blog dominique autie

 

Lundi 31 octobre 2005

05: 21

 

Le Journal romain en ligne

D'un futur antérieur perdu ?

 

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Le Journal romain (1985-1986) de Renaud Camus [1] est donc devenu un livre rare. J'ose m'en réjouir : sa circulation ressortit désormais au commerce de la librairie ancienne et moderne, il conviendra de guetter le volume chez les libraires qui ne traitent que du livre de seconde main, chez les bouquinistes, sur les sites d'enchères… Il y aura nécessairement de la ferveur et de la chance mises en jeu dans cette recherche. Cela sied à l'œuvre, comme à son auteur, il me semble.

Mon entrée dans le Journal de Renaud Camus s'est faite, avec quelques années de retard sur sa publication, à l'époque où l'auteur est venu vivre à Plieux. L'addictif que je suis a aussitôt conçu une douce assuétude de la lecture en salve des volumes parus. Il me semble n'avoir suspendu celle-ci, peu avant la fin des années 1990, que pour mieux disposer, un jour, d'une nouvelle dose de volumes, acquis mais gardés en attente, qui me vaudraient de nouveau plusieurs semaines passées dans la fréquentation de ce texte (dont le déroulement dans le temps fait songer à celui, dans l'espace, du manuscrit des Cent vingt journées (« suite de petites feuilles de douze centimètres de large, collées bout à bout pour former une longue bande de douze mètres de long enroulée sur elle-même et facilement dissimulable par le prisonnier [3]»).

La Société des lecteurs de Renaud Camus a donc entrepris, depuis le début du mois d'octobre, la publication en ligne du Journal romain. Celle-ci s'ouvre sur le texte qui figurait en quatrième page de couverture ; un petit calendrier électronique, comme sur nombre de blogs, fait apparaître en gras les jours auxquels correspond une page de journal. Ce calendrier est celui d'octobre 1985, les deux premiers jours du mois n'apparaissent pas : c'est, très précisément, le jeudi 3 que prend naissance l'entreprise du Journal [2]. À deux heures de l'après-midi. Les maîtres d'œuvre du site assurent avec ponctualité la mise en ligne des pages, de sorte la première navigation de la journée du lecteur internaute peut consister à (re)découvrir la page qu'il y a vingt ans, jour pour jour, Renaud Camus consignait dans le Journal.

La procédure confère à l'œuvre une étrange dimension archéologique – un chantier de fouilles dont les niveaux les plus anciens seraient d'abord mis au jour. Il faudrait se livrer ici à un décompte de ce que perd, dans cette mise à disposition quotidienne, la lecture (toujours déportée dans le temps) d'un volume annuel qu'on tient en main, où celui qui lit est maître souverain du présent de sa lecture. Je tente cette hypothèse, conscient qu'il conviendrait de la passer au crible plus fin d'une analyse : en ligne, nous perdons le futur antérieur.

Une autre question surgit : comment les éditeurs électroniques résoudront-ils ici la question du double index (des personnes et des lieux) qui, dans le volume publié en 1987 occupait quarante-cinq pages ? On s'est penché, je suppose, sur la fonction de cet outil dans le dispositif camusien du Journal. Il serait insolite que cette réédition en fasse l'impasse – il serait néanmoins titanesque de le mettre en œuvre. De sorte que l'entreprise n'aboutira sans doute pas à un hyperlivre :
« Le Livre ne saurait en aucune façon se confondre avec cette invention du XV° siècle, “moderne” en somme, le volume imprimé, qui certes en a constitué depuis lors l’incarnation principale, au moins dans la société occidentale, et qui, selon toute probabilité, est loin d’avoir fait son temps, même si son quasi-monopole est gravement compromis. Le Livre existait avant Gutenberg, il continuera d’exister après McLuhan. C’est pourquoi, personnellement, je préfère au mot d’hypertexte celui d’hyperlivre, qui a l’avantage de ne pas rompre des liens qui me sont chers (mais le lecteur aura remarqué que la plupart des liens me sont chers [4]). »

On ne saurait manquer de rappeler à cette occasion que Renaud Camus compte parmi les tout premiers auteurs qui ont pris au sérieux, dans toutes leurs dimensions, les ressources de l'édition en ligne. Quels que soient les (minimes) problèmes de principe que soulève le passage du Journal romain de la page à l'écran, cette publication prolonge l'impressionnant corpus que l'auteur lui-même met à la disposition de ses lecteurs, depuis plusieurs années, sur son propre site.

Un motif me fera suivre cette nouvelle publication du Journal romain. Tirant mon exemplaire de son rayonnage à l'occasion de cette chronique, je constate (et vérifie dans d'autres volumes du Journal) combien sa lecture a suscité peu de notes de ma part sur le feuillet qui servit de marque-page. De sorte que je n'ai pas retrouvé ce passage que ma mémoire, à mon seul usage, a titré  : Coucher de soleil peint au foutre. Je suis presque certain que ces lignes appartiennent à ce volume – Renaud Camus circule en voiture de Rome à Paris, pendant son séjour à la villa Médicis, et ce tableau s'impose, superbe, délectable. L'un de ces nombreux morceaux que des sieurs Lagarde ou Michard d'un siècle à venir seront bien inspirés de choisir s'ils tiennent à faire la preuve qu'en cette fin de vingtième siècle la langue continuait de jubiler sous le manteau.

 

[1] P.O.L., 1987, 614 p.
[2] Si l'on excepte le Journal d'un Voyage en France, publié en 1981.
[3] Source : Bulletin des Bibliothèques de France.
[4] Renaud Camus, Du sens, P.O.L., 2002, p. 187. Par un appel de note situé très exactement où nous avons placé le nôtre pour les besoins de la référence, Renaud Camus donne en bas de page la citation suivante : « Il y a de la joie et de la gloire à lier : cette gloire est d’autant plus grande, d’autant plus intense, que ce qui se trouve lié a plus de noblesse, de mérite et d’excellence. Dans cette joie et cette gloire est sise certaine force du lien, en vertu de laquelle le lieur aussi peut être lié à son tour par celui qu’il a lié. » Giordano Bruno (1548-1600), De Vinculis in genere, traduit du latin et annoté par Danielle Sonnier et Boris Donné, Des liens, Allia, 2001, p. 25. Renaud Camus a été l’un des premiers auteurs français à développer spécifiquement une part de son œuvre en ligne, sur son site et à analyser les contraintes de transcription en vue d’une édition sous forme de livre imprimé de tout ou partie de certains de ses textes électroniques, c’est-à-dire le passage « de l’écran à la page ».

Diego Velázquez (1599-1660), La Villa Medicis (1630), musée du Prado.

 

 

Vendredi 28 octobre 2005

07: 28

 

Les linges auratiques

De l'Image sur le Linge, à Turin

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Texte lu au Centre Thomas More (couvent dominicain Ste-Marie-de-la-Tourette – L’Arbresle)
dans le cadre du colloque des 26 et 27 avril 1997 :

Stigmates, théopathies : « Blessures exquises » – Miracles, pathologies ou impostures ?

 

 

Mais seul un détour interminable a permis d’accéder
à l’instant où, visiblement, les contraires paraissent liés,
où l’horreur religieuse, donnée, nous le savions, dans le sacrifice,
se lie à l’abîme de l’érotisme,
aux derniers sanglots que seul l’érotisme illumine.

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Georges Bataille, Les Larmes d’Éros,
éditions J.-J. Pauvert, 1961, p. 239.

 

Méditant avec vous sur les implications pour ainsi dire plastiques de l’expérience mystique, comment éluder ce qui ne laisse d’offrir le modèle de référence à l’esprit comme au corps du novice et l’accompagnera tout au long de son cheminement : l’objet inqualifiable qui offre, d’un seul tenant, une première lecture de ce qui survient aux membres, au visage, au ventre parfois des stigmatisés ? Il nous fallait, à quelque moment, nous retrouver devant l’Image et je prends le risque de nous y transporter, d’enjamber la clôture que dressent dans une égale opacité, entre nos regards et le Linge, l’embarras canonique à l’endroit des reliques et la réserve pusillanime des académies. J’userai de cette latitude, que les sciences constituées autant que l’Église abandonnent à leurs ressortissants, de n’être plus couverts par leur autorité de tutelle dès qu’ils s’avancent à la rencontre de cet objet. L’écrivain partagera donc ici le risque du scientifique et celui du croyant, qui consiste à se retrouver seul devant l’Image quels que soient le nombre, la qualité et le mobile intime de ceux qu’une telle ostension saura retenir.

Vous m’accorderez de le faire en m’inspirant librement de la Méthode de méditation proposée par Georges Bataille [1]. Je retrouve d’ailleurs, d’emblée, le principe d’inversion que propose l’auteur de la Somme athéologique dans l’un des caractères les plus saisissants de l’Image, mis au jour il y a exactement un siècle, à savoir que celle-ci se présente comme un négatif. Ainsi que Bataille revint lui-même sans cesse devant les clichés du supplice des Cent morceaux, ma propre fréquentation du monde exige le recours lancinant au négatif photographique réalisé pour la première fois en 1898 par Secondo Pia.

Je n’ai pu m’abstenir de ce rapprochement, pas plus que des fruits d’une coïncidence qui me fit engager la rédaction de ce texte au moment même où l’on inaugurait l’étonnante exposition consacrée à « L’empreinte » au Centre Georges Pompidou [2]. Le catalogue publié à cette occasion [3], qui ne manque pas d’interroger l’Image qui nous requiert, fournit à ma méditation un précieux matériau, d’origine variée, nouveau pour une large part dans ma pratique du Linge.

Enfin, je ne saurais mettre entre parenthèses une immémoriale fascination qui est mienne des tissus empreints, des étoffes marquées par l’usage, un apprentissage du monde qui a été médiatisé — et l’est encore — par les linges auratiques [4] (j’emprunte ce mot à Georges Didi-Huberman dans l’essai d’une rare densité qu’il consacre à l’empreinte, en introduction au catalogue de l’exposition [5]; la notion d’aura réfère ici aux travaux de Walter Benjamin sur le statut de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée [6]).

Les linges auratiques qui, bien avant que je n’eus vent de l’Image sur le Linge à Turin, m’ont acheminé dès l’enfance vers le désir et la connaissance, partagent avec le Linge de troublantes affinités : les draps de la lessive mis à l’étendage dans le jardin familial, entre lesquels ils m’était interdit de jouer — ma mère, venant les dépendre, y repérait toujours la trace safranée d’un insecte, de grains de pollen, la biffure d’une feuille haute en bordure du potager venue frôler la lisière du drap ; à la candeur obsessionnelle qui attisait l’unique souffrance de la lavandière répondait toujours quelque minuscule souillure — de sorte que tout linge originaire, inexorablement, fut singularisé par l’écriture des taches, que le tissu semblait avoir pour première fonction d’exhausser, d’ostendre. Et je ne suis pas loin de croire qu’une association primordiale entre les signes laissés sur le linge domestique par les puissances contraires du malin — prétexte aux rituelles imprécations maternelles — et mes premiers gribouillages, puis mes calligraphies sur la page blanche, a très tôt répondu de ma propension à ne ressentir le poids et la texture du monde que pour autant qu’un tracé langagier, dont je m’assure si peu que ce soit la maîtrise, en atteste l’empreinte sur la surface sensible de mon existence. Et, maniant bientôt le crayon de couleur puis la Sergent-major à d’autres fins que les seuls exercices prescrits par mes pédagogues, j’éprouvai ce sentiment, tenace encore, que le scripteur que j’étais — aujourd’hui l’écrivain — avait pour seul et délectable lot de faire des saletés.

J’évoquerai encore cette grand-mère qui m’accordait les chutes du coupon dans lequel elle bâtissait ses robes : aux effiloches, aux chamarrures du tissu, à sa trame, se surajoutaient les traits bleus du bâtonnet de craie de couturière qu’elle traçait par décalque du patron en papier de soie. Jusqu’aux clarisses de Chambéry, en 1534, rafistolant le Linge sauvé de l’incendie qui anticipent l’office mystérieux et sacré de la stoppeuse qui remaillait les bas filés des femmes qui veillaient sur mon enfance.

Ce fut aussi, très tôt me semble-t-il, la découverte de continents interdits que balisaient, sur le nylon, le tergal et le tissu éponge des cartes marines, tout un glossaire de taches hiéroglyphiques qu’il me fallut des années pour décrypter. J’y discernai le sang et ses périodes. Toutefois, il existe une différence entre le sang des règles et celui du Linge. Celui-ci est d’un rouge trop vif — ce qui atteste la couleur du supplice, celle d’un sang infusé de bilirubine, cette substance que déchargent les grands traumatismes, le martyre, l’égarement.

Tout aussi secrètes et moins effrayantes me parurent les humeurs sublimées du corps qui laissaient leurs lunes, leurs amandes honorables — cette impérieuse manière des femmes dans le désir — leurs nimbes.

