blog dominique autie

 

Vendredi 30 septembre 2005

07: 09

 

Notule sur les pièges
poumeyrol

 

Le but de la traînée est de créer une trace odorante
destinée à amener l’animal qui la suivra à un piège.
Cette traînée n’est valable que pour une nuit.
blanc
André Chaigneau, Manuel du piégeur,
Éditions Payot, 1970, p. 51.

 

Si j’en crois le rapport que vous m’avez demandé d’annoter, vous auriez, en la circonstance, épuisé les ressources de la cynégétique. Restent, dites-vous, le pendule du radiesthésiste et les moyens logistiques que l’armée serait disposée à mettre en œuvre.

Outre qu’une intervention militaire sur l’aire concernée rencontrerait, je le crains, des obstacles de nature imprévisible, il est difficile d’en apprécier les effets sur les populations limitrophes, chez qui le passage à basse altitude des commandos aéroportés ne manquera pas de raviver d’anciens cauchemars.

J’ajoute à ces remarques le risque de bouter l’objet de vos battues hors de la zone où vous l’avez, jusqu’alors, circonscrit. Je suggérerais volontiers aux autorités, dont je comprends le souci d’en finir en faisant montre de toute la fermeté que la presse attend d’elles, de surseoir à des mesures trop spectaculaires. D’autant qu’il existe, à mes yeux, un recours dont vos interlocuteurs se sont privés. Les raisons qui vous ont été opposées lorsque, sur mon insistance, vous en avez évoqué l’hypothèse me semblent, devant l’urgence d’un dénouement honorable, devoir être reconsidérées. L’honneur, en pareil cas, sera bien d’avoir mis un terme à une situation critique, dans laquelle les responsables s’embourbent un peu plus chaque jour, tandis que le mal court et nargue leurs efforts.

Sans doute convient-il de mettre en exergue, mieux que je ne l’ai fait d’abord, la haute connaissance des proies dont procède l’art en question. Les échecs successifs rencontrés ces derniers jours font regretter que nul n’ait imposé, avant de lancer les opérations de rabattage, l’examen minutieux des quelques indices — traces et laissées — dont nous disposions. On a jugé qu’on l’emporterait par le nombre, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en savons guère plus. La seule issue consisterait, dans cet esprit, à multiplier les armes quand il suffit peut-être d’en ajuster une seule, conçue aux mesures de l’adversaire.

Ah, que l’on délègue n’importe lequel de ces messieurs ! Je fais mon affaire de l’introduire auprès de celui dont je vous ai parlé. Qu’il entrevoie les nasses, les trébuchets, les boîtes de formes les plus diverses qui encombrent l’atelier, les collections de ressorts et de goupilles, les mâchoires à l’affûtage sur l’établi, les crocs, les anneaux, les crémaillères ; qu’il s’enquière des flacons étiquetés contenant les appâts, les décoctions aromatiques ; qu’il se laisse confondre par la fidélité des leurres et des appelants consignés par taille, chacun flanqué de la série d’appeaux correspondant aux cris de l’animal qu’il simule. Le maître des lieux, je m’y engage, sortira du légendaire mutisme dont se drape la petite communauté de ceux qui, par le pays, partagent sa science. Il confirmera au plus sceptique d’entre vous qu’il n’est pas, à la ronde, un terrier de renard dont il ne connaisse les accès, les coulées, un fauve dont il ne sache où il se remise par grosse chaleur, un nid, une bauge, une tanière dont il n’ait décompté les locataires.

Il dira combien l’homme est desservi par son odorat grossier, qui lui fait commettre tant d’erreurs sur le terrain – à commencer par la négligence de sa propre odeur, qui souvent le précède et dont il pollue ses itinéraires. Comment, enfin, l’arme la mieux réglée fait figure de rudiment auprès du mécanisme qu’il ajointe, telle une horlogerie, après des jours et des nuits d’observation. Malgré l’abondance de son matériel, il ne dispose que fort rarement du modèle adéquat, offrant le calibre, la délicatesse de tendue, la résistance qu’appellent la nature et l’environnement du gibier. Chaque bête prise a tiré de ses doigts l’œuvre unique qui — jusqu’au dernier rouage — n’articule sa cohérence qu’à la parfaite identification de la victime.

Mais comment gérer, dans l’opinion, cette ultime lâcheté qui fait quitter la place à l’heure de la capture et substituer quelque engin de fabrication improvisée au courage et à la sagacité des chasseurs ? Dites-leur, je vous en prie, quelle intelligence requiert la collecte des données ; la délectation des mains qui assemblent les pièces, corrigent la course d’un assommoir ou bandent un ressort ; l’intimité des heures passées à concevoir le corps dont il faut anticiper le poids, l’allure et l’esquive, tant le piège fonctionne comme un organisme moulé en creux sur la proie.

À présent, on prétexte l’inexpérience des spécialistes devant un enjeu sans précédent, aux conduites déroutantes, ses revirements, voire un don d’ubiquité qu’on avance ici avec sérieux. Or, le choix de la raison et de la force, en l’occurrence, ne peut conduire qu’à ridiculiser nos meilleurs experts. Celui dont je vous propose les services, quand il prépare ses collets, ses trappes, ses gluaux, parvient à épouser la cause du gibier au point de se couler lui-même, par la pensée, dans le goulet de la nasse. Mentalement, par amour — quand ce mot signifie qu’on se confond à l’autre — il devient un instant le cobaye de son dispositif. Est-ce à vous que j’apprendrai que, pour s’en prendre à la pègre, le flic doit s’être fait voyou ?

Je conçois la répugnance des responsables à devoir au braconnage une telle planche de salut, s’ils en venaient à cette solution. Vous pouvez cependant faire état d’une assurance : l’homme ne revendiquerait aucune publicité. Bien au contraire, il conviendrait de ménager sa réserve en négociant par mon intermédiaire, si vos supérieurs l’acceptaient. Non qu’il redoute des sanctions à venir ou quelque entrave à des activités qui, jusqu’alors, il faut en convenir, n’ont soulevé aucune plainte. Mais il a — et je compte sur votre discrétion — ses habitudes en ville. Il y descend de temps à autre. Et, curieusement, il se fait un monde de se rendre, le soir, dans le quartier où, au terme d’un trajet inutilement compliqué qui lui prend une partie de la nuit, il monte avec une fille. Toujours la même, m’a-t-on dit.

 

Dominique Autié.

 

 

Jean-Marie Poumeyrol, Les Nasses, 1976,
acrylique sur panneau, 100 x 73 cm. D.R.

 

Ce texte de Dominique Autié a paru dans la Nouvelle Revue française, n° 492 – janvier 1994, Éditions Gallimard, pp. 115-117.

 

 

Permalien

Mercredi 28 septembre 2005

07: 02

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

8 – De quelques notes à l'encre

 

 

 

annotation

 

(Cliquez sur le cliché pour l'agrandir)

 

 

Je les déteste.

Je déteste le libraire qui m'a vendu l'ouvrage comme si de rien n'était (si j'ai acquis le livre par Internet, sur la foi d'une description écrite de l'exemplaire – mais il m'arrive, sur un marché aux livres ou dans l'officine du bouquiniste d'éprouver quelque suspicion à l'égard de celui qui, mine de rien, expose un tel objet).

Et, surtout, je ne compte pas ma détestation pour la personne qui a détenu ce livre, l'a lu, et l'a rejeté en l'état, porteur de ses soulignements, voire de ses annotations personnelles. Je songe à quelqu'un qui se déferait de son linge, pour qu'un autre le vende. Son linge sale.

*

Mais qu'est-ce qui peut bien justifier cette sorte de haine sourde pour celle ou celui qui a pique-niqué avant moi sur le pré de la page et laissé trace de son passage ? Si ce n'est que je reconstitue son menu à travers ses déjections et vérifie que, comme la plupart des mes contemporains, il n'a guère fait acte social de manger. Il a saucissonné.

*

Ce sentiment, aussi, sans doute, que quelqu'un lit par-dessus mon épaule.

*

Remède au désir : elle est en général petite et grassouillette, entre deux âges ; devant les rayonnages de votre bibliothèque, elle vous explique comment, elle, son rapport au livre il est sensuel.

Je la redoute derrière presque chacun de ces exemplaires que signalent les catalogues de livres d'occasion [qques annot. à l'encre verte, qques pages cornées ds angle sup.].

*

Nul ne peut raisonnablement arguer d'un quelconque procédé mnémonique. Le double trait vertical dans la marge d'un passage, le soulignement d'une expression dans le texte ne permettront en aucun d'en retrouver la source quand la référence s'imposera, parfois des années plus tard. De plus, les raisons pour lesquelles tel passage, telle expression me touchent aujourd'hui et me paraissent dignes d'être fixées plus durablement, ne figurent pas explicitement dans le texte. Il s'agit, souvent, d'un rapprochement que j'établis ou qui s'impose. Ce qui signifie qu'un simple trait marginal serait supposé adjoindre au texte imprimé l'idée rapportée qui me rend celui-ci particulièrement significatif. Cela ne saurait se défendre.

Il faut donc chercher une tout autre fonction à cette activité du lecteur qui empreint de ses laissées son itinéraire de lecture. De même que votre chat patoune, parce que la domestication bloque une part du comportement animal au stade juvénile, il se peut que ce type de lecteur nourrisse quelque nostalgie du gribouillage propre à l'enfant qui biffe toute surface à sa portée – mode archaïque de découverte et d'appropriation de l'environnement, antérieur au dessin de composition et à l'accès au langage articulé.

*

Dupont-Durand n'étant pas Voltaire, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia [1].

*

Sans hésiter, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l'ex-dono [2], cette odieuse appropriation de l'objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau). Dans les vitraux du moyen âge, le bienfaiteur ou la confrérie qui finançaient l'œuvre se fondaient dans la pâte du verre pour joindre leur oraison à celle de la communauté des fidèles et en recueillir les fruits, sous forme de promesses de salut. Leur paraphe était aussi discret (et, souvent, ludique, sous forme d'énigme ou de rébus) que les figurations d'Hitchcock dans ses propres films. Ici, l'intention s'exhibe, pavane, annexe le volume, se substitue à son auteur : c'est l'ostension du sympa, des bons sentiments en majesté, tartinés, sous-titrés pour malentendants, c'est le livre instrumentalisé, réduit à la fonction de dragée, de carte de visite ou d'anniversaire. Imagine-t-on quelque autre objet de consommation courante ou de luxe sur lequel il serait, de la sorte, loisible d'apposer l'inutile bavardage qui paraphrase le don ?

