dans le silence… quand il n’y a pas de silence… il n’y a rien ou plus grande chose ».

Ce rythme qui nous vient de notre tempérament génético-biologique a été très tôt accordé ou non, ou encore de manière satisfaisante ou non par l’autre, le rythme de l’autre et en particulier celui de la mère. « Le rythme de l’autre c’est l’enfer », disait Jean Gillibert dans la lignée de Georges Bataille.

Ne pas avoir engrangé le rythme de celui qui nous a enfanté (mère déprimée ralentie) ou le perdre c’est, dit Céline, s’installer ou sombrer dans le silence [3] le désert, « s’agréer comme plante », disait Michaux, et laisser la pulsion verser dans sa valeur (ou variante ?) de destructivité…, l’énergie vitale, non intégrée dans le corps ne l’animant pas et ne se libérant pas dans le rythme de l’autre, tourne en vase clos livrée à l’entropie.

© Maurice Corcos.

(Les notes sont de Maurice Corcos)
[1] Comme la théorie de l’esprit ou la théorie attachementiste.
[2] « Ne méprisons pas le verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments (…). Certes au commencement était l’acte, le verbe ne vint qu’après ; ce fut sous bien des rapports un progrès dans la civilisation quand l’acte put se modérer jusqu’à devenir mot. Mais le mot fut cependant à l’origine un sortilège, un acte magique. » S. Freud, 1926.
[3] Le silence, cliquetis d’une mécanique qui tourne à vide, sans le silence musical de la mère…la musicienne du silence, le désert minéral puis le désert fantasmatique.

*

 

* Maurice Corcos est pédopsychiatre. Il a dirigé avec Mario Speranza le volume intitulé Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003. J'ai évoqué cet ouvrage dans l'une de mes chroniques, Vertige de l'étymologie. Maurice Corcos en a eu connaissance tardivement et m'a adressé ce texte, estimant que ma lecture de son livre est fondée sur un contresens. Je me réjouis, quoi qu'il en soit, qu'un débat s'instaure. Mon vœu le plus cher a toujours été que les chroniques que j'ai consacrées jusqu'à présent à l'alexithymie (elles sont rassemblées dans la rubrique Minuscules cailloux votifs…) donnent lieu à des commentaires, des contradictions, des échanges. D'autant que les statistiques du blog indiquent de façon curieusement constante que l'entrée alexithymie par mot clef sur les moteurs de recherche est à l'origine de nombreuses visites. D.A.

Jean-Antoine Watteau, Gilles (Le Pierrot), ca. 1718-1720 – © Musée du Louvre. Maurice Corcos a fait choix de ce tableau pour accompagner son texte.

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 11 juillet 2005

07: 07

 

Et le Chat créa la Femme

 

 

lolita

 

Lolita
par Emmanuelle Rousset – © Sage comme une image.

 

Chacun ses repères, ses béquilles, ses garde-fous : une femme qui roule ses cigarettes et/ou qui, myope, refuse de porter des lunettes et/ou qui s'affirme adepte du culte du chat ne peut pas être une femme mauvaise.

Elle ne saurait être une sainte femme. Les saintes femmes ne sont jamais sur la photo (elles s'affairent aux cuisines : M'attendez pas, mangez pendant que c'est chaud), construisent toutes leurs phrases à l'imparfait de l'indicatif et partagent avec ces dames – comme les nommait ma mère – l'attribut tressautant du caniche.

La femme à chat s'exprime dans un premier temps au conditionnel, avant d'adopter résolument le futur. Un jour, presque assurément, elle vous rappellera le bon usage de l'imparfait du subjonctif ainsi qu'elle l'aura fait – mais sachez que c'est, dès lors, presque toujours trop tard – d'un certain nombre de formes que vous jugiez surannées.

La femme à chat pose sa griffe sur votre existence : discrètement – elle n'est pas du genre à vous transformer en homme-sandwich, comme le fait Sonia Rykiel entre les boobs de nos petites fleurs de banlieue –, dans le cou, par exemple.

Sur vous, la femme à chat sait des choses que vous-même ignorez. Dont vous n'avez pas même idée.

