Plusieurs fois l'an, mon père annonçait pour le samedi suivant une visite au cimetière. À l'encontre de bien des familles où l'on ne s'acquittait de ce devoir qu'à la Toussaint, nous entretenions les sépultures des nôtres avec un soin régulier. Sous une même dalle, reposent les parents de mon père ainsi que sa sœur Jeanne. Dans une travée située à l'autre extrémité, une tombe héberge un parent plus éloigné, que nous nous contentions de saluer d'un signe de croix et d'une brève prière, après les menus travaux d'entretien dispensés à mes grands-parents et ma tante légendaires. Le cérémonial relevait en effet d'un ordre tout imaginaire : il fallut la ferveur pudique de mon père et la pérennité de ses gestes (nous restions une grande heure à brosser la pierre, soigner les plantes, tamiser le gravier qui entourait le caveau) pour que l'enfant que j'étais s'appliquât lui-même à la tâche avec recueillement. La mort m'était étrangère comme l'étaient ceux qui reposaient là, que je n'avais pas connus.
Dès la veille, dans un sempiternel panier, il rassemblait son outillage : une grosse brosse, des chiffons, une truelle, un tamis, deux pots de terre rouge qu'il remplissait de terreau afin de rempoter les géraniums (ou remplacer, parfois, un pied que le vent avait brisé). L'administration communale mettait à la disposition des veuves, à l'entrée du cimetière, le seau et l'eau pour la lessive des pierres tombales.
Voici peu de temps encore, je pensais n'avoir gardé le souvenir vivace de ces équipées qu'en raison de la connivence qu'elles favorisaient avec un père par ailleurs très secret. Nous habitions la petite maison où plusieurs générations s'étaient succédé. En façade, une tonnelle – mes yeux de gamin la dotent aujourd'hui de proportions monumentales – étayait un nombre impressionnant de rosiers. À la saison, je me délectais de ce feu d'artifice muet, lent, que faisaient des centaines de roses au-dessus de ma tête. J'avais remarqué la façon dont la fleur explose parfois, avant même d'être fanée. Mon père sortait un énorme sécateur, un vieux gant de cuir dépareillé. En silence, il préparait un bouquet qu'il faudrait convoyer avec d'infinies précautions. Le cimetière était à une demi-heure de marche.
J'avais oublié, je le sais maintenant, l'essentiel de cet itinéraire. Les rues que nous devions arpenter n'offraient d'abord qu'une succession monotone de pavillons aux grilles sans fantaisie. Or, juste avant de parvenir au mur du cimetière – comme si les morts eux-mêmes avaient exigé qu'on fît croire aux passants que tout n'était pas encore perdu – j'ai soudain mémoire d'une vitrine d'apothicaire sur le trottoir opposé, entre un parterre de chrysanthèmes et le chantier du marbrier. Parmi les pots de faïence délicatement peints, frappés de noms que je ne savais pas lire, la pharmacienne – une vieille fille – avait placé un tatou naturalisé. (Je me suis accordé, voici peu, une heure à flâner de nouveau dans l'immense arsenal du naturaliste Deyrolle, rue du Bac. Parmi les modèles farfelus – de l'insecte microscopique au bœuf empaillé – je tombai sur un spécimen de l'animal.)
L'objet semble d'abord manufacturé. Comment croire qu'un quelconque bain amniotique pût macérer cette armure ? Sa couleur s'avère scandaleuse : jusqu'aux scarabées, la nature a pris soin d'évoquer le cuivre, l'acier, la ferraille. Jamais, sauf ici, la terre cuite. Le tatou se craquelle comme le sol d'un pays qui ne connaîtrait que la soif. Un homme du désert aurait sculpté de ses mains cet emblème, fétiche ou dieu d'eau. Entre la tortue et la conque des grands coquillages, le corps même n'inspire rien d'humide qui corrigerait l'apparente absurdité de sa silhouette. Pointu autant que sec, le tatou semble avoir fourni le prototype immémorial des forets et des mèches qu'utilise aujourd'hui l'ouvrier sur son vilebrequin. Mais quelle fragilité sous cette allure redoutable ! Un seul coup asséné sur sa carcasse le réduira, dirait-on, en un petit tas de boue séchée, méconnaissable et sans consistance sous les doigts.
Il est probable qu'à l'époque, déjà, l'incongruité de ce plésiosaure modèle réduit, dans la boutique d'une vénérable dame à sirops, justifia ma hâte à mettre mes pas dans les pas de mon père, pour aller fleurir des morts indifférents.
Armadillo (tatou), © binary.wittybanter.org, D.R.
Ce texte a paru pour la première fois dans Le Cabinet du naturaliste, éditions Clancier-Guénaud, 1988.
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Dominique Autié
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