Ainsi ai-je acquis l'un des exemplaires reliés d'après la maquette de Paul Bonet du Théâtre et son double d'Antonin Artaud dans la collection « Métamorphoses » de Gallimard (deuxième tirage de 1944) qui porte, sur la page de faux titre, un étonnant ex-dono. Je ne juge pas des circonstances qui se profilent derrière l'évidente tendresse des mots – la formule a le mérite de lâcher la bride à l'imagination quant à la nature du lien qui a pu unir Madeleine à la récipiendaire de ce billet amoureux. Je prends l'aune, simplement, du gouffre qui semble bien séparer celui-ci du texte enserré dans les pages de ce volume-là.

Mais qui a manipulé l'un de ces exemplaires que les éditions Gallimard, jusque vers les années 1950, habillaient de cette reliure industrielle signée du designer qui en singularisait les motifs pour chaque titre, comprend que Madeleine ait pu considérer que Le Théâtre et son double, ainsi paré, aurait les mérites d'une boîte de pâtes de fruits ou de calissons d'Aix, sans en présenter les inconvénients : contrairement à la plomberie, aux plantes vertes et aux douceurs, le livre ne craint pas le gel.

*

 

À suivre.

 

[1] Sur les marginalia : la Revue de la Bibliothèque nationale de France a consacré son n° 2 (juin 1999) au Livre annoté – ISBN 2-7177-2075-8. On y trouvera un ensemble exceptionnel d'études et de reproductions de manuscrits et d'imprimés annotés.
[2] Ex-dono : Note manuscrite, généralement sur l'intérieur de la page de garde ou le faux titre, indiquant à qui l'ouvrage a été donné par l'auteur, l'illustrateur, l'éditeur ou un tiers. Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres proposé par le site-portail de livres anciens et de seconde main Galaxidion.com.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Lundi 26 septembre 2005

06: 50

 

Sur un précepte de Hsieh Ho

 

sept_kakis

 

D'après le théoricien chinois Hsieh Ho, l'émotion esthétique révèle le rythme de l'esprit dans les gestes des choses vivantes.

Je trouve ce précepte issu de la Chine dans un livre sur l'Inde écrit à l'intention des Occidentaux pas un intellectuel Indien formé à l'époque de la domination britannique [1].

Hsieh Ho vécut au sixième siècle, il est l'auteur d'un Catalogue classant les peintres anciens (Ku-hua p'in-lu). Il détermina six canons en peinture [2]. Le premier tient en ces mots : Animer les souffles harmoniques.

Un Indien peu ou prou européanisé fait un détour par l'empire du Milieu pour nous rendre sensible ce qu'il juge être un trait constitutif de l'esthétique indienne. En musique, notamment.

Tant il est frappant en effet que les cultures du mélange fleuries sur le sous-continent indien n'ont pas produit d'art pictural autre que servile – à ses divinités innombrables, ponctuellement à ses princes (l'islamisation ne suffit pas à rendre compte de cette cécité picturale, d'autant moins que l'islam a longtemps composé avec l'épiderme, diversement pigmenté, de l'âme indienne). La sculpture de l'Inde classique est gestuelle – une danse dans la pierre, une érotique minérale. La musique indienne seule paraît répondre au premier canon énoncé par Hsieh Ho.

L'Inde a éconduit vers ses confins le bouddhisme, né – hérétique – de son propre terreau. C'est même la seule confession qu'elle ait ainsi traitée par le rejet pur et simple. Que préservait-elle d'essentiel, d'esthétiquement irréductible en elle, en exilant les sectateurs de Siddharta Gautama ?

Les études foisonnent sur la littérature védique, sur le brahmanisme et l'hindouisme, sur l'Inde classique et ses vestiges et, en aval, sur ce qu'on a nommé, un temps, « la jeune Inde » de Gandhi et de Nehru. Sur les arts plastiques de l'Inde, on se trouve devant des catalogues plus ou moins copieux d'accessoires sulpiciens en tout genre.

Interroger l'Inde, c'est tôt ou tard rencontrer ce précepte de Hsieh Ho – existe-t-il meilleure définition de l'activité du yogin ? — et buter sur cet étrange hiatus : toute une civilisation qui semble avoir respiré d'un principe qu'elle aurait expulsé, hors de l'espace profane du dehors [le macrocosme, cette mascarade de dieux à cent bras], laissant ses voisins s'y mesurer dans les deux dimensions de la calligraphie et du dessin ; pour mieux l'intérioriser elle-même, en peupler l'espace du dedans, celui du microcosme. Sur ce registre, l'Occidental n'a, pour approcher l'Inde, aucune prise.

 

[1] Cité par Ananda Coomaraswamy, La Danse de Shiva, éditions F. Rieder et Cie, 1922 ; nouvelle édition Tradition Universelle, éditions Awac, Rennes, 1979, p. 89. L'auteur ne précise pas de référence.
[2] François Cheng, Souffle-Esprit – Textes théoriques chinois sur l'art pictural, Le Seuil, 1989, p. 19.

 

Six Kakis, par Mou-ch'i (Fa-tch'ang, né au début du XIII° siècle). Encre sur papier, largeur 36 cm. Dynastie Song du Sud. Collection Daitoku-ji, Kyoto.

 

 

Vendredi 23 septembre 2005

06: 08

 

Mystique des linges
hicks

 

 

Les linges sont, par excellence, objets de manipulation. Parmi le mobilier domestique ou sacré qu’il parent, les biens consomptibles de la table, le corps qu’ils assistent jusqu’à partager son pourrissement, les linges circulent de main en main. Ils négocient la question de l’espace et, par l’usure soumis au temps, fraternisent dans la mort. L’éphémère humain, dont ils sont tissus et qu’ils attouchent, les rend vulnérables. Ne serait-ce que le vent, le moindre agent matériel les soustrait à l’immobilité. Plis, érosion mécanique ou chimique, morsure de la lumière les affectent. D’origine minérale, végétale ou produits minéraux de synthèse, ils témoignent assurément de la plus grande intimité de l’homme avec le monde. La moins spectaculaire aussi, celle qu’un ordre quotidien, sous nos climats, garantit.

Qu’on leur assigne des qualités strictement fonctionnelles ou qu’un sens moins tributaire les voue à la parure, les linges répondent dans l’esprit à la rigidité de l’ordre architectural : architecture domestique et mobilière des boiseries, des faïences et métaux, architecture somptueuse dans la pierre pour la conquête immobile du temps, la réponse est alliance des voiles, des tentures et des brocarts, aménité des linges de maison pour le meuble ou la vaisselle. Mais le corps duplice – figure tantôt dressée comme un fixe défi au soleil, tantôt livrée à son errement – requiert la gloire et l’intimité des linges. L’habit de lumière où s’engonce le torero, corps monumental exposé au sacrilège de la corne, imite la grave immobilité de la tapisserie. Tandis que le petit linge, soustrait aux regards, subit du corps toutes les malversations, en recueille l’odeur et les scories, perd à mesure de la gesticulation la stricte rigueur que des soins ménagers lui avait inculquée.

Pourtant, leur extrême susceptibilité au froissement, aux altérations que peuvent provoquer les différents états de la matière alentour, n’épuise pas l’ampleur des soins dévolus aux linges. Si humble soit leur fonction, ils semblent exempts de la trivialité que partagent, le plus souvent, ustensiles et outils. Car l’usage le plus privé, où l’agrément toutefois invente encore quelque enluminure aux objets, conçoit toujours une zone, plus reculée, de neutre efficacité : univers de coulisses, hétéroclite et monotone, entièrement subordonné au profit que réalise un geste bien ajusté (le monde des objets possède ainsi sa roture, dans l’ombre des fonctions nobiliaires). Or les linges, soustraits à de telles discriminations, sont entourés d’une sollicitude méticuleuse que leur degré de servitude n’affecte pas sensiblement. Du moins une certaine logique, qui prévaut ailleurs, paraît-elle réfutée à propos des linges ; on la trouve même inversée en diverses occasions.

(Autres linges : le manteau que l’impure veut toucher, préludant au manteau rouge des fous qu’on Lui jettera sur les épaules, le manuterge de Pilate, le linge immaculé de Véronique, le suaire, le rideau du temple. Autre, ce linge axial – dit le périzonium – par lequel la mort honteusement humaine s’innocente et devient l’adorable.)

Sans doute faut-il voir dans la conduite séculière comme dans les pratiques rituelles touchant les linges autant d’égards pour leur nature angélique. La contemplation muette des robes immaculées confond ce qui, hors la torsion plus ou moins douloureuse des linges, s’exclut ou renvoie seulement à des ordres distincts. La besogne des lavandières n’est pas moins ambiguë.

Un feu lucide a essoré la robe de l’ange. Complice de l’air, il n’est lui-même susceptible de cette candeur qu’à raison de la terre, agent matériel et symbolique de toutes les souillures, dont il est pure contradiction. Non qu’il figure ni même évoque une lessive exemplaire. L’ange toutefois, plus que toute fiction anthropomorphe, est ostentation des linges. Et tout linge s’éprouve à la robe irréprochable de l’ange.

Porteur de message, l’ange altère l’être qu’il visite. La joie de la visitation est joie du corps bouleversé. Il n’est pas de plus grand effroi, comme il n’est pas de plus vif ravissement.

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaires que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine. Les linges, qu’on évince, donnent à la nudité son arrière-goût de mort. Et la nudité n’a éludé le meurtre qu’en exigeant qu’on la dévoile.

Mais qu’on touche les linges intérieurs, il s’agit d’un lent glissement vers l’extase d’être touché, lové dans les linges qui communiquent à ce qu’ils enveloppent leur essentielle passivité. La brève réconciliation de mon corps, c’est ma robe consentie. En elle je compromets mon effroi d’être l’autre. En elle, je m’oublie.

La perte d’une identité contradictoire, pour n’être pas irrévocable, attente pourtant à la sérénité des linges. L’autre en moi n’est qu’absolue violence. Mais que vienne à se résoudre toute contradiction dans cet écart – par la grâce d’un seul instant d’unanimité – alors semblera pacifique la plus extrême subversion. On ne peut, sans le dénaturer, dissocier un tel mouvement des conséquences immédiates dont il expose à tous regards les marques plus ou moins outrageuses. Ainsi la joie, la peur mêlée, ainsi le rire et toutes violences adventices liées à la visitation mouillent-ils les linges.

