
Je sais, je sais… Ce que je vais écrire va frapper de nullité, aux yeux de plus d'un d'entre vous, tout ce que j'ai pu dire ou dirai de Jean-Sébastien Bach. Et cette chronique, de surcroît, va nuire à mes bonnes relations avec ma fille Emmanuelle, à qui elle va rappeler une journée entière passée dans Londres, il y aura bientôt quinze ans, à courir les magasins de disques pour dénicher quelques CD de Ray Conniff – je venais d'acquérir mon premier lecteur, il s'agissait de doubler ma pile de vinyles, eux-mêmes importés pour la plupart ; et je fus, un temps, repéré au rayon ad hoc du Virgin Mégastore des Champs-Élysées comme l'un des cinq grands malades de l'hexagone qu'il convenait de ménager en les prévenant personnellement de tout import d'un album de Ray Conniff.
Ray Conniff fut, pendant la guerre, le trombone d'Artie Shaw. Mais le jazz l'ennuyait, il avait en tête ses propres rythmes, ses propres couleurs, sa mood perso – et Dieu sait quel mérite il peut y avoir, fils de trombone, as du trombone dès la prime enfance, à rester poète en s'époumonant dans un tel dispositif.
La paix revenue, Ray fit florès comme arrangeur.
Outre le babil des choristes, dont la partition est traitée comme une section d'orchestre à part entière, deux traits singuliers signent indubitablement pour l'oreille initiée tout arrangement du maître. L'usage de la harpe, tout d'abord. Dans d'infimes interstices entre un degueulando de violons, un pépiement de sopranes et une attaque de cuivres, Ray libère une pincée d'étoiles des doigts de la harpiste – de cette poudre phosphorescente qui enlumine les montures de lunettes en forme d'ailes de papillons des Américaines de la côte est. À ce titre, sa version de Besame Mucho confine au chef-d'œuvre, par une sorte de roublardise dont je ne me lasse pas depuis trente ans.
Secundo, les finales de Ray…, dont les hits sont à soi seuls de petites opérettes du pauvre, miniatures, orchestrées avec complaisance (force est de reconnaître que de rien, de la plus étique chansonnette, Ray fait son miel, envahit la pièce de ses ballons multicolores). Ray déteste l'émotion qui fait buvard, le motif qui n'en finit pas, qui se poursuit ad libitum et oblige l'ingénieur du son à shunter en fin de plage, comme si l'orchestre s'éloignait. Ray aime faire des ronds avec des carrés, sa musique le clame. En conséquence, chaque morceau se clôt, net, sans bavure. Cette final touch revient toujours au percussionniste. Elle consiste en un bref motif ternaire (Patapoum) à la caisse claire, assourdi mais résolu, que je guette avec gourmandise : j'ai assez sucé le bonbon, avant que ce qu'il en reste ne vienne se coller sur mon bridge, il est temps d'avaler.
Les albums originaux de Ray Conniff se comptent sans doute par centaines. Je détiens quelques compils et quelques pieuses rééditions remastérisées. Et je me couvre de cette défense et illustration que fit un jour, à mon profit, dans un débat qui n'avait rien à voir avec la musique, mon ami cinéaste Guy Cavagnac : Un homme fou de Ray Conniff ne peut pas être un méchant homme.
On 12th October 2002, Ray Conniff passed away in San Diego. Je garde, quelque part par-là, les dix lignes de nécro passablement bégueules que Le Monde a cru devoir consacrer à l'événement.
Dominique Autié
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