Car on relève de tout sur le Linge : sèves, pollens, cire, chrême. Toutes les larmes du corps. (Le microscope électronique révèle que les fibrilles, en marge des flagellations et des caillots, sont recouvertes d’auréoles de sérum d’un jaune d’or, invisibles à l’œil.)

L’ostension comme l’expertise scientifique confisquent cependant des dimensions essentielles à la contemplation des auras textiles : en 1201, Nicholas Mésaritès, conservateur des reliques en la chapelle de Sainte-Marie de Pharos à Constantinople, écrit que les tissus sépulcraux de la Passion dont il a la charge sont encore parfumés de l’ineffable défunt. Il y eut aussi ces états de voyance négociés par les doigts, par la peau de mon buste et bientôt de mon ventre à quoi les linges auratiques de l’enfance exigeaient de s’évaluer ; il y eut, subliminal, ce fameux cri du tissu, ce crépitement électrique du désir au contact de la faute. Je ne saurais jurer qu’il n’y eut pas enfin cette pulsion sacrée qui induit la dévoration des reliques : dans un archaïque relent de cannibalisme rituel, la nécessité de goûter le corps, sa présence réelle. L’irraisonnable volonté de puissance qui incite le fidèle à rêver de communier sous toutes les espèces.

Les écritures acheiropoïètes — non tracées de main d’homme — des linges auratiques qui ont visité l’enfance m’ont désigné un certain ordre du monde, où le désir imprime les signes à même l’enveloppe du corps. Une langue originaire que la langue besogneusement acquise par la suite s’est vainement efforcée de gommer.

*

Voilà ce que, d’abord, aux plus obscurs recoins de la mémoire, le Linge ressasse.

Nul doute cependant qu’au long des années d’apprentissage, puis dans la maturité, l’Image sur le Linge, plus que d’emblème, eut valeur de chaîne opératoire, dans le sens qu’en a établi l’anthropologie structurale [7]. Un mode privilégié — pour ne pas dire exclusif — de production des signes et ses règles de lecture se trouvent ainsi, durablement, surdéterminés. Je dois, pour en rendre compte, recourir aux conclusions des exposés savants dont la mise à jour ne cesse de susciter de nouvelles publications [8]. Et rappeler ici la double nature de l’Image sur le Linge, qui rend particulièrement complexe et problématique la chaîne opératoire qui a produit le Linge, qui reste dans une large mesure incompréhensible — puisque nombre de propriétés caractéristiques de l’Image semblent même incompatibles entre elles au regard des sciences et techniques [9].

Mais avant d’interroger les signes, il convient de scruter un instant l’architecture du support : sur quelle portée la partition de cet Art de la fugue est-elle inscrite ? (Car il y a sans doute, dans la disposition des signes et dans les jeux d’inversion, d’effets de miroir et d’abyme entre le corps, la surface sensible du drap et le négatif photographique de Secondo Pia, une structure d’ordre contrapuntique dans le Linge.) Que dit, donc, la trame du Linge ?

Toute expertise du Linge reprend ses marques dans cette question, cent fois reprise — comme a été, tant de fois, semble-t-il, reprisé le Linge. Quel est le mode de tissage de notre connaissance du Linge ? La métaphore est de Bataille : Du savoir extrême à la connaissance vulgaire — la plus généralement répartie — la différence est nulle. […] La connaissance vulgaire est en nous comme un autre tissu ! Un être humain n’est pas seulement fait de tissus visibles (osseux, musculaire, adipeux) ; un tissu de connaissance, plus ou moins riche, sensiblement le même en chacun de nous, existe également chez l’adulte. […] En un sens, la condition à laquelle je verrais serait de sortir du “tissu”. Et sans doute aussitôt je dois dire : cette condition à laquelle je verrais serait de mourir. Je n’aurai à aucun moment la possibilité de voir [10] ! Et Bataille, toujours, poursuivant la connaissance souveraine : Je devais dès l’abord opérer de façon globale, aboutir dès l’abord à des propositions choisies pour une autre raison que la possibilité de les confirmer : une approximation, même une erreur, se présentait d’emblée comme préférable à rien (je pouvais y revenir par la suite, je ne pouvais en aucun cas laisser un vide). Ce procédé choquant témoignait en fait de l’authenticité d’une démarche, mais cette nécessité ne m’a dispensé nullement d’un désir d’exactitude devant à la longue égaler, sinon surpasser, celui qui permit les résultats solides des sciences. (Plus que le prélat jaloux de sa foi, se pourrait-il que le scientifique le plus sourcilleux fasse figure de Jean-foutre devant le Linge ?) Bataille poursuit : Des conséquences d’un tel usage de la pensée, découle d’autre part une possibilité de confusion : la connaissance rapportant des objets au moment souverain risque à la fin d’être prise pour ce moment lui-même. (Que des scientifiques viennent à bout de la question de l’authenticité du Linge, quelle religion, pire que toutes celles connues réunies, aurons-nous à subir…) Et Bataille d’ajouter : Cette connaissance qu’on pourrait dire libérée (mais que j’aime mieux appeler neutre) est l’usage d’une fonction détachée (libérée) de la servitude dont elle découle : la fonction rapportait l’inconnu au connu (au solide), tandis qu’à dater du moment où elle se détache, elle rapporte le connu à l’inconnu [11]

La découverte de l’Image sur le Linge me retourne : comme on dit qu’on retourne une peau de lapin, c’est la fonction du voir que retourne en moi l’émergence des signes sur l’Image.

Ces signes repérables sur le Linge — outre les séquelles des manipulations et des accidents qui ont jalonné son histoire (traces de plis, de brûlures, taches d’eau, rapiéçages) — peuvent et doivent être strictement attribués à deux modes différents d’impression.

L’empreinte, d’une part.

Cette première strate de signes ne fait pas mystère. Elle se résume à un dépôt physiologique. Le sang écoulé des plaies et des scarifications du supplice en constitue la matérialité. On a pu identifier la nature des caillots, déterminer le groupe sanguin. Un médecin a mesuré l’angle des rigoles, vérifié la posture du corps sur des cadavres frais qu’il a crucifiés lui-même en se conformant à ce que l’empreinte sur le Linge enseigne de la place des clous ; il a authentifié le réalisme du corps qu’assurément le Linge a contenu [12].

L’agencement du sang et des humeurs adventices paraît ainsi fournir le modèle matriciel des stigmates mystiques. Ainsi que le rappelle Georges Didi-Huberman en s’appuyant sur l’exemple de la monnaie frappée à l’effigie de César de son vivant, la frappe — la procédure d’empreinte — à la fois centralise et dissémine le pouvoir. Et de souligner plus loin : Monnaies, mais aussi estampage ou gaufrage des hosties dans le contexte chrétien, l’empreinte participe dès lors d’une économie fondamentale — qui l’éclaire tout entière —, une économie de transsubstantiation et de “présence réelle ” [13]. Le corps des stigmatisés est la menue monnaie frappée par l’Homme des Douleurs. Monnaie vivante, selon le bel intitulé de Pierre Klossowski [14].

Si le Linge n’avait porté trace que de cette détrempe, il aurait mérité, stricto sensu et sans que son authenticité historique prêtât à polémique, l’appellation de relique. Avec ce premier ordre de signes, déposé par contact dès l’enveloppement du Corps dans le Linge, nous n’avons pas quitté un domaine familier — même s’il fait l’objet d’abominations domestiques et sociales : celui des atteintes ordinaires ou accidentelles dont le vivant marque la matière, dont le corps empreint les tissus que la pudeur lui assigne de revêtir sous nos climats. Lange, compresse appliquée sur la blessure, drap de la nuit d’amour, l’image — si elle n’était que cela — relèverait du linge sale que seul distingue et dispense de la lessive l’identité supposée divine de Celui qui l’a souillé. Le Linge aurait rejoint le monceau des épines conservées de la couronne de ronces et les échardes de la vraie Croix — dont quelqu’un a dit qu’elles auraient suffi, agglomérées, à équiper en traverses la ligne de chemin de fer du P.L.M. de Paris à Marseille. Il était coutumier d’enfermer dans les reliquaires de tels débris — qu’ils aient échu au terme d’un prodige, d’une épiphanie, de l’exception ou du quotidien le plus sobre : les moniales et béguines agrémentaient ainsi leurs jardins clos de lambeaux textiles qu’une consœur vénérée (ou secrètement désirée) avait touchés, empreints, fût-ce symboliquement, de son corps [15].

Le Linge aurait donc pu se laisser débiter et rejoindre ces fragments de fétiches compilés que les recluses agençaient, comme support à leurs exercices d’égarement, dans leurs objets reliquaires — préfigurant les boîtes que Joseph Cornell, en ce siècle-ci, exhibait pour l’édification des surréalistes.

Que l’on ait délité le bois de la vraie Croix, effeuillé à tous vents la Couronne d’épines mais conservé le Linge, l’empreinte seule — constituât-elle la première cartographie des stigmates — ne suffit pas à le fonder le Linge dans son statut d'exception.

Ce qui confère son irréductible spécificité à l’Image sur le Linge, à savoir l’impression négative du corps inexplicablement lévité (l’analyse spectrale de l’Image révèle en effet que le poids du corps n’a pas eu d’influence sur le « cliché » dorsal, dont le contraste est presque identique à celui de la face avant du corps [16]), cette impression, donc, évoque un autre mode de production, chronologiquement postérieur à l’empreinte, selon un processus inconnu qui cumulerait les procédés de la projection photographique, ceux de l’irradiation et de la fermentation. Cette icône corporelle, pour sa part, témoignerait de propriétés étonnantes, comme d’être indélébile et lisible en trois dimensions.

Quel que soit le crédit accordé aux récentes datations effectuées selon la méthode du carbone 14, le caractère photographique de l’icône perturbe toute tentative d’hypothèse destinée à justifier l’artefact. Mais ce même caractère prédestine, en quelque sorte, le Linge à sa fréquentation contemporaine, celle pratiquée à un moment des sociétés postindustrielles où l’on en arrive, en fin de compte, comme le soulignait Susan Sontag il y a déjà un quart de siècle, à confondre l’expérience avec une prise de vue qui lui donne sa réalité présente ; et [où], de plus en plus, la participation à un événement public se limite à en regarder les représentations photographiques. L’artiste le plus fidèle à la logique de son art qu’ait connu le XIX° siècle, Stéphane Mallarmé, disait que tout au monde existait pour aboutir à un livre. Tout existe, de nos jours, concluait Susan Sontag, pour aboutir à une photographie [17].

Si l’on excepte, en effet, les administrateurs du Linge, les représentants des sciences exactes accrédités — mais que voient-ils du Linge dans leur myopie méthodologique ? — et la foule des rares ostensions (que l’on contraint à l’hypermétropie en tenant le fidèle à distance respectable de la relique), force est de constater que notre pratique de l’Image sur le Linge passe aujourd’hui, de façon obligée, par un autre médium, qui est la photographie.

Mais Susan Sontag, encore, nous prévient : La véritable valeur d’une photographie provient du fait qu’elle nous permet d’examiner ou de réexaminer à loisir des instants de la durée que le flux du temps emporte aussitôt. Ce pouvoir de congeler le temps – l’immobilité poignante, insolente, de chaque photographie — a donné naissance à des normes esthétiques plus spécifiquement nouvelles [18].

Voilà donc une première illusion, optique et mentale, qui s’empare de l’observateur : loin de constituer un duplicata du Linge, le cliché lui-même (de nouveau transcrit, dénaturé, par les procédés d’impression : l’héliogravure dans le livre de Vignon [19], l’offset plus couramment, désormais) entre dans le lit de l’histoire : celle des techniques photographiques, des variables et des variantes dues à l’éclairage, au support, au séjour plus ou moins long dans les bains chimiques, révélateur et fixateur ; à la trame mécanique du photograveur et la charge d’encre de la presse ou de la roto ; à la durée, enfin, qui use et métamorphose conjointement le support et le regard : Le temps passe sur les photos comme un grimage, les emporte, les détourne, écrit Hervé Guibert [20]; fascinantes et obtuses, elles finissent par dire autre chose qu’elles-mêmes.

Dans le même petit recueil lumineux dévolu à l’écriture photographique, L’Image fantôme, Hervé Guibert livre un récit intitulé L’Image cancéreuse [21] dans lequel — sans intention explicite par rapport au Linge, on le suppose — il met curieusement en scène, en l’inversant, l’essentiel de la problématique de l’Image sur le Linge, telle que nous y avons accès de nos jours. Le narrateur a dérobé chez quelqu’un une photographie de grand format, contrecollée sur un carton blanc ; il s’agit du portrait d’un garçon de seize ou dix-sept ans, inconnu de lui, prise par un photographe inconnu dans un lieu inconnu. Le narrateur rapporte chez lui le cliché, qu’il expose — à son propre regard, à celui de ses visiteurs, mais aussi à la poussière. Et ce garçon, écrit-il, surplombait, régnait sur tout dans cette chambre, comme s’il en était le seigneur, un amour ou un frère défunt, envahissant. Au fil des années, l’image va subir les offenses de la poussière mais aussi de sa propre matière : Enfin, je m’aperçus que l’image avait entrepris son processus de dégradation ; la photo avait été collée sur du carton, et la colle s’était mise à manger la photo par-derrière. Le visage du garçon était parsemé de petites taches, de petites griffes, de petites décolorations, pigmentations. Il était vérolé. L’image était cancéreuse. Mon ami malade. Le narrateur s’engage dès lors dans un double mouvement de résignation fascinée devant le mal, dont il mentionne les progrès avec un luxe de détails, et d’attachement désespéré à l’image qui s’est, pour ainsi dire ontologiquement, confondue avec le modèle, inconnu du narrateur mais plus familier que ne le lui aurait été un jumeau vrai.