(Les trois années de vie publique de Jésus consistent, pour l’essentiel, dans la reconnaissance de son humanité. Qu’on me laisse seulement toucher le bas de son manteau… Le pardon que Jésus accorde publiquement à la pécheresse met en jeu, sous le manteau, cette intime reconnaissance : la chrétienté en retient la gratitude – qui n’est qu’un lointain produit, du moins chez un dieu, de l’extase éprouvée dans un tel glissement ontologique. Jésus-le-dieu se love dans l’humanité de son corps tangible, ainsi que l’homme pénètre, en marge du rêve, l’unanimité fugitive d’être l’autre.)

Tissée, la matière lingée relève d’un ordre architectural primaire et microscopique. En cela elle invoque une géométrie du vide : la trame négative des interstices est le miroir de la matière tramée. En elle se logent les plus infimes poussières, de sorte que la souillure, au lieu de s’en tenir à une emprise superficielle, s’immisce au linge, s’achemine et s’intègre. L’altère.

Cet itinéraire intérieur est aussi celui de l’eau. Et par l’eau investie, la surface s’avère volumique et pondéreuse ; trop vaste d’ordinaire pour que la main d’une seule portée en évalue le poids, le linge s’aggrave et fait masse à l’épreuve de l’eau. Celle-ci, bien plus que la seule médication de la soif, assume celle des accrocs dommageables aux choses dans leur personne (si ce n’est trop étendre l’usage commun de vouloir signifier par là que la souillure, s’en prenant aux linges, dénonce l’identité de celle ou celui que concerne la permanence de leur statut). L’eau qui outre, extorque, rassérène.

Les linges subissent ainsi l’atteinte de la crasse la plus ordinaire, celle du dehors contre quoi toute asepsie se révèle dérisoire. Il est une autre malversation cependant qui les assujettit, de façon radicale, à des rituels insistants : le corps se couvre en eux, que la mort harcèle, ravine.

(La Face, d’abord. Poussières, insectes, pollens retenus sur la suée – l’angoisse gravissante, sur le chemin du Lieu du Crâne, fait du Visage un papier tue-mouche – coulées d’un sang terreux par le poids de Sa tiare de ronces, coulées de larmes, de salive, de cérumen. Celle, blonde et pubère, qui s’approche et prend dans sa robe un Tel Visage, vole son nom à l’Image de son Amant : vera icona.)

L’impression de la Sainte Face sur le linge de Véronique a valeur de souillure exemplaire : on ne concevrait pas de plus grand sacrilège que de soumettre à la lessive cette macule. C’est qu’il n’est pas d’autre preuve de l’humanité de Celui qui s’est ainsi oublié. Il n’est pas non plus d’autre preuve de Son amour, puisque selon toute vraisemblance Il était nu sur la Croix.

Le périzonium, dont l’art occidental revêt la nudité du Dieu-cloué, se présente d’abord comme un voile de pudeur jeté par ceux que cette mort horrifie. Toutefois, ce premier mouvement ne saurait tenir compte du sens profond que le christianisme attache au théâtre du Golgotha. Celui-ci exige qu’un dieu-fait-homme épuise son humanité dans le plus extrême supplice. Tout converge au moment de la mort : comme dans la pendaison, le crucifié s’érige-t-il, ensemençant la terre noire d'où va pointer l’herbe à tête d’enfant dès la lune suivante ? Il n’est pas douteux cependant qu’à son dernier souffle les muscles cèdent : la terre, plongée dans les ténèbres parce que le soleil s’est soudain obscurci, s’illumine alors d’un jet d’urine et d’un cri. Le rideau du temple se fend par le milieu. Les Écritures, pour leur part, ne font mention que de l’eau qui vient, mêlée au sang, par la plaie qu’un soldat lui aurait ouverte au côté. Blessure symbolique.

Le linge qui, à cet instant, lui aurait pris le ventre eût recueilli toute la lumière qu’un tel oubli fit sur le monde. Linge vitrail, à étendre, comme ailleurs les draps de noce, au matin, attestent que tout est consommé.

(Périzonium, cela-qui-ceint-la-zone : orbe du ventre, mais aussi ceinture où l’on met de l’argent, ocelle des pierres précieuses, région de climat, constellation d’Orion.)

 

Dominique Autié.

 

 

Ce texte a paru dans la revue Argile , éditions Maeght, n° XVI, été 1978.

Sheila Hicks, Tons and Masses (détail), exposition, 1978, Lunds Konstahall (Suède). Sheila Hick avait, pour cette exposition, agencé dans l'espace huit tonnes de linge prêté par l'hôpital local. In Gille Plazy, Sheila Hicks, revue Cimaise, n° 158, 1981.

 

 

Permalien

Mercredi 21 septembre 2005

06: 43

 

 

Des bienfaits de la vitrification des morts
boulee

 

Plût à Dieu que l'usage de la vitrification des os se fût introduit, et plût à Dieu, aussi, que j'eusse des amis qui pussent rendre, un jour, ce dernier office à mes os desséchés et exténués par de longs travaux ! Il seraient, grâce à eux, convertis en une substance diaphane, à jamais incorruptible, d'une couleur agréable qui lui est particulière. Cette substance n'offre pas le beau vert des végétaux, mais elle présente l'aspect laiteux et chatoyant du jeune narcisse et l'opération, qui peut la produire en quelques heures, est une preuve de ce que la Toute-Puissance divine accomplira le jour de notre brillante résurrection.

L'homme qui s'exprime ainsi est le Dr Joseph Becker, né à Spire en 1628, mort à Londres en 1685. Un baroque.

Je tire ce texte de La Crémation et ses bienfaits d'Alexandre Bonneau [1], un des ouvrages qui illustrèrent et défendirent, au dix-neuvième siècle, la cause des partisans de la crémation. Celle-ci avait été mise à l'ordre du jour par la Révolution. On parlait à l'époque, non de crémation, mais d'ustion ou d'adustion et ceux qui préconisaient qu'on fît brûler les morts constituaient le parti des ustionistes. Parti, car d'emblée il s'est agi d'en finir avec la mainmise de l'Église et sa croyance à la résurrection des corps. Les crématistes, quoi qu'ils affirment aujourd'hui, se sont toujours recrutés et se recrutent toujours parmi les libres penseurs et les tenants de la plus indigente laïcité. On invoque les pratiques d'autres civilisations, les nécessités d'une hygiène urbaine, mais il n'existe aucun autre fondement historique et idéologique sérieux au militantisme des crématistes, aujourd'hui, dans l'Occident continental [2], qu'un anticléricalisme primaire.

Le bon docteur Becker n'en est pas encore là. Toutefois, le procédé de vitrification des restes humains qu'il a mis au point passe par la crémation du cadavre et c'est ce qui lui vaudra au moins deux héritiers sous la Révolution. Le premier, fondeur de déchets métalliques de son état, le citoyen Gautier, confia ses vues à un conventionnel ustioniste : Ah ! citoyen, si nos législateurs permettaient de brûler les corps, je voudrais donner les moyens de recueillir entièrement pour une famille tout ce qui reste d'inanimé après la mort. Je voudrais satisfaire une foule d'enfants. L'un aurait les eaux produites par l'évaporation ; un autre aurait les cendres provenant des chairs ; et les os donnant une assez grande quantité de verre, il serait possible de distribuer aux autres enfants des médaillons plus précieux qu'une peinture fragile, qu'un goutte d'eau et la transpiration même pourraient altérer.

C'est toutefois l'architecte Giraud, à qui l'on devait le Palais de Justice et l'architecture des prisons de la Seine, qui fit son miel, dès l'an IV, de l'héritage vacant de Becker. Il publia un ouvrage intitulé Les Tombeaux, dont il donna une nouvelle édition en l'an IX (1801) augmentée de plans. Giraud entendait cristalliser toute la population de la capitale et des environs. Voici le résumé qu'Alexandre Bonneau donne du projet. Une nécropole unique, n'occupant qu'un espace assez restreint, devait s'élever aux portes de Paris, soit aux buttes Chaumont, soit à la barrière de l'École. Au centre, serait dressée une haute pyramide, surmontée d'un globe transparent, éclairé la nuit, sur lequel on aurait lu ces mots sacrés : Respect aux Mânes ! Dans la pyramide, on devait établir un vaste fourneau, sur lequel on aurait placé quatre grandes chaudières remplies de la lessive caustique dite des savonniers, et pouvant contenir chacune quatre cadavres. La lessive des savonniers aurait dissous les chairs qui, réduites en gelée, auraient été placées dans de grandes fosses creusées dans ce but et pouvant contenir une quantité énorme de cette bouillie humaine. Quant aux squelettes, bien et dûment numérotés, ils auraient été laissés pendant un an à la disposition des familles, qui auraient été libres de les retirer ou de les faire vitrifier dans la nécropole. On leur aurait rendu ce cristal précieux sous la forme de médaillons représentant les traits du défunt, de bustes, de bijoux de toutes sortes, au gré des parents.

Giraud prévoit qu'une part des ossements ne serait pas retirée dans le délai fixé. Il en recommandait alors la vitrification. C'est désormais lui que je cite : C'est ainsi qu'on parviendrait en peu d'années à élever un monument unique en son genre, plus majestueux que tous ceux de l'Égypte, digne d'être cité dans l'histoire des fastes de la France et propre à exciter l'envie et l'admiration de tous les peuples de la terre. Il s'agit, selon ses plans, de construire une vaste galerie à arcades autour de la nécropole. On y élèverait, avec les ossements vitrifiés, de superbes colonnes et de beaux tombeaux antiques, surmontés de grandes lampes sépulcrales suspendues par des guirlandes, précise Bonneau. L'ornementation de la nécropole se serait complétée d'années en années, puisque chaque année aurait fourni son apport de cristal.

Le kitsch flamboyant anticipe ici l'art pompier du siècle suivant et préfigure le palais du Facteur Cheval. L'ère industrielle approche et, avec elle, une réflexion d'ensemble sur la place de l'homme dans la ville [3]. Ce sera l'époque des petits et des grands systèmes utopiques – Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier et ses phalanstères… De nombreuses constellations montent au ciel utopique dans la première moitié du dix-neuvième siècle, écrira Gilles Lapouges, mais les clartés qu'elles distribuent sont obscures : étoiles de troisième grandeur, elles scintillent à peine et peut-être les fulgurances de Fourier éteignent-elles tous les objets qui gravitent dans ses parages. Parcourir la littérature utopique des débuts de l'âge industriel, c'est choisir l'ennui et la banalité [4].