Il m'arrive de passer de longs moments – tant que l'intéressée y consent – à interroger le port d'icône pharaonique de Mumtaz, ma chatte européenne (chatte des taillis corréziens, née de la tribu d'un couple d'amis écrivains). Nul doute qu'elle est l'ultime avatar d'une femme à chat, qui connaît sa dernière vie avant la délivrance. La dernière marche avant Dieu.

Pourtant, une femme qui, de surcroît, photographie les chats, est assurément une femme.

Surtout si cette femme est ma fille.

 

 

 

lolita3

 

 

 

Vendredi 8 juillet 2005

07: 07

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

3 – Du fil

 

 

dos_cousu

 

 

Dans un livre, il y a du papier, de l'encre, du fil et de la colle.

Pas de fil ? Ce n'est pas un livre.

*

Le Livre de Poche (la marque, mais aussi l'objet) a été commercialisé en France en 1953. Ma grand-mère maternelle en fit aussitôt grande consommation, au point que lui restent associées, dans ma mémoire, des petites piles de ces volumes, qu'elle achetait par cinq ou dix et posait sur le dessus de la cheminée. La tranche en était teintée – de bleu pétrole, de rouge rosâtre, de marronnasse –, ce qui la protégeait des traces de doigts et, certainement, contribuait à éviter que les pages ne gondolent. Le papier était bis, couleur de pain. Les romans épais, une fois lus, avaient le dos creux. À l'exception du pelliculage qui, avec le temps, s'écaillait (comme une mue de serpent – ou, plutôt, le livre rejetant cette chape chimique, inutile, délétère), de tels livres étaient robustes, solidement cousus. [C'est à la fin des années 1960 que j'achetai pour la première fois un volume de la collection « Idées » de Gallimard qui, à peine ouvert, s'effeuilla.]

*

Quand, en 1982, Jacques Abeille signa avec les éditions Flammarion pour la publication de son roman Les Jardins statuaires, il fit porter sur son contrat d'auteur une clause particulière précisant que l'édition de son livre serait cousue.

*

J'ai vu mon père fabriquer un livre à partir des feuillets épars d'un de mes romans façonné selon la technique du dos collé carré : composer des cahiers de seize pages en assemblant les feuillets deux à deux par un onglet de fin papier, puis les coudre. Une fois terminé ce travail absurde – la goujaterie du marchand de papier noirci expiée par l'amour d'un homme du livre –, il pouvait relier l'exemplaire qu'il me destinait.

*

Il n'existe aucune justification technique crédible à l'emploi du brochage sans couture. Il ne s'agit, pour l'industrie de l'édition, que d'une misérable économie de bouts de ficelle.

*

Le produit communément commercialisé sous le nom de livre présente aujourd'hui, dans la plupart des cas, de telles lacunes, de tels vices de forme, qu'il n'appelle plus qu'une attitude radicale – et les associations de consommateurs seraient bien inspirées de passer ce produit au crible de leurs critiques, avec la même minutie teigneuse que les pâtées pour chien, les crédits bancaires et les sièges amovibles pour bébé. Elles pourraient aisément démontrer que le rapport prix-performances du livre contemporain est honteux.

*

Je suis un chieur ? Demandez à un horloger de faire fonctionner une pendule dont un seul des engrenages serait dépourvu de ses crans.

*
À suivre.

 

Volume broché : Le Voyage aux Indes de Nicolò de' Conti (1414-1439), Présentation de Geneviève Bouchon et Anne-Laure Amilhat-Szary, traduction de Diane Ménard, collection Magellane, éditions Chandeigne, 2004 (176 p., 20 €).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Mercredi 6 juillet 2005

06: 26

 

Homo paniscus

Limites de l'humain

 

bonobo

 

Mes activités professionnelles, qui croisent pour une large part l'information scientifique et médicale, m'ont récemment permis de comprendre que deux grandes secousses métaphysiques nous attendent dans les toutes prochaines années.

La première concerne l'élargissement, revendiqué par certains chercheurs, du genre Homo au chimpanzé commun et au chimpanzé bonobo. À la clé, l'argument du code génétique, commun à 99,4 % entre le chimpanzé et l'homme, mais aussi – et, sans doute convient-il d'écrire ici  : surtout – tout un courant d'études qui plaident désormais pour l'identification de comportements culturels dans le monde animal. Je renvoie, pour la dimension génétique, à l'article paru dans Le Monde le 26 juin 2003, reproduit par un site qui propose une très rapide synthèse sur la problématique des cultures non humaines. On constatera d'un seul clic de souris comment les deux approches confortent leurs perspectives, les mêlent, brouillent de façon significative des niveaux différents d'observation. Les travaux de Derek Wildman et de son équipe de l'université d'Etat Wayne à Detroit, qui militent pour cette nouvelle classification, sont également invoqués sur cet autre site, qui a le mérite de proposer une visualisation très claire des données paléontologiques qui sous-tendent la démarche.

Le second choc anthropologique est d'ores et déjà connu dans ses contours. Il nous viendra des avancées réalisées ces temps-ci dans ce qu'on nomme la « chimie du cerveau ».

Pour la préparation d'un article consacré à l'éthique médicale, j'ai eu la chance de devoir rencontrer Jean-Pierre Marc-Vergnes, qui a créé et qui dirige l’unité 230 de l’Inserm où ont été réalisés les premiers travaux toulousains d’imagerie fonctionnelle cérébrale [1]. Ce chercheur de la première génération souligne avec passion ce que la réflexion éthique peut et doit développer à partir des recherches conduites en activation cérébrale : « Nous sommes “câblés” pour communiquer avec autrui. Par exemple, nous savons désormais que nous avons, dans le cerveau, une structure nerveuse de reconnaissance des visages. Mais aussi des structures qui permettent de prêter ou de reconnaître des intentions à autrui, ainsi que l’équipement neurobiologique pour identifier la souffrance de l’autre et souffrir de cette souffrance ! Tout cela, les méthodes d’activation cérébrale nous permettent de le voir, nous en avons la preuve par l’imagerie : les zones de la douleur s’activent au spectacle de la douleur d’autrui… »

Et Jean-Pierre Marc-Vergnes confirme que « nous sommes en train de construire “l’appareil psychique” d’une façon très différente de l’intuition qu’en avait Freud. Nous n’avons pas encore la vision d’ensemble, mais nous avançons à grands pas ». Et de recommander, pour se faire une idée des données les plus récentes de la neurobiologie et des perspectives qu’elles ouvrent à une meilleure compréhension de nos relations humaines, la lecture du livre d’Antonio Damasio, Spinoza avait raison [2].

Nul doute enfin, selon Jean-Pierre Marc-Vergnes, que de nouvelles frontières de l’éthique se dessineront peu à peu.

Bonobo mon frère, tu souffres donc de me voir souffrir, les petits électrodes qu'on a introduits dans ta boîte crânienne le disent. J'ai peu d'états d'âme, pour ma part, devant cette reconnaissance officielle, qui se prépare, de ma famille éclatée. J'imagine, en revanche, les tonnes d'encre d'imprimerie et les savoureux reality shows télévisuels que va susciter ce nouvel ordre parental. Par ailleurs, que nos comités d'éthique disposent bientôt d'instruments de mesure moins contestables que les bons sentiments n'est pas pour m'effaroucher : quid de l'assassin multirécidiviste dont une simple exploration neurobiologique révèlera que la zone de son cerveau qui gère la compassion est définitivement (ou depuis toujours) en drapeau, sans la moindre perspective thérapeutique d'en restaurer les chimismes ? Vers quel type d'institution l'orientons-nous ? Voilà un débat éthique qui résiste enfin sous la dent, non ?

Lorsqu'on aura épuisé les arguments (J'aime ma meuf, c'est pas une formule chimique – Les bonobos, au fond c'est des Blacks, y zont droit comme nous qu'on les respek') et que nous finirons enfin par juger enviable l'insolite proxémie que pratiquent nos cousins congolais, restera une question : où commence, où finit l'humain ? Le sens du sacré – dont on aura d'ici là repéré des manifestations indubitables chez la mouche bleue et le siège dans l'un des lobes de notre cerveau – sera d'un piètre secours. De longue date, nous avons observé l'étrange cérémonial des hardes d'éléphants croisant sur leur route la dépouille de l'un des leurs, de sorte que les comportements devant la mort ont cessé de fournir un critère décisif. Qu'on écoute, d'ailleurs, l'exposé des motifs développé par les tenants d'une culture animale, l'on vérifiera le soin méticuleux qui est mis à banaliser le moindre indice de spiritualité dont Homo sapiens sapiens avait jadis coutume de se rengorger. Tout y passe, il se trouve toujours une espèce volante ou rampante pour démontrer que nous ne sommes pas les seuls à éprouver de la haine, de la rancune, de la honte, de l'amour, du respect, de l'envie. Que sont assez largement partagés le sens esthétique, la débrouillardise et… le langage.

Subsiste la langue et elle seule – j'ai bien dit la langue, non le langage, la langue dont il est souvent question ici. Et l'on comprendra mieux pourquoi je m'escrime à en parler comme d'une dimension proprement organique, à en soustraire l'exercice aux théorèmes des linguistes, à suggérer cette certitude qui est mienne que la première page de Saint-John Perse que j'ai lue, encore adolescent, n'a fait que réveiller l'écho immémorial d'un poème que je savais déjà par cœur, dont les rythmes m'avaient bercé dans les eaux-mères, dont la prosodie récuse toute étude clinique.

La langue, avec une majuscule – c'est-à-dire : le Verbe.

 

[1] Je reproduis ici un passage de l'article paru dans le n° 78 de juin 2005 de Toulouse Info Santé (BIE), publication d'informations épidémiologiques du Service communal d'hygiène et de santé de la Mairie de Toulouse, dont j'assure la rédaction depuis cinq ans.
[2] Mon raidissement de principe devant les perspectives ouvertes par les neurosciences a dû céder du terrain à la lecture de ce livre d'Antonio R. Damasio, professeur et directeur du département de neurologie de l’Université de l’Iowa aux États-Unis, Spinoza avait raison – Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Éditions Odile Jacob, 2003.

Femelle bonobo et son petit, zoo de San Diego, D.R.

 

Lundi 4 juillet 2005

08: 56

 

E pericoloso Pergolesi

 

pergolesi

 

Giovanni Battista Pergolesi, Stabat Mater et Salve Regina,
Nicola Porpora, Salve Regina.
Maria Grazia Schiavo, soprano,
Stéphanie d'Oustrac, mezzo-soprano,
La Cappella de' Turchini sous la direction d'Antonio Florio.
CD Eloquentia EL 0505, distribution Harmonia Mundi.

 

Aux premières mesures, l'oreille sait. Elle attend seulement que la contralto vienne tendre la voix à la soprane pour décider de son plaisir ou de sa souffrance. Ce ballet de gorge, Gérard Lesne et Véronique Gens [1] l'exécutent dans mon système nerveux central depuis quelques années, au point que j'en arrive à redouter cette figure imposée du duetto inaugural du Stabat Mater de Pergolèse : nous sommes, en musique plus encore qu'en gastronomie ou en amour, d'indécrottables chiens de Pavlov.

Autant le dire d'emblée, Stéphanie d'Oustrac et Maria Grazia Schiavo ont su, à la première écoute, se frayer une passe dans cette oreille de mauvaise tête, qui m'est chère – on me le pardonnera peut-être –, accrochée à ses timbres, à ses rythmes, à ses couleurs et à ses larmes. Pour avoir réécouté à plusieurs reprises cet enregistrement subtil, qui n'affiche pas son minimalisme mais le médite comme une oraison, je regrette même de n'avoir pas disposé d'une telle version pour aborder, en son temps, cette œuvre étendard du répertoire baroque – et, plus précisément, de cette musique de déploration qui justifie un petit meuble entier dans ma discothèque.

Je ne sais si cette notation revêt encore un sens, les interprètes (à l'exception de Stéphanie d'Oustrac) et leur maître d'astres et de navigation, le musicologue Antonio Florio, sont Napolitains. Contre vents et marées, je reste sensible au génie du lieu (quand Pascal Quignard affirme se rendre à Tokyo pour écrire sur Rome, je veux encore croire qu'il ne s'agit que d'un cas particulier qui conforte ma propre théorie des climats). Un rapide regard sur les indications du livret suffisent à recevoir ce disque non comme la dernière performance en date d'une industrie contrainte d'aligner ses quintuples sticks pour draguer le mélomane, mais bien comme le fruit d'un long travail d'écoute tacite des partitions qui aboutit à cette exécution toute de retenue et d'émotion maîtrisée.

Giovanni Battista Pergolèse naît à Jesi, dans les Marches, en 1710. À l'âge de douze ans, il intègre le Conservatoire des Poveri di Gesù Cristo et devient l'élève de Francesco Durante et de Leonardo Vinci, le successeur d'Alessandro Scarlatti à la Chapelle Royale de Naples. Quelques années plus tard, il compose des opéras – l'opera seria comme l'opéra écrit dans le style bouffe, né en Italie baroque, autorisent le rapprochement avec la comédie musicale du vingtième siècle, susceptibles des mêmes engouements populaires. Pergolèse sera donc le Michel Berger napolitain des premières années 1730 avec La frate 'nnamorato ou encore La serva padrona et Il Flaminio. Cette production profane s'augmente de deux drames sacrés, de deux messes, de motets et de quatre antiennes à la Vierge, toutes œuvres commandées par ses protecteurs et mécènes. Des quatre pièces mariales, le Salve Regina (également dirigé ici par Antonio Florio) et le Stabat Mater restent aujourd'hui les plus interprétées. Giovanni Battista est phtisique. Il a vingt-six ans lorsqu'il écrit son Stabat Mater, l'année même de sa mort.

J'avoue écouter régulièrement l'étonnant détournement romantique du Stabat Mater auquel Claudio Abbado a procédé il y a vingt ans, en raison notamment du timbre de faïence fêlée de la soprano Margaret Marshall [2] – une sorte de drogue personnelle (le lecteur mélomane est autorisé, ici, à lever les yeux aux ciels dans un profond soupir). L'interprétation est à faire dresser les cheveux sur la tête des baroqueux de tous bords, à rapprocher des Brandebourgeois au bulldozer de Karajan. À cette différence, qui est de taille, que la partition de Pergolèse résiste à ce traitement, qu'elle subit une étrange réaction chimique sous la baguette d'Abbado, jetant un surcroît de miroitement ténébreux qui rend la déploration pressante. Une façon de vous forcer, non la main, mais les larmes, qui n'est pas sans bénéfice pour qui se laisse prendre au jeu.

Antonio Florio mise sur la démarche diamétralement opposée, et j'y suis d'autant plus sensible que sa version fleurit désormais dans mon jardin sur ce terreau abbadien que j'arrose depuis bientôt deux décennies. Le programme de cet enregistrement fait place au superbe Salve Regina de Nicola Porpora, qu'il me semble bien découvrir. L'ensemble du programme est d'une belle cohérence, dessine discrètement un style. Tout juste manque-t-il à mon oreille un doigt de basses fréquences dans les cordes à l'archet et quelques crissements de doigts sur l'archiluth baroque : un ingénieur du son propre sur lui a fait son travail, il a arasé tout ce qui pouvait effaroucher le tympan du golden boy formaté Radio Classique nouvelle grille. En stricts termes acoustiques, la prise de son sent un peu l'aftershave à mon goût, mais cette remarque n'engage que moi, je le précise, tant j'ai l'habitude de voir mon voisin de table se pâmer d'aise en vantant précisément ce qui suscite ma gêne, qu'il s'agisse d'un livre, d'un plat, de la musique, ou de la femme.

 

[1] CD Virgin Classics 7243 5 45291 2 2. Il Seminario musicale, direction Gérard Lesne, 1997.
[2] CD Deutsche Grammophon 415 103-2. London Symphony Orchestra, direction Claudio Abbado, 1985.

*

La Cappella de' Turchini, Maria Grazia Schiavo et Sara Mingardo (en remplacement de Stéphanie d’Oustrac) interpréteront ce même programme en concert le 26 août prochain à 17 h 30 dans le cadre du festival de La Chaise-Dieu.

 

Vendredi 1 juillet 2005

05: 52

 

La Nature du Monde

 

 

sculpture_hindoueblanc

Bientôt 20 h. Chaleur accablante, les yeux rougis par une journée devant l'écran. Je saisis le plus récent volume reçu par la poste [1] à la suite d'une enchère sur eBay, emportée sans gloire puisque j'étais le seul enchérisseur, et je file à la terrasse du café le plus proche. Face à la gare des bus, à deux pas des boulevards, l'oxyde de carbone me pique la gorge mais, au moins, le monde défile sous mes yeux en temps réel, et non dans les coins de mon vingt et un pouces extra plat.

