C'est comme ça, sinon je me fâche.
Pourtant, j'aurais au moins une bonne raison de détester cette femme, de lui tenir rancune à tout jamais pour avoir dit, de ce ton ferme qui était le sien : Les gens qui attendent de l’aide pour écrire, vous savez…, qui attendent d’avoir du temps, d’avoir du calme, une maison calme… c’est pas vrai ! C’est le prétexte. Ils n’ont qu’à écrire, partout. On écrit partout. Ce ne sont pas des écrivains, je veux dire. […] Pour L’Amant , je n’avais pas de lieu pour écrire. Je transportais mon manuscrit de lieu en lieu. On ne me la faisait pas, cette histoire-là, voyez-vous, c’est dans ce sens-là que je vous le dis. Je ne me racontais pas d’histoires là-dessus. Et je ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas. C'est de moi qu'elle parlait ce jour-là, c'est moi qu'elle visait, c'est sûr, en répondant cela à Bernard Pivot [1].
Pourtant, j'aime cette femme. Que j'ouvre l'un ses livres, son texte me saisit à la tignasse et je ne peux plus refermer le volume. Qu'elle apparaisse sur un écran, je suis impressionné – quelque chose que je ne peux nommer autrement qu'une autorité morale, qui émane d'elle, de ce qu'elle écrit, s'impose, a prise sur moi. J'ai de bonnes raisons. J'en donne quelques-unes ici à qui aurait besoin de les entendre.
Voilà une femme qui, la première et la seule à ma connaissance, a procédé à une lecture de ces signes énigmatiques que sont les mains négatives dans les grottes peintes du magdalénien, à une époque où les préhistoriens multipliaient les hypothèses intenables et se prenaient les pieds dans le tapis. Plus largement, elle est la seule dont l'œuvre appelle, comme signes à part entières, ce que j'ai cru possible d'appeler les icônes corporelles – les ombres laissées sur les murs d'Hiroshima par le flash nucléaire, l'empreinte d'un corps sur les draps d'un lit (La Maladie de la mort) et jusqu'à ce texte, qui lui valut une sévère condamnation, donné en 1985 dans Libération où elle écrit : J'essaye de savoir pourquoi j'ai crié quand j'ai vu la maison. Je n'arrive pas à le savoir […] L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. C'est au-delà de la raison [3]. J'ai posé l'hypothèse qu'elle a vu quelque chose qui s'apparente aux icônes corporelles d'Hiroshima – aux auras de l'enfant et de l'assassin.
Voilà une femme qui a suivi le parcours du combattant de l'alcool. Avec un courage et une dignité dont je sais le prix, Bernard Pivot lui demande pourquoi elle buvait. Réponse de Marguerite Duras : On boit parce que Dieu n’existe pas. Et Pivot consacre quelques instants à la présentation du récit dans lequel Yann Andréa évoque la cure de désintoxication de Marguerite Duras, M.D., un des livres les plus secouants que je connaisse sur le calvaire alcoolique [4].
Voilà une femme qui devient femme à quinze ans en s'offrant à un homme qui a le double de son âge. Et qui, à soixante-quatre ans, devient l'amante d'un homme qui n'a pas la moitié de son âge. Une femme dont les livres sont de la chair et de l'âme de femme aimante.
Je me suis trouvé en sa présence, une fois. Fin 1980 ou début 1981, je suis invité, à Paris, en tant qu'éditeur de sciences humaines, à une étrange grand-messe organisée pour la parution du premier numéro de la nouvelle revue officielle de l'école lacanienne [L'Âne ?]. Cela se tient dans un immense appartement [celui des Miller ? je n'ai plus aucun souvenir précis des circonstances exactes, à cette époque je buvais]. Je suis comme déjà marié avec une Lot-et-Garonnaise un peu plus âgée que moi, que j'épouserai pour des prunes deux ans plus tard. Elle m'accompagne dans mon voyage professionnel (j'habite Toulouse depuis fin 1979). Elle se présente une grande heure avant moi à la soirée en question, prévient que je suis retardé à notre hôtel par un rendez-vous avec un auteur.
Je partage l'ascenseur avec Bernard-Henri Lévy. Dans l'une des premières pièces, Lacan siège au centre d'un sofa, drapé dans un plaid, nimbé d'une noria d'égéries blondasses. Je cherche ma future épouse, ne rencontre que des faciès de célébrités. L'angoisse paranoïde de l'alcoolique dipsomane fait boule dans ma poitrine. Ce n'est que parvenu dans la pièce la plus éloignée de l'entrée que je la vois, qui me fait signe. Elle est près de la fenêtre. J'approche assez pour discerner la personne avec qui elle s'entretient, qui me regarde venir. Je n'en crois pas mes yeux. On me sourit. Je vous présente mon mari, entends-je alors, mais vous me pardonnerez, ça fait une heure que nous bavardons et je n'ai pas pensé à vous demander votre prénom…, dit-elle à Marguerite Duras.
J'emporterai dans la tombe le sourire à la fois complice et désolé que m'adressa Duras : Nous avons échangé des recettes de cuisine du Lot-et-Garonne, me dit-elle. Nous avons passé un merveilleux moment, votre femme et moi. Je vous laisse. Mon arrivée avait rompu le charme, cette joie que je suppose rare, quand on s'appelait Marguerite Duras, de pouvoir bavarder confitures avec une femme qui ne sait pas qui vous êtes et tenir le gotha à distance pendant tout ce temps. Il va sans dire que l'anecdote me fut imputée à charge par ma belle-famille, qui haïssait chez moi l'intellectuel et le parisien natif (ce qui, pour ces gens-là, relève du pléonasme), comme si j'avais été en quoi que ce fût responsable que leur fille, élevée au tube cathodique, ignorât le visage – et jusqu'au nom, sans doute – de Marguerite Duras.
À un moment de l'entretien, Bernard Pivot suggère, pour tenter de cerner son œuvre, l'image d'écrivain du désir. Elle s'insurge : Non, pas écrivain du désir, je ne veux pas. Vous ne dites pas : écrivain de la Corse… Femme admirable qui ignorait sincèrement que puissent exister, fiers de l'être, des écrivains de terroir.
[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2003. J'avais évoqué ici l'entretien avec Marguerite Yourcenar, également publié en DVD dans cette même série.
[2] Les Mains négatives, in Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les Mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[3] Sublime, forcément sublime, Christine V., paru dans Libération du 17 juillet 1985. C'est moi qui souligne, par les italiques, la phrase C'est ce que je vois. Un chapitre de mon livre L'Imposition des mains s'intitule « Les icônes corporelles de Marguerite Duras » ; 1993, éditions L'Éther vague, Patrice Thierry, diffusion Verdier.
[4] Yann Andréa, M.D., Éditions de Minuit, 1983.
Marguerite Duras, Paris, septembre 1984 (d'après le DVD Gallimard/Ina).
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Dominique Autié
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