Avec Becker et Giraud, nous sommes encore en amont, dans une sorte de fraîcheur du regard posé sur la mort. La nécropole de Giraud, dans sa tentative de doter la république laïque d'un palais translucide, ouvragé avec le corps même de la Nation, n'est dénuée ni de grandeur ni de portée symbolique. Bientôt cependant l'hygiénisme va offrir le prétexte d'une argumentation scientifique à la cause crématiste et l'opposition de l'Église provisoirement dessiner au débat son vrai visage. Tout le travail des crématistes, ces dernières années, aura consisté à enfouir cette hache de guerre et à parer leur cause du terne uniforme de la laïcité.

À enterrer la mort.

 

 

[1] Alexandre Bonneau, La Crémation et ses bienfaits, Éditions É. Dentu, Librairie de la Société des Gens de Lettres, Paris, 1886.
[2] Cette précision s'impose par le constat d'une relation significative entre l'insularité (Japon, Royaume-Uni) et un recours ancien, passablement autonome à l'égard des religions et des idéologies, à la pratique de la crémation. On se reportera, pour une approche rigoureuse de la crémation, à l'étude de Patricia Belhassen, La Crémation, le Cadavre et la Loi, Collection des Travaux et recherches, Panthéon-Assas Paris II, éditions L.G.D.J., 1997.
[3] Voir notamment Françoise Choay, L'Urbanisme, utopie et réalités, Le Seuil, 1965. Disponible au format de poche, collection « Points ».
[4] Gilles Lapouges, Utopie et Civilisation, Éditions Weber, 1973.

Étienne-Louis Boullée (1728-1799), Muséum, Pl. 31, BNF-EST Ha 56, ft 7. Bibliothèque nationale de France, site des expositions virtuelles de la BNF.

 

 

Permalien

Lundi 19 septembre 2005

06: 52

 

Du discours allergène

de la personnalité allergique

 

De la survie en milieux hostiles [XIII]
(Courts manuels portatifs – 15)

chat_allergique

Éloge du collier élisabéthain

 

Rendant hommage il y a peu, ici même, à la femme à chat, j'ai passé sous silence, et j'ai eu tort, l'une de ses vertus cardinales : celle de n'être pas allergique – aux poils de chat, cela va de soi, mais au-delà de ne pas compter le mode allergique au nombre de ses registres, de ses moyens d'action et d'exercice du pouvoir. Pour la simple raison qu'elle aura, au moins une fois, été confrontée au visiteur (plus plausiblement à la visiteuse – à l'hôtesse, la commensale, la colocataire) à qui la seule vue de son chat aura donné le signal de l'antienne allergène [j'entends bien signifier par l'emploi de ce qualificatif que le discours, pré-écrit, de l'allergique, en l'absence de tout symptôme péremptoire d'œdème de Quincke, est à ranger dans l'ordre des causes efficientes des symptômes allergiques, quand ils adviennent, pour ne pas dire qu'il en est, dans une majorité de cas, le facteur déclenchant].

Qui s'est trouvé le témoin (c'est-à-dire, toujours peu ou prou l'enjeu instrumentalisé) de cette forme particulièrement redoutable de prise de pouvoir ne l'oublie pas. Cette expérience peut même vous convaincre – c'est mon cas – de récuser depuis des lustres tout recours à cette science hautement inexacte qu'est l'allergologie alors qu'en toute objectivité vous êtes victime, deux fois par jour quand ce n'est pas en pleine nuit, jours fériés compris, de crises d'éternuements en salves à desceller la plomberie ; si un étranger prédit, plus qu'il n'interroge, que vous êtes allergique, aux pollens sans doute, vous avez appris à briser là d'un non sans appel. Vous avalez chaque soir votre dose d'antihistaminiques depuis trente ans et vous exigez qu'en retour on s'abstienne de vous prêter le moindre profil allergoïde.

Je n'ai trouvé dans la littérature (selon l'expression consacrée) qu'une seule allusion à une tentative de nosologie de la personnalité allergique. Pourtant, comme la veuve anthume, la présidente d'association caritative et la propriétaire de caniche, l'allergique exerce un pouvoir immédiat (non médiatisable), tyrannique et bavard sur son environnement humain comme non humain selon une partition strictement codifiée. Comme l'alcoolique et l'érotomane, l'allergique ignore l'improvisation. Comme la personnalité narcissique, l'allergie dessine un style de présence au monde.

olivas

Il y a de nombreuses années déjà, j'ai eu la chance d'assister sur la durée à un numéro de duettistes parfaitement rodé, interprété par une mère et sa fille toutes deux allergiques au lait de vache. Je leur dois d'avoir pu observer par quelle subtile stratégie le spectre de la crise [pas l'œdème : la crise] implique, compromet toute personne qui entre dans la maison, susceptible de cacher un quartier de Vache qui rit dans ses semelles à double fond, tout convive qui se montrera peut-être incrédule quand on lui commentera le plateau de fromages, tout interlocuteur à qui l'on veut du bien et qui ignore que le bébé humain une fois sevré n'a plus besoin de consommer de lait – d'autant que le lait (de vache) est un poison, comme l'attestent, s'il en était besoin, les ravages que la seule vue d'un yaourt provoque sur nous, n'est-ce pas ma chérie ?

Par équité, je fais mention de mon ami Bernard, dont la délicatesse consiste à développer deux syndromes distincts : d'une part, une impressionnante phobie des insectes volants et rampants et, d'autre part, une allergie à l'oignon. L'un des débats de prédilection qui occupent les trop rares soirées que je partage avec cet être très cher porte sur la pertinence du concept d'hystérie masculine. Il se trouve que, de fort longue date, nos avis concordent. C'est donc aux conditions de validité de l'anamnèse, de la diagnose et de la cladistique que nous pouvons consacrer le meilleur de nos disputes.

Voilà des années, pour ma part, que je préconise le port du collier élisabéthain – dispositif également nommé carcan ou collerette, conçu pour empêcher l'animal domestique (ordinairement le chien) de lécher une plaie ou une région eczémateuse –, qui présenterait le double avantage de signaler de loin la présence de l'allergique et de lui servir de porte-voix. Pour l'homme comme pour le chat dont la robe est désignée à la vindicte, il peut être précieux d'être averti qu'on pénètre en zone allergène – un lieu où se tient le discours à la fois fondateur et substitutif de la crise allergique. Libre à vous, dès lors, de consentir ou non à jouer le jeu.

 

(En frontispice) Collier élisabéthain posé à titre expérimental sur un chat allergique à son environnement humain. D.R.
(Ci-dessus) Gas Mask Girl, série des Misery Children de Kathie Olivas. © Skeletonart.

 

Vendredi 16 septembre 2005

07: 16

 

La Cure
tassel

 

Le Grappin a chanté toute la nuit dans la cheminée comme un rossignol.

Il a, ce matin, la mine pire que jamais, le teint terreux, ravagé. Verchère, Cotton et Mandy — l’Antoine qui me reluque à la sauvette — ont renoncé, à sa demande, aux tours de garde qu’ils assuraient, le fusil à portée de main, depuis le mois dernier. Il a prétexté la neige : il n’y avait pas la moindre trace aux abords de la maison ; ce qui prouve bien que le Grappin seul, et non quelque maraudeur, est coupable de ce vacarme qui fait trembler les murs de la cave au grenier et réveille la fille Chaffangeon, la couche-toi-là des voisins.

Ils en ont avalé des couleuvres, tous ceux d’ici ! À commencer par le père Chaffangeon, le fidèle parmi les fidèles, qui s’est battu contre l’évidence devant le ventre de sa Catherine, qui enflait de jour en jour. Il ne fallait pourtant pas chercher bien loin : les deux bâtisses sont mitoyennes et les jardins communiquent ; et le regard creux du vieux Jean-Marie, son étrange rictus en disaient long, au petit matin, sur la sève vitale que la petite échauffée lui avait tirée des heures durant, comme on vide un crustacé en lui aspirant goulûment la substance.

Je venais de m’installer auprès de lui, à l'époque. Malgré son empressement à mon égard, j’ai vite compris qu'il attendait que le fruit fût mûr dans le jardin d'à côté et que cette impatience le rongeait : à mesure que la Catherine s'épanouissait, que sa silhouette d'enfant promettait de s'alourdir, de s'arrondir, qu'il croyait discerner sous la blouse l'esquisse d'un renflement, son peu de sang lui montait aux tempes. Il rentrait alors, les premiers temps où je fus près de lui à demeure, dans un état de grande confusion que je m'efforçais de soulager. Son corps était pris de soubresauts. Seules ma bouche et mes mains parvenaient à dériver les ondes qui semblaient enfermées en lui et le faisaient tressaillir comme une bête agonisante. À l'automne, gorgée tout un nouvel été du soleil fauve qui pétrifie la terre des Dombes et visite la vigne, la Catherine est venue porter elle-même à l'étendage ses premiers linges de femme.

Je l'ai vu aux aguets, des journées entières et jusque longtemps après la tombée de la nuit. Lorsque la dernière lumière s'était éteinte aux volets des Chaffangeon, il allait s'étendre une heure ou deux, frappé d'hébétude. Vers une heure du matin, il se relevait, se glissait jusqu'à ma chambre. J'étais avertie par les craquements du plancher, par le loquet, la porte qui grinçaient. J'ai dû m'accommoder de ses insomnies, de ses effractions auxquelles j'ai fini par me préparer. Il se jetait à mon chevet en sanglotant et me prenait à témoin de sa souffrance : Tu n'as pas vu ses hanches, ce soir, dans la lumière frisante du couchant ! Elle portait sa robe en toile blanche. Sur l'écran du tissu, le soleil a projeté ses reins, dessinés pour l'amour. Et ses seins… Tu n'as pas vu sa poitrine, aujourd'hui ! Sa robe en devient trop étroite…

Le printemps suivant, un soir, j'ai su qu'elle l'avait consommé. Dès lors, c'est vers la remise aux outils qu'il courait à la nuit noire attendre qu'elle le rejoigne. Il languissait tout le jour, s'embrasait le soir venu, se dévorant de désir et de doute auprès de moi. Tu n'as pas vu son ventre ! Son bel abricot tout de velours encore… Dis-moi qu'elle va descendre, qu'elle ne s'endormira pas, que le chien ne va pas nous dénoncer. Jure-le ! Il était repris de tremblements et suffoquait à chaque mot. Ses yeux parfois se révulsaient. Comment lui aurais-je avoué que la petite Chaffangeon me privait désormais d'un office auquel, je l'ai dit, je m'étais soumise, mais dont je mesurais avec un soudain effroi qu'il venait à me manquer ?

