blog dominique autie

 

Vendredi 23 septembre 2005

06: 08

 

Mystique des linges
hicks

 

 

Les linges sont, par excellence, objets de manipulation. Parmi le mobilier domestique ou sacré qu’il parent, les biens consomptibles de la table, le corps qu’ils assistent jusqu’à partager son pourrissement, les linges circulent de main en main. Ils négocient la question de l’espace et, par l’usure soumis au temps, fraternisent dans la mort. L’éphémère humain, dont ils sont tissus et qu’ils attouchent, les rend vulnérables. Ne serait-ce que le vent, le moindre agent matériel les soustrait à l’immobilité. Plis, érosion mécanique ou chimique, morsure de la lumière les affectent. D’origine minérale, végétale ou produits minéraux de synthèse, ils témoignent assurément de la plus grande intimité de l’homme avec le monde. La moins spectaculaire aussi, celle qu’un ordre quotidien, sous nos climats, garantit.

Qu’on leur assigne des qualités strictement fonctionnelles ou qu’un sens moins tributaire les voue à la parure, les linges répondent dans l’esprit à la rigidité de l’ordre architectural : architecture domestique et mobilière des boiseries, des faïences et métaux, architecture somptueuse dans la pierre pour la conquête immobile du temps, la réponse est alliance des voiles, des tentures et des brocarts, aménité des linges de maison pour le meuble ou la vaisselle. Mais le corps duplice – figure tantôt dressée comme un fixe défi au soleil, tantôt livrée à son errement – requiert la gloire et l’intimité des linges. L’habit de lumière où s’engonce le torero, corps monumental exposé au sacrilège de la corne, imite la grave immobilité de la tapisserie. Tandis que le petit linge, soustrait aux regards, subit du corps toutes les malversations, en recueille l’odeur et les scories, perd à mesure de la gesticulation la stricte rigueur que des soins ménagers lui avait inculquée.

Pourtant, leur extrême susceptibilité au froissement, aux altérations que peuvent provoquer les différents états de la matière alentour, n’épuise pas l’ampleur des soins dévolus aux linges. Si humble soit leur fonction, ils semblent exempts de la trivialité que partagent, le plus souvent, ustensiles et outils. Car l’usage le plus privé, où l’agrément toutefois invente encore quelque enluminure aux objets, conçoit toujours une zone, plus reculée, de neutre efficacité : univers de coulisses, hétéroclite et monotone, entièrement subordonné au profit que réalise un geste bien ajusté (le monde des objets possède ainsi sa roture, dans l’ombre des fonctions nobiliaires). Or les linges, soustraits à de telles discriminations, sont entourés d’une sollicitude méticuleuse que leur degré de servitude n’affecte pas sensiblement. Du moins une certaine logique, qui prévaut ailleurs, paraît-elle réfutée à propos des linges ; on la trouve même inversée en diverses occasions.

(Autres linges : le manteau que l’impure veut toucher, préludant au manteau rouge des fous qu’on Lui jettera sur les épaules, le manuterge de Pilate, le linge immaculé de Véronique, le suaire, le rideau du temple. Autre, ce linge axial – dit le périzonium – par lequel la mort honteusement humaine s’innocente et devient l’adorable.)

Sans doute faut-il voir dans la conduite séculière comme dans les pratiques rituelles touchant les linges autant d’égards pour leur nature angélique. La contemplation muette des robes immaculées confond ce qui, hors la torsion plus ou moins douloureuse des linges, s’exclut ou renvoie seulement à des ordres distincts. La besogne des lavandières n’est pas moins ambiguë.

Un feu lucide a essoré la robe de l’ange. Complice de l’air, il n’est lui-même susceptible de cette candeur qu’à raison de la terre, agent matériel et symbolique de toutes les souillures, dont il est pure contradiction. Non qu’il figure ni même évoque une lessive exemplaire. L’ange toutefois, plus que toute fiction anthropomorphe, est ostentation des linges. Et tout linge s’éprouve à la robe irréprochable de l’ange.

Porteur de message, l’ange altère l’être qu’il visite. La joie de la visitation est joie du corps bouleversé. Il n’est pas de plus grand effroi, comme il n’est pas de plus vif ravissement.

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaires que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine. Les linges, qu’on évince, donnent à la nudité son arrière-goût de mort. Et la nudité n’a éludé le meurtre qu’en exigeant qu’on la dévoile.

Mais qu’on touche les linges intérieurs, il s’agit d’un lent glissement vers l’extase d’être touché, lové dans les linges qui communiquent à ce qu’ils enveloppent leur essentielle passivité. La brève réconciliation de mon corps, c’est ma robe consentie. En elle je compromets mon effroi d’être l’autre. En elle, je m’oublie.