Même si à aucun moment de son texte l’auteur ne le relève, l’image qui boursoufle, purule, suppure, devient icône, accède à travers ce cancer qui la déchire à sa dimension religieuse : Le privilège de l’art chrétien serait donc de connaître la plaie, qui est le signe de l’amour, indique Stanislas Fumet dans son introduction au volume des Études carmélitaines consacré aux stigmates [22].

Je mis l’image quelque temps dans mon lit, sous le drap qui accueillait mon corps, je l’écrasais et je l’entendais geindre. Il vivait dans mes rêves. Je le cousais dans mon oreiller. Puis, quelque temps, je me décidai à le porter directement sur moi, à même ma peau, à même mon torse, en l’y attachant avec des bandes et des élastiques. […] Quand je me décidai enfin à m’en détacher […] je m’aperçus que le carton ramolli était vide, l’image était blanche, mais elle ne s’était pas évaporée, elle ne s’était pas dissoute dans l’acide de mes exsudations. Dans une glace, je vérifiai qu’elle avait adhéré à ma peau, comme un tatouage ou une décalcomanie. Chaque pigment chimique du papier avait trouvé sa place dans un des pores de ma peau. Et la même image se recomposait exactement, à l’envers. Le transfert l’avait délivré [23] de sa maladie…

Tant il est vrai que nul n’a évoqué, que je sache, comment l’Image sur le Linge revêt aussi, il se peut, cette valeur de défroque, de résidu de mue laissé par Celui qui a endossé les péchés du monde, toutes les souillures, les taches, les macules de l’humaine condition ; consommé l’éreintant travail de la Rédemption, Il aurait abandonné à notre vue les traces du marqueur tumoral sécrété par le Corps mystique malade du péché originel, ce corps mystique guéri par la chimiothérapie de l’Incarnation et des sévices de la Passion. Une photographie est un secret qui nous parle d’un secret, observait la photographe américaine Diane Arbus ; plus elle paraît explicite et moins nous sommes éclairés [24]. Plus encore qu’à tout autre cliché, cette réflexion paraît devoir s’appliquer, par excellence, à la structure photographique de l’Image sur le Linge et aux prises de vues, toutes identiques et pourtant toutes différentes, sur lesquelles, depuis un siècle, l’intelligence vient s’échouer. Les vérités qui s’expriment dans cet instant séparé de la durée, écrit plus loin Susan Sontag, — quelle qu’en soit l’importance ou la signification — n’ont avec la nécessité de comprendre qu’un rapport très limité. Contrairement à ce que paraît indiquer la proclamation d’une vocation humaniste de la photographie, la propriété que possède l’appareil photographique de transformer en objets esthétiques les aspects du réel provient de son incapacité relative à en exprimer la vérité. La raison pour laquelle les photographes professionnels de talent ont fait de l’humanisme une idéologie privilégiée — en écartant la justification purement formelle de leur recherche de la beauté — fut qu’ils éprouvaient la nécessité de dissimuler la confusion des notions de vérité et de beauté qui est à la base de toute entreprise photographique [25].

Le phénomène photoélectrique qui a marqué le Linge de même que l’opération photographique de Secondo Pia — eût-elle comme projet la plus objective des prises de vues — ne nous achemineront pas vers la vérité de l’Image sur le Linge. Quelque chose ne cesse de se dérober devant les outils les plus aiguisés de la science. C’est à Jean Guitton que l’on doit sans doute la définition la plus éclairante, qui mériterait d’accompagner les experts du Linge dans leurs conjectures labyrinthiques : Les stigmates ne posent pas de problème. Ce sont des hallucinations de la peau [26]. Image fantôme, Linge halluciné.

Linge souillé du péché du monde, m’a suggéré l’icône corporelle d’Hervé Guibert. Et de cette souillure sur le Linge, prenons aussi la mesure. Pour cela, je m’accorde ici de renvoyer au texte Macula non est in te qu’à l’époque de sa rédaction je n’avais qu’incidemment confronté au Linge, pris qu’il était dans la manipulation de ce que j’avais nommé les langes de la passion — secrets objets d’un fétichisme qui fournissait son prétexte à l’opuscule dans lequel il fut publié [27].

Le Linge, aujourd’hui plus que jamais, rend criante cette étrange et tacite complicité des chrétiens et des matérialistes les plus arides à se détourner de tout indice d’humanité chez Celui dont ils adulent ou dénient l’adorable présence. Chez Lui, certes, quand nous les convoquons devant le Linge; mais aussi chez celle qui fut femme et mère, celle par qui le degré zéro de Sa présence réelle fut assumé.

Je trouve encore dans le matériel de l’exposition consacrée à « L’empreinte » trace de cette nécessité quasi sacrée de la souillure. Il s’agit d’un panneau sur lequel un grand nombre d’empreintes digitales, réalisées avec des encres de couleurs variées, ont été juxtaposées. Nul doute qu’une telle composition aurait eu sa justification en tant que mention, platement esthétisée par quelque artiste de seconde zone, d’une propriété de notre dispositif cutané, sauvé à grand peine de son application administrative la plus courante. Or, ce sont les commentaires de Jean-Jacques Lebel, initiateur du document réalisé au terme d’un happening intitulé 120 minutes dédiées au Divin Marquis, qui restituent à celui-ci sa dimension vertigineuse : À l’entrée du théâtre (qui n’était plus tout à fait un théâtre puisque la salle avait été vidée de ses chaises), on avait disposé des grands quartiers de viande, à travers lesquels il fallait passer, comme les parois d’un vagin, pour pénétrer à l’intérieur de la salle. Les regardeurs devaient se salir, se maculer de sang, et accepter l’idée de refaire le parcours de leur naissance en sens inverse. Dans ce parcours riche en “événements de contacts”, les spectateurs étaient invités à “signer” leur participation de leurs empreintes digitales [28].

Plus qu’un livre, la relique de Jean-Jacques Lebel me semble ouvrir sur la violence dionysiaque du corps à l’œuvre, jeter un pont entre mon propre corps et la nécessité du Linge. Il manquera toujours à l’édifice sadien — qui a ses Écritures — l’équivalent du Linge : de n’avoir pas laissé, comme l’ont suggéré certains exégètes du Linge, ce « Cinquième Évangile » écrit avec son propre corps. Le Divin Marquis fait figure de dieu orgiaque aux petits pieds devant l’Image sur le Linge.

Il faut plaindre l’homme sans reliques. Il faut plaindre l’homme sans fétiche. Dont la foi est sans objet.

Par crainte de modèles plus compromettants, on s’est exercé, pour comprendre le Linge, à quelque rapprochement avec la technique de l’herbier. Mais la fleur ou la plante confient l’empreinte d’une mort sèche. Le papier est siccatif — il peut rendre rêche la pensée la plus caressante. Le Linge rassérène, perpétue le principe humide dans sa trame. (Certains supposent que le flash de la Résurrection aurait cuit les signes.) Il y eut même un ancien prestidigitateur américain, Joe Nickell, pour défendre que le faussaire aurait frotté l’étoffe sur un bas-relief recouvert d’oxyde de fer [29]. Il se peut, indique un autre, que la grande quantité de calcium relevé sur le Linge (explicable par l’emploi funéraire de poudre déshydratante) ait tamponné la réaction de formation de l’Image, suspendu le processus de décoloration sur la partie superficielle des fils [30].

L’Occident n’a pas l’intelligence du Linge pour ergoter ainsi sur son authenticité, sur ses avatars ; pour l’avoir ravalé au rang des preuves contestables. On n’aurait pas mieux humilié les signes en le lessivant, en se faisant devoir de le restituer dans sa candeur de linceul sur les rayons du drapier de Jérusalem.

La belle querelle, en effet ! Le Linge aurait bien trop fixé d’humain oubli. Quelle vanité dans un désir qui laisserait immaculés et les voiles et la couche ! (S’Il s’est levé dans le second matin de sa mort, que n’a-t-il roulé son drap, laissé place nette… Celle qui omet son petit linge dans la chambre de l’amant est-elle donc ivre encore de sa nuit en quittant le seuil ?)

Pour le fétichiste seul le Linge est un objet.

Me monte aux lèvres cette ultime mise en demeure, qui voudrait faire sortir le psychanalyste du bois de sa bienveillante neutralité : à qui, une bonne fois, profite-t-il de disqualifier la référence qui se porte ainsi au petit appareillage du désir ? N’est-il parmi vous, gens de l’Inconscient, un seul qui tombe en oraison à l’approche des traces !

Ai-je assez retourné la question ?

*

Toujours, à propos de l’Image, on en revient au Linge. Et toujours, désormais, à propos du Linge, on en revient au négatif photographique de Secondo Pia qui inverse, donne à lire en positif la part négative de l’Image — mais livre sans qu’ils soient dissociés d’avec celle-ci, inversés en négatif, les éléments de l’Image inscrits par empreinte. Essentiellement le sang, coulées, caillots, astres des plaies. De sorte que, par la sublimation de ce cliché — qui, depuis un siècle maintenant, alimente l’imaginaire collectif et sur lequel s’est, d’emblée, fixée ma propre contemplation du Linge —, sur le tissu qui a viré au sombre intense, le sang apparaît en zones claires, en lunes fades : ainsi, l’écoulement abominé, le terrible mystère des linges auratiques de l’enfance, est-il devenu, sur l’Image, cette Voie lactée sur le Suaire obscur de la nuit ! Un sang universel y proclame l’indifférenciation des corps dans le séisme de l’amour — musc et semence confondus, ainsi que sur un drap de débauche (qu’on choisissait de couleur dense, parfois noire, dans les maisons closes). À portée de nos corps, un dieu inverse vient illuminer la nuit de l’esprit du Foutre rédempteur. C’était un feu qui sortait de Jésus, confirme Marthe Robin. Extérieurement, je le voyais comme une lumière. […] Une lumière rouge, ou plutôt rouge sombre [31]. Pour la stigmatisée, l’extase inverse les valeurs chromatiques de la vision. La contemplation souveraine du Linge dilue nos pauvres certitudes, noie le connu dans le vertige de l’inconnu, comme l’inspirait la méthode de méditation empruntée devant l’Image.

Ainsi la mort prend-elle, sur le Linge, la valeur et la teinte du désir. Et la plaie lancéolée — qui est bien le signe de l’amour — y assume, souverainement, son immémoriale collusion avec L’Origine du Monde [32].

 

Dominique Autié.

 

*

 

[1] Georges Bataille, Méthode de méditation, Éditions de la Revue Fontaine, 1947 ; repris dans Œuvres complètes, tome V (La Somme athéologique), Gallimard, 1973.
[2] Exposition organisée par le Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris, qui s’est tenue du 19 février au 19 mai 1997. Conception et direction scientifique : Georges Didi-Huberman.
[3] Sous la direction de Georges Didi-Huberman, L’Empreinte, collection « Procédures », Centre Georges Pompidou, 1997.
[4] Dominique Autié, Langes de la passion, L’Éther vague, Patrice Thierry éditeur, 1995.
[5] Op. cit., pp. 49 sq.
[6] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991. Cité par G. Didi-Huberman, op.cit.
[7] André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, II. La mémoire et les rythmes, Albin Michel, 1965.
[8] Cf. notamment : André Marion et Anne-Laure Courage, Nouvelles découvertes sur le suaire de Turin, Albin Michel, 1997, et Sous la direction de A. A. Upinsky, L’Identification scientifique de l’homme du Linceul, Jésus de Nazareth, Actes du symposium scientifique international, Rome, 1993, publication du Centre international d’études sur le Linceul de Turin (C.I.E.L.T.), Éditions François-Xavier de Guibert, 1995.
[9] André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 170.
[10] Georges Bataille, op. cit., pp. 39-40.
[11] Ibid., pp. 66-68.
[12] Docteur Pierre Barbet, La Passion de N.-S. Jésus-Christ selon le chirurgien, 1950 ; huitième édition, Apostolat des Éditions, Paris, Éditions Paulines, Sherbrooke, 1965.
[13] Op. cit., p. 49.
[14] Pierre Klossowski et Pierre Zucca, La Monnaie vivante, Le Terrain vague - Éric Losfeld éditeur, 1970.
[15] Sous la direction de Paul Vandenbroeck, Le Jardin clos de l’âme – L’imaginaire des religieuses dans les Pays-Bas du Sud, depuis le XIII° siècle, catalogue de l’exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (25 février - 22 mai 1994), Éditions Martial et Snoeck, 1994.
[16] Cf. André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 164.
[17] Susan Sontag, La Photographie, Le Seuil, 1979, p. 36.
[18] Ibid., p. 128.
[19] Docteur Paul Vignon, Le Saint Suaire de Turin devant la science, l’archéologie, l’histoire, l’iconographie, la logique, Masson et Cie, 1939.
[20] Hervé Guibert, L’Image fantôme, Éditions de Minuit, 1981, p. 141.
[21] Ibid., pp.165 sq.
[22] Douleur et stigmatisation, in les Études carmélitaines, 20° année, vol. II, octobre 1936, Desclée de Brouwer et Cie.
[23] Le texte imprimé donne bien le mot délivré au masculin, renvoyant ainsi, plusieurs paragraphes plus haut, au garçon qui figurait sur la photographie, non à l’image (comme l’aurait appelé strictement la syntaxe du passage).
[24] Cité par Susan Sontag, op. cit., p. 128.
[25] Op. cit., pp. 128-129.
[26] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Grasset, 1985.
[27] Macula non est in te, in Langes de la passion, op. cit., pp. 65-69. Dans ma communication au colloque, la totalité de ce texte s'insérait ici, comme une longue incise.
[28] L’Empreinte, op. cit., notice 111, p. 235.
[29] Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l’épreuve de la science, Fayard, 1991, p. 378.
[30] Ibid., p. 386.
[31] Jean Guitton, op.cit., p. 196. C’est nous qui soulignons.
[32] À propos du tableau de Courbet, cf. Bernard Teyssèdre, Le Roman de l’Origine, collection « L’Infini », Gallimard, 1996.

 

Ce texte a paru dans le volume des Cahiers de l'Herne intitulé Stigmates, sous la direction de Dominique de Courcelles, Éditions de l'Herne, septembre 2001, pp. 243-253.

Le Saint Suaire, image photographique positive (détail). D.R.

 

Mercredi 26 octobre 2005

07: 30

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

11 – Grands fonds
Le fonds historique des éditions Payot
Le trésor des Éditions Payot

renou

 

S'il ne fallait, à propos du métier d'éditeur, n'enseigner, ne commenter, ne rappeler qu'un principe, c'est bien celui-ci : une entreprise d'édition n'existe que par son fonds, c'est sa richesse et sa croix. Ni l'édition électronique, qui autorise les très courts tirages, ni – moins encore – l'ingérance de gestionnaires étrangers (voire ouvertement hostiles) aux particularismes du secteur ne sont venus à bout de cette fatalité féconde : un livre est un produit à rotation aléatoire, lente le plus souvent, sa commercialisation (en raison de son mode de production) engendre des stocks – chez l'éditeur, mais aussi en librairie. De cette contrainte, qui a toujours été le cauchemar de l'entrepreneur, l'éditeur – celle ou celui à qui revient de prendre le risque d'éditer, risque avant tout financier, donc – doit faire son miel.

Sans doute n'existe-t-il pas de plus rigoureuse illustration, dans l'édition française, de ce qu'on nomme une politique de fonds que le catalogue des éditions Payot, du courant des années 1930 jusqu'aux abords des années 1980. Pour en terminer avec ce préambule très technique, pendant près d'un demi-siècle, la présence de plusieurs centaines de titres disponibles au catalogue ont atténué le risque pris sur chaque nouveauté. Dans une telle logique, un nouveau titre est moins retenu pour lui-même que pour sa cohérence avec l'ensemble publié ; sa fonction, à terme, est d'enrichir ce fonds dont les ventes garantissaient les deux tiers, voire les trois quarts du chiffre d'affaires dans des maisons d'édition comme celle-là. Ce sont de tels équilibres qu'on récusés la course aux nouveautés, l'intrusion d'un marketing de masse dans un marché éminemment spécialisé (quoiqu'on s'aveugle pour ânonner le contraire), la fuite en avant du Sup' de Co qui confond le livre avec une crème glacée et les malversations des psychopathes du flux tendu.

*

Nul doute que le papier de couverture pisseux et, selon les époques, d'un grammage à peine plus élevé que celui du texte, ces bouffants de l'entre-deux-guerres qui ont mal vieilli – brunis, tavelés, cassants –, ces cahiers non massicotés souvent découpés à la serpe par un lecteur indélicat, à quoi s'ajoutent les intempéries et parfois les rats, dirait-on, font de ces volumes posés de guingois sur la table du bouquiniste la contre-épreuve d'amont de ces tas de papier proprets, blistérisés, frigides, qu'on vend aujourd'hui pour des livres. À chaque fois que l'occasion m'est offerte d'en acheter un, j'éprouve qu'il s'agit, comme on dit, de faire un geste. J'en détiens une trentaine. Ce sont mes pauvres, les rois nus de ma bibliothèque. Quel bonheur de les savoir là !

*

Parce que je nourris de mes lectures, ces temps-ci, le projet d'un livre – d'une fiction –, je tisse un réseau de ces volumes autour de l'Inde des Grands Moghols, une civilisation du tissage et du métissage, s'il en fut ! Mais un simple coup d'œil sur les listes thématiques de titres parus et à paraître, dont l'éditeur noircissait les pages libres du dernier cahier ainsi que, de façon résolue, le dos des couvertures, me convainc que, quel que fût mon propos, j'aurais trouvé matière à un tel réseau parmi ces centaintes de volumes.

*

Nombre de ces ouvrages ont été conçus et rédigés par leur auteur hors des canons universitaires. Il s'agit alors d'un savoir d'imprégnation que le missionnaire, le fonctionnaire de la Couronne, le militaire, l'explorateur – quand cet emploi nourrissait encore son homme – ont d'abord synthétisé à leur usage. Leur regard côtoie, sous les couvertures de ces livres, celui des meilleurs spécialistes de leur époque – et c'est comme si ces derniers tenaient compte de ce voisinage insolite en ménageant dans leur exposé une passe pour ces témoins empiriques – sans rien abdiquer du quant-à-soi de leur science établie : un Renou était un maître, non un vulgarisateur appointé !

De ces pages disparates, je m'imprègne à mon tour. Un tel savoir s'effacera devant l'imaginaire, le moment venu, à la façon dont ce qu'on nommait jadis la galanterie voulait que le fît, devant une femme sans grade, l'homme au pouvoir le moins contesté.

*

 

À suivre.

 

 

Galerie :
Quelques exemplaires de travail
issus du fonds Payot

Cliquer ici

 

 

Sanskrit et culture, L'apport de l'Inde à la civilisation humaine, de Louis Renou, « Bibliothèque historique » Payot, 1950.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Lundi 24 octobre 2005

07: 06

 

La question de l'éléphant

 

elephant_abyme

 

Shah Jahan était fou d'éléphants. Son fils Aurangzeb, qui l'a destitué et enfermé dans le fort Rouge d'Agra, fit preuve de mansuétude : pendant les sept années qui précédèrent sa mort, celui qui fut le Roi du Monde put, de sa fenêtre, assister aux combats d'éléphants que le nouvel empereur, installé à Dehli, ordonnait qu'on organisât pour son père.

Dans quelques jours, l'heure d'hiver va me restituer le temps d"écriture du matin. Il me semble, cette année encore, n'avoir fait qu'engranger en vue de ces matines et laudes hivernales. Retrouver Sahah Jahan, c'est rejoindre ses insomnies, c'est l'accompagner dans l'aile du fort où les jeunes mahouts font leur partie d'osselets, dormant aussi peu que leurs bêtes (à qui moins de trois heures de sommeil quotidien suffisent).

Le livre auquel je travaille est une fiction, strictement quadrillée toutefois par l'espace et le temps d'une histoire et d'êtres avérés, une construction littéraire dont la folle ambition est de mettre en demeure l'histoire des historiens de s'assimiler mon texte – le contraire radical d'un roman historique. Un apocryphe, plutôt. Mes éléphants, en conséquence, sont pure littérature. D'où l'absolue nécessité de procéder en naturaliste, de ne rien ignorer de la physiologie, de l'éthologie ni des méthodes de capture et de dressage d'Elephas maximus. Écrire consiste donc pour moi, en la circonstance, à cultiver une sorte de yoga, un art d'être éléphant [1].

C'est ici qu'une sorte de fatalité vous contraint à me poser la sempiternelle question : Vous êtes déjà allé en Inde ? Vous comptez bien vous y rendre pour écrire un tel livre ? Pour les éléphants, je rappelle qu'il existe plus proche et plus pratique : le zoo de Vincennes.

Non, je n'irai pas en Inde, pas avant d'avoir terminé ce livre – c'est-à-dire : jamais, peut-être. Je n'obtempérerai pas à l'injonction des tour operators du travel writing que sont désormais les vendeurs d'exotisme éditorial. Il existe d'excellents ouvrages sur les éléphants, et des articles scientifiques qui vous détaillent sur dix pages, en anglais, avec mots-clés et résumé, le bol alimentaire d'un de ces pachydermes. On trouve encore aisément un volume récent, de plusieurs kilos, une sorte de bible éléphantesque [2] qui permet de dégrossir, si j'ose dire, la question de l'éléphant. Je me suis procuré la seule monographie publiée, à ma connaissance, sur l'utilisation militaire de ces animaux [3] ainsi que le récit, contemporain, d'une chasse à l'éléphant tueur en Assam – un goonda, une bête solitaire, souvent blessée, devenue folle [4]. Mais le trésor, en la matière, reste à mes yeux un Tombeau de l'éléphant d'Asie qu'ont publié les éditions Chandeigne [5], dont je ne dirai jamais assez tout le bien qu'elles méritent qu'on en dise.

Il en va ainsi des innombrables thèmes que croise ma fiction. Les livres pourvoient au livre. Je l'ai vérifié maintes fois : il n'y a pas, à ce propos, de débat négociable, pas de position consensuelle possible, ce sont deux visions de la littérature – et, par delà, deux visions du monde – qui, à la rigueur, s'affrontent, s'excluent, se méprennent. Écrire, c'est tenter d'unifier l'âtman de l'éléphant d'Asie au brahman du texte qui me préexiste [6] – ce livre est écrit déjà, il me précède, il me faut juste l'actualiser, je dois lui redonner forme, ce livre n'a pas épuisé son karman, il n'a pas achevé le cycle de ses existences, il n'a pas encore trouvé sa forme parfaite, c'est sur moi que pèse la tâche de l'en délester. Le livre, c'est l'âtman-brahman, immobile et silencieux. La langue, organiquement, m'indique son injonction : Tat Tvam Asi – Tu es Cela [7] !

C'est ainsi qu'un matin de l'hiver dernier, à peine levé, j'ai rejoint Shah Jahan dans la bibliothèque du fort Rouge :

J’ai songé à revenir la nuit dans cette aile du palais, à demander qu’on dispose comme autrefois le cabinet de lecture, qu’on m’y ménage de quoi fumer et de quoi boire. Il m’arrivait de veiller, à certaines périodes où les médecins prescrivaient à Mumtaz des préparations narcotiques pour lui assurer un repos réparateur après ses couches. Je la laissais dormir ainsi, de ce sommeil qui m’excluait, et je restais jusqu’à l’aube penché sur les œuvres de Nezâmî. Un verset m’abîmait parfois dans une pensée proche du sommeil. Il est advenu que cette pensée me conduisît à des états inconnus des yogins eux-mêmes, il se peut : moi, Shah Jahan, depuis une niche dans le mur, le rebord d’une des fenêtres de la bibliothèque, depuis l’angle d’un tapis posé sous mes pieds, je contemplais soudain le Roi des rois penché sur son volume ; tel un éléphant ciselé dans l’ivoire de sa propre défense, un oiseau de nuit empaillé, un scarabée d’émeraude et d’or auxquels Brahmâ aurait insufflé soudain la conscience, j’observais Shah Jahan. Le texte du poète agissait comme une réincarnation qui n’attendrait pas la mort et la décomposition du corps, mais superposerait au même instant, en un même lieu, deux vies dédoublées ; pourtant l’une à l’autre étranges, inconciliables.

Un éléphant ciselé dans l'ivoire de sa propre défense : cet objet ne m'appartient pas. Il existe hors de moi, et pourtant il est en moi indissociable des mots qui le forment. Je l'ai, ce matin-là, observé — médusé. À peine si je me suis vu l'écrire.

Ce n'est pas dans les allées du zoo de Vincennes qu'un tel objet de la langue se conçoit. Mais bien dans le confinement du cabinet de lecture du Roi du Monde – en personne, et nulle part ailleurs.