Il y eut l'enfant, le scandale. Les nuits dans la remise s'espacèrent. Il m'était rendu, avec sa fièvre, avec la lame incandescente des égarements passés qui lui fouillait l'intérieur du corps.

 

Quand il m'a implorée, le jour même de notre rencontre, je fus rebutée d'abord par sa maigreur, ses dents, son haleine de vieux. Je n'imaginais pas exactement ce qui m'attendait mais, au fond de moi, une force plus puissante que ma volonté me poussait à répondre à ses invites, qui se faisaient chaque jour plus pressantes. Je ne manquais pas d'amants enviables que ma jeunesse attirait. J'étais lasse pourtant de leurs ferveurs de routine, des litanies de la séduction qu'on me susurrait recto tono, aux lisières de l'ennui. On me béatifiait jusqu'au bâillement. Dans le nimbe de mon plaisir canonique, je rêvais d'autres transports, d'extases d'hérésiarque. Mes chevaliers servants d’alors n’avaient de cesse qu’ils ne m’exhibent à leur bras dans les bals, les tavernes, les cabarets de mon village natal. À ma lassitude, à leur désœuvrement s’ajoutaient pour moi les sarcasmes à peine contenus des anciens qui m’avaient vue grandir et la réprobation des miens, à qui les allusions et les gloses n’étaient pas épargnées. Ici, nul ne me connaissait. Pendant l’interminable journée passée dans l’omnibus, avec mes maigres effets dans une malle, je songeais qu’il serait sans doute délectable de paraître, pour la première fois, aux yeux de toute une minuscule bourgade perdue dans le silence des Dombes ; j’imaginais les sous-entendus égrillards, je les guetterais sur les faces chuchotantes des bigots, dans les éclats de gueule et les rires gras des journaliers attablés dans l’auberge — peut-être un gamin se chargerait-il de me prendre à partie, répétant à voix haute ce qu’il aura entendu sur toutes les lèvres depuis mon arrivée : Eh ! la sacristine, la bedeaute, hou ! la suissesse… On ne doit pas s’ennuyer à la cure ! Quoi qu’on dise, il en coûte toujours à une femme d’être mise en cause ; mais, en la circonstance, il ne me déplairait pas de bousculer un peu les âmes qui doivent, sur ce coin de terre, inventer bien des compromissions intimes pour s’accommoder de l’isolement et du sombre décompte des saisons qui constitue, pour jeunes et vieux, la maigre raison d’exister.

Lui, cependant, prit l’exact contre-pied. On me fit descendre de l’omnibus dans un gros village qui était encore à une heure de ma destination. Une femme sans âge me conduisit chez elle et m’informa qu’on viendrait me chercher le soir même pour effectuer, en voiture, la dernière étape. Elle m’offrit à dîner ; mais son peu d’aménité par ailleurs me fit renoncer aux questions qu’il me brûlait de lui poser sur les motifs de cette étape, sur ses liens avec l’homme que je rejoignais, sur les coutumes du pays. En fait, on me convoya beaucoup plus tard qu’on ne me l’avait laissé entendre d’abord et je parvins à bon port au milieu de la nuit. Depuis cette arrivée clandestine, je n’ai pas eu l’occasion ni le droit de quitter la demeure. Je prends soin de ne jamais me montrer aux fenêtres côté rue. J’ai vite su par l’Antoine que mon maître ne se prive pas de parler de moi, d’invoquer mon nom à tout propos. Mais il déploie toutes les ruses pour écarter les curieux. Il a fallu cette levée de boucliers contre le tapage nocturne et les exactions du Grappin pour qu’une poignée d’hommes du village franchisse son seuil.

Les premiers temps, je fus effrayée par la survenue du charivari, les bruits de chaînes, les coups de bélier dans les murs de la cave, qui secouaient tout dans la bâtisse. Il tentait bien de me rassurer, jurait que ça provenait d’à côté, que le père Chaffangeon travaillait la nuit dans sont cellier pour meubler ses insomnies. Mais je ne pus manquer de faire bientôt le rapprochement entre le vacarme et les brusques sautes d’humeur de mon hôte. Il ne parvint d’ailleurs pas à composer bien longtemps et, au bout de quelques jours, résolut de quitter la chambre précipitamment aux premiers appels. Le temps qu’il dévale l’escalier, les bruits changeaient d’intensité et de nature. Des râles, des cris alternaient avec un brame lugubre. Si je tendais l’oreille, je discernais des tintements de ferraille qu’on remuait, des chocs mats — un gros sac de grains qu’on aurait jeté de toute la hauteur d’une maison. Cela pouvait durer une heure, mais il arrivait qu’il ne remonte qu’au point du jour, la démarche incertaine, comme si les os le faisaient souffrir à chaque pas ; pourtant, il dansait un feu de malice au fond de ses orbites de masque mortuaire, à la façon dont les grosses bougies d’autel se consument en se creusant de telle sorte que la flamme se devine seulement dans la pâleur phosphorescente de la cire.

C’est moi qui suis descendue. Sans doute, tôt ou tard, m’aurait-il enjoint de l’accompagner à la cave. Mais, de jour en jour, je me surpris à guetter les échos de leur commerce, dont les épisodes se succédaient tel un cérémonial immuable. Je ne pouvais en détacher mon esprit, bien qu’il eût toutes raisons de profiter de ces répits, et mon corps ne tarda pas à se conformer aux figures imposées de leur rituel : le sang me venait au visage, le ventre me bouillonnait comme un chais qui fermente, ma bouche, mon sexe, mon anus étaient pris de contractions irrépressibles. Bien avant que je ne cède au désir de les rejoindre, j’avais compris que le Grappin est sodomite.

De ce jour, la maison entière devint le théâtre de nos congrès orageux. Ils oublièrent toute retenue à mon égard. Il n’est pas une abomination qu’ils ne transgressèrent. Pourtant, cible de leurs encerclements orduriers, enjeu des surenchères les plus extravagantes, je me ressentais diaphane, inexistante sous des assauts dont je finissais par douter d’être l’objet. Il m’arriva de les défier, de venir les provoquer de ma peau, de tendre jusqu’à leurs orifices et leurs pédoncules les replis liquides et brûlants de mon ventre ; ils semblaient ne pas même éprouver ma présence : je n’étais que le prétexte de leur folie.

Ce n’est qu’à force de m’invoquer, de mêler mon nom à ses étranges cérémonies de la nuit, qu’il est parvenu, dit-il, à me donner corps. Il lui suffit dès lors de prononcer mon visage, de réciter chacun de mes membres, d’épeler mon sexe : Ceci est mon corps, m’entend-il lui murmurer dans son délire ; et ces mots, il me contraint à les répéter pendant tout le temps qu’il gît à mon chevet. Il est vain, dans ces circonstances, que je m’approche, que j’offre de le toucher ; il proteste que je le priverais de la puissance sacrée de la parole, qu’il veut jouir de ma présence réelle. C’est ainsi, peu à peu, à me refuser les gestes et m’interdire des soirées entières le séjour de sa peau fanée, qu’il est parvenu à me rendre avide d’un commerce charnel qui répugnerait à toute autre que moi. Tandis que j’ânonne, comme un écolier s’abrutit des vers qu’il peine à retenir ou fait des lignes, je songe à son membre noueux de cachectique, à ses bourses efflanquées. Il y a un temps pour le Sacrifice, un autre pour l’oraison. Et lorsque ce dernier s’annonce enfin, ma fièvre n’est pas mieux traitée. S’il consent à ce que mes lèvres le fouillent, provoquent la crampe douloureuse qui lui fait bientôt son regard d’agonisant, je dois conformer mon désir à l’exercice d’abstinence qu’il m’impose par ses orgasmes secs : je sens le corps caverneux se tordre, le gland se durcir sous le spasme, je le vois virer à l’encre et le méat palpiter comme une gueule d’anguille — mais pas une glaire, pas un filament de foutre (tel un enfant qui n’a plus rien à vomir, dont les entrailles pourtant se révulsent dans de tragiques haut-le-cœur). Irais-je lui gober la semence à même le testicule, lui planterais-je dans la hampe la lance de mes dents, il me refuserait encore les espèces !

Si l’on savait ce que c’est, on mourrait, geignait-il. Et c’est là ce qu’il nomme sa connaissance convulsive de la transsubstantiation : Circa res oblatas, ainsi que l’a posé l’Ange de l’École. L’oblation sacrificielle… Le Docteur Angélique enseigne qu’il y a sacrifice lorsqu’à l’égard des choses offertes quelque chose est fait. Et que fait-on, petite, sinon cette fraction des espèces sacramentelles, le corps et le sang séparés ex vi verborum, par le seul pouvoir des mots. Mais les grands controversistes s’affrontent à ce propos. S’ils savaient, s’ils savaient ce que c’est, ils mourraient ! Et la raideur lui revient, le verbe lui embrase le gland de nouveau, comme gonfle soudain la langue de feu surgie sous le souffle hors d’un lit de cendres qu’on aurait dites refroidies. Comme s’il n’avait pas suffi qu’on s’empoigne sur l’objet de l’immutation, qu’on doute de la portée du sacrifice, il leur a fallu gloser sur la nature originaire de la chose offerte, argumenter sur la materia ex qua. Ah, petite ! comme si la sérosité de tes liqueurs devait faire défaut à ma langue !

Il importe, à ce point de son oraison, que je lui donne à contempler l’effigie de mon désir : la véronique, le linceul de la mise à mort, l’objet du délit qui porte, empreint, le chrême sapide de mon rut. Je lui présente l’image achéropite — non peinte de main humaine — de mon visage intime, l’icône odorante. Sniffe, sniffe, lui dis-je, ma présence réelle. Ceci est la lettre et l’esprit, mon foutre perdu pour toi. D’étranges crépitements accompagnent la fournaise qui monte alors de la couche, une odeur piquante de bois brûlé nous fait tousser. Le cadre du lit porte les stigmates de ces brefs brasiers.