La perte d’une identité contradictoire, pour n’être pas irrévocable, attente pourtant à la sérénité des linges. L’autre en moi n’est qu’absolue violence. Mais que vienne à se résoudre toute contradiction dans cet écart – par la grâce d’un seul instant d’unanimité – alors semblera pacifique la plus extrême subversion. On ne peut, sans le dénaturer, dissocier un tel mouvement des conséquences immédiates dont il expose à tous regards les marques plus ou moins outrageuses. Ainsi la joie, la peur mêlée, ainsi le rire et toutes violences adventices liées à la visitation mouillent-ils les linges.

(Les trois années de vie publique de Jésus consistent, pour l’essentiel, dans la reconnaissance de son humanité. Qu’on me laisse seulement toucher le bas de son manteau… Le pardon que Jésus accorde publiquement à la pécheresse met en jeu, sous le manteau, cette intime reconnaissance : la chrétienté en retient la gratitude – qui n’est qu’un lointain produit, du moins chez un dieu, de l’extase éprouvée dans un tel glissement ontologique. Jésus-le-dieu se love dans l’humanité de son corps tangible, ainsi que l’homme pénètre, en marge du rêve, l’unanimité fugitive d’être l’autre.)

Tissée, la matière lingée relève d’un ordre architectural primaire et microscopique. En cela elle invoque une géométrie du vide : la trame négative des interstices est le miroir de la matière tramée. En elle se logent les plus infimes poussières, de sorte que la souillure, au lieu de s’en tenir à une emprise superficielle, s’immisce au linge, s’achemine et s’intègre. L’altère.

Cet itinéraire intérieur est aussi celui de l’eau. Et par l’eau investie, la surface s’avère volumique et pondéreuse ; trop vaste d’ordinaire pour que la main d’une seule portée en évalue le poids, le linge s’aggrave et fait masse à l’épreuve de l’eau. Celle-ci, bien plus que la seule médication de la soif, assume celle des accrocs dommageables aux choses dans leur personne (si ce n’est trop étendre l’usage commun de vouloir signifier par là que la souillure, s’en prenant aux linges, dénonce l’identité de celle ou celui que concerne la permanence de leur statut). L’eau qui outre, extorque, rassérène.

Les linges subissent ainsi l’atteinte de la crasse la plus ordinaire, celle du dehors contre quoi toute asepsie se révèle dérisoire. Il est une autre malversation cependant qui les assujettit, de façon radicale, à des rituels insistants : le corps se couvre en eux, que la mort harcèle, ravine.

(La Face, d’abord. Poussières, insectes, pollens retenus sur la suée – l’angoisse gravissante, sur le chemin du Lieu du Crâne, fait du Visage un papier tue-mouche – coulées d’un sang terreux par le poids de Sa tiare de ronces, coulées de larmes, de salive, de cérumen. Celle, blonde et pubère, qui s’approche et prend dans sa robe un Tel Visage, vole son nom à l’Image de son Amant : vera icona.)

L’impression de la Sainte Face sur le linge de Véronique a valeur de souillure exemplaire : on ne concevrait pas de plus grand sacrilège que de soumettre à la lessive cette macule. C’est qu’il n’est pas d’autre preuve de l’humanité de Celui qui s’est ainsi oublié. Il n’est pas non plus d’autre preuve de Son amour, puisque selon toute vraisemblance Il était nu sur la Croix.

Le périzonium, dont l’art occidental revêt la nudité du Dieu-cloué, se présente d’abord comme un voile de pudeur jeté par ceux que cette mort horrifie. Toutefois, ce premier mouvement ne saurait tenir compte du sens profond que le christianisme attache au théâtre du Golgotha. Celui-ci exige qu’un dieu-fait-homme épuise son humanité dans le plus extrême supplice. Tout converge au moment de la mort : comme dans la pendaison, le crucifié s’érige-t-il, ensemençant la terre noire d'où va pointer l’herbe à tête d’enfant dès la lune suivante ? Il n’est pas douteux cependant qu’à son dernier souffle les muscles cèdent : la terre, plongée dans les ténèbres parce que le soleil s’est soudain obscurci, s’illumine alors d’un jet d’urine et d’un cri. Le rideau du temple se fend par le milieu. Les Écritures, pour leur part, ne font mention que de l’eau qui vient, mêlée au sang, par la plaie qu’un soldat lui aurait ouverte au côté. Blessure symbolique.

Le linge qui, à cet instant, lui aurait pris le ventre eût recueilli toute la lumière qu’un tel oubli fit sur le monde. Linge vitrail, à étendre, comme ailleurs les draps de noce, au matin, attestent que tout est consommé.

(Périzonium, cela-qui-ceint-la-zone : orbe du ventre, mais aussi ceinture où l’on met de l’argent, ocelle des pierres précieuses, région de climat, constellation d’Orion.)

 

Dominique Autié.

 

 

Ce texte a paru dans la revue Argile , éditions Maeght, n° XVI, été 1978.

Sheila Hicks, Tons and Masses (détail), exposition, 1978, Lunds Konstahall (Suède). Sheila Hick avait, pour cette exposition, agencé dans l'espace huit tonnes de linge prêté par l'hôpital local. In Gille Plazy, Sheila Hicks, revue Cimaise, n° 158, 1981.

 

 

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