 

[1] Christine et Michel Denis-Huot, L'Art d'être éléphant, Gründ, 2003. Un beau livre conçu en Italie, regroupant de superbes photographies, que l'insuccès commercial, je suppose, voue à une vente à vil prix, ces temps-ci, dans les chaînes de magasins de livres neufs à prix réduit.
[2] Sous la direction de Karl Gröning, L'Éléphant, mythes et réalités, Könemann, 1998.
[3] Le Chevalier P. Armandi, Histoire des Éléphants dans les guerres et les fêtes des peuples anciens jusqu'à l'introduction des armes à feu, Eugène Ardant et Cie, éditeurs à Limoges, s. d. [1843].
[4] Tarquin Hall, Vers le cimetière des éléphants, Éditions de Fallois, 2002.
[5] Gérard Busquet, Jean-Marie Javron, Tombeau de l'éléphant d'Asie, Éditions Chandeigne, 2002.
[6] Âtman (parfois orthographié âtmâ) : 1. Principe essentiel à partir duquel s'organise tout être vivant. 2. Être central au-dessus de la nature, calme, inaffecté, par les mouvements de la Nature, mais soutenant leur évolution tout en ne s'y mêlant pas ; l'Un qui soutient le Multiple (Shrî Aurobindo). 3 Souffle vital. Brahman : 1. Les textes védiques. 2. Puissance mystérieuse grâce à laquelle les rites sont efficaces. 3. Le Sacré. 4. L'Absolu. 5. La seule Réalité, dont la manifestation (Mâyâ) n'est qu'une illusion. 6. La Conscience qui se connaît en tout ce qui existe, l'existence supracosmique qui sous-tend le cosmos, le Moi cosmique (Aurobindo). Définitions extraites du Vocabulaire de l'hindouisme de Jean Herbert et Jean Varenne, Dervy, 1985. [Ayant aperçu dans le brahman l'absolu objectif et dans l'âtman l'absolu subjectif, les penseurs hindous vont découvrir une vérité plus essentielle encore : l'identité profonde du braham et de l'âtman. L'absolu véritable, c'est l'âtman-brahman. Félicien Challaye, Les Philosophes de l'Inde, Presses universitaires de France, 1956, p. 23.]
[7] Chandogya-Upanishad, traduite et annotée par Émile Senart, Les Belles Lettres, 1930 ; sixième lecture, 8, 7, p. 85.

 

Abyme, tissu indien, D.R.

 

 

Merci à vous !

 

Un an jour pour jour après son inauguration, ce blog a connu samedi un « pic » de fréquentation qui, pour la première fois, a franchi la barre des mille visites dans la journée. À diverses reprises, ce chiffre tout symbolique avait été approché : un commentaire laissé sur un blog de presse, les liens mutels de renvoi lors d'un dialogue avec Juan Asensio avaient pu expliquer ces « coups de feu ». Cette fois, aucun élément ne me permet d'attribuer une cause particulière à cette hausse, sinon votre assiduité – et, certainement, le plus grand loisir d'un samedi pour venir et revenir cheminer dans ces pages.

J'aurais modestement tu cet événement s'il ne s'accompagnait d'indices qui, me semble-t-il, nous concernent tous. L'analyse qualitative de cette fréquentation démontre en effet que l'accroissement du nombre de visites s'accompagne d'une augmentation du nombre de pages consultées et, surtout, du temps moyen de séjour sur le blog, qui me paraît considérable : près de six minutes, en moyenne, par visiteur ! En interrogeant la liste des pages consultées, il se confirme que l'index joue parfaitement le rôle que j'attendais de lui en invitant à une découverte thématique des pages d'archives.

Il est donc possible – et c'est l'un des objectifs que je me fixe sur Internet – de ralentir la lecture en ligne, de pérenniser quelque peu l'éphémère, de travailler à rebours de ce qu'assène une sémiotique hâtive, si ce n'est délibérément mensongère, du support.

J'offre et je partage avec tous ceux qui œuvrent dans la blogosphère ces chiffres qui m'appartiennent finalement très peu. Et je suggère que nous les méditions, que nous en tirions pour nous-mêmes d'abord les conséquences hautement toniques.

 

 

 

Vendredi 21 octobre 2005

06: 56

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés
mannequin
I

 

 

lettre_a_accentblanc

sa cheville gauche, Jill aura passé la fine chaînette d’or jaune qu'un amant, pour elle, aurait soustraite à l’amie de coeur de sa troisième femme. Celle-là, insinuait celle-ci, se rengorgeait de la tenir d'un homme méticuleux dans le plaisir, dont j’ai lieu de penser qu’il s’agit de moi.

 

 

lettre_q

ui s'attend à mon plaisir un matin de Fête-Dieu n'aura d'autre soin, général ou particulier, que de se délasser. Si quelque plaisanterie de garçon a chagriné sa nuit, qu'on lui fasse chauffer une tisane de sarriette relevée d'un clou de girofle.
Au goût de son foutre, je saurai qu'elle rougit d'être des rares qui déchargent — ainsi que gicle le jus des mandarines.

 

 

lettre_c

hez Purgepine, qui suce comme les putains, je monterai à l’improviste. Je sais qu’elle ne garde, rentrée chez elle, que ses talons aiguilles assortis au rouge dont elle se peint les lèvres à tout propos.

 

 

lettre_cbleu

elle dite par moi Petit Lait pour ses émois qui sont presque de l’eau, glissera une gousse de vanille entre les piles de son petit linge.

 

 

lettre_o

n m’obligera en me ménageant les bonnes grâces d’un fabricant de corsets. Je lui passerai ordre d’une guêpière à quatre bonnets et deux doubles jeux de baleines — avec des parures de jarretelles en gros-grain.
Tu la leur laceras serrée. Il y a tout le temps. Qu’on dise deux soeurs que le désir aura faites siamoises.

 

 

lettre_mchat

arie s’attende aux Sept Douleurs : mon retard, non la moins délicieuse ; mes yeux sur ses joues, l’érubescence de ses lèvres petites ; la tête de ses seins sensible aux dents ; le bouton captif de la boutonnière — un coin de lin, de soie irréparable ; le berlingot de mon gland, la peur qui s’étrangle ; le mot qui dit sa fente.
Et le mutisme du chat qui persifle le désordre de la chambre.

 

 

lettre_j

ulie a fait mine d’oublier son bustier à liseré rouge. J’ai gardé de Nadia le gilet au crochet, pour ses mailles ajourées. Que Fanny, sachant mes manières, se dessaisisse du grand-appareil noir que, pour moi seul, elle chaussait parfois sous ses jeans (et prenne les bas à son compte, dont les mensurations aux normes internationales ne laissent de m’égarer). Il me faut taire, je le déplore, celle qui baptisa l’étroite jupe courte, coupée haut sur les hanches. Mais j’ai tenu à faire moi-même choix, chez “Tati”, de la culotte en acrylique que Lola — modèle 1954 des Ateliers Pierre Imans — laissera vierge de tout émoi, quoique je m’efforce.

 

 

 

 

Dominique Autié.

 

 

 

 

Mercredi 19 octobre 2005

07: 29

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Le don de langue

 

st_sernin

 

Noté, sans date :
«
blanc_margeDeux passants, le visage radieux. La cinquantaine.
Un homme, une femme. Amis plutôt qu’amants
– ou peut-être des amants sublimes, alors.
À portée de voix, il se révèle qu’ils s’entretiennent
avec douceur dans une langue qui ne ressemble
à aucune de celles qu’emprunte
l’acoustique mondialiste de nos mégapoles.
Charme et grâce absolus.

»

 

Les lieux, en revanche, sont à ce point scellés que je ne peux depuis lors emprunter cette rue, qui transite le marcheur de la raideur des boulevards à la rotondité des absidioles de Saint-Sernin, sans guetter leur silhouette et leur voix. Une seule silhouette, une voix mêlée.

Ce qui s'est passé est étrange, mystérieux – pour une part, inquiétant.

Il arrive souvent que nous côtoyions un instant des langues étrangères. Nous nous retournons, et c'est bien le diable si une physiognomonie empirique ne nous désigne un continent, un rivage, un massif, une Patagonie. Il n'en faut pas plus pour nous rassurer, ne pas nous faire perdre de vue que l'on descend à la prochaine.

Or, cet après-midi-là, rue Saint-Raymond, c'est exactement le doute inverse qui m'a saisi à la tignasse, m'a insensiblement tiré l'asphalte sous les pieds : c'était moi soudain qui n'identifiais plus les sonorités les plus familières, les mots de la plus simple évidence – la voix de ces deux êtres ne devait pas, ne pouvait pas ne pas m'être mienne. [Sentiment que la direction flotte, quand il y a soupçon qu'un pneu a crevé et que l'on va rouler sur la jante.] Et s'ils s'étaient adressés à moi pour me demander leur chemin ? S'il m'avait fallu articuler le moindre mot ?

[Et cela n'arrive jamais au bon endroit, pas un pouce de terre-plein qui autorise à immobiliser le véhicule au plus vite.] Déroute.

Comme si entendre notre langue était un don qui pouvait, d'un instant à l'autre, nous être retiré.

 

 

Basilique Saint-Sernin, Toulouse, crypte inférieure.
Photographie de Mosé Biagio Moliterni.

 

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 17 octobre 2005

07: 25

 

Dinosaures dans le texte

 

 

 

dinausaures

 

 

C'est terrible…, un ami vous offre le livre qu'il vient de faire paraître, il s'attend à ce que vous soyez un lecteur empressé, attentif, éventuellement critique autant que bienveillant. Et voilà que vous commencez par le féliciter de ce que son éditeur a choisi un brochage avec couture, à palper le papier intérieur, à noter la présence de larges rabats intelligemment utilisés, à vanter la bonne tenue en main du format. Darwin soit loué, Francis Duranthon, spécialiste reconnu des dinosaures, n'attend pas vraiment votre verdict avec angoisse. Mais il aimerait bien que vous preniez quelque plaisir à lire ce qu'il faut bien tenir pour une prouesse (qu'il se rassure) : un petit traité du Dinosaure qui vous laisse rêveur en moins de deux cents pages et bien plus familier de ces mondes antédiluviens que vous ne pouviez l'être jusqu'alors.

Cela dit, regardez bien cette double page que j'ai reproduite : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche ! Tout le livre témoigne de cette même intelligence visuelle.

Francis Duranthon connaît sa paléontologie sur le bout du doigt et il est un pédagogue-né. Évidemment, le lisant, je l'entends parler, avec son accent du Sud-Ouest. Même la systématique phylogénétique (dite aussi cladistique), dernière méthode en date pour classer les êtres vivants, devient savoureuse comme une prune de l'Agenais. Alors, quand le sujet s'y prête et qu'il peut se laisser aller à ses talents de conteur, Francis Duranthon vous tient. En témoigne, par exemple, son évocation des pionniers de la paléontologie du gigantesque, telle Mary Anning, cette Anglaise qui, telle une cornette dans les hospices du dix-neuvième siècle, a fait l'oblation de sa vie aux fossiles de plésiosaures. La « princesse de la paléontologie », comme l'a surnommée un confrère allemand. Écoutons Francis Duranthon.

Mary a une technique bien à elle pour prospecter. À l'instar des paysans d'aujourd'hui qui peuvent vous dire (ce qu'ils ne font quasiment jamais) derrière quelle souche vous allez trouver les cèpes ou les girolles, elle connaît parfaitement les moindres coins et recoins de sa région. Elle les sillonne, accompagnée de son chien. Lorsqu'elle trouve quelque chose, elle laisse son fidèle compagnon sur place pour repérer l'endroit et retourne chercher de l'aide pour dégager le fossile. Son chien l'a servie de cette façon pendant des années, jusqu'à ce qu'il soit tué par l'éboulement d'une falaise. Parcourant les falaises de sa région natale, Mary, tout au long de sa vie, exhume un bestiaire extraordinaire, composé d'animaux ressemblant à la fois à des poissons, à des lézards et à des oiseaux. Pourtant, malgré toutes ses découvertes qui alimentent les plus prestigieux musées et les collections privées, Mary vit toujours pauvrement. En vieillissant, elle éprouve un fort ressentiment contre les scientifiques qui ne lui témoignent aucune reconnaissance.

Mary meurt d'un cancer des poumons en 1847, au moment où Darwin est en train d'écrire son ouvrage le plus célèbre, L'Origine des espèces. Le contraste avec les destins de Richard Owen ou Gideon Mantell, dont elle est contemporaine, est saisissant : après sa mort, Mary disparaît purement et simplement des livres d'histoire des sciences. Les naturalistes du XIX° siècle qui ont acheté ses fossiles se sont vus crédités de leurs découvertes. Il n'est venu à l'idée d'aucun d'entre eux de rendre à Mary ce qui lui était dû. Après tout, Mary était issue des basses classes de la société de l'époque et ce n'était qu'une femme… dans une Angleterre d'hommes… Pourtant, c'est à cette jeune femme qui n'avait reçu aucune éducation mais possédait une intelligence remarquable et un coup d'œil extraordinaire, que la paléontologie britannique doit certaines de ses premières et plus belles découvertes.

Je vous le promets : il n'y a pas plus ardu que ces lignes dans tout le livre. Et l'un des charmes dont use l'auteur, non des moindres, est de nous associer au travail de fouille, d'identification, de classement puis de conservation qui, jusqu'à la vitrine du muséum (le grand hall sera souhaitable pour le squelette de Diplodocus et ses excès de vertèbres), occupe au quotidien un paléontologue. Il est toujours instructif de savoir à quoi nos amis peuvent bien passer le temps qu'ils ne partagent pas avec nous.

 

 

Francis Duranthon, Histoires de Dinosaures, collection « Paléo », Éditions Bréal, 2004. 18,50 €. Le texte sur Mary Anning figure aux pages 118-119.

 

 

Vendredi 14 octobre 2005

07: 02

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

10 – Ceci n'est pas un coupe-papier

 

 

 

coupe_papier

Devoir se munir d'un outil tranchant pour lire un livre m'a toujours paru enviable.

*

Il n'est pas, aujourd'hui, jusqu'au dernier bidon de liquide détergent qui ne soit doté de sa bague anti-effraction qu'il convient de faire sauter, d'une poigne énergique, avant premier usage. Il ne viendrait à l'idée d'aucun fonctionnaire des postes d'abolir la pratique de la lettre sous pli fermé – et je soupçonne notre temps glaciaire d'attacher encore, à la dérobée, quelque prix au délicat scellé apposé par la sagesse anatomique au vestibule étroit de ses vierges. De sorte que le livre est l'un des rares produits de nos linéraires à béer sous les doigts du premier venu : voilà un demi-siècle, Étiemble, qu'on ne lit plus guère, avait eu le nez creux de consacrer – cause perdue – pas moins de cinq volumes à son Hygiène des lettres [1].

*

En massicotant les livres, en cessant d'en coudre les cahiers, en leur infligeant le blister du pelliculage, on a prétendu les frapper d'une date de péremption. Mais on voit encore, en quantité appréciable, sur les tables et dans les boîtes des marchés aux puces ainsi que dans l'officine des bouquinistes, des livres non massicotés, non découpés – on en trouvera dans ma propre bibliothèque, non lus, ou en partie seulement, remis à plus tard ou renoncés.

*

La lame doit être fine mais peu affilée. Son extrémité ne doit surtout pas être pointue, afin de ne pas blesser le papier quand on la glisse sous la jupe du cahier. Le geste doit être résolu, par brève saccades – certains papiers répondent d'un imperceptible gémissement.

 

*

Il ne s'attache aucun plaisir singulier à procéder à cette découpe au fil de la lecture. L'esprit peut légitimement s'irriter d'être interrompu quand une phrase enjambe deux cahiers, imposant que la main se tende vers la lame (dont on peut oublier de se munir quand on va lire au salon, ou au lit). De sorte qu'une certaine sagesse préconise la préparation du volume – d'un premier chapitre, à tout le moins – aussitôt après l'avoir recouvert de papier cristal. Et tant qu'on manipule cette arme blanche, autant découper le signet sur lequel on consignera ses notes, au format le plus juste, dans une chute de bouffant, un faire-part, un prospectus de couleur dont le verso est resté vierge.

*

[À la faveur d'un récent déménagement, j'ai fini par me séparer d'un coupe-papier en forme de rapière, rehaussée sous la garde du blason émaillé d'un canton suisse. Je ne saurais dire d'où me venait cet objet, dont la pointe me tira souvent d'affaire : une agrafe coincée dans le conduit de l'agrafeuse, un outil encrassé, une filandre de bœuf logée entre deux dents après un bon pot-au-feu.]

*

 

À suivre.

 

 

[1] Gallimard, 1952, 1955, 1958, 1966, 1967.

Couteau à lame ronde (ménagère, milieu du XXe siècle) utilisé par l'auteur pour découper ses livres depuis bientôt quarante ans.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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06: 56

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

9 – De quelques feuillets glissés dans les livres

 

intercalaire

 

(Cliquez sur le cliché pour l'agrandir)

 

 

Notes de lecture : écrire, déjà.

*

Tour à tour, j'ai informatisé : ma correspondance privée, mes manu(tapu)scrits, mes carnets, mes notes et pense-bêtes destinés aux écrits en cours. J'utilise toujours un stylo pour : signer les chèques et les titres universels de paiement (TIP) ; et un crayon à papier pour : me gratter l'oreille (extrémité non taillée), lire.

D'où il appert que la lecture est mon ultime activité calligraphique.

*

Acquis, le livre est couvert. La raison m'indiquerait que sa lecture, ajournée par les affaires courantes, par quelque rebond du livre en cours (une note en bas de page peut déjeter le cours de ma curiosité), n'est pas pour demain. Faire choix cependant du feuillet – simple ou remplié – sur lequel je prendrai mes notes est ma façon de préparer le volume, comme John Cage ses pianos.

*

Très tôt, dès les premières mentions relevées (un extrait, un mot clé, une idée adventice), mon œil vérifie à la seule harmonie de mes pattes de mouche que cette lecture me mènera loin. Des notes d'emblée torchonnées n'augurent pas un lien durable avec un texte si mal criblé.

*

Respectueuse du volume, une telle pratique n'est pas pour autant modeste.

*

La découverte attentive de ces notes pourrait faire douter du sérieux de ma lecture. Ou conviancre qu'elles sont délibérément cryptées – pourquoi ce seul mot, associé à un bout de phrase recopié ? ou flanqué d'une flèche plutôt que d'un académique cf. ? quel rapport entrevoyait-il entre tel auteur, dont il mentionne juste le nom, et la page du présent livre dont il se contente de mentionner le folio, soulignant même celui-ci (et non le renvoi à l'auteur problématique) par deux traits énergiques ? que n'a-t-il eu recours à la méthode éprouvée des fiches pour capitaliser les fruits de sa lecture ?

Combien de fois m'arrive-t-il, en effet, de rechercher une référence dans un volume et, m'étant reporté à son feuillet de notes, de ne pas retrouver l'intention initiale d'une mention, la saveur qui m'a fait reproduire un passage, l'usage auquel je destinais tel commentaire esquissé à la diable. Je procède contre toute lecture savante et universitaire. Cette négligence feinte prépare la décantation et l'oubli. Lire, c'est faire le lit de l'imaginaire. Je rêve, tandis que je les empreins, que chacun de ces feuillets sera le drap de noces d'un texte que je n'écrirai peut-être jamais.

*

Un ayant droit (ou un libraire commis à la dispersion de cet héritage encombrant que représente une bibliothèque d'amateur) ne tardera pas à voir se dessiner, à mesure qu'il extraira ces feuillets volants de mes livres, une véritable climatologie de mes lectures. Le choix que j'ai fait du support sera pour lui aussi éloquent que la forme des nuages à qui questionne le ciel : un prospectus de couleur vive, imprimé au recto seul, d'une vente aux enchères de tapis d'Orient si je n'escomptais n'avoir besoin que d'un simple signet sur lequel, éventuellement, noter un mot dont je veux vérifier l'étymologie, une fois rentré du café (ou consigner qu'à l'occasion de ma prochaine sortie de lecture il me faut penser à acheter du beurre) ; une feuille A4 récupérée d'un tirage fautif sur l'imprimante et pliée à la diable si je m'engage dans la lecture obligée d'un ouvrage documentaire ; un véritable cahier intercalaire soigneusement retaillé au format intérieur du volume (moins un ou deux millimètres) dans un petit papier coquille d'œuf acquis à ce seul usage ou peu s'en faut, voire dans le vergé discrètement fané d'une précieuse ramette qui me suit de déménagement en déménagement depuis des lustres et dont je ne saurais dire, aujourd'hui, de quelles eaux je l'ai sauvée en son temps – et c'est alors le signe indubitable que j'attends de la découverte de ce livre, après l'avoir habillé de cristal, ce que Colomb lui-même n'aurait osé imaginer du terme de son périple.

*

 

À suivre.

 

Feuillet intercalaire pour l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946. (Voir la chronique Langue de douleurs dont ce livre a fait l'objet).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 12 octobre 2005

06: 53

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Langue de douleurs
sainte_mere

 

Mère, dès que j'ai initié un disciple, tout le corps me fait souffrir, il suffit d'ailleurs que l'on prononce devant moi le mot mantra pour que je me sente fiévreux [1].

J'ai refermé, voilà une quinzaine de jours, la biographie de celle qui fut l'épouse de Çrí Ramakrishna [2]. Je n'en finis pas de mes travaux d'approche pour ce livre impossible. M'éloigner un temps des ouvrages historiques, des études de religion comparée, d'architecture, des textes anciens, des traités de chasse au tigre, pour m'approcher de figures humaines (peu importe leur relation chronologique avec mon sujet : il y a, ai-je cru comprendre, une impassibilité de l'Inde dans la tourmente du Temps) était soudain devenu impérieux. J'ai quitté la sainte Mère aux abords de son bûcher funéraire pour ouvrir Romain Rolland et passer quelques heures avec l'autre protagoniste de ce mariage blanc.

Je reste frappé par le statut singulier de la langue dans cette civilisation qui réserve ses Livres saints à la formation de ses brahmanes. Comme si l'Écriture n'était que l'image fantôme d'une langue dont le siège sacré est le corps de l'orant. Les conséquences en sont impressionnantes.

Romain Rolland fait suivre sa biographie de Ramakrishna d'une note sur La physiologie de l'ascèse indienne. Ramakrishna parle du picotement du sang qui, dès le début, se produit, des pieds à la tête. Il voit des mouches de feu, des brumes lumineuses, du métal fondu. La poitrine devient rouge et garde une teinte brique et dorée. Tout le corps est brûlé. Au temps de ses extases passionnées pour Krishna, Ramakrishna a des gouttes minuscules de sang qui lui suintent de la peau. Pendant une autre période, après les pratiques tantrikas, son teint s'est transformé, est devenu doré ; l'amulette d'or sur sa poitrine ne s'en distingue plus ; le corps paraît émettre un rayonnement. Au sortir de ces états extatiques, ses yeux sont rouges, « comme piqués par des fourmis ». Un soir, son palais irrité saigne d'un sang noir, qui se coagule ; un sadhu, qui le voit, lui dit que cette hémorragie l'a sauvé d'un transport au cerveau. Nombre de ces extatiques meurent d'hémorragie cérébrale. Et il semble probable que le cancer de la gorge, dont est mort Ramakrishna, a été provoqué par l'irritation perpétuelle de la muqueuse en ces extases [3].

Plus haut, dans le corps du récit, Romain Rolland évoque la visite de Ramakrishna, en 1865, chez Devendranath Tagore (le père de l'écrivain Rabindranath), respecté comme maharshi – grand sage, ou saint : À peine les présentations faites, Ramakrishna prie Devendranath de se dévêtir, pour lui montrer sa poitrine : à quoi Devendranath accède, sans trop d'étonnement. La teinte de la peau est rouge écarlate, Ramakrishna la considère, et diagnostique : « Oui, vous avez vu Dieu ». Car cette rougeur persistante de la poitrine est un signe particulier de la pratique de certains yogas, et Ramakrishna ne manquera point plus tard d'examiner la poitrine de ses disciples, leur capacité respiratoire, leur bon état circulatoire, avant de leur permettre ou de leur interdire les exercices de grande concentration [4].

Il convient de ne pas perdre de vue que ces états sont le produit de la langue, par le fait du mantra que l'initiation a introduit dans l'organisme et qui fonctionne – me vient cette image – comme un stimulateur, un pacemaker. Je ne néglige pas la dimension strictement somatique de tels phénomènes : La maîtrise du son est pour l'homme un facteur important d'équilibre. Ce n'est pas un hasard si l'oreille est à la fois l'organe de l'audition et la centrale de l'équilibre. Par ailleurs, un squelette très particulier révèle l'existence de résonateurs, la bouche, les fosses nasales, les sinus crâniens se concertent pour émettre des sons divers par leur intensité et leur fréquence. Ces vibrations se communiquent au corps tout entier par la colonne vertébrale, les côtes, les os longs, etc. L'être humain devient ainsi un instrument musical, le souffle l'anime, le larynx joue comme des anches et l'homme qui parle peut ainsi retentir comme une harpe éolienne. Cette lutherie organique est un puissant moyen d'équilibre psychique et spirituel. L'homme parle, se parle et découvre ainsi son intériorité. Dans cet espace secret, le discours qu'il se tient à lui-même devient le moyen de sa propre régulation. Le chant lui révèle d'autres cavernes intérieures, celles de la poésie qui parle au cœur au-delà des mots. La mélodie peut exorciser les fantasmes de l'angoisse en rétablissant dans le psychisme des liens mystérieux. Le chant sacré, la pratique du mantra peuvent faire place nette pour la méditation qui, dissipant la peur, ouvre la porte de la liberté [5].

La langue porteuse de sons essentiels n'est pas l'instrument d'une pensée. Elle est première, c'est elle qui produit la pensée extasiée. Elle ne dit pas l'amour, elle est l'amour qui palpite dans la chair – le corps ne fait que transcrire la langue qui l'anime [en rougeoyant, en perlant, en s'érigeant]. La douleur n'est pas, ici, la plaie chrétienne, rédemptrice ; elle fonctionne comme un simple rappel du principe organique de langue.

La sainte Mère est morte il y a moins d'un siècle. Il existe encore en Inde – mais aussi, je suppose, en Occident – des personnes à qui les mystiques évoqués dans ces deux livres sont des figures familières, non par les écrits de leurs biographes, mais par le récit de témoins directs, par une tradition courte, encore peu relayée dans le temps. Il m'importe que l'Inde de Shah Jahan (celle que traversaient ses caravanes d'éléphants quand il partait rappeler à l'ordre le prince d'une province sécessionniste) fût irriguée par une forme de spiritualité qui s'appuie, de la sorte, sur le pouvoir plastique de la langue. Il me semble qu'il s'agit là, en dernière instance, du lien secret dont je poursuis le fil dans l'amour d'Arjumand et de Khurram.

 

 

[1] Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946, p. 127.
[2] Gadadhar Chattopadhyaya dit Ramakrishna (1836-1886). La meilleure approche de cette grande figure de la mystique de l'Inde est la monographie que lui consacra Romain Rolland, La Vie de Ramakrishna, éditions Stock, 1929. Toujours disponible chez l'éditeur.
[3] Op. cit., p. 298.
[4] Ibid., p. 162.
[5] Je tire ce texte superbe d'un livre, par ailleurs bien décevant, de Maurice Cocagnac, L'Expérience du “mantra”, Albin Michel, 1997.

Çrí Sâradâ-deví, la sainte Mère (1853-1920).
Frontispice de l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, op. cit.

 

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 10 octobre 2005

06: 35

 

Un peu de langue pour prier

 

 

bombardier_furtif

 

 

Ce blog aura un an dans quelques jours. Peut-être aurais-je gardé pour moi le bilan et les interrogations que je déduis d’un exercice qui fut quotidien durant les cinq premiers mois, trihebdomadaire depuis, si un texte de Juan Asensio n’avait, de nouveau, résonné comme une injonction à remettre en cause, sans relâche – et, si possible, sans complaisance – le sens même de notre présence sur la Toile.

À mi-parcours de cette première année, il m’avait semblé rigoureux et emblématique de livrer quelques réflexions sur la fonction de nos blogs, non pas ici, sous le statut de l’autopublication, mais dans La Zone, accueilli par quelqu’un dont l’exigence confère à la démarche, en la circonstance, une valeur de regard et de choix éditorial – une relation d’auteur à éditeur qui m’est doublement familière, nécessaire même, et qui (mais ce ne sera pas le fond de mon propos, aujourd’hui) fait certainement défaut, cruellement, dans ce qui se publie en ligne.

[Tenir un blog, c’est être à soi-même son propre éditeur (l’editor anglo-saxon, celui qui met au point la leçon d’un écrit, et le publisher, celui qui prend le risque de rendre public cet écrit, ainsi préparé – risque financier, mais avant tout moral, intellectuel et pénal, dans le sens le plus strictement juridique du terme). Que ces fonctions soient gommées dans la blogosphère n’est pas sans conséquences, et que ce soit une évidence ne dispense pas d’en tenir compte, pour soi-même d’abord, mais aussi dans lecture que nous faisons d’autres blogs. Je n’ai pas dit que je déplore cette absence de l’éditeur : elle est significative de l’écart absolu qui existe entre l’univers du livre et la Toile. Je dis seulement qu’il convient d’en évaluer et d’en maîtriser, autant que faire se peut, les effets.]

Ce qui me frappe, dans le texte récent de Juan Asensio, c’est qu’il formule une attente de lecteur et, par conséquent, des critères : Je ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier. […] Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.

Cette attente déçue me trouble pour deux raisons au moins.

Tout d’abord, elle me fait prendre conscience, soudain, que personne, à ma connaissance, ne cherche explicitement à cerner l’attente de l’autre qui vient naviguer sur un blog. Quelques instants passés, à la lumière de ce constat, à faire des sauts de puce au hasard des liens de blog à blog me convainc même que toute trace d’une telle réflexion est évidemment – j’allais écrire : effrontément – absente, à l’exception de quelques blogs que l’on pourrait qualifier de spécialisés (dans le cinéma, l’histoire de la course automobile, la photographie…). J’ai peut-être hâtivement dit que l’absence de toute fonction éditoriale n’est pas de mon propos, car je retrouve d’emblée cette absence au cœur du déficit que me fait pointer le texte de Juan Asensio : l’éditeur est en effet, a priori, celui qui se préoccupe du public du livre qu’il publie.

Seconde surprise : elle tient à l’irruption d’une attente singulière qui me semble exorbitante, trop pour revêtir quelque caractère normatif que ce soit.

Juan Asensio le dit clairement, il guette une parole solitaire. C’est précisément sur ce point que l’attente me paraît vouée à la déception la plus radicale. L’hypertexte en temps réel est le contraire du livre : la blogosphère est un fait éminemment collectif, communautaire. Plus qu’une juxtaposition de prestations singulières, Internet relève d’une intelligence collective, dite encore intelligence en essaim [1]. Cette intelligence est convoquée par les hyperliens. Je pensais appeler ici, encore une fois, la pensée éminemment prospective, en son temps, de Teilhard de Chardin et son concept de noosphère, dont Internet semble à la fois la métaphore et l’outil. J’y reviendrai, je crois, tant cette piste me semble féconde (nous sommes loin, en tout cas – pour ne pas dire aux antipodes –, d’un quelconque angélisme social, unanimiste, consensuel et convivial).

Il me semble d’autre part que la Toile a la propriété d’induire une relation fusionnelle entre l’esprit et le support. Je ne parviens pas à dissocier la technologie de ceux qui l’utilisent – de même qu’une personne au volant de son automobile peut développer des comportements spécifiques induits par l’engin (ivresse de la vitesse, agressivité, incivilité).

Pour tenter de l’exprimer autrement : je ne lis pas un blog comme je lis dans un livre ou dans une revue (une revue littéraire, ou un magazine même). Et je ne m’y édite pas dans le même état d’esprit que celui qui m’a fait chercher à publier mes textes et mes livres jusqu’alors. Lus dans l’optique de la culture du livre, Juan Asensio aurait raison, nombre de pages qui s’autopublient sur la Toile ne disposent pas de l’autonomie sémantique qui les rendrait lisibles dans l’isolement de l’imprimé. Beaucoup appellent le commentaire, le chat. Le lien. Durant le peu de temps dont je dispose pour fréquenter la blogoshère, je m’immerge, je prends un bain de langue – une langue qui ne s’exerce nulle part ailleurs. Je m’en tiens à cette remarque, je la formule platement. Je dis : pour l’heure, cette langue s’exerce. Nous ne savons encore pratiquement rien d’elle dans cette instance-là qu’est la Toile. Nous en sommes les expérimentateurs.

La conséquence de ceci est que la parole solitaire capable de forer l’acier, non seulement n’a pas lieu d’être sur la Toile (la Toile n’est pas son lieu), mais y poindrait-elle qu’elle y serait sans doute insensible (furtive, indétectable des radars de l’esprit). Parce que seulement solitaire. Parce que l’acier est du tapioca (rien de méprisant dans cette image : sur la Toile, nous sommes des flocons).

Parce que la blogosphère est un siphonophore.

La Toile est neuve encore, elle est juvénile. Tout comme en matière de santé publique, de prévention routière et, plus simplement encore, de citoyenneté, un équilibre (introuvable) devra toutefois être poursuivi entre une pédagogie plus ou moins subtile et une confiance indéfectible dans la capacité de nos contemporains à s’approprier leur destin, et d’abord leur langue : Je pense qu'un jour vous devriez faire une série de notes sur la langue et les mots du sacré. Les mots dont Dieu a besoin pour entendre sa louange. Les mots que l'homme moyen n'utilise plus. Voilà ce que m’écrit un ami de la blogosphère. « Une série de notes », dit-il, non un traité, comme dans l’univers du livre (où d’autres – universitaires, ce que je ne suis pas –, l’ont fait, de sorte que ce n’est plus à faire). Mais quoi, alors ?

Là réside toute la question : comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?

 

 

*

Lire dans La Zone la réponse de Juan Asensio à ce texte (Cliquer).

*

[1] [Je reproduis cette note rédigée pour une chronique précédente.] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)

B2 Stealth Bomber (bombardier furtif), D.R.

 

 

Vendredi 7 octobre 2005

07: 06

 

Fernand Deligny

Copeaux d'une vie

deligny
Zoom

 

[Mercredi 18 septembre 1996. Jacques Allaire a téléphoné, tôt ce matin, pour nous dire que Deligny s’est éteint, à l’aube — si nous avons bien compris —, entouré des siens, à Monoblet. Il avait refusé une nouvelle hospitalisation. Difficultés respiratoires. La lampe n’avait plus d’huile.]

 

 

Pour Jacques Lin, Gisèle Ruiz
et ceux du radeau, demain encore.

 

 

Depuis un an, presque jour pour jour, que ce blog se propage, je cherche comment parler de lui. Le brouillon d'une chronique, avec ce portrait magnifique et ces quatre lignes d'une note noircie le matin de sa mort, est prêt depuis des mois. Aujourd'hui, l'absence de Fernand Deligny dans l'index ne laisse de me paraître scandaleuse. Mais comment faire à l'égard de la plupart des lecteurs à qui son nom même n'indique rien de familier ? Ce serait une horreur de laisser entendre un seul instant que Deligny ait pu représenter un produit culturel à ce point incontournable qu'il y aurait lacune à l'ignorer.

Peut-être aurais-je dû simplement mettre en ligne cette photographie avec la note, juste en dessous, et laisser faire, placer ma confiance dans la curiosité de mes lecteurs.

Deligny (on me contestera ce raccourci, j'en prends le risque) c'est le bas-côté bien plus que la marge (qui est un lieu couru), c'est le hors, c'est l'encontre, c'est le vers : pas une miette de sens qui épouse les complaisances du siècle dans lequel il a vécu, ni celles du nôtre désormais, où il continue de vivre sur ce qu'il a nommé le radeau. Pour tenter de le silhouetter au moins, je suis sincèrement désolé de n'avoir pas trouvé mieux, sur la Toile, neuf ans après sa mort, que le texte que nous avions écrit pour lui rendre hommage dans une revue, celle que nous avions sous la main, à l'époque. Jacques Lin et Gisèle Ruiz, qui poursuivent le travail engagé il y a près de quarante ans à Monoblet en Cévennes, le proposent sur le seul site consacré à celui que ses proches continuent d'appeler Le Del'.

La remise au jour d'un film, Le Moindre Geste, et la parution d'un volume qui donne à lire ses derniers écrits, Essi et Copeaux, apportent deux nouvelles voies d'accès à ce qui fut une vie avant d'être une œuvre. Deligny, en effet, c'est d'abord un engagement corps et biens dans la proximité des enfants difficiles : cas sociaux dans l'immédiat après-guerre, avec l'expérience de La Grande Cordée, mise en place d'un réseau non institutionnel d'enfants autistes dans les Cévennes en 1968 (l'ouvrage d'aujourd'hui comporte une précieuse chronologie biobibliographique).

C'est dans la ferme du hameau de Graniers, près de Monoblet, que Deligny poursuit jusque dans son grand âge un travail de terrain qui s'écrit sans relâche, dans lequel la trace se substitue aux mots qui font défaut :

blanc_parrangon2

Celui
Qui ne dit rien
a perdu ses mots
avant même que de naître

 

Dans un bref avant-propos, Jacques Allaire [1] évoque les circonstances dans lesquelles furent rédigés les textes qu'il présente aujourd'hui : Ces dernières années, hanche brisée, malade et amaigri, Deligny a dû abandonner son établi. Il passe maintenant de longues heures mal à son aise, immobilisé au creux d'un fauteuil sans âge, attentif à son cœur, au va et vient du sang dans ce vieux corps décharné. Il ne s'est toutefois pas éloigné de la vieille planche de châtaignier où, durant toutes ces longues années, il n'a eu d'autres vues que celles du dos de sa main laissant trace sur la feuille blanche de format A3.

L'éditeur s'est efforcé de reproduire l'organisation des pages manuscrites de Deligny. Les Copeaux s'y présentent en petits pavés ferrés à gauche, en quinconce. Ici et là – comme surgissent dans Essi, qui ouvre le volume, des mots ou un seul caractère que la main érige en lettrine –, un point d'interrogation recourt au gigantisme pour rendre interrogatif un copeau qui, grammaticalement, ne l'est pas. Jacques Allaire le souligne, pour l'œil sur la page, mais aussi pour l'image mentale tracée à l'économie, Copeaux fait songer à l'art du haïku.

essi

 

Hanche brisée
par ma fenêtre
les branches
qui ne se fatiguent pas
d'avoir à supporter
le ciel.

 

 

blanc_parrangon

Celui qui ne dit rien
épluche les pommes de terre
Il en éplucherait
jusqu'à ce soir et jusqu'à demain
si le tas ne diminuait pas.

 

 

Le regard de qui
ne se dit rien
faute de qui
pour se dire.

 

[p. 159]

 

Jamais, me semble-t-il, la proximité n'a été plus grande et plus fervente que dans ces textes entre cette vie d'homme – consumée dans l'interrogation et l'amour – et cet autre-qui-se-tait, sans cesse présent aux abords de la main qui écrit.

[Longtemps, Deligny et les siens ont relevé sur des cartes rudimentaires les itinéraires de l'autiste dans la cévenne alentour. L'écriture du corps cheminant tiendrait lieu de parole à celui qui ne dit rien. Ces cartes sont (in)connues sous le nom de lignes d'erre. En 1980, les maîtres d'œuvre d'une vaste exposition consacrée aux représentations que l'homme s'est faites de la planète où reposent ses pieds ne s'y sont pas trompés [2]. Il se peut que, pour rejoindre Deligny, il nous faille aujourd'hui partir d'ailleurs, c'est-à-dire de bien plus loin que le bourbier des sciences dites humaines où l'on a enlisé son œuvre et son nom.]

 

Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes, éditions Le Mot et le Reste, 2005. 22 euros. ISBN : 2-915378-16-9 – 35, traverse de Carthage 13008 Marseille. Courrier électronique : ed.mr@wanadoo.fr

 

*

 

[1] Jacques Allaire est l'exécuteur testamentaire de Fernand Deligny.
[2] Cartes et Figures de la Terre, exposition réalisée par le Centre de Création industrielle au Centre Georges Pompidou du 24 mai au 17 novembre 1980. Catalogue, CCI Édition, 1980 ; les lignes d'erre de Deligny sont présentées aux pages 194-195.

 

Fernand Deligny à Monoblet en juillet 1996, photographie de Jacqueline Gesta. Sur cette photographie, prise quelques mois avant sa mort, Fernand Deligny tient devant lui l'écritoire en châtaignier soutenant les feuilles de papier de large format sur lesquelles il écrivait. Fortement agrandi, le cliché révèle une page des Copeaux que reproduit le volume qui vient de paraître.

[En lien dans le texte] Ligne d'erre (carte tracée par Jacques Lin, retranscrite par Gisèle Durand-Ruiz) et légende de Fernand Deligny ; fac-similé des pages 6 et 7 des Cahiers de l'immuable volume 1, revue Recherches, n° 18, avril 1975. [Zoom sur le texte manuscrit de Fernand Deligny]

 

 

Mercredi 5 octobre 2005

07: 07

 

Pigeon vole !

 

helico
Mise en perspective

 

Périodiquement, je retombe sur un petit carnet de poche. J'y notais, dans les années 1970, ce qui me passait par la tête : bribes de poèmes – à l'époque, je poétisais [l'existence de ce verbe devrait décourager dans l'œuf tout amateurisme en la matière] –, citations isolées de mes lectures, fragments [obscurs, forcément obscurs, à l'enseigne de l'Éphésien]. Mes doigts cependant savent parfaitement où s'introduire dans la tranche des feuillets pour ouvrir le carnet à la bonne page. Celle où j'ai griffonné ceci : La faculté qu'on certains êtres vivants de voler est de nature essentiellement psychologique.

Je suis certain d'une chose, à plus de trente ans de distance : autant la plupart de ces graffiti portent la trace trop évidente de mes lectures, de mes admirations et de mes rêves de l'époque, autant cette notule s'est imposée, hors de toute référence, de tout savoir envié, de tout placage. Je n'avais pas lu les Carnets de Léonard (introuvables, Gallimard ne les a réédités que bien plus tard), ni Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci de Freud. Tout juste m'arrivait-il, comme à chacun, d'entrer dans une pièce et d'être saisi, à l'instant, par la conviction physique de connaître cet espace depuis l'un des angles que font les murs avec le plafond ; d'y avoir niché plus encore que plané – rêves immobiles de lévitation, extases vigilantes des recoins, des angles morts, des nids à poussière.

J'avais presque trente ans lorsque j'ai, pour la première fois, emprunté un avion de ligne. Plus récemment, j'ai effectué un parcours en hélicoptère sur une distance significative, un temps de vol assez long pour évaluer les sensations procurées par un dispositif qui autorise pour ainsi dire exhaustivement les figures aériennes accessibles à l'insecte ailé ainsi qu'à l'oiseau. L'épreuve fut décevante, au point que j'en déduis – hâtivement, peut-être — que ni le parapente, ni le deltaplane, ni l'ULM n'apporteraient la moindre résonance organique à la phrase consignée dans le petit carnet.

En revanche, la menace circulaire d'un rapace au-dessus de la campagne, le sur-place des abeilles aux confins d'un buisson de fleurs aromatiques et, surtout, un passage d'aéronefs à basse altitude réveillent aussitôt cette tension de tout l'être vers ce désir que manifeste le vol : le vol ne serait fascinant que du sol, que par l'effet d'une pesanteur qui exige son affranchissement. Voler aurait pour seul mobile de rendre hommage à des rêves de terriens collés à la glaise. Et notre rêve seul rendrait possible la liberté de l'oiseau.

Ma note n'est pas fautive. Elle appelle seulement cette précision. Le ciel, sur terre, commence au ras du sol (Armel Guerne [1]).

 

 

[1] Armel Guerne, La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954, p. 220.

Mise en perspective : Léonard de Vinci, Codex sur le vol des oiseaux, 210 x 150 mm, Biblioteca Reale, Turin.

 

 

Lundi 3 octobre 2005

06: 58

 

La nuit transparente d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – III

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
II – Mythologie de l'homme

 

la_nuit_veille

 

 

[Les Amis d'Armel Guerne se réuniront ce week-end à Tourtrès en Lot-et-Garonne pour commémorer et célébrer l'auteur, le traducteur et l'homme vingt-cinq ans après. Les éditions Desclée de Brouwer ont mis au pilon, il y a quelques années, les invendus d'un petit ouvrage aride et superbe, La Nuit veille. En offrir quelques trop brefs passages sera notre manière, ici, d'honorer la mémoire de cet inlassable travailleur de la Langue que fut, toute sa vie, Armel Guerne.]

 

«

Une science des rêves serait une science des sciences.

Aucun psychologue, aucun analyste, aucun théoricien n’a jamais étudié ni le rêve ni les rêves. Ils ont fait porter leurs analyses sur ce que la conscience seule pouvait conserver du rêve rêvé par le truchement de la mémoire, et sur les approximations qu’elle en pouvait donner, c’est-à-dire un récit, une copie verbale d’où tout ce qui est essentiellement « rêve » fait défaut. Est-il vraiment si original de signaler à ces Messieurs que le récit d’une chose n’est pas cette chose elle-même ? Et de leur expliquer que c’est pour cette raison que les poètes (ainsi Jean-Paul), même s’ils notent chaque matin les rêves de leur nuit, ne font jamais le récit d’un de leurs rêves quand ils veulent en écrire un : qu’instinctivement, afin de lui conserver son caractère propre, son étoffe, ils le rêvent en l’écrivant ? Ne pas se laisser aller à cette paresse trop facile qui prend le moyen pour une fin. Et les dossiers copieux pour des êtres ; les fichiers pour de la vie.

Le Marquis d’Hervey Saint-Denis [1], n’usant comme moyen d’appréhension que de sa mémoire, cultivait en lui sans le savoir les seuls rêves que sa mémoire pouvait lui rapporter fidèlement, ou, plus exactement, il cultivait sa faculté d’oubli, laquelle lui dérobait tout ce qui n’était pas du domaine strict de sa mémoire consciente. Il est pénible de penser, surtout, que cet homme qui étudiait exclusivement les rêves du sommeil s’était éduqué à se réveiller à volonté, et que cela puisse paraître une ruse psychologique de bon aloi, un moyen rationnellement exact et logiquement inventé. Je penserais quant à moi qu’il conviendrait bien plutôt de s’éduquer à sommeiller, et de se perfectionner dans cet art très négligé, sans doute par excès d’habitude ! Et que bien des choses de la vie éveillée s’éclaireraient d’elles-mêmes, et de façon surprenante, chez un homme dont on pourrait dire : c’est un homme qui sait bien dormir !

*

Pendant que je sommeille, quelque chose veille en moi, qui dort pendant que je veille. Le pivot, entre deux, est un grain de sommeil.

Entre la veille et le sommeil le contraste est constant, absolu, l’opposition farouche ; c’est par l’échange des contraires deux à deux, chaque contraire en son contraire, que l’harmonie se fait, que l’équilibre dure, que la vie continue en nous, permettant de perpétuels échanges qui entretiennent et nourrissent notre vitesse propre. La vie est diurne et nocturne, blanche et noire ; ce n’est pas la vivre que de la faire crépusculaire. Pour cultiver la chose, perfectionner ses extrêmes. Dans la nature, en effet, il n’y a pas de moyen terme : tout ce qui nous apparaît tel indique une insuffisance de pénétration, comme aussi ce qui est commun à autre chose qu’à soi-même. Le gris est le contraire du gris.

L’homme est un moyen terme qui doit s’efforcer d’en sortir : il a pour lui les anges et les archanges et le génie, auxquels il doit son obéissance et grâce auxquels il doit trouver, dans un bel esclavage, sa liberté ; il a contre lui les démons et les idées et la part la plus égotique de lui-même, dont il doit se rendre maître, pour être libre, qu’il doit réduire à son obéissance.

Encore une fois, ce n’est pas ce qui est pensé qui compte, mais avant tout qui le pense, à partir de quoi, par sympathie, on pourra savoir comment cela a été pensé, pourquoi, vers où, et seulement alors savoir quelle est, avec exactitude, cette pensée et de quel signe elle est la pensée et le signe.

*

Parvenir à comprendre cette parole capitale de l’augure : « Voici mes prophéties ; elles se réaliseront ou ne se réaliseront pas. »

Ce qui, en effet, ne touche en rien à leur exactitude.

On peut se tromper sur son rêve, mais le rêve ne trompe pas. À la vérité, il ne s’agit pas d’inventer une clef qui ouvre nos rêves à nos investigations d’éveillés, ni de découvrir ou de fabriquer une « grille » qui nous permette de les traduire dans notre langue diurne. C’est à notre langue diurne qu’il faut apprendre à être traduite en rêve, de telle sorte qu’à sa comparution, l’une et l’autre puissent se comprendre sans que le sens subtil de la langue des rêves soit dévoyé. Le point fixe pour nous, c’est le rêve, sur lequel nous n’avons aucun moyen de contrôle, dont nous ne connaissons ni la syntaxe, ni la grammaire assez pour en traiter selon nos vues.

*

Vous vous trompez : la conscience n’est pas la lucidité, ni la lucidité, la conscience.

On parle abusivement de conscience claire et d’obscur inconscient ; la vérité veut qu’on renverse l’image : l’inconscience est transparente. Écoutez ce mot : inconscience, et dites-moi s’il peut être obscur, ou même éteint. Plus la conscience est claire, plus les objets s’y appuyent fortement sur leur ombre : ce sont ces ombres qui font juger du relief apparent. Dans l’inconscience, au contraire, c’est la transparence qui règne, une parfaite transparence qui permet tous les échanges, où toutes les lumières peuvent se jouer (sauf la nôtre, toutefois, qui est trop faible et qui vient de trop près) ; c’est sa lumière également diffuse et continue qui nous la rend aussi incompréhensible. Une invincible blancheur où l’on ne peut pas créer à notre propre usage l’ombre ou la nuit qui nous sont nécessaires pour juger de l’éclat. Une lumière où tout est lumière, et qui nous est impénétrable par cette raison que nos lumières s’y baignent et s’y égarent, y disparaissent ainsi que disparaîtrait un rayon qui voudrait remonter à sa source pour en prendre connaissance.

Un inconscient obscur serait un poids sur nous. Or, c’est la conscience qui pèse ; il faut y prendre garde.

Ce qu’ils nomment censure n’est ni une muraille, ni une barrière, ni une frontière, ni non plus un obstacle qui se situerait en un lieu quelconque à la limite d’une étendue, c’est un miroir mouvant qui réfléchit là où nous ne pouvons pas penser. Car la lumière n’est pas étendue mais mouvement.

»
Armel Guerne,
extraits de La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954.
blanc
Ces passages sont tirés du Livre cinquième (et dernier) de l'ouvrage,
intitulé « Fragments », pp. 201 sq.
© Droits réservés – Publié en ligne avec l'aimable autorisation
de l'association Les Amis d'Armel Guerne, asbl.

 

 

[1] Jean Léon Hervey de Saint-Denis (1822-1892), auteur de l'ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867 [note de Dominique Autié].

 

En médaillon sur la page de grand titre de La Nuit veille, portrait d'Armel Guerne, © Les Amis d'Armel Guerne, asbl (merci à Jean Moncelon, D'Orient et d'Occident).

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des 8 et 9 octobre 2005

à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort
ainsi qu'un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne
sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne
.

 

 

 

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