Une nuit, parvenue à m’endormir bien que brisée par le verbe, je fus réveillée par la voix égrillarde du Grappin qui se faisait chuintante à mon oreille. Son souffle court me balayait l’épaule et je reconnus l’haleine lourde, chargée des miasmes de mille cadavres en décomposition. Philomène, je vais te transverbérer… Par la fenêtre sans volets entrait un faux jour de nuit américaine. Écartant le drap, il approcha la bouche de ma poitrine, sans me toucher. Telle une lame chauffée à blanc, la douleur me fendit l’intérieur du corps, je sentis qu’on me chantournait, qu’on me sculptait en dedans. Je crus mourir jusqu’à ce que le Grappin se redressât et, dans l’obscurité, répandît plusieurs salves d’une chaleur suave sur la peau intacte de mes seins — dont je compris qu’elle s’était, en surface, refroidie comme l’épiderme d’une morte.

Il s’éloigna et, en ricanant, prononça quelques mots indistincts auxquels un autre rire fit écho. Le Grappin n’était pas venu seul ; pendant tout ce temps, Jean-Marie était resté en retrait dans l’encoignure.

 

Je me sens lasse, comme désertée par les mots eux-mêmes. Lui se consume, sans relâche. La tempête — avec la foudre qui calcine le bois du lit et les grincements de dents du Grappin parmi les éclairs — naît de cet écart entre les basses et les hautes pressions du langage entre nous. Cette fois, il n’a pas protesté et m’a épargné ses chantages habituels quand je lui ai annoncé que je partirais demain dans le Calvados auprès de ma cousine Thérèse. L’hiver y est doux.

Thérèse dit souvent, pour me taquiner, que je n’existe pas, que je suis une pure légende, une invention de l’esprit torturé de mon maître. Ou pire encore : un fantasme du Grappin. Pour Thérèse, j’existe. L’été, nous passons la journée entière cachées dans la campagne. Et pendant des heures je l’écoute, nue, me parler de Dieu.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Mercredi 14 septembre 2005

07: 09

 

L'œuvre en ligne
de Karim Louis Lambatten

 

enoch

llkkll.blogspot.com

 

 

«
En voyage en Égypte, un architecte allemand remarque sur les bords du Nil un maçon arabe en train de construire une maison de pisé. S'approchant, étonné par l'ampleur et la qualité de l'ouvrage, il lui demande : Elle est bien belle ta maison, tu peux me montrer ton plan, que je voie ce que ton travail va donner une fois qu'elle sera achevée ? Et l'Arabe de lui répondre en souriant :
Comment veux-tu que je te montre un plan de ma maison, alors que je n'ai même pas fini de la construire ?
Cette anecdote, que je tiens du maître qui m'enseigna la construction à l'école d'architecture, m'a toujours semblé riche de sens et représentative de l'abîme qui existe entre l'Orient et l'Occident, comme celui qui se creusa entre les maçons de l'époque romane et les tailleurs de pierre du gothique.
En ce sens, je pense que toute la littérature prophétique, sacrée, ancienne doit impérativement s'aborder comme une plongée charnelle dans le monde, comme le lieu de la méditation et la médiation avec les forces qui nous façonnèrent. Ces textes sont véritablement le dernier rempart de l'âme dans ce monde désincarné et transparent, ils sont un véritable refuge pour qui cherche la main consolatrice.

Voilà ce que répond Karim Louis Lambatten quand nous lui demandons pourquoi cette prière intérieure et ce mouvement méditatif – ces termes sont encore les siens pour tenter de qualifier sa démarche – qui suivra scrupuleusement le texte du Livre d'Enoch.

Je me répète souvent, ici même : l'Écriture appelle l'écriture – nous ne pouvons faire mieux que prêter notre effort à une langue qui nous est immémoriale. Mais nous ne pouvons rêver mieux que cette tâche qui nous est assignée : sans relâche, comme d'autres veillent tandis que nous dormons, écrire – c'est-à-dire malaxer, pétrir encore la chair de textes en quoi le Verbe s'est investi… Le Cantique des cantiques, l'histoire de Joseph ainsi que Thomas Mann, telle épopée de l'Inde antique… Écrire hors les mots, comme le fait Karim Louis Lambatten, peut être une ascèse plus grande encore – l'anachorète loge hors les murs.

Les livre d'Enoch (ou Hénoch) comptent parmi les pseudépigraphes de l'Ancien Testament, ces écrits intertestamentaires dont la découverte des manuscrits de la mer Morte dans la grotte de Qoumrân en 1947 a permis, pour nombre d'entre eux, de préciser sinon l'origine, du moins le cheminement mystérieux. Des fragments araméens des première, troisième et quatrième sections du Livre d'Hénoch (il existe deux autres textes qui font référence au patriarche biblique, dont un Livre des secrets d'Hénoch) ont ainsi été retrouvés à Qoumrân [1]. La version complète, connue seulement depuis le dix-huitième siècle, est éthiopienne.

Hénoch a transmis à son fils Mathusalem les secrets de la Création qui lui furent révélés lors de son enlèvement au ciel. On reconnut en lui, dit le texte du Livre au chapitre LXXI, le Fils d'homme qui vécut sur terre. Certains ont vu dans cette expression la clé d'une tradition selon laquelle le Christ aurait connu par cœur le Livre d'Hénoch et, sans que les Évangiles en mentionnent explicitement la référence, l'aurait cité plus que tout autre tout au long de sa vie publique.

C'est ce texte antédiluvien que Karim Louis Lambatten se fixe de maçonner au jour le jour, dans la stricte suite de ses cent huit chapitres. « LKL », ainsi qu'il se signe, avait annoncé son chantier, sa maison de pisé :
Avec le temps, je vais me mettre en ordre de bataille. Comprenez-moi. Il y a trop de parleurs, trop d'intelligences désincarnées. L'art n'est pas intellectuel, l'art est un pur don, l'art est une terreur sacrée qui vient du grand « dedans ». L'art est l'expression de la joie sauvage. Seule la beauté éternelle me touche, là où il n'y pas de sentiments, là où se trouvent les Nombres et les Formes et les Corps, et la certitude minérale de l'affirmation par la Mandragore (la « Main de Gloire »). Les substances vont sortir de la nuit. Et l'ordre secret et nocturne par l'énigme. En silence. Seul l'acte libère par la matière.

Je retrouve encore ce passage d'un des messages électroniques de LKL :
«
Je crois, éperdument, à la beauté, terrible et souveraine.
À Celle qui est assise dans le noir attendant le retour de son Époux.
Je crois à votre amitié.
Je crois.

»

Le Livre d'Enoch
Le site

 

[1] Sous la direction d'André Dupont-Sommer et Marc Philonenko, La Bible – Écrits intertestamentaires, collection « La Pléiade », Gallimard, 1987, pp. LIX sq.

 

 

Permalien

Lundi 12 septembre 2005

07: 06

 

La voix d'André Bordes

 

cafe_nuit
Van Gogh

par André Bordes

 

De l’oreille coupée à la balle qui siffle
De la mine à charbon jusqu’à ce champ de blé
La folie pour salaire de la lucidité
Quand les dieux irrités par le jeu des lumières
Ont craché sur la vie leur trait d’obscurité

Théo dans Arles la Romaine
J’ai bu des soleils bleus à m’en crever les yeux
Et le jaune des chaumes plus brûlants que l’été
Le vert de l’olivier qui se tord en besogne
Le rouge du couchant à la pulpe orangée
Le violet l’indigo aux franges des nuages
Et j’entrais dans ce spectre tout prêt à m’y noyer

Ces couleurs irisées qui passaient par ma gorge
Eclataient sur ma toile en tournant sans arrêt
Théo dis leur que je ne suis pas fou
Mais j’ai pour la couleur cet amour qui m’inonde
Je la cherche la nuit et sors pour la traquer
Sur mon chapeau de paille j’ai placé des bougies
Et j’ai peint cette place dans un ton très bleui

Théo j’hallucine ou je rêve
La lumière est entrée et n’en peut plus sortir
Les vitraux de mon cœur s’éclairent de facettes
Et chacune rayonne d’infinis coloris
Peindre peindre peindre accentuer la ligne
L’expression de la vie fulgurante tragique
C’est peindre dans un cri et c’est voir dans l’oblique

Théo envoie-moi quelques francs tu sais que je ne vends
Pas une seule toile

Auvers était d’un gris d’ardoise les maisons se penchaient
Des corbeaux esquissés sur de maigres semailles
Une église dansait sur un rythme endiablé
La lumière avait pris ce jour-là son congé

Le vingt-sept juillet 1890 un coup de pistolet

 

© André Bordes, 2005.

 

 

André Bordes fut, cet été, mon visiteur du soir. Pour cet homme qui traite à bras le corps les corps souffrants, la langue est orale avant d'être écrite. Ses textes sont nés pour être vécus sur scène. Depuis quelques années, il cherche une scène. Ce soir-là, ici, la terrasse lui fut la scène d'un instant, et j'étais l'unique spéctateur. Il m'a lu Van Gogh. Ce fut un moment fort, dont je le remercie. D.A.

 

Van Gogh, Terrasse du café le soir, place du Forum, Arles, 1888. Rijksmuseum Kroller-Mueller, Otterlo.

 

 

Vendredi 9 septembre 2005

07: 13

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

7 – Les livres scolaires
blancblanc de Jean Henri Fabre

 

j_h_fabre

Zoom

 

À M. Georges de Lucenay, libraire.

 

Il faut se faire pèlerin, comme les Japonais, et mettre ses pas dans les pas de cet autodidacte, de ce saint patron civil des self made men. Sur l'étonnante piété scrupuleuse des fils du Soleil levant, qui débarquent par cars entiers chaque été, depuis des lustres, à Saint-Léons-du-Lévezou en Aveyron, où se trouve sa maison natale, à Sérignan-du-Comtat en Vaucluse, où il vécut dans son harmas la seconde partie de sa vie, en passant par Avignon et Orange où il séjourna plusieurs années, nous avons bien quelques pistes [1]. L'essentiel, toutefois, c'est leur façon d'être là, silencieux, visiblement émus. Voilà plus de trois générations qu'ils apprennent à lire leur langue en déchiffrant des descriptions d'insectes traduites des Souvenirs entomologiques [2].

