D'après le théoricien chinois Hsieh Ho, l'émotion esthétique révèle le rythme de l'esprit dans les gestes des choses vivantes.
Je trouve ce précepte issu de la Chine dans un livre sur l'Inde écrit à l'intention des Occidentaux pas un intellectuel Indien formé à l'époque de la domination britannique [1].
Hsieh Ho vécut au sixième siècle, il est l'auteur d'un Catalogue classant les peintres anciens (Ku-hua p'in-lu). Il détermina six canons en peinture [2]. Le premier tient en ces mots : Animer les souffles harmoniques.
Un Indien peu ou prou européanisé fait un détour par l'empire du Milieu pour nous rendre sensible ce qu'il juge être un trait constitutif de l'esthétique indienne. En musique, notamment.
Tant il est frappant en effet que les cultures du mélange fleuries sur le sous-continent indien n'ont pas produit d'art pictural autre que servile – à ses divinités innombrables, ponctuellement à ses princes (l'islamisation ne suffit pas à rendre compte de cette cécité picturale, d'autant moins que l'islam a longtemps composé avec l'épiderme, diversement pigmenté, de l'âme indienne). La sculpture de l'Inde classique est gestuelle – une danse dans la pierre, une érotique minérale. La musique indienne seule paraît répondre au premier canon énoncé par Hsieh Ho.
L'Inde a éconduit vers ses confins le bouddhisme, né – hérétique – de son propre terreau. C'est même la seule confession qu'elle ait ainsi traitée par le rejet pur et simple. Que préservait-elle d'essentiel, d'esthétiquement irréductible en elle, en exilant les sectateurs de Siddharta Gautama ?
Les études foisonnent sur la littérature védique, sur le brahmanisme et l'hindouisme, sur l'Inde classique et ses vestiges et, en aval, sur ce qu'on a nommé, un temps, « la jeune Inde » de Gandhi et de Nehru. Sur les arts plastiques de l'Inde, on se trouve devant des catalogues plus ou moins copieux d'accessoires sulpiciens en tout genre.
Interroger l'Inde, c'est tôt ou tard rencontrer ce précepte de Hsieh Ho – existe-t-il meilleure définition de l'activité du yogin ? — et buter sur cet étrange hiatus : toute une civilisation qui semble avoir respiré d'un principe qu'elle aurait expulsé, hors de l'espace profane du dehors [le macrocosme, cette mascarade de dieux à cent bras], laissant ses voisins s'y mesurer dans les deux dimensions de la calligraphie et du dessin ; pour mieux l'intérioriser elle-même, en peupler l'espace du dedans, celui du microcosme. Sur ce registre, l'Occidental n'a, pour approcher l'Inde, aucune prise.
[1] Cité par Ananda Coomaraswamy, La Danse de Shiva, éditions F. Rieder et Cie, 1922 ; nouvelle édition Tradition Universelle, éditions Awac, Rennes, 1979, p. 89. L'auteur ne précise pas de référence.
Six Kakis, par Mou-ch'i (Fa-tch'ang, né au début du XIII° siècle). Encre sur papier, largeur 36 cm. Dynastie Song du Sud. Collection Daitoku-ji, Kyoto.
Dominique Autié
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