L'ouvrage, qui n'est pourtant pas ce qu'on désigne aujourd'hui sous le terme de beau livre, est d'un format généreux, lourd en raison du papier couché de bonne main qui a été choisi. Le texte d'Alain Daniélou – une simple évocation de l'éros hindou – est donné dans une typographie large. Il prépare la découverte d'un cahier d'une soixantaine de clichés noir et blanc reproduits en belle page, assortis d'une brève légende en regard.

Le grand indianiste se contente d'indiquer au lecteur occidental que les textes sacrés de l'Inde décrivent l'Être cosmique primordial comme un homme et une femme étroitement enlacés (Brhad-âranyaka Upanishad, 1.4.3). La vulve et le phallus sont la représentation, le symbole des principes qui causent la formation du monde. Leur union exprime la nature de l'action (Vâtula Shuddha Agama). Les derniers bus pour la banlieue qui viennent se ranger à quai défilent à quelques pas de ma table et font écran, un instant, à la luminosité moite stagnant dans le tub que forment la façade métallique du Crédit agricole et l'armature de la gare routière. Et Alain Daniélou de commenter : La forme des organes qui différencient le mâle et la femelle est, par sa nature même, un symbole. Dans l'Univers, il n'y a pas de hasard, pas d'illogisme. En prenant pour l'image de la causalité divine le phallus dressé et la vulve, nous n'attribuons pas à une forme anatomique accidentelle un sens symbolique. C'est cette forme même qui nous révèle un aspect fondamental de la nature du monde et de la Personne Cosmique [2]. De retour ici, je vérifierai que je dispose bien de la Brhad-âranyaka Upanishad et de la Chandogya Upanishad – d'où Alain Daniélou tire nombre de ces passages –, traduites par Émile Senart, deux beaux petits volumes édités dans les années 1930 par Les Belles Lettres (l'association Guillaume Budé patronnait donc aussi des publications orientalistes). Quelques grosses gouttes émaillent soudain le trottoir, devant moi, sans parvenir à le mouiller. Le livre est protégé de la pluie, qui ne viendra pas, par le large auvent du rideau de toile. Plus loin, ce passage des Tantra : La lèvre inférieure est le phallus, la lèvre supérieure la vulve, de leur copulation naît la parole.

Les illustrations font se succéder un ballet de corps d'une délicate opulence, dont la pierre millénaire grêlée n'entame pas la joie fière de s'étreindre, s'arrondir, se dresser sous la caresse. Il y a huit ou neuf siècles, ainsi, votre main aurait consenti d'exacte façon à la grâce pure de cette fesse, et rien n'est plus enviable à l'instant que cette paume gracile dans laquelle le corps énonce que toute spiritualité est ascendante. Selon les Purâna shivaïtes, écrit encore Alain Daniélou, dans le Kali Yuga, l'Âge des Conflits, où nous nous trouvons, seuls les fervents de l'amour, les adeptes du culte de Shiva-Dionysos pratiquant la Bacchanale pourraient sauver le monde de la destruction.

Au détour d'une page, ce couple de Rajarani occupé à ses préludes. Curieusement, il devient plus saisissant encore dès que j'en réduis le format pour l'insérer en lettrine dans cette page du blog. Je tente d'évoquer les contrastes veloutés que lui aurait conféré, quelques années plus tôt, une impression en héliogravure. Lente et subtile manipulation pour apprivoiser le cliché – comme dans le révélateur, les gestes s'affirment, le plissé monte en valeur, les visages disent leur trouble. Quelle merveille ! au terme approchant d'une journée lourde, à l'hygrométrie que je suppose celle du sous-continent aux environs d'Agra à la saison chaude, que de pouvoir ainsi se faufiler dans une autre pensée du monde, qui offre de consommer l'union mystique dans ce qu'on nommait naguère le magasin de frivolités.

 

[1] Alain Daniélou, La Sculpture érotique hindoue, Buchet-Chastel, 1973.
[2] Op. cit., pp. 27 sq.

Bhuvaneshvar, Temple de Rajarani, XIIe siècle. Cliché Alain Daniélou. La légende indique : L'amant commence à dépouiller de son léger vêtement une jeune fille hésitante (La Sculpture érotique hindoue, op. cit., pp. 160-161).

 

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juillet 2005
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML