• Giovanni Battista Pergolesi, Stabat Mater et Salve Regina,
Nicola Porpora, Salve Regina.
Maria Grazia Schiavo, soprano,
Stéphanie d'Oustrac, mezzo-soprano,
La Cappella de' Turchini sous la direction d'Antonio Florio.
CD Eloquentia EL 0505, distribution Harmonia Mundi.
Aux premières mesures, l'oreille sait. Elle attend seulement que la contralto vienne tendre la voix à la soprane pour décider de son plaisir ou de sa souffrance. Ce ballet de gorge, Gérard Lesne et Véronique Gens [1] l'exécutent dans mon système nerveux central depuis quelques années, au point que j'en arrive à redouter cette figure imposée du duetto inaugural du Stabat Mater de Pergolèse : nous sommes, en musique plus encore qu'en gastronomie ou en amour, d'indécrottables chiens de Pavlov.
Autant le dire d'emblée, Stéphanie d'Oustrac et Maria Grazia Schiavo ont su, à la première écoute, se frayer une passe dans cette oreille de mauvaise tête, qui m'est chère – on me le pardonnera peut-être –, accrochée à ses timbres, à ses rythmes, à ses couleurs et à ses larmes. Pour avoir réécouté à plusieurs reprises cet enregistrement subtil, qui n'affiche pas son minimalisme mais le médite comme une oraison, je regrette même de n'avoir pas disposé d'une telle version pour aborder, en son temps, cette œuvre étendard du répertoire baroque – et, plus précisément, de cette musique de déploration qui justifie un petit meuble entier dans ma discothèque.
Je ne sais si cette notation revêt encore un sens, les interprètes (à l'exception de Stéphanie d'Oustrac) et leur maître d'astres et de navigation, le musicologue Antonio Florio, sont Napolitains. Contre vents et marées, je reste sensible au génie du lieu (quand Pascal Quignard affirme se rendre à Tokyo pour écrire sur Rome, je veux encore croire qu'il ne s'agit que d'un cas particulier qui conforte ma propre théorie des climats). Un rapide regard sur les indications du livret suffisent à recevoir ce disque non comme la dernière performance en date d'une industrie contrainte d'aligner ses quintuples sticks pour draguer le mélomane, mais bien comme le fruit d'un long travail d'écoute tacite des partitions qui aboutit à cette exécution toute de retenue et d'émotion maîtrisée.
Giovanni Battista Pergolèse naît à Jesi, dans les Marches, en 1710. À l'âge de douze ans, il intègre le Conservatoire des Poveri di Gesù Cristo et devient l'élève de Francesco Durante et de Leonardo Vinci, le successeur d'Alessandro Scarlatti à la Chapelle Royale de Naples. Quelques années plus tard, il compose des opéras – l'opera seria comme l'opéra écrit dans le style bouffe, né en Italie baroque, autorisent le rapprochement avec la comédie musicale du vingtième siècle, susceptibles des mêmes engouements populaires. Pergolèse sera donc le Michel Berger napolitain des premières années 1730 avec La frate 'nnamorato ou encore La serva padrona et Il Flaminio. Cette production profane s'augmente de deux drames sacrés, de deux messes, de motets et de quatre antiennes à la Vierge, toutes œuvres commandées par ses protecteurs et mécènes. Des quatre pièces mariales, le Salve Regina (également dirigé ici par Antonio Florio) et le Stabat Mater restent aujourd'hui les plus interprétées. Giovanni Battista est phtisique. Il a vingt-six ans lorsqu'il écrit son Stabat Mater, l'année même de sa mort.
J'avoue écouter régulièrement l'étonnant détournement romantique du Stabat Mater auquel Claudio Abbado a procédé il y a vingt ans, en raison notamment du timbre de faïence fêlée de la soprano Margaret Marshall [2] – une sorte de drogue personnelle (le lecteur mélomane est autorisé, ici, à lever les yeux aux ciels dans un profond soupir). L'interprétation est à faire dresser les cheveux sur la tête des baroqueux de tous bords, à rapprocher des Brandebourgeois au bulldozer de Karajan. À cette différence, qui est de taille, que la partition de Pergolèse résiste à ce traitement, qu'elle subit une étrange réaction chimique sous la baguette d'Abbado, jetant un surcroît de miroitement ténébreux qui rend la déploration pressante. Une façon de vous forcer, non la main, mais les larmes, qui n'est pas sans bénéfice pour qui se laisse prendre au jeu.
Antonio Florio mise sur la démarche diamétralement opposée, et j'y suis d'autant plus sensible que sa version fleurit désormais dans mon jardin sur ce terreau abbadien que j'arrose depuis bientôt deux décennies. Le programme de cet enregistrement fait place au superbe Salve Regina de Nicola Porpora, qu'il me semble bien découvrir. L'ensemble du programme est d'une belle cohérence, dessine discrètement un style. Tout juste manque-t-il à mon oreille un doigt de basses fréquences dans les cordes à l'archet et quelques crissements de doigts sur l'archiluth baroque : un ingénieur du son propre sur lui a fait son travail, il a arasé tout ce qui pouvait effaroucher le tympan du golden boy formaté Radio Classique nouvelle grille. En stricts termes acoustiques, la prise de son sent un peu l'aftershave à mon goût, mais cette remarque n'engage que moi, je le précise, tant j'ai l'habitude de voir mon voisin de table se pâmer d'aise en vantant précisément ce qui suscite ma gêne, qu'il s'agisse d'un livre, d'un plat, de la musique, ou de la femme.
[1] CD Virgin Classics 7243 5 45291 2 2. Il Seminario musicale, direction Gérard Lesne, 1997.
[2] CD Deutsche Grammophon 415 103-2. London Symphony Orchestra, direction Claudio Abbado, 1985.
La Cappella de' Turchini, Maria Grazia Schiavo et Sara Mingardo (en remplacement de Stéphanie d’Oustrac) interpréteront ce même programme en concert le 26 août prochain à 17 h 30 dans le cadre du festival de La Chaise-Dieu.
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Dominique Autié
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