Juillet venu, ils recommencent à défiler devant la table où je prends mon double express, un livre ouvert à la main. [J'anticipe l'objection : comment se fait-il que je les voie, puisque je lis ? On ne peut pas ne pas les voir, comme on disait, de mon temps : c'est fait pour. Pour qu'on ne voie qu'eux.]
Bermuda et tongs, le dindon parade un pas en retrait, petit chef tout cuir dans sa tête onze mois par an qui se fait fouetter par le grand capital ou, s'il est fonctionnaire, par le petit chef de la marche immédiatement au-dessus, c'est kif-kif. Devant lui, madame, qui regarde passer les vitrines. Dans les environs, l'aîné, le nez dans l'acné, l'entrejambe entre les genoux et la cheville (il leur réserve les dreadlocks pour la rentrée) ; et le petit ou la petite dernière, qui sautille.
Au centre de la harde, elle, dont la sainte famille processionne pour acheminer vers on ne sait quel sanctuaire du dieu Häagen-Dazs sa puberté naissante comme on faisait, jadis, traverser la ville au saint sacrement, aux reliques ou à la statue de la Vierge noire.
Elle a ses premiers seins depuis l'hiver, qui tendent la brassière. Elle a demandé un chausse-pied quand, à bout d'arguments, elle s'est enfin trouvée aux prises avec un jean taille basse. Au verso, un bébé cobra trempe la queue dans l'élastique du string – cette année, ce n'est qu'un tatoo-décalco, il faut quand même pas exagérer.
Elle n'est encore qu'apprentie femme à mi-temps – une fois sur deux elle se chamaille avec le petit frère, mais il y a une chance pour que vous la voyiez s'essayer à marcher à la godille, à se doter du regard vide qu'il conviendra de renvoyer aux regards qu'on tremblera bientôt de ne pas susciter.
La rage me prend toujours de poser mon livre et de me lever. Je suis à deux doigts d'empoigner le dindon par le tee-shirt ou le polo et de le plaquer contre le mur ou la carrosserie la plus proche : C'est à toi, salopard, cette petite basse-cour ? C'est toi qui commandes ou non ? Réponds, vite, dépêche-toi, je sens que je m'énerve. Non, mais tu as vu ça ? Ta gamine, tu n'as donc pas ton mot à dire, t'en es là ? Et tu n'as pas peur ? Tu sais de quoi elle a l'air ? Et toi, tu t'es vu ?
Nul doute qu'il se croirait agressé par un fou.
Ou par un pédophile en puissance. D'ailleurs, il n'est pas dit que cette chronique n'attire l'attention de quelque militant égaré dans la blogosphère qui cafte à son association, ou celle des vigies du big brother panscopique payé pour voir partout de possibles homophobes, violeurs d'enfants et harceleurs récidivistes à enficher.
Le dindon, lui, peut processionner en paix. Il est une espèce protégée.
Photo pour album de famille, D.R.
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Dominique Autié
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Quand le labeur
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et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
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qui vous rend visite,
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