L'intérêt presque brutal qui s'est porté sur Fabre voilà une dizaine d'années est sans doute, en regard de la passion constante des Japonais depuis bientôt un siècle, emblématique de l'esprit français. L'amateurisme et l'absence de moyens auront fait le lit du pire : l'odieux disneyland pour quoi on a saigné la colline de Saint-Léons et bientôt, on le craint, la mise aux normes de la fast culture mondialiste de l'harmas de Sérignan. Aujourd'hui encore, il n'existe pas un site Internet digne de l'œuvre et de la figure de cet homme d'exception que les Japonais – toujours eux – tiennent avec Pic de la Mirandole et Léonard de Vinci pour l'un des trois génies [du reste] de l'humanité.

Si génie il y a, sa force de rayonnement en constitue l'un des traits les plus saillants. Fabre n'aurait su garder jalousement pour lui ses trouvailles, pas plus que le vaste savoir qu'il s'était constitué depuis sa jeunesse, à la seule force, le plus souvent, d'une curiosité insatiable. Il transmet, il partage. Si la langue des Souvenirs entomologiques est superbe, elle porte aussi l'écho d'une voix, celle du maître qui tient sa marmaille en haleine, qui fait passer la loupe de main en main pour que chacun vérifie le nombre des antennes ou des pattes, observe la pointe d'un dard, renonce à compter les facettes d'un œil.

Cette voix est étonnamment présente à chaque ligne des livres scolaires que Jean Henri Fabre a rédigés pour l'éditeur Charles Delagrave à partir de 1864. Qu'il s'agisse de physique, de chimie agricole, d'astronomie ou, plus largement encore, de ce qu'on nomme aujourd'hui les sciences du vivant – mais aussi d'économie domestique à l'usage des futures épousées –, Fabre participe à la naissance de l'école républicaine. Un simple regard sur la chronologie des lois publiées, dans ces années-là, par Victor Duruy puis par Jules Ferry, donne tout son relief à l'entreprise de Fabre. Ce qui ne doit pas faire oublier pour autant que celui-ci n'a pu nourrir sa famille nombreuse, à Sérignan, qu'avec les droits d'auteur des manuels scolaires qu'il rédigeait en flux tendu.

On doit à Yves Cambefort un travail de la plus haute utilité, à savoir un inventaire bibliographique raisonné des livres de Jean Henri Fabre. Son ouvrage, L'Œuvre de Jean Henri Fabre (aux éditions Delagrave – puisque le fonds et la marque existent toujours, aujourd'hui au sein de Flammarion), dresse notamment la liste de ses publications pédagogiques. Ce qui n'était pas une mince affaire : les éditions Delagrave ont édité environ quatre-vingts de ces petits livres scolaires (et parascolaires) sous la signature de l'entomologiste – compte non tenu des différences de présentation, notamment de reliure, pour certains de ces ouvrages, ni des nombreuses réimpressions et nouvelles éditions. La Bibliothèque nationale n'en disposerait pas dans la totalité. Seul un collectionneur japonais serait parvenu à rassembler une série complète des publications scolaires de Fabre…

Il convient encore de remercier Yves Cambefort d'avoir mis au point l'édition d'un passionnant ensemble de Lettres à Charles Delagrave qui constituent – outre un éclairage sur cette partie de l'activité du savant – un précieux témoignage sur l'histoire de l'édition scolaire. J'ai tenté, dans les commentaires de la petite galerie qu'on pourra visionner plus bas, de restituer une toile de fond à ce travail pédagogique étonnant par son ampleur, la variété des disciplines traitées et, surtout, lorsqu'on prend le temps de s'y plonger, par la tonicité de cet enseignement. Celui-ci assigne à Jean Henri Fabre, dans le temps, une place moins sujette encore à obsolescence que sa contribution, déjà majeure, d'entomologiste. Comment le dire ? on sent, dans ses manuels scolaires, dans cet éveil au monde qu'il initie chez son jeune lecteur, comme les sédiments d'une pédagogie universelle.

Dans son grand âge, ses pairs du Muséum, agacés par sa non-allégeance et son éloignement obstiné des centres du pouvoir scientifique, ont suggéré qu'on lui attribuât plutôt le Nobel de littérature. L'affaire a capoté. Ce sont les Japonais qui ont raison : il y a une tessiture humaine et intellectuelle chez le bonhomme qui en fait un trésor vivant.

Toucher, feuilleter, lire l'un de ces petits livres, qui s'emportent aujourd'hui à prix d'or chez les bouquinistes (il fut un temps où ils ne savaient pas…), reste infiniment plus évocateur de ce que fut Jean Henri Fabre que le distributeur de Coca-Cola et de barbe à papa de Micropolis.

 

À suivre.

 

j_h_fabre_2
Plein cadre

 

Galerie :
Quelques-uns des livres scolaires de Jean Henri Fabre

Cliquer ici

 

[1] Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, en collaboration avec Sylvie Astorg, collection « Maisons d’écrivain », Éditions Christian Pirot, 1999.
[2] Disponibles en deux volumes dans la collection  Bouquins », aux éditions Robert Laffont ; avec une centaine de pages d'introduction remarquables et une bibliographie d'Yves Delange.

Jean Henri Fabre (1823-1915) dans son cabinet de travai de l'harmas de Sérignan-du-Comtat. Clichés du musée Requien, Avignon.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Mercredi 7 septembre 2005

04: 55

 

Marthe Robin

(ou Vivian McNellis ?)

 

 

marthe_robin

 

«
Je tentai de lui parler des « phénomènes » qui sont liés au mysticisme : les visions, les extases, la lévitation, la lecture des pensées, etc. J'insistai sur le phénomène de « l'anneau d'or » qui consiste en ce que le mystique croit voir un anneau d'or à son annulaire.

ELLE

Ces choses, oui, je les ai connues : c'est superficiel. Il faut dépasser tout cela sans faire tant d'histoires. Vous me parlez de l'anneau d'or. Je l'ai vu à mon doigt, je crois, une douzaine de fois. Mais laissez-moi vous dire que, s'il est bon de l'avoir, c'est encore mieux de ne pas l'avoir. Ce que vous appelez la vie mystique, elle est en vous aussi bien qu'en moi. Cela consiste à tenter d'être un avec Jésus.
Parlons d'autre chose. Nous nous ressemblons : vous êtes cloué à la pensée comme moi je suis clouée à la douleur. Eh bien ! il faut tâcher de nous déclouer, de nous distraire.
Mais quelle heure est-il ? Pour moi, c'est toujours la nuit, et c'est toujours la douleur…

»

J'ai ouvert le livre [1], ce passage est (presque) le choix du hasard. Je n'avais plus mémoire que chaque page des dialogues que restitue Jean Guitton fût à ce point bouleversante.

Marthe Robin est « notre » dernière grande stigmatisée – chacun entendra ce possessif à sa guise : elle n'a jamais quitté son village natal de la Drôme, elle est morte dans la maison où elle est née, elle n'eut pas à subir les suspicions de fraude de la part des représentants de l'Église dont elle dépendait localement, et l'œuvre que fut le martyre de son existence a trouvé, de son vivant, les voies pour se perpétuer, ainsi qu'elle l'entendait. La présence du philosophe chrétien Jean Guitton à son chevet valait, en son temps, celle du pape Paul VI, avec qui il était lié d'une forte amitié personnelle.

Loin de moi le projet, dans le cadre d'une brève chronique, de présenter le moindre exposé sur l'épreuve des stigmates. Il existe d'excellents ouvrages sur ce sujet mystérieux [2]. J'en dirai seulement ce qui m'a toujours frappé.

Tout d'abord, le caractère fatal. Ce versant de l'expérience mystique est un fatum, que le (la) mystique a si peu choisi ou voulu qu'il/elle en souffre au-delà du dicible [Père, si tu veux, écarte de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui se fasse [3]]. Jean Guitton parle du « drame du salut »  : Il existe une loi de substitution qui permet que l'innocent rachète le pécheur [4].

Deux pages plus loin, Guitton relève ceci : Marthe est une sorte de linceul vivant, et la NASA aurait pu l'explorer. Comme nombre de stigmatisés, Marthe Robin ne mange rien. Un peu d'eau et l'hostie de la sainte communion la sustentent. On nomme ce phénomène l'inédie – l'un des os que la mystique donne à ronger à la médecine. Bilocation, lévitation, vision de l'avenir. Ce sont des êtres de science fiction. Ils sont la science fiction, ils souffrent insensément de l'être.

Le visage de Marthe Robin s'est imposé soudain, avant-hier, peu après que j'ai franchi la ligne de démarcation – ou le trou noir – qui scinde Cosmos Incorporated [5] en son quasi strict milieu, page 249 :

Alors maintenant, voici la femme.

La présence, soudain, de Vivian McNellis est une épiphanie. Voilà trois fois que je relis les cinquante pages qui suivent la découverte par Plotkine du visage ardent de la « jeune fille en feu », près du hublot de la capsule 081-A, au huitième étage de l'hôtel Laïka de Grande Jonction. Vivian McNellis n'est pas une figure du futur mais, selon la conviction constante de Maurice G. Dantec, le produit d'une expérience menée sur la vérité, comme disait Nietzsche. [L'écrivain d'aujourd'hui doit de toutes ses forces] faire surgir de son travail à l’origine purement mental un monde métaphysique susceptible, non seulement de prendre racine dans le réel, mais de devenir le réel, en le contaminant de manière terminale ; c’est pour cela, poursuit-il, que l’écrivain doit impérativement soumettre l’Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l’humanité et déjà pour commencer celle du XX° siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c’est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l’avenir, et il ne doit pas avoir peur d’interroger directement cet avenir, qui seul, bien sûr, contient l’explication du passé.
Le travail de l’écrivain du XXI° siècle sera donc celui d’un archiviste prospectif et transfictionnel. Opérant sur les lignes de césure et de soudure entre les différents cryptages de la réalité, les différentes actualisations du monde humain et naturel, il devra mettre en évidence quelques figures singulières susceptibles d’en produire une généalogie pertinente, sans avoir peur de mêler réalité et fiction, y compris la plus débridée, et de la façon la plus dangereuse qui soit, puisque c’est précisément cela dont il s’agit : assembler un explosif métaphysique qui prenne corps littéralement dans le “matériel” humain
[6].

Avec Cosmos Incorporated, il semble que Dantec soit passé à l'acte (je n'ai pas lu Villa Vortex, en son temps, il se peut que ce livre-ci, aujourd'hui, poursuive une expérience menée sur la vérité engagée dans ce livre-là).

Et, soudain, cette phrase de Thérèse d'Avila, comme pour sceller mon intuition : On ne sort du Monde que par l'intérieur [7]. J'en suis là de ma lecture. J'ai relu ce qui précède, depuis l'apparition de Vivian McNellis. Il fallait que je retrouve Marthe, comme pour vérifier, avant d'aller plus loin.

Je pressens une généalogie pertinente de Marthe à Vivian – ou, pour suivre Dantec, de Vivian à Marthe –, je ne saurai en dire plus à l'instant, je n'ai pas terminé la lecture de Cosmos Incorporated et cette lecture m'épuise. Elle est éreintante. Elle est, métaphysiquement – et, curieusement, physiquement – une épreuve. Mais cette évidence me brûle. Il faudrait relire l'intégralité du dialogue entre Marthe et Guitton. J'ai l'intime certitude que plus d'un passage serait plus troublant encore, dans sa mise en perspective avec les pages de Dantec, que celui de l'anneau d'or, reproduit ici. Je n'ai pas le temps. J'avance dans Cosmos Incorporated, ce texte m'empoigne par la tignasse. En outre, je suis quasi certain que Dantec, lui, connaît ces passages-là, qu'il nous les citerait de mémoire.

 

[1] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin,, Grasset, 1985, p. 97.
[2] Études carmélitaines, vingtième année, volume II, octobre 1936, Douleur et Stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, Paris. J'ai également signalé dans une chronique ancienne l'ouvrage de référence, en trois volumes, de Joachim Bouflet, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires de la vie mystique, éditions Le Jardin des Livres, 1998-2001. L'auteur est consultant pour certaines causes de béatification (dont celles d'Anne-Catherine Emmerick et d'autres stigmatisés). Il a également publié aux éditions du Cerf une brève synthèse sur la question des stigmates (Les Stigmatisés, 1996), qui peut utilement servir de première approche pour le lecteur qui découvre ce sujet. Mon premier roman, Blessures exquises (Belfond, 1994), met en scène une jeune femme de trente-trois ans qui travaille dans une agence de communication et qui découvre, un matin, porteuse des stigmates. J'ai exploré toute une documentation, à l'époque, pour construire rigoureusement cette fiction.
[3] Luc, 22,42.
[4] Op. cit., p. 18.
[5] Maurice G. Dantec, Cosmos Incorporated, Albin Michel, 2005. À cette occasion, lire ou relire l'entretien de Maurice G. Dantec avec Juan Asensio du 18 octobre 2004, qui anticipe le roman d'aujourd'hui par quelques clés fort précieuses ; ainsi que la suite des sept méditations que Juan Asensio a consacrées, sous le titre Angelus ex Machina, à Cosmos Incorporated.
[6] Le Théâtre des opérations — Journal métaphysique et polémique 1999, Gallimard, 2000, pp. 197-198.
[7] Op. cit., pp. 294 sq.

Marthe Robin (1902-1981) D.R. Pour une notice biographique de la mystique, se reporter au site des Foyers de Charité fondés par Marthe Robin.

 

 

Lundi 5 septembre 2005

07: 22

 

Ray Conniff for ever !

 

 

ray-conniff

 

 

Je sais, je sais… Ce que je vais écrire va frapper de nullité, aux yeux de plus d'un d'entre vous, tout ce que j'ai pu dire ou dirai de Jean-Sébastien Bach. Et cette chronique, de surcroît, va nuire à mes bonnes relations avec ma fille Emmanuelle, à qui elle va rappeler une journée entière passée dans Londres, il y aura bientôt quinze ans, à courir les magasins de disques pour dénicher quelques CD de Ray Conniff – je venais d'acquérir mon premier lecteur, il s'agissait de doubler ma pile de vinyles, eux-mêmes importés pour la plupart ; et je fus, un temps, repéré au rayon ad hoc du Virgin Mégastore des Champs-Élysées comme l'un des cinq grands malades de l'hexagone qu'il convenait de ménager en les prévenant personnellement de tout import d'un album de Ray Conniff.

Ray Conniff fut, pendant la guerre, le trombone d'Artie Shaw. Mais le jazz l'ennuyait, il avait en tête ses propres rythmes, ses propres couleurs, sa mood perso – et Dieu sait quel mérite il peut y avoir, fils de trombone, as du trombone dès la prime enfance, à rester poète en s'époumonant dans un tel dispositif.

La paix revenue, Ray fit florès comme arrangeur.

Outre le babil des choristes, dont la partition est traitée comme une section d'orchestre à part entière, deux traits singuliers signent indubitablement pour l'oreille initiée tout arrangement du maître. L'usage de la harpe, tout d'abord. Dans d'infimes interstices entre un degueulando de violons, un pépiement de sopranes et une attaque de cuivres, Ray libère une pincée d'étoiles des doigts de la harpiste – de cette poudre phosphorescente qui enlumine les montures de lunettes en forme d'ailes de papillons des Américaines de la côte est. À ce titre, sa version de Besame Mucho confine au chef-d'œuvre, par une sorte de roublardise dont je ne me lasse pas depuis trente ans.

Secundo, les finales de Ray…, dont les hits sont à soi seuls de petites opérettes du pauvre, miniatures, orchestrées avec complaisance (force est de reconnaître que de rien, de la plus étique chansonnette, Ray fait son miel, envahit la pièce de ses ballons multicolores). Ray déteste l'émotion qui fait buvard, le motif qui n'en finit pas, qui se poursuit ad libitum et oblige l'ingénieur du son à shunter en fin de plage, comme si l'orchestre s'éloignait. Ray aime faire des ronds avec des carrés, sa musique le clame. En conséquence, chaque morceau se clôt, net, sans bavure. Cette final touch revient toujours au percussionniste. Elle consiste en un bref motif ternaire (Patapoum) à la caisse claire, assourdi mais résolu, que je guette avec gourmandise : j'ai assez sucé le bonbon, avant que ce qu'il en reste ne vienne se coller sur mon bridge, il est temps d'avaler.

Les albums originaux de Ray Conniff se comptent sans doute par centaines. Je détiens quelques compils et quelques pieuses rééditions remastérisées. Et je me couvre de cette défense et illustration que fit un jour, à mon profit, dans un débat qui n'avait rien à voir avec la musique, mon ami cinéaste Guy Cavagnac : Un homme fou de Ray Conniff ne peut pas être un méchant homme.

On 12th October 2002, Ray Conniff passed away in San Diego. Je garde, quelque part par-là, les dix lignes de nécro passablement bégueules que Le Monde a cru devoir consacrer à l'événement.

 

 

Vendredi 2 septembre 2005

07: 10

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

6– Coups et blessures

 

coups_et_blessures

 

Cela reste, à mes yeux, de l'ordre du mystère : quel mauvais traitement faut-il asséner à un livre pour que, dans la masse, le bloc intérieur – et, bien entendu, la couverture – en soient emboutis, repoussés, comme après qu'on a travaillé un métal au repoussoir ou comme un carambolage pliait, quand elle était en tôle, la carrosserie d'un véhicule ?

Il m'est arrivé de laisser tomber un livre, par maladresse; jamais je n'ai obtenu cet effet. Or, un exemplaire sur dix environ que je reçois des libraires d'ancien, expédiés par la poste, porte ce gaufrage d'angle. La proportion ne me semble pas sensiblement moindre, en leur officine ou sur les marchés, à l'étal des bouquinistes. Les postiers n'ont pas si bon dos.

Je pense sincèrement, par déduction étayée de quelques observations entomologiques sur mes contemporains, qu'il existe une maltraitance du livre : ma bibliothèque, constituée pour une très large par d'ouvrages de seconde main, témoigne amplement des stigmates et séquelles d'un syndrome qui est au livre ce que celui du bébé secoué est à la personne humaine.

*

C'est foutu…, le papier est blessé. Combien de fois ai-je entendu mon père poser ce diagnostic ! Je lisais un instant les signes indécelables (par d'autres) d'une souffrance sur son beau visage. Il sortait de sa poche un grand mouchoir chiffré au fil noir par ma grand-mère, qui ne lui servait qu'à épousseter, consoler, couvrir de ses soins une couverture, une tranche, parfois une simple feuille de garde teinte à la main qu'il préparait pour un travail de reliure. [Nous entendre utiliser à l'endroit du papier un lexique à haute teneur empathique ou morale ordinairement dédié à l'être humain, accessoirement à l'animal, mettait ma mère hors d'elle. Je ne jurerai pas que cette exaspération fut pour rien, chez lui comme chez moi, dans notre entêtement à parler aux livres, comme François parlait aux oiseaux.]

*

Mes contemporains n'ont pas si bon dos non plus. Je leur reconnais quelques circonstances atténuantes. On ne leur propose plus – et depuis quelques lustres, désormais – que des petites ramettes de papier glacial, encollées à la diable, blistérisées, qui godent et s'effeuillent, qui s'autodétruisent à la fin du dernier chapitre. On leur a dit : Ceci est un livre, prenez et jetez. Ils jettent (ils projettent, ils déjettent, ils piétinent – ils marchent dans cette culture de la déjection, et quelquefois, sans qu'ils aient appris à y prendre garde, c'est un bon vieux livre qui y passe).

*

Les papiers bouffants, le plus souvent, se réparent. Leur trame est assez aérée et, pour peu qu'ils ne souffrent pas d'une trop grande siccité, un patient travail de remodelage ressoude la fibre, atténue, voire gomme, la pliure. Il convient de procéder à cette chiropraxie feuille à feuille : entre le pouce et l'index, contrarier ce plissement hercynien, réduire la fracture en contraignant le papier dans le sens inverse du faux pli.

Le plus simple est d'en profiter pour lire l'ouvrage, la restauration de chaque feuillet laissant bien assez de temps pour lire deux pleines pages de texte (le travail des doigts de la main gauche, sur le verso, conforte celui d'abord exécuté par l'autre main tandis que vous lisiez la page impaire précédente).

La lecture se fait sensiblement plus lentement et l'entourage (ou votre voisin de table au café) ne peut s'empêcher de songer au nourrisson qui se berce en palpant de façon suave son doudou.

*

 

À suivre.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

septembre 2005
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML