• Parus cet été aux éditions du Capucin, avec le concours de l'Association des Amis d'Armel Guerne :
Qu'il est réconfortant de constater que des textes, des écrits, peuvent ainsi connaître une nouvelle édition à chaque génération ! Le Temps des signes parut en 1957 chez Plon, les éditions de la revue Granit le rééditèrent en 1977, et voici, pour les vingt ou trente ans à venir la belle petite édition qu'il faudra faire circuler. Mythologie de l'Homme et Danse des mort attendaient, certes, depuis plus d'un demi-siècle (ces deux textes ont paru à La Jeune Parque en 1945 et 1946), mais ils n'en apparaissent sans doute que plus frais, aujourd'hui – comme les bouquinistes précisent d'un livre qui a vécu, dont la couverture porte les stigmates de l'usage et du temps, qu'il présente toutefois un intérieur frais.
Même si le premier texte a été rédigé alors que les hostilités n'avaient pas encore pris fin et que l'auteur payait de nouveau pour ses activités de Résistant, Mythologie de l'Homme et Danse des morts sont déjà des écrits de l'après-coup. L'homme est blessé par l'expérience, par la mort des camarades, mais d'abord – et d'inconsolable façon – l'homme semble blessé par l'Homme. Chaque ligne est tracée par la lame acérée du couteau : le couteau de l'esprit, que l'on serait ici tenté d'orthographier d'une capitale agnostique, qui est aussi, chez Armel Guerne, le couteau du cœur. Pensant à cette chronique, je relevais quelque passage à citer. Je me suis bien vite arrêté, chaque page de ces deux livres y passait. Presque au hasard, donc :
– Messieurs de la réalité, ô plantes vénéneuses, vivant dans la réalité ainsi que dans une serre attiédie, le temps présent, qui n'est présent qu'à vos mémoires et jamais sous vos yeux, votre temps a passé. Il a passé sur nous. Et les hommes sont en retard, qui n'acceptent pas de souffrir à mort.
Si ceux qui ont couru le risque n'ont plus rien à vous dire de leur course, s'ils ne veulent plus en parler parce qu'ils l'ont faite précisément, c'est que votre tour est venu de sortir. Croyez-vous que des milliers de gens, des milliers de consciences ont accepté la mort, affronté la torture, ont épuisé sur eux un capital de souffrances humaines accumulé depuis des ans et des siècles peut-être, croyez-vous que des milliers et des milliers d'agonies, lentes effroyablement, et solitaires, et transies, où chaque fois l'homme est seul, insecourablement seul contre un monde d'hostilités et d'horreurs, croyez-vous que des milliers et des milliers, des dizaines de milliers d'êtres humains hier comme vous, se sont tenus fiers au-dedans d'eux-mêmes de leur humaine condition, ont passé, seuls, et repassé les portes de la Mort, uniquement pour que leurs congénères attardés et leurs contemporains insanes écoutent des histoires au coin du feu, le soir ?
Messieurs, il vous faut faire vite, et ce temps-ci est une affaire d'hommes [1].
« Mythologie » de l'Homme ? Guerne aurait aussi pu choisir mesure – ou Taille de l'Homme, mais le titre était déjà pris, depuis 1933, par un autre – et le souffle, et la portée de la langue d'Armel Guerne ne sont pas sans m'évoquer quelque parenté profonde avec Charles Ferdinand Ramuz, bien au-delà d'un style, voire même d'une intention : nous abordons ici une communauté d'âmes, une civile communion des saints, un fil d'or qui chemine dans la pièce de toile lacérée du Temps. C'est un mérite insigne de la parole écrite d'Armel Guerne d'évoquer sans cesse, dans la perspective de sa solitude, l'appel d'une communauté, ignorant tout délai de péremption. Je suis frappé, à chaque ligne, par cette injonction.
Le Temps des signes est un recueil de poèmes. Deux textes en prose par l'apparence s'y sont glissés. Du second, « L'unique pauvreté », ce passage, le dernier du poème :
Voici pourquoi peut-être, et pour mourir, je vous ai parlé de ma mort. Une fois. – Mais l'autre fois, je sais aussi vous le dire, c'est elle qui parlerait de moi, et avec toute la simplicité requise. Ni discours, ni statues. Laissez-moi donc vous supplier encore : ne vous y trompez pas du fond du cœur. Au pauvre, il convient de parler pauvrement des richesses splendides de la pauvreté. Jamais une apparence, où qu'on l'eût prise, n'a pu être haussée par le costume ou la couleur jusqu'au bord de la simplicité.
Elle est cette île inconnue de la mer. À bout de forces, je la prendrai d'assaut !
Oui, je dormais. Mais voici : l'éclat d'un seul cristal dans le terne de l'aube, éveille la furie, et d'un coup cette fois encore, de toutes les fanfares assourdissantes de l'été. Vous ne savez pas, vous non plus, combien plus de noyés que de navigateurs ont été admis à chanter les gloires silencieuses de l'eau [1].
Oui, c'est cela : pas de date de péremption sur cette langue ! Les éditions du Capucin, qui ont engagé, voilà quelques années déjà, ce beau travail de remise au jour de textes indisponibles ou inédits d'Armel Guerne, l'ont compris. Il convient de les en remercier.
[1] Mythologie de l'Homme, pp. 31-32.
* Respectivement :
ISBN 2-913493-64-5 –ISBN 2-913493-63-7 – ISBN 2-913493-65-3
• Tous les renseignements sur ces publications, sur les manifestations des 8 et 9 octobre 2005 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort et, surtout, un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.
Petite explication de texte de rentrée ? Allez, on y va.
Pourquoi quatre mois de mutisme ? Comment est il arrivé sur cette plage du Kent ? Ces questions subsistent. Néanmoins, la réalité du jeune homme semble infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. (lemonde.fr, 22 août 2005, 17 h 26).
Mais avant de nous pencher sur les derniers mots de ce texte, une autre question, mais c'est moi qui la pose : pourquoi ce cliché que voilà, qui appartient, de toute évidence, à la même série que celui que voici, qui a fait les délices de tous les journaux occidentaux en avril,

ne m'est-il montré qu'aujourd'hui ? Pourquoi n'est-ce pas celui-là qu'on a publié d'emblée à l'appui du récit ? Pourquoi nous l'a-t-on gardé pour la bonne bouche – pour le fin mot ? Il est vrai que j'aurais eu cette photographie-là (et non celle-ci) sous les yeux en avril…
Bien, maintenant voyons ce que signifie cette réalité du jeune homme infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. Nous lisons bien, nous avons raison de lire, d'une part, que les médias imaginent la réalité – c'est écrit. Plus subtilement, nous lisons que Le Monde n'est pas à compter parmi les médias, puisque l'homme qui nous dit cela (le papier est signé Éric Nunès avec AFP [qui n'est pas un média, c'est bien connu, mais une source objective d'informations, à laquelle se désaltèrent les journalistes]) s'exprime justement d'un point de vue extérieur, neutre, détaché – mais généreux pour le lecteur égaré que nous sommes [par les médias] : c'est le public (mais je ne suis pas le public, je suis un lecteur éclairé du Monde), de connivence avec les médias (mais Le Monde n'est pas un média, c'est Le Monde) qui a inventé cette histoire romantique de toutes pièces. Qui lit Le Monde échappe à la réalité – qui est le fruit de l'imagination des journalistes. Qui lit Le Monde, c'est du moins ce que je me crois en devoir de déduire, pataugerait donc dans le réel. Message fort du marketing en direction de la cible psy, passablement égratignée dans cette farce.
Nous venions de constituer l'équipe d'auteurs universitaires qui travaillerait autour du directeur de volume pour nous rendre, dix-huit mois plus tard, un manuscrit à paraître dans notre collection d'histoires des villes et des provinces. Nous avions traversé en train la moitié de l'hexagone pour rencontrer nos gens, les inviter à déjeuner, leur remettre leur contrat d'auteur en main propre. Nous reprenions notre train en sens inverse. Nous, c'est-à-dire le directeur de la collection et moi-même, l'éditeur. Une fois installés dans notre compartiment, cet universitaire émérite, historien moderniste, auteur jadis de nombreux manuels scolaires, dont je tairai le nom – non par quelque honte, loin de là, mais parce que je ne suis pas certain que ses confrères survivants, au bord du tombeau, lui pardonneraient cette saillie –, mon commensal, mon compagnon de route et d'édition me fait part de sa satisfaction : Je sens que nous allons avoir un excellent volume, il y a plusieurs vrais conteurs dans cette équipe, vous l'avez senti.
La collection « Univers de la France et des pays francophones », qu'avait fondée Philippe Wolff vingt ans plus tôt, déjà riche d'une petite centaine de titres, devait surtout sa renommée à la qualité des historiens universitaires qui, pour chaque période, de la préhistoire à l'époque contemporaine, traitaient le chapitre relevant de leur juridiction ; les ouvrages étaient plutôt austères, à l'image des auteurs que nous recrutions. Ce que je fis observer à mon interlocuteur – que ses nouvelles fonctions dans la maison d'édition, à la suite du récent départ à la retraite de Philippe Wolff, plongeaient dans une sorte d'allégresse tonique. Il se pencha vers moi et, sur le ton gourmand d'un prélat vénitien qui détient in pectore un croustillant secret d'État, me murmura à l'oreille : Cher ami, l'Histoire, c'est des histoires.
Un peu comme un contrepoint de Bach. C'est, avant tout, dans la tête.
Andreas Grassl, D.R.
On construisait un petit immeuble en bordure de la ligne, entre Sceaux et Bourg-la-Reine. Un jour de vent — ou à la suite d’une fausse manœuvre ? — la grue du chantier s’abattit. La flèche, à laquelle était accrochée la cabine de pilotage, tomba sur la voie ferrée. Aucun train ne passait au moment de l’accident. Le grutier ne fut que légèrement blessé. L’infirmière qui venait nous faire les piqûres quand nous étions malades habitait à deux pas de là. C’est elle qui apporta les premiers soins à l’ouvrier. Elle nous a raconté qu’elle avait entendu de chez elle un grand bruit. L’événement se situe, je suppose, en 1954, ou 1955. J’avais cinq ans.
Tous les jeudis après-midi, Maman et moi descendions à pied à Bourg-la-Reine (où habitaient mes grands-parents) et remontions le soir en métro. L’accident a dû survenir en début de semaine. Il est certain que j’ai attendu le jeudi avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire.
Il y avait les trois énormes chiffres blancs sur fond noir à l’avant de la voiture de tête de chaque rame : ils étaient imprimés sur des rouleaux de tissu et on les changeait aux terminus en actionnant de petites manivelles, à l’extérieur du wagon ; quand nous attendions sur le quai de la gare de Bourg-la-Reine, je savais en fonction de l’heure quelle serait l’immatriculation du métro que nous prendrions. Comme les vols sur les lignes régulières, chaque rame était ainsi affectée d’un numéro selon une nomenclature qui ne variait qu’à l’occasion d’un changement d’horaire, les samedis, dimanches et jours fériés par exemple.
Nous habitions rue du Lycée et notre numéro de téléphone était ROBinson 00 59. Nous avions été parmi les tout premiers abonnés à cause de ma grand-mère paternelle qui était très malade à la fin de sa vie. Je n’ai gardé d’elle aucun souvenir. Elle est morte bien avant la chute de la grue. Le pavillon — où mon père était né — était au 66 de la rue. Quand je fus à la grande école, s’ajouta Bouvines, 1214. Même comptage des armures, des cottes de mailles, des carénages, cardans et bielles de la soldatesque. Pour le train de l’Histoire, mêmes aguets.
Un employé poinçonnait encore votre billet dans le hall de la gare — plus rarement, l’été, dans une petite guérite à l’entrée du quai. Je jouais parfois des heures entières, installé sur les premières marches du perron, à contrôler des voyageurs imaginaires aux heures d’affluence. Je m’étais fabriqué une poinçonneuse avec mon Mécano pour perforer les tickets usagés que je récupérais à chacun de nos voyages. Plus souvent encore j’aurais conduit le métro, assis sur la cuvette des cabinets, si ma mère ne m’en avait promptement délogé chaque fois qu’elle m’y surprenait.
Je nourrissais une autre dévotion encore pour la benne à ordures qui passait chaque matin devant notre pavillon. Au jardin, je jouais à l’éboueur. On s’inquiétait toujours de ce que je fabriquais dans mon coin. On craignait que je ne manque d’ambition.
Nous allions à Paris de temps à autre faire des courses dans les grands magasins. Si nous partions assez tôt en début d’après-midi, par le métro de deux heures moins dix, et si nous arrivions en avance sur le quai, je voyais passer la rame de marchandises qui descendait chaque jour de Robinson vers Paris. La motrice ressemblait à une voiture de voyageurs tronquée. Elle ne tractait jamais plus de deux ou trois wagons en plus d’un immuable fourgon de queue. Le convoi roulait à basse allure et passait en gare sans faire halte. Un profond mystère entourait cette navette quotidienne — le train de marchandises est le dieu des trains, affranchi de toute contrainte à l’égard des horaires et des gares qu’il traverse avec superbe.
Le jeudi matin, le facteur déposait dans la boîte mon abonnement au Journal de Mickey. On y publiait en bande dessinée, par épisodes hebdomadaires, les aventures de Lancelot. Le chevalier arpentait de lourdes forêts où lui seul semblait capable de s’orienter. Plusieurs semaines durant, il eut à traverser un marais maudit que hantait un monstre amphibie. L’histoire était suspendue à l’imminence de la chose vivante, innommable. Chaque épisode ne courait que sur une double page et il arrivait qu’une seule vignette occupât toute une page — le cheval et son héros, vêtu de son épée et d’un fin justaucorps, cheminant parmi les flaques, le silence menaçant des déblais livrés aux herbes grasses. En rentrant de Bourg-la-Reine à la nuit tombée, la vitre du wagon ouvrait sur l’opacité de Brocéliande où je guettais, en contrebas du ballast englouti, à l’endroit où la grue avait chu, la Bête de la ligne de Sceaux.
C’était avant les pendules à cristaux liquides, l’affichage électronique des destinations, le radioguidage des rames, avant la régulation informatisée du trafic. Le machiniste disposait des signaux lumineux placés à distance régulière le long de la voie ainsi qu’à la sortie de chaque gare, en bout de quai ; si le convoi ne respectait pas un signal d’arrêt, il n’existait pour donner l’alarme que le crocodile (« cette pièce, qui offre une surface polie au milieu de la voie, ressemble à un grand lézard couché, ce qui lui a fait donner [ce] nom… », écrit Louis Figuier dans L’Année scientifique et industrielle 1882, p. 444). Le train électrique de marque Jouef que m’avaient offert mes grands-parents de Bourg-la-Reine comprenait un lot de rails-crocodiles sur lesquels se branchaient par un jack minuscule, source de faux contacts, les sémaphores lumineux et le passage à niveau dont les barrières s’abaissaient à l’approche du train. C’est ainsi que mon grand-père, conducteur d’une presse Heidelberg (l’imprimerie Larousse était située à Montrouge, dans le quartier de la Vache Noire) m’apprit qu’il y avait des crocodiles sur la ligne de Sceaux.
On ne déplorait pas plus d’accidents ni de suicides qu’aujourd’hui, les rames étaient moins longues, moins rapides, plus bruyantes mais, tout le temps que nous attendions sur le quai, il se logeait dans la gorge un muet qui-vive, une inquiétude planait dans le lointain des voies — à Denfert, au retour de Paris, c’est d’un tunnel que les voitures débouchaient soudain. Et quand approcha le temps où l’on estima que je pourrais remonter seul de Bourg-la-Reine (à la belle saison, quand il ferait encore jour) on me désigna des messieurs — et même certaines femmes — seuls, à qui par exemple il ne faudrait pas que je réponde s’ils m’adressaient la parole. Des gens de Brocéliande. Pourtant, j’étais plus que jamais Lancelot, maître de mes périls.
Il n’y a pas un soupçon de nostalgie dans tout cela. J’abomine ces compassions de cartophile qui confrontent, dans des éditions à trois sous, une vue d’époque en belle page avec un cliché contemporain du même panorama en vis-à-vis. Force m’est cependant de constater qu’il existait, dans les années de mon enfance, un support tangible à la partition de l’espace, à une vie organisée selon deux côtés, celui de Sceaux (pour lequel nous n’avions que nos jambes, qui devaient grimper le raidillon de la rue de Penthièvre), et celui de Bourg-la-Reine, auquel le rail conférait des qualités d’enviable lointain. Quant à Paris, c’étaient bien l’écartement des voies, la configuration du matériel roulant, le respect d’horaires aussi précis que ceux des trains de ligne qui empêchaient toute contagion entre les horizons scéen ou réginaborgien et l’empire obscur du métropolitain.
Les trains sont faits pour dérailler. Il s’agit d’une évidence enfantine sur laquelle je ne suis pas décidé à faire l’impasse (c’est bien assez que j’aie dû cotiser au problème des banlieues, comme n’aurait pas eu à le faire un natif d’Illiers ou de Montségur).
Mais les trains, j’ose dire, ne déraillent jamais seuls. Certes, ils sont parfois l’outil d’une fatalité individuelle. Je me souviens avoir été saisi d’un rire irrépressible le matin où j’ai appris par la presse que le cardinal Marty avait trouvé la mort à un passage à niveau. Il avait déclaré que sa 2CV l’emporterait au paradis. Il n’y avait qu’un train pour être à la hauteur d’une telle prophétie. Mon rire n’avait rien d’irrévérencieux. C’était le rire qui fait irruption volontiers à l’approche des manifestations du sacré sous ses formes les plus puissantes, les moins édulcorées par une mise en scène confessionnelle.
Un train, c’est de l’Être qui court à la catastrophe. Contre l’énergie cinétique d’un tel fatum, il suffit qu’un enfant joue aux dés — et qu’un seul dé tombe sur la voie.
Ligne de Sceaux, années 1950 ? D.R.
La présente chronique est constituée de passages du livre intitulé La Ligne de Sceaux paru dans la collection « Terre d'Encre » aux éditions du Laquet en février 2000.
Ayant, de façon chronique, des relations difficiles avec les président(e)s d'association qu'il m'arrive de devoir rencontrer dans un cadre professionnel, me vient soudain cet éclairage inédit : a priori, il ne devrait pas se creuser un tel écart entre le monde associatif et quelqu'un qui, par ailleurs, écrit (et cela devrait valoir pour le peintre, le plasticien, le musicien qui compose). Car c'est, de part et d'autre, d'œuvre(s) qu'il s'agit.
Œuvre singulière pour le second, bonnes œuvres collectives en face (il y a, sinon, association de malfaiteurs réprouvée par la loi). Même assurance, clamée haut et fort, de ne pas faire ça pour de l'argent. Même course à la subvention toutefois, à la reconnaissance d'utilité publique. Souci partagé de ne pas déplaire.
Quant à cet exercice passablement pervers du pouvoir propre au monde associatif, il tire une part de sa vigueur de la certitude, de nos jours, de faire trembler plus assurément l'édile sur ses bases électorales que le citoyen isolé doté de son seul bulletin ne saura jamais le faire. Un pouvoir qui n'est cependant pas inaccessible à l'écrivain, pour peu qu'il consente à communiquer : pendant des années, Jean-Edern Hallier fut, à lui seul, plus turbulent que cent associations d'arracheurs de maïs transgénique.
Cette partition relève-t-elle d'une fatalité ?
En 64, les premiers chrétiens sont accusés d'avoir provoqué l’incendie de Rome. Paul est décapité. Pierre, crucifié. Rapidement, les persécutions s’étendent à l’ensemble de l’empire, à l'Asie mineure au deuxième siècle. On martyrise Blandine à Lyon en 177. Être chrétien est puni de mort. L'Église primitive célèbre son culte dans la clandestinité – à Rome, dans les catacombes.
Écrire, aujourd'hui, c'est peut-être dessiner des poissons dans le sable du bout de sa semelle.
Poisson cryptogramme, conçu à partir du mot grec ichtus, poisson : I comme Iesous (Jésus), CH comme Christos (Christ), TH comme Theou (de Dieu), U comme Uios (Fils), S comme Soter (Sauveur). Les premiers chrétiens, à l'heure des persécutions, s'en servaient pour désigner secrètement « Jésus Christ, Fils de Dieu, le Sauveur » et se renconnaître entre eux.

Bien avant l'invention de la photographie, on a voulu s'approprier l'image éminemment provisoire des êtres que la mort vient de figer. La plupart des masques mortuaires qui sont parvenus jusqu'à nous pérennisent les traits d'hommes célèbres. Pourtant, on ne peut qu'être saisi par l'intime anonymat auquel accède le visage d'écrivains, d'hommes d'État et de guerriers tel que la cire ou le plâtre l'ont saisi, par empreinte directe – le mouleur embrassant ces visages comme aucune femme qui en fut amoureuse ne put jamais le faire : avec une malléabilité que la passion refuse ordinairement à l'amour. En ce sens, le daguerréotype n'a fait qu'apporter une contribution décisive à cette mise à distance de la mort dont on envisage mal que nos sociétés puissent, demain, revenir.
C'est pourtant ce que semble avoir tenté, voilà quelques années, un photographe allemand, Rudolf Schäfer, en réalisant à la morgue de Berlin-Est de nombreux portraits en noir et blanc d'enfants, de femmes et d'hommes décédés. Or, plus qu'un fugace rapprochement avec ces inconnus – ou avec l'idée de la mort elle-même –, c'est d'abord à nous seuls, qui découvrons ces clichés inattendus, que ces derniers nous confrontent soudain : soit que nous ayons entrevu, par le passé, un ou plusieurs des nôtres sur leur lit de mort et que le souvenir nous en reste alors diaphane mais ineffaçable ; soit que nous nous trouvions dans la position de l'enfant à qui l'on n'a pas permis d'entrer dans la chambre mortuaire et qui ne dispose par ailleurs d'aucune image expérimentale de la mort (beaucoup d'adultes, plus qu'il n'y paraît sans doute, se trouvent dans ce cas) ; les portraits de Rudolf Schäfer agissent alors, très curieusement, comme des images de substitution, efficaces parce que réconciliatrices. Dans l'une et l'autre hypothèse, ces photos, que nous ayons ou non mémoire du dernier visage de nos morts, nous consolent le regard. (Que ce mot s'impose invite à prendre en compte, outre la consolation, familière de la psychologie enfantine, le consolament de l'église cathare qui conjuguait le baptême et la confirmation, l'entrée de l'Esprit, du souffle, par imposition des mains.
De sorte qu'une première fréquentation de tels clichés, qui se cantonnerait à cet effet de surface, voulu sans nul doute par la démarche sérielle du photographe, en réfère d'emblée à une sémantique de la vie, non de la mort (Schäfer s'en tient pourtant à une prise de vue frontale, sans effets de lumière, qui satisferait les experts de l'identité judiciaire). Les expositions et les publications auxquelles ils ont donné prétexte en France, dans le courant de 1987, l'attestent par le fait même de leur publicité : quelques années plus tôt, le magazine Photo avait été retiré de la vente, dans la matinée de sa parution, pour avoir reproduit les clichés pris à l'Institut médico-légal du cadavre de Jacques Mesrine. Strictement comparables dans leur structure photographique, ceux-ci se démarquaient toutefois – outre le hiatus évident entre le statut officiel du photographe et le propos de l'éditeur – sur deux points : plus que l'illégalité d'une telle publication, ce qui rendait intolérable pour la société la diffusion de ces images c'étaient les causes de la mort, visibles sur la dépouille ; et la nudité du cadavre. Pour mieux dire, on avait – par mesure infamante délibérée ? — privé de linceul celui qui avait tant nargué cette même société et ses polices, l'ennemi public abattu au terme d'une interminable traque. Et ce détail renvoie soudain sur l'œuvre de Schäfer un rai de lumière inédit.
Les gisants de la morgue berlinoise sont en effet recouverts jusqu'aux épaules d'un drap blanc, dont on peut supposer qu'il a juste été rabattu sur le buste pour la pose. De sorte que le suaire occupe plus de la moitié de la surface totale sur certains de ces clichés. Ce protocole a permis que le visage seul concentre l'intention dramatique manifeste (fût-elle angélique) qui a poussé l'auteur à portraiturer des cadavres. Or, que l'on s'attarde un peu devant ces photographies – celle, notamment, du jeune enfant mort – et que l'on pratique la méthode de méditation inspirée à Georges Bataille par le supplice « des cent morceaux » (une série, là encore, de clichés où l'on assiste à la mise à mort d'un jeune Chinois que le bourreau découpe, vivant, membre à membre) : le regard et la pensée isolent bientôt le suaire comme unique objet de la contemplation. Au point que l'hypothèse ne tarde pas à s'imposer selon laquelle Schäfer n'aurait photographié que des suaires.
Il aurait ainsi placé son objectif dans une intermittence qui ne se mesure qu'à la blancheur immaculée du linge – comment concevoir, devant la sereine impassibilité de ces visages, l'imminence de l'œuvre délétère qu'a d'ores et déjà engagée la décomposition ? Le corps n'aurait, dans ces photos, d'autre fonction que de rendre intelligible et bouleversant le drap mortuaire : c'est lui dont on pressent, soudain, qu'il va trahir la souillure de la mort, livrer l'icône corporelle qui est en train de s'élaborer. C'est à la finesse de sa trame que celle ou celui qu'on en a vêtu dans la mort léguera sa dernière image, une empreinte intégrale, authentique plus que le film photographique ne le propose, composée d'extraits et d'esprits restitués de ce corps qui s'absente dans la nuit de la matière. Rudolf Schäfer n'a pas osé – pratiquement, cela ne pouvait guère s'envisager – photographier des suaires vides, comme put le faire, le 28 mai 1898, Secondo Pia, qui fut le premier à fixer sur la plaque sensible le Suaire de Turin. Celui-ci découvrit le soir même, en plongeant la plaque dans le révélateur, que le négatif seul est lisible : alors que le drap n'offre à la vue que des taches rougeâtres éparses, la pellicule photographique, par inversion, révèle le modelé du corps jusqu'en ses moindres accidents, jusqu'aux traces des blessures infligées au crucifié. C'est ainsi l'épreuve directement contretypée du négatif, beaucoup l'ignorent, que divulgue l'imagerie pieuse.
Faute d'avoir consenti à cette inversion – qui eut constitué un acte subversif majeur, dans un monde que muselle fermement notre hygiénisme totalitaire – Rudolf Schäfer a muré dans l'indifférence des limbes les morts de Berlin, qui nous laissent impassibles et sereins.
Rudolf Schäfer, l'une des photographies de la série Visages de Morts, 1986. Extrait de Camera International, n° 13, hiver 1987.
[En lien dans le paragraphe d'introduction] La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.
Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion,
Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).
Femme tartare
Sommeil contre une selle de cuir fauve. La nuit est vaste et froide, l'âme rumine un bruit d'anneaux, de soupirs noirs près des crinières. Très loin un cri ! O mon silence, plus vif que le guet ou l'étoile ! J'attends le jour dans très longtemps qui va blanchir…
Le lendemain sera théâtre en marche sur la terre. Les Passes sont des actes. Par migrations par effraction tout un royaume s'ouvre la plaine bleue avec ses villes et ses palmes. Et puis la peur, le viol. J'ai tremblé pour des femmes lourdes. Beauté des miens et leur fureur !
Beaux objets de mes mains : chaudrons et vasques se modèlent à mes flancs. Les gestes sont des rites et le feu me reforge, tous les jours il est Dieu ! Nos grands troupeaux sont la richesse et la vie lente, les chevaux ont une âme et la terre est leur chant profond.
Toute la chair du temps pèse comme un automne. Je touche les racines les branches sèches du soleil dans les grands crépuscules de nos bivouacs. Ma vie est l'œuvre sans défaut, je suis l'autre visage de l'histoire et l'acte pur, au bras des hommes, par ma main rousse.
Moi, celle des Nomades, dans l'herbe rase des vents, et non voilée !
La quinzaine de recueils de Claire Laffay qui figurent parmi mes livres forment l'une des zones d'incandescence qui, lorsque je ne fais même que traverser vivement la bibliothèque, m'aimantent l'esprit et le cœur. Il arrive souvent que, pourtant pressé par une tâche professionnelle, je fasse halte un instant et tire un volume de son rayon pour lire un poème bref – je peux affirmer ainsi que l'œuvre de Claire Laffay m'est plus qu'une autre familière.
De la seconde à la terminale, elle fut officiellement mon professeur de français. Dans les faits, je lui dois une dette dont, aujourd'hui encore, il m'est très difficile de cerner l'ampleur : j'écrivais avant que le sort ne me la désigne comme enseignante, elle affichait un mépris de l'objet livre qui aurait dû me la rendre étrangère et j'avais engagé le pari de passer le bac sans avoir ouvert une seule fois le Lagarde et Michard.
Il lui arrivait d'arpenter les couloirs, les yeux dans les nuages, à la recherche de ses élèves et de passer devant nous sans nous reconnaître. Ce matin-là, nous l'attendions devant notre salle. Un petit essaim bruissait dans mon dos. Quelques-unes des oiselles qui furent ma croix durant ces premières années de mixité gloussaient autour de je ne savais quoi, que l'une d'entre elles détenait et montrait aux autres en ménageant ses effets. Étrangement, cet épisode fut la foudre.
La petite sotte s'était procuré à la librairie de Sceaux, qui en assurait le dépôt et la vente, le tout premier recueil de poèmes de cette femme. Elle en ânonnait les vers obscurs et lumineux, dosant les salves de ricanements qu'elle se sentait soudain l'exorbitant pouvoir de provoquer à sa guise. L'après-midi même, j'avais en main un exemplaire de Cette Arche de péril de Claire Laffay, le volume même qui est à portée de mes doigts tandis que je rédige cette chronique à l'écran.
La découverte de cette langue, porteuse d'un onirisme qui ouvrait une brèche béante dans mes misérables délires obsidionaux de l'époque, déverrouilla en moi la langue. Mais jamais, il me semble – et ce point crucial reste sans doute le plus problématique, puisque le plus intimement lié à mon ADN de fils d'ouvriers imprimeurs sur plusieurs générations –, la matérialité du livre n'a, comme alors, médiatisé cet accès à la langue. Cette Arche de péril, imprimé à cinq cents exemplaires (dont cent numérotés sur Arches) aux frais de l'auteur, reste un pur modèle de sobre élégance typographique. J'ai acquis, quelques années plus tard, l'un des exemplaires du tirage de tête, qui côtoie l'édition courante dans ma bibliothèque ; mais c'est curieusement dans celle-ci, toujours, que je lis et relis cette écriture de l'origine, guettant le retour de flamme de l'émotion première, dont ma mémoire organique ne s'est jamais défaussée : la peau de mes doigts ne manque jamais de m'indiquer qu'elle touche une pierre échue de la nuit des temps de l'esprit, un nodule aux propriétés semblables à la piézoélectricité du quartz.
Je referme ici la porte au nez des souvenirs, qui ne concernent que moi, pour donner à lire les deux premiers poèmes que j'ai lus de cette femme. Dans le recueil, ils s'intitulent l'un et l'autre : Vu. Mon métier d'éditeur, ma présence sur la Toile me convainquent que le seul hommage conséquent consisterait à mettre en ligne, sur un site qui lui serait consacré, une telle œuvre que tout, sinon, semble bien désigner pour l'oubli.
Au grand jour de quatre heures de plein été
Cette charogne, près d'une pierre, où notre pied a buté presque
D'un oiseau mort, son ventre rond
Odeur de mort et de soleil
Les blés étaient murs et nous marchions sur la face de la terre
Qui regardait le ciel
Avec cet œil.
Une libellule mourante sur la route lisse – trop –
Luttant contre le vent et n'arrivant pas à se retourner,
avec ses grandes ailes comme des voiles, qui l'entraînaient…
Et ses yeux
(des milliers de fois un arbre distillé dans cette profondeur très savante de jade où se recroise un arc-en-ciel)
Ses yeux énormes.
Immobiles
À vérifier. Car elle est Celle – l'ignorais-tu ? – dont les yeux savent pivoter
Mais même les pattes à la fin – ce fut très long – ne frémissaient plus que par le vent.

Jean Hélion, dessin pour Imaginaires de Claire Laffay, 1966.
La mer, première nourrice de la vie, conserve encore, dans ses abîmes, beaucoup de ces formes singulières, discordantes, qui furent les essais de l'animalité ; la terre ferme, moins féconde, mais plus apte au progrès, a presque totalement perdu ses étrangetés d'autrefois. Le peu qui persiste appartient surtout à la série des insectes primitifs, insectes d'industrie très bornée, de métamorphoses très sommaires, presque nulles. Dans nos régions, au premier rang de ces anomalies entomologiques qui font songer aux populations des forêts houillères, se trouvent les Mantiens, dont fait partie la Mante religieuse, si curieuse de mœurs et de structure. Là prend place aussi l'Empuse (Empusa pauperata Latr.), sujet de ce chapitre.
Sa larve est bien la créature la plus étrange de la faune terrestre provençale, fluette, dandinante et d'aspect si fantastique que les doigts novices n'osent la saisir. Les enfants de mon voisinage, frappés de sa tournure insolite, l'appellent le diablotin. Dans leur imagination, la bizarre bestiole confine à la sorcellerie. On la rencontre, toujours clairsemée, au printemps jusqu'en mai, en automne, en hiver parfois si le soleil est vif. Les gazons coriaces des terrains arides, les menues broussailles abritées de quelques tas de pierres en chaude exposition, sont la demeure favorite de la frileuse.
Donnons-en un rapide croquis. Toujours relevé jusqu'à toucher le dos, le ventre s'élargit en spatule et se convolute en crosse. Des lamelles pointues, sortes d'expansions foliacées, disposées sur trois rangs, hérissent la face inférieure, devenue supérieure par le retournement. Cette crosse écailleuse est hissée sur quatre longues et fines échasses, sur quatre pattes armées de genouillères [1], c'est-à-dire portant vers le bout de la cuisse, au point de jonction avec la jambe, une lame saillante et courbe semblable à celle d'un couperet.
Au-dessus de cette base, escabeau à quatre pieds, s'élève, par un coude brusque, le corselet rigide, démesurément long et rapproché de la verticale. L'extrémité de ce corsage, rond et fluet comme un fêtu de paille, porte le traquenard de chasse, les pattes ravisseuses, imitées de celles de la Mante. Il y a là harpon terminal, mieux acéré qu'une aiguille, étau féroce, à mâchoires dentées en scie. La mâchoire formée par le bras est creusée d'un sillon et porte de chaque côté cinq longues épines, accompagnées dans les intervalles de dentelures moindres. La mâchoire formée par l'avant-bras est canaliculée pareillement, mais sa double scie, que reçoit au repos la gouttière du bras, est formée de dents plus fines, plus serrées, plus régulières. La loupe y compte une vingtaine de pointes égales pour chaque rangée. Il ne manque à la machine que d'amples dimensions pour être effroyable engin de tortionnaire.
La tête s'accorde avec cet arsenal. Oh ! la bizarre tête ! Frimousse pointue, avec moustaches en croc fournies par les palpes ; gros yeux saillants ; entre les deux une dague, un fer de hallebarde ; et sur le front quelque chose d'inouï, d'insensé : une sorte de haute mitre, de coiffure extravagante qui se dresse en promontoire, se dilate à droite et à gauche en aileron pointu et se creuse au sommet en gouttière bifide. Que peut faire le diablotin de ce monstrueux bonnet pointu, comme ni les mages de l'Orient ni les adeptes de l'art trismégiste n'en ont jamais porté de plus mirobolant ? Nous l'apprendrons en le voyant en chasse.
Le costume est vulgaire ; le grisâtre y domine. Sur la fin de la période larvaire, après quelques mues, il commence à laisser entrevoir la livrée plus riche de l'adulte et se zone, de façon très indécise encore, de verdâtre, de blanc, de rose. Aux antennes déjà se distinguent les deux sexes. Les futures mères les ont filiformes ; les futurs mâles les renflent en fuseau dans la moitié inférieure et s'en font un étui d'où émergeront plus tard d'élégants panaches.
Voilà la bête, digne du crayon fantastique d'un Callot. Si vous la rencontrez parmi les broussailles, cela se dandine sur ses quatre échasses, cela dodeline de la tête, cela vous regarde d'un air entendu, cela fait pivoter la mitre sur le col et s'informe par-dessus l'épaule. On croit lire la malice sur son visage pointu. Vous voulez la saisir. Aussitôt cesse la pose d'apparat. Le corselet dressé s'abaisse, et la bête détale par longues enjambées en s'aidant des pattes ravisseuses, qui happent les brindilles. La fuite n'est pas longue, pour peu que l'on ait coup d'œil exercé. L'empuse est capturée, mise dans un cornet de papier qui épargnera des entorses à ses frêles membres et, finalement parquée sous une cloche en toile métallique. En octobre, j'obtiens ainsi un troupeau suffisant.
[1] L'édition Yves Delange (voir ci-dessous) donne fautivement, pour ce mot, grenouillères (qui désigne une combinaison pour bébé dont les jambes se terminent en chaussons [Le Nouveau Petit Robert]. J'ai vérifié dans l'édition Delagrave (l'une des très nombreuses réimpressions de l'édition d'origine en onze volumes, chez l'éditeur attitré de Fabre) que c'est bien, en toute logique, genouillères que l'auteur a écrit. Dans le dernier paragraphe reproduit ici, en revanche, Jean Henri Fabre a bien écrit …pour peu que l'on ait coup d'œil exercé ; l'omission de l'article n'est donc pas fautive dans l'édition actuelle.
[2] Dans l'édition Yves Delange (disponible actuellement), Robert Laffont, collection « Bouquins » (deux tomes), 1989, tome I, pp. 1123 sq.
Un chapitre de la série L'ordinaire et le propre des livres est consacré à la centaine de manuels scolaires que Jean Henri Fabre a rédigée pour les éditions Delagrave dans la seconde partie de sa vie. Une galerie photographique accompagne cette présentation. Lire cette chronique – Cliquez ici.

Nous proclamons, déclarons et définissons que c'est un dogme divinement révélé que Marie, l'Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste. La constitution apostolique qui contient ces mots, Munificentissimus Deus définissant le dogme de l'Assomption, a été signée par Pie XII en date du 1er novembre 1950.
Pour les catholiques eux-mêmes, la Vierge Marie me semble une figure hautement paradoxale. Un rapide regard sur l'histoire de l'Église le confirme : la dévotion rendue à la Mère du Christ s'ancre dès l'origine dans une ferveur populaire, devant laquelle l'institution semble avoir toujours traîné les pieds (le dogme de l'Immaculée Conception, si problématique pour nombre d'esprits, n'est antérieur que d'un court siècle à celui qu'honore la fête d'aujourd'hui). Des écoles de théologiens ont justifié ce peu d'entrain de l'Église en arguant de la présence toute de réserve et de discrétion de Marie dans le Nouveau Testament.
Il semble pourtant que cette empathie populaire fait écho à des données immédiates et universelles de l'imaginaire humain [1]. Je termine, ces jours-ci, la lecture d'un beau livre écrit par Mgr P. Rossillon qui fut, dans la première partie du siècle dernier, évêque de Vizagapatam (non loin de Madras, dans le sud-est de l'Inde). Il y relate [2] comment, lors d'une épidémie de choléra, un petit village de quatre cents âmes, Jeyapouram, déjà largement converti par la mission catholique, s'adonne une nuit à une cérémonie dite païenne par l'auteur pour adresser sa supplique à l'antique déesse hindoue comptable de la maladie terrible. Le missionnaire en poste, averti par l'un de ses catéchumènes, disperse l'assemblée et assène quelques coups de canne à ses ouailles. Le lendemain, un petit groupe de jeunes villageois se réunit chez le prêtre : Père, nous avons pensé que pour vaincre le diable et réparer notre infidélité, il serait bon de proclamer solennellement la sainte Vierge Reine et protectrice de Jeyamouram, et d'établir l'Assomption [qui n'était donc pas encore un dogme mais qui était déjà fêtée le 15 août] comme notre fête patronale. Et l'auteur de confirmer que ce culte marial, suggéré par des Indiens eux-mêmes, a contribué à souder la communauté naissante, à se substituer efficacement dans l'imaginaire religieux du village hindou aux cultes autochtones de la féminité sacrée. Je suppose que l'on trouverait un grand nombre d'exemples semblables dans les Lettres édifiantes que les jésuites avaient coutume d'adresser à leurs supérieurs depuis leurs missions sur les autres continents.
Je trouve quelques similitudes entre notre monde tel qu'il va et Jeyapouram en butte au choléra.
Jamais sans doute la fille aînée de l'Église n'a fait montre au quotidien d'autant d'indifférence à l'égard de toute tradition mariale ; jamais non plus, me semble-t-il, la figure de la Vierge ne lui a tant manqué, sans qu'elle le sache. Je parle ici, d'abord, de la figure tutélaire de nos églises, des niches qu'on trouve encore à la croisée de quelques chemins de campagne, je parle des statuettes de Lourdes [y compris celles en plastique translucide qui contiennent de l'eau de la grotte] – tant il est vrai que notre imaginaire reste, à son propos, tributaire d'un art sulpicien dont j'ai, un temps, collectionné les icônes, adulé le kitsch. Car s'il est un singulier pouvoir dont semble disposer la Mère humaine et non humaine du Christ, c'est bien celui de se satisfaire de ce plâtre peinturluré et d'un académisme dévotionnel dont (dont les sujets religieux de Bouguereau offrent le parangon).
Sous ce vernis écaillé – et c'est là une part du paradoxe –, la Vierge se dresse aujourd'hui devant moi comme le contraire du débraillé ambiant. Elle est Celle devant qui l'on se tient. Elle est notre sens de la tenue (j'ose cette formule, qui paraîtra profane, mais je n'en vois pas d'autre). Contre toute raison, elle reste, mystérieusement, l'aune de la femme magnifique.
[1] Je renvoie au petit ouvrage, admirablement documenté et illustré, de Shahkrukh Husain, La Grande Déesse-mère, traduit de l'anglais par Alain Deschamps, postface de Jean-Yves Leloup, dans la collection « Sagesses du Monde », éditions Albin Michel, 1998. Deux doubles pages seulement sont consacrées à la Vierge Marie sur les 184 pages que compte le volume. Cette simple donnée quantitative, qui n'est nullement le fruit d'un parti pris réducteur à l'égard du christianisme, montre bien l'ampleur du matériau anthropologique dévolu à la féminité sacrée.
[2] Mrg P. Rossillon, L'Inde à la croisée des routes, Librairie de l'œuvre St-Charles, Bruges, 1935 ; pp. 95 sq.
La Vierge, L'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1875, collection privée.
En « zoom » :
La Vierge consolatrice, huile sur toile, 1877, musée des Beaux-Arts de Strasbourg (dépôt du musée d’Orsay).

Elle est dans la salle de bains. J'écris. Une même disposition d'esprit réglerait donc mes relations, intimes et sociales, avec le linge et le papier. Rien n'est plus apprêté, ne réclame de l'industrie papetière tant de soin que la page blanche. Rien n'est comme elle évocateur d'un scandale à venir – mots et ratures de la première phrase, informulable, que lessive toujours inlassablement l'intention du texte – sinon le petit linge immaculé qu'elle choisit au matin dans le rayon réservé de son armoire.
Écrivant, je fais tache. Celui qui professe dans l'adolescence un penchant pour le journal intime, le récit fantastique ou l'écriture dramatique se fond dans les lubies de son âge. Que la manie s'organise, qu'elle accède à quelque publicité, empiète sur le sérieux de maturité promise, l'auteur se désigne, jure. Quant à l'écriture elle-même (je parle des techniques scripturaires, du calame des Anciens à la Sergent-major de mon enfance) elle a nourri une immémoriale hantise de la bavure et du pâté qu'à peine l'invention du bic et du Macintosh parvint à endormir chez ceux de ma génération. Codée, tirée au cordeau, ornementale jusque dans ses repentirs, la calligraphie de mes manuscrits n'a cessé d'officier sur le papier de mes brouillons – que je préfère d'un blanc douteux – une liturgie de la souillure. En dépit des efforts constants de la technologie, ceux qui auront la charge de l'impression du texte typographié restent, pour quelque temps encore, tributaires du maculage : le recto fraîchement encré accueille le verso de la feuille suivante ; le frottement de sa chute puis le poids de centaines d'autres accumulées à vive cadence font peser le risque d'une impression importune sur l'autre face, vierge ou non, du papier.
Il semble toutefois que l'édition électronique doive, de la rédaction du texte à sa duplication industrielle, bannir toute occasion de contact, de tangence, de transfert de matière, dans l'immémorial processus d'impression qui, depuis la main magdalénienne improvisant le premier pochoir sur la paroi des grottes jusqu'à la presse offset, n'avait consisté qu'à maîtriser l'universelle propension du réel – corps et choses tangibles – à s'empreindre, à maculer. L'effort de nos sociétés vers l'immatériel passe par un éreintant déni de la matière dans son travail le plus essentiel. Abrasion, foulage, chimisme, capillarité, avec quoi les sciences et les techniques ont négocié depuis l'Homo faber, sont mis à prix : la chose imprimée, comme nombre de produits justifiant désormais le blister qui leur fait office de préservatif, sera élaborée en milieu neutre.
Dans le même temps, le corps lui-même s'est entendu adresser les mêmes objurgations. Comme si le brassage de la peau et des voiles jusqu'alors secrets qui le couvrent, créateur d'écritures sapides et chiffrées, menaçait le nouvel angélisme à l'œuvre dans les laboratoires de Silicon Valley, on fit implicitement procès à des siècles de mode. Au blanc surfacé, aux teintes lisses et voyantes qui sécrètent, dans la nuit de la robe, les enivrants aveux du corps, les stylistes ont substitué des motifs chamarrés sur fonds pastel, des arabesques et des compositions florales en camaïeu, qui apparentent désormais le petit linge au costume balnéaire. Il n'est plus un défilé de mode qui n'inscrive à son programme, parmi les créations de haute couture, la vulgarisation ostentatoire de cette lingerie normalisée. Sous couvert de libéralisme moral et sexuel [1] – toute une esthétique du soft et du light venant prêter main forte à la démarche –, c'est une véritable mise en demeure qui est adressée au corps de s'aligner sur la nouvelle proxémie ; puisqu'il semble impossible de le tenir à distance prophylactique des tissus dont il se vêt – comme parvient à le faire, désormais, l'imprimante laser de la page blanche et de la matrice –, on anticipe l'irrémissible souillure : on le pare de taches propres.
Je n'avais trouvé à cette pression sociale devenue planétaire, qui compromet dans la même hantise les technologies les plus avancées et les instances primordiales de la vie, que de fragiles références chrétiennes dans l'usage lancinant qui était fait, lorsque j'étais enfant, d'interdictions incantatoires telles que : Ne regarde pas, c'est sale ! ou Ne va pas encore faire des saletés ! La liste des abominations tendait à l'exhaustivité, dans le cadre d'une hygiène impérialiste dont le corps était le souffre-douleur de prédilection. Bien que je les pressentisse, je renonçai à rechercher leurs fondements dogmatiques. Jusqu'à ce que le hasard me fasse lever les yeux, dans une chapelle désaffectée de province, vers une toile mitée représentant une Vierge à l'Enfant. Je fus d'abord séduit par la maladresse de cette croûte sulpicienne qui affublait la mère, la faisait paraître absente ou prostrée de n'avoir à exhiber qu'un gnard aux traits de petit vieux. De sorte que je tardai à prêter attention à la devise qui avait pourtant, de toute évidence, requis les soins appliqués du peintre : en onciales blanches, dont les proportions achevaient de tasser les personnages dans leur rôle de piteuse figuration, il était écrit MACULA NON EST IN TE.
L'inscription m'offrait le chaînon manquant d'un véritable phylum idéologique, dont Félix Gaffiot me confirmait que le vocabulaire romain s'était fait peu ou prou le complice : macula connaît dans divers textes de Cicéron le glissement lexical qui lui fait successivement désigner dans La République – comme chez Virgile – la marque, le point ; dans Verrines les mailles d'un filet ; puis la tache, la souillure du vêtement ou du corps (références faites ici à Pline et Ovide, attestant la diffusion de cette acception à l'aube de l'ère chrétienne, avant que le dogme trouve à se formaliser) ; mais il semble que ce soit chez Cicéron – mort en 43 avant le Christ – que l'on rencontre l'usage le plus exemplaire du vocable pour signifier la flétrissure et la honte. Cette excursion savante n'est pas pour innocenter le christianisme, dont le latin de cuisine sous-entend ici que la Mère de Dieu n'a pas eu à fauter pour mettre au monde le Fils rédempteur. Pourtant, cette même religion qui fondera son iconologie sur la plaie ostensible, sur l'épanchement des larmes et du sang, prescrit de sévères exclusions parmi les humeurs dont l'empreinte se désigne à l'adoration : tandis que la virile agonie du Golgotha nous a légué véroniques, Mandylion et Saint Suaire, tous linges divinement souillés, l'épigraphe que voici attire la dévotion sur Celle que le désir n'a pas tachée.
La sentence ne laisse d'évoquer les slogans péremptoires en faveur des poudres à laver, détachants avant lavage et autres adjuvants de blanchiment dont la femme high tech fait mine de raffoler.
[1] Le lecteur veuille tenir compte du fait que ce texte a été écrit vers la fin des années 1980 [nda].
La Vierge aux Anges, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1900, musée de Forest-Lawn Memorial-Park, Glendale, Californie.
Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion, Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

Je suis entré à nouveau dans l'appartement. Non plus par obligation administrative mais, cette fois, pour me colleter avec le réel des lieux et des objets. Sur la grande table de la salle à manger, son matériel de reliure était en l'état où il l'avait laissé, un soir de décembre : le pot de colle ouvert, deux pinceaux fossilisés plantés dedans. Quand j'ai refermé derrière moi, dimanche, la table était débarrassée. Le dernier repas était enfin desservi.
J'ai décroché des murs les quatre pastels de Marie Valarché. Je l'avais pressenti : les rapporter – ou, plutôt, les arracher à sa demeure dernière à lui pour les conjoindre à ceux qui sont accrochés ici – constituait bien un geste décisif. Le fruit d'une décision nécessaire, en tout cas. Mon intime relation à mon père mort, désormais, se joue hic et nunc, dans ce lieu où j'habite, où je travaille, où j'écris, et non plus dans ce cénotaphe de la proche banlieue parisienne où j'ai failli, depuis décembre, cadenasser mon souffle avec mes larmes.
J'ai pris aussi quelques-uns des livres dont il a supervisé l'impression, l'un des albums de sa collection de timbres afin de statuer sur le destin de celle-ci, un superbe Christ baroque que son neveu Jean, le fils de Marie Valarché, lui avait offert il y a peu de temps en souvenir de sa sœur, un nouveau volume parmi la vingtaine qui subsiste là-bas de nos photographies de famille (j'en avais déjà extrait plusieurs, avant de regagner Toulouse juste après l'enterrement). Et, pour conjurer toute dramatisation importune, j'ai roulé dans une feuille de Sopalin le bec verseur promotionnel de la bouteille d'huile d'olive entamée, un accessoire épatant offert par Puget il y a une dizaine d'années pour l'achat d'un pack de deux litres de leur huile Première pression à froid. Un objet que j'ai obstinément envié à ma mère, les dernières temps de son règne. [J'ai jeté l'huile, qui avait dépassé la date de péremption.]
Et j'ai repris la route, dans l'autre sens.
J'ose cette hypothèse : dans ce qui m'a tétanisé ces derniers mois, entrerait pour une part non négligeable mon refus d'obtempérer à l'injonction d'un quelconque devoir de mémoire. Et Dieu sait combien de fois j'ai vu venir de loin, sous l'affabilité de la sympathie, ce rappel de la posture formatée, affectivement correcte, inventée de toutes pièces par une civilisation qui refuse à la mort tout accès organique à sa langue mais se vautre dans la nécrophilie au premier talk show venu.
Mon père compte au nombre des êtres qui nous font vivre, non par la mémoire, mais par le désir et par l'énergie d'aimer qu'ils continuent d'inspirer – d'agiter – en nous. Le temps du premier chagrin dépassé, c'est moins à eux qu'au monde que se destine et s'applique, à travers eux vivants en nous, cette énergie. Je vais enfin pouvoir me livrer à la précieuse ambivalence du deuil, à sa saveur de douce-amère – je m'étais trompé sur un point, en janvier : rapporter les tableaux de Marie Valarché n'aura pas été l'ultime station de mon cheminement de deuil mais, sans doute, son geste inaugural.
Le devoir de mémoire, c'est la mort à l'œuvre, qui ne veut plus dire son nom. C'est la mort hors la langue. La mémoire, telle qu'on nous la revend ces temps-ci, c'est du posthumain, de l'affect pour clones. Sur mes sept cents kilomètres d'asphalte, c'est de l'amour en barres que je convoyais dans mon coffre de voiture.
C'est comme ça, sinon je me fâche.
Pourtant, j'aurais au moins une bonne raison de détester cette femme, de lui tenir rancune à tout jamais pour avoir dit, de ce ton ferme qui était le sien : Les gens qui attendent de l’aide pour écrire, vous savez…, qui attendent d’avoir du temps, d’avoir du calme, une maison calme… c’est pas vrai ! C’est le prétexte. Ils n’ont qu’à écrire, partout. On écrit partout. Ce ne sont pas des écrivains, je veux dire. […] Pour L’Amant , je n’avais pas de lieu pour écrire. Je transportais mon manuscrit de lieu en lieu. On ne me la faisait pas, cette histoire-là, voyez-vous, c’est dans ce sens-là que je vous le dis. Je ne me racontais pas d’histoires là-dessus. Et je ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas. C'est de moi qu'elle parlait ce jour-là, c'est moi qu'elle visait, c'est sûr, en répondant cela à Bernard Pivot [1].
Pourtant, j'aime cette femme. Que j'ouvre l'un ses livres, son texte me saisit à la tignasse et je ne peux plus refermer le volume. Qu'elle apparaisse sur un écran, je suis impressionné – quelque chose que je ne peux nommer autrement qu'une autorité morale, qui émane d'elle, de ce qu'elle écrit, s'impose, a prise sur moi. J'ai de bonnes raisons. J'en donne quelques-unes ici à qui aurait besoin de les entendre.
Voilà une femme qui, la première et la seule à ma connaissance, a procédé à une lecture de ces signes énigmatiques que sont les mains négatives dans les grottes peintes du magdalénien, à une époque où les préhistoriens multipliaient les hypothèses intenables et se prenaient les pieds dans le tapis. Plus largement, elle est la seule dont l'œuvre appelle, comme signes à part entières, ce que j'ai cru possible d'appeler les icônes corporelles – les ombres laissées sur les murs d'Hiroshima par le flash nucléaire, l'empreinte d'un corps sur les draps d'un lit (La Maladie de la mort) et jusqu'à ce texte, qui lui valut une sévère condamnation, donné en 1985 dans Libération où elle écrit : J'essaye de savoir pourquoi j'ai crié quand j'ai vu la maison. Je n'arrive pas à le savoir […] L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. C'est au-delà de la raison [3]. J'ai posé l'hypothèse qu'elle a vu quelque chose qui s'apparente aux icônes corporelles d'Hiroshima – aux auras de l'enfant et de l'assassin.
Voilà une femme qui a suivi le parcours du combattant de l'alcool. Avec un courage et une dignité dont je sais le prix, Bernard Pivot lui demande pourquoi elle buvait. Réponse de Marguerite Duras : On boit parce que Dieu n’existe pas. Et Pivot consacre quelques instants à la présentation du récit dans lequel Yann Andréa évoque la cure de désintoxication de Marguerite Duras, M.D., un des livres les plus secouants que je connaisse sur le calvaire alcoolique [4].
Voilà une femme qui devient femme à quinze ans en s'offrant à un homme qui a le double de son âge. Et qui, à soixante-quatre ans, devient l'amante d'un homme qui n'a pas la moitié de son âge. Une femme dont les livres sont de la chair et de l'âme de femme aimante.
Je me suis trouvé en sa présence, une fois. Fin 1980 ou début 1981, je suis invité, à Paris, en tant qu'éditeur de sciences humaines, à une étrange grand-messe organisée pour la parution du premier numéro de la nouvelle revue officielle de l'école lacanienne [L'Âne ?]. Cela se tient dans un immense appartement [celui des Miller ? je n'ai plus aucun souvenir précis des circonstances exactes, à cette époque je buvais]. Je suis comme déjà marié avec une Lot-et-Garonnaise un peu plus âgée que moi, que j'épouserai pour des prunes deux ans plus tard. Elle m'accompagne dans mon voyage professionnel (j'habite Toulouse depuis fin 1979). Elle se présente une grande heure avant moi à la soirée en question, prévient que je suis retardé à notre hôtel par un rendez-vous avec un auteur.
Je partage l'ascenseur avec Bernard-Henri Lévy. Dans l'une des premières pièces, Lacan siège au centre d'un sofa, drapé dans un plaid, nimbé d'une noria d'égéries blondasses. Je cherche ma future épouse, ne rencontre que des faciès de célébrités. L'angoisse paranoïde de l'alcoolique dipsomane fait boule dans ma poitrine. Ce n'est que parvenu dans la pièce la plus éloignée de l'entrée que je la vois, qui me fait signe. Elle est près de la fenêtre. J'approche assez pour discerner la personne avec qui elle s'entretient, qui me regarde venir. Je n'en crois pas mes yeux. On me sourit. Je vous présente mon mari, entends-je alors, mais vous me pardonnerez, ça fait une heure que nous bavardons et je n'ai pas pensé à vous demander votre prénom…, dit-elle à Marguerite Duras.
J'emporterai dans la tombe le sourire à la fois complice et désolé que m'adressa Duras : Nous avons échangé des recettes de cuisine du Lot-et-Garonne, me dit-elle. Nous avons passé un merveilleux moment, votre femme et moi. Je vous laisse. Mon arrivée avait rompu le charme, cette joie que je suppose rare, quand on s'appelait Marguerite Duras, de pouvoir bavarder confitures avec une femme qui ne sait pas qui vous êtes et tenir le gotha à distance pendant tout ce temps. Il va sans dire que l'anecdote me fut imputée à charge par ma belle-famille, qui haïssait chez moi l'intellectuel et le parisien natif (ce qui, pour ces gens-là, relève du pléonasme), comme si j'avais été en quoi que ce fût responsable que leur fille, élevée au tube cathodique, ignorât le visage – et jusqu'au nom, sans doute – de Marguerite Duras.
À un moment de l'entretien, Bernard Pivot suggère, pour tenter de cerner son œuvre, l'image d'écrivain du désir. Elle s'insurge : Non, pas écrivain du désir, je ne veux pas. Vous ne dites pas : écrivain de la Corse… Femme admirable qui ignorait sincèrement que puissent exister, fiers de l'être, des écrivains de terroir.
[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2003. J'avais évoqué ici l'entretien avec Marguerite Yourcenar, également publié en DVD dans cette même série.
[2] Les Mains négatives, in Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les Mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[3] Sublime, forcément sublime, Christine V., paru dans Libération du 17 juillet 1985. C'est moi qui souligne, par les italiques, la phrase C'est ce que je vois. Un chapitre de mon livre L'Imposition des mains s'intitule « Les icônes corporelles de Marguerite Duras » ; 1993, éditions L'Éther vague, Patrice Thierry, diffusion Verdier.
[4] Yann Andréa, M.D., Éditions de Minuit, 1983.
Marguerite Duras, Paris, septembre 1984 (d'après le DVD Gallimard/Ina).
Plusieurs fois l'an, mon père annonçait pour le samedi suivant une visite au cimetière. À l'encontre de bien des familles où l'on ne s'acquittait de ce devoir qu'à la Toussaint, nous entretenions les sépultures des nôtres avec un soin régulier. Sous une même dalle, reposent les parents de mon père ainsi que sa sœur Jeanne. Dans une travée située à l'autre extrémité, une tombe héberge un parent plus éloigné, que nous nous contentions de saluer d'un signe de croix et d'une brève prière, après les menus travaux d'entretien dispensés à mes grands-parents et ma tante légendaires. Le cérémonial relevait en effet d'un ordre tout imaginaire : il fallut la ferveur pudique de mon père et la pérennité de ses gestes (nous restions une grande heure à brosser la pierre, soigner les plantes, tamiser le gravier qui entourait le caveau) pour que l'enfant que j'étais s'appliquât lui-même à la tâche avec recueillement. La mort m'était étrangère comme l'étaient ceux qui reposaient là, que je n'avais pas connus.
Dès la veille, dans un sempiternel panier, il rassemblait son outillage : une grosse brosse, des chiffons, une truelle, un tamis, deux pots de terre rouge qu'il remplissait de terreau afin de rempoter les géraniums (ou remplacer, parfois, un pied que le vent avait brisé). L'administration communale mettait à la disposition des veuves, à l'entrée du cimetière, le seau et l'eau pour la lessive des pierres tombales.
Voici peu de temps encore, je pensais n'avoir gardé le souvenir vivace de ces équipées qu'en raison de la connivence qu'elles favorisaient avec un père par ailleurs très secret. Nous habitions la petite maison où plusieurs générations s'étaient succédé. En façade, une tonnelle – mes yeux de gamin la dotent aujourd'hui de proportions monumentales – étayait un nombre impressionnant de rosiers. À la saison, je me délectais de ce feu d'artifice muet, lent, que faisaient des centaines de roses au-dessus de ma tête. J'avais remarqué la façon dont la fleur explose parfois, avant même d'être fanée. Mon père sortait un énorme sécateur, un vieux gant de cuir dépareillé. En silence, il préparait un bouquet qu'il faudrait convoyer avec d'infinies précautions. Le cimetière était à une demi-heure de marche.
J'avais oublié, je le sais maintenant, l'essentiel de cet itinéraire. Les rues que nous devions arpenter n'offraient d'abord qu'une succession monotone de pavillons aux grilles sans fantaisie. Or, juste avant de parvenir au mur du cimetière – comme si les morts eux-mêmes avaient exigé qu'on fît croire aux passants que tout n'était pas encore perdu – j'ai soudain mémoire d'une vitrine d'apothicaire sur le trottoir opposé, entre un parterre de chrysanthèmes et le chantier du marbrier. Parmi les pots de faïence délicatement peints, frappés de noms que je ne savais pas lire, la pharmacienne – une vieille fille – avait placé un tatou naturalisé. (Je me suis accordé, voici peu, une heure à flâner de nouveau dans l'immense arsenal du naturaliste Deyrolle, rue du Bac. Parmi les modèles farfelus – de l'insecte microscopique au bœuf empaillé – je tombai sur un spécimen de l'animal.)
L'objet semble d'abord manufacturé. Comment croire qu'un quelconque bain amniotique pût macérer cette armure ? Sa couleur s'avère scandaleuse : jusqu'aux scarabées, la nature a pris soin d'évoquer le cuivre, l'acier, la ferraille. Jamais, sauf ici, la terre cuite. Le tatou se craquelle comme le sol d'un pays qui ne connaîtrait que la soif. Un homme du désert aurait sculpté de ses mains cet emblème, fétiche ou dieu d'eau. Entre la tortue et la conque des grands coquillages, le corps même n'inspire rien d'humide qui corrigerait l'apparente absurdité de sa silhouette. Pointu autant que sec, le tatou semble avoir fourni le prototype immémorial des forets et des mèches qu'utilise aujourd'hui l'ouvrier sur son vilebrequin. Mais quelle fragilité sous cette allure redoutable ! Un seul coup asséné sur sa carcasse le réduira, dirait-on, en un petit tas de boue séchée, méconnaissable et sans consistance sous les doigts.
Il est probable qu'à l'époque, déjà, l'incongruité de ce plésiosaure modèle réduit, dans la boutique d'une vénérable dame à sirops, justifia ma hâte à mettre mes pas dans les pas de mon père, pour aller fleurir des morts indifférents.
Armadillo (tatou), © binary.wittybanter.org, D.R.
Ce texte a paru pour la première fois dans Le Cabinet du naturaliste, éditions Clancier-Guénaud, 1988.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

non tant rares que précieux
Passer pour un bibliophile me plonge toujours dans l'embarras. Selon la stricte étymologie, je le suis, comment le nier ? Pourtant, si je me délecte de la matérialité du volume, ma gourmandise n'est excitée qu'à la promesse d'un contenu.
Les dérives ne dateraient pas d'hier, ni même de Gutenberg. La bibliothèque d'un citoyen d'Herculanum renfermait plusieurs éditions des mêmes textes, laissant songer qu'il était collectionneur : conclusion hâtive d'archéologues et d'universitaires ? Au chapitre IX de son De tranquillitate animi, Sénèque fustige ceux qui accumulent les volumen sans les lire. Peu après l'invention du caractère mobile, en 1494, Sébastien Brandt embarque dans sa Nef des Fous quelques spécimens de bibliomanes. Et La Bruyère stigmatise encore l'un de nous au chapitre « De la mode » de ses Caractères [1]. Que répondre ? sans me rendre définitivement antipathique à tous ceux qui paient pour s'asseoir sur les gradins d'un stade, qui acquittent la redevance audiovisuelle, voire aux philatélistes eux-mêmes ? Il me vient ceci : j'ai le sentiment, achetant un livre de seconde main, de faire aussi métier de conservateur. Non de bibliothécaire. De pratiquer l'archéologie prospective (il y a un beau passage chez Dantec sur cette activité posthumaine). Est-ce un peu moins désuet, à vos yeux, que les soldats de plomb et les papillons ? [Je crains de m'enferrer.]
Je ne peux faire l'impasse, dans mon cas, sur la dimension chromosomique : je suis le fils de plusieurs générations d'ouvriers imprimeurs, des deux côtés. Je redoute que cette raison n'obnubile des souches plus spécifiques, exogènes, tout me le laisse supposer. Il y avait, dans la relation que mon père entretenait avec les livres qui entraient chez nous, une forme très singulière, étrange, de patience que je ne retrouve pas dans ma propre gestion.
Acheter, à vingt ans, les éditions déjà rares de Georges Bataille (mort en 1962, j'avais treize ans), de Roger Caillois, de Michel Leiris, témoignait d'une forme de piété. Il me semble que ce n'est pas plus compliqué que cela. Tant la première lecture de ces œuvres-là était, à l'époque, décisive. Ces livres, dans leur présence matérielle, ont étayé, pérennisé l'héritage moral – la typographie magnifique de mon édition argentine de Patagonie, de Caillois ! comme elle convient aux dernières lignes de ce texte, que j'emporterai dans la tombe :
Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. Je ne me hâterai pas de mesurer ma vie à leur longévité. Il me faut auparavant apprendre à n'être pas indigne des ouvriers obscurs qui commencent ici une œuvre périssable. Là-bas, l'antique effort de leurs prédécesseurs m'a fait opulent. Vais-je leur être infidèle, quand la fidélité ne me commande que de bien exécuter ce que j'ai choisi d'accomplir ? Comblé de richesses et né dans l'entrepôt même où l'histoire les amassa, je suis trop redevable aux hommes pour mépriser leurs travaux et m'abstenir d'y prendre part. Je dois, comme fit chacun d'eux, apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, un jour heureux, la chance aidant, une minuscule paillette. Alors seulement, je ne me sentirai plus parasite ou imposteur, mais me tiendrai bien droit à ma place et dans mon rang. Je pourrai traiter toutes les œuvres de l'homme d'égal à égal. J'aurai même conquis le droit de m'en éloigner et de voir comment, jusqu'à les faire disparaître, les rapetisse la distance.
Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme…
S'il faut absolument décider d'un étalonnage diagnostique, je consentirais à quelque formule, d'ailleurs extraordinairement complexe à ajuster, qui rapporterait le nombre des volumes acquis à celui des pages lues, avec une troisième variable toutefois (un mathématicien m'aiderait à nommer rigoureusement tout cela) qui prendrait en compte le chiffre des volumes significativement consultés. On constaterait sans doute que, si le ratio des livres lus exhaustivement est d'un petit tiers, voire moins, dans certains secteurs où se trouve classée la littérature [le lecteur que je suis, à l'image de l'éditeur, mène une politique d'auteurs], ce ratio est non seulement inversé, mais doit tendre vers 100 % de volumes efficacement consultés (ou qui le seront) pour la part documentaire de mes achats. Cela est vrai, notamment, des livres assez nombreux que je rentre ces temps-ci pour nourrir, en amont comme en aval de la période, mon travail sur l'Inde des Grands Moghols.
Désiré, acquis, intronisé dans l'ordre sévère de la bibliothèque, lu ou consulté (toujours devenu peu ou prou familier – assez pour que je sache ce que j'y viendrai chercher, le moment venu), le livre cesse d'être rare – pour peu qu'il le fût. Il m'est simplement devenu précieux.
S'il y a quelque esprit de collection dans ma pratique, soyons loyal [pluriel de majesté, justifiant que l'adjectif s'accorde au singulier] : les livres n'en sont pas l'objet premier. Je me collectionne à travers les livres que j'acquiers. Qu'on l'écrive, qu'on le lise, qu'on paie pour se l'approprier, sans doute n'existe-t-il pas d'objet plus narcissique que le livre, dans tous ses états.
[1] Voir les deux articles Bibliophilie et Bibliophile de L'Encyclopædia Universalis, d'où je tire ces références.
La Pieuvre, texte de Victor Hugo, avec huit dessins d'André Masson, publié par Roger Caillois et Victoria Ocampo aux éditions des Lettres françaises à Buenos Aires en 1944 (entreprise éditoriale différente de l'hebdomadaire créé par Louis Aragon en 1941 sous le titre de Lettres françaises, qui parut jusqu'en 1972). En médaillon, l'un des huit dessins d'André Masson.
Non, vous n'avez pas déjà lu cette chronique. Mais une précédente, que je vous invite d'ailleurs à vous remettre en bouche avant de découvrir celle-ci, qui en est la suite.
Nestlé commercialise désormais deux références de crème dessert dans la collection Recettes pâtissières de Mont Blanc, l'une intitulée Poire façon crumble, l'autre Pomme caramélisée façon Tatin. Fou, comme je l'ai dit, d'entremets industriels, j'ai acquis un pack de quatre petits pots de la première.

À ma grande surprise, je n'ai pas éprouvé, comme avec la cerise du Petit Clafoutis de La Laitière, l'impression d'accéder à quelque précipité gustatif du concept de poire asséné par les exhausteurs de goût. Il m'a fallu rétablir la posture : on me voulait dans l'univers du crumble, dont la poire n'est ici qu'un ingrédient. Le crumble, m'indique le Petit Larousse illustré, est une préparation faite de fruits (pommes, poires, fruits rouges, etc.) recouverts de pâte sablée et cuite au four (cuisine anglaise). La problématique de Mont Blanc consiste donc à restituer, par une crème que signale d'ordinaire son onctuosité, l'effet produit en bouche par une pâte sablée d'autant plus craquante qu'elle est soumise à la chaleur du gril [1].
Il ne s'agit donc plus ici, pour le lobby agroalimentaire, de formater simplement la perception d'une saveur chez une cible prise au saut du berceau. La démarche est plus ambitieuse – plus radicale et, en cas de succès, porteuse de perspectives sans nombre – puisqu'il s'agit de brouiller la contribution des autres sens qui participent à la délectation gastronomique : en l'occurrence la vue et le toucher (si ce n'est la promesse inscrite sur le packaging, aucune confusion possible, a priori, entre un petit pot en métal léger contenant de la crème de couleur indéterminable et une tartelette aux fruits sortie du four) ainsi que ce sous-ensemble du tact qui opère en bouche et que les dents, le palais, la langue médiatisent en direction du goût ; qui associe le croustillant à la saveur de la gaufrette, qui me rend l'huître répugnante et le saint-nectaire fermier délectable dans sa croûte. Si la poire façon crumble est convaincante, bonjour dès demain la moule marinière en granulés, la crème de rumsteak en tube (en trois options : façon cuisson à point, façon saignante et façon bleue) et, surtout, le suffrage universel par simple transmission de pensée – le rêve de tout politique : une démocratie directe sans électeurs ! (une glisse unanimiste, qui vous accorde les pleins pouvoirs pendant que le bon peuple patine).
J'ai fermé les yeux un instant, me suis forcé à oublier l'injonction portée sur l'emballage, je me suis imaginé perdu dans le Sahara, et j'ai plongé ma cuillère dans le pot que je tenais de la main gauche. Ce que j'ai senti alors dans ma bouche n'entretenait aucun rapport, même lointain, avec une pâtisserie – surtout pas à la poire. Mais peut-être ce qu'une vache de batterie a pu éprouver en ruminant sa farine animale assaisonnée à l'huile de vidange, avant de sombrer dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
[1] Avec le système Crisp de Whirlpool, préparez des pizzas, des tartes, etc. croustillantes et dorées à souhait en seulement quelques minutes. Le Crisp de Whirlpool associe simultanément trois sources de chaleur : les micro-ondes cuisent l'aliment, le gril Quartz le dore dessus et le plat Crisp dessous (notice du constructeur).
Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.
Dominique Autié
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