blog dominique autie

 

Lundi 24 octobre 2005

07: 06

 

La question de l'éléphant

 

elephant_abyme

 

Shah Jahan était fou d'éléphants. Son fils Aurangzeb, qui l'a destitué et enfermé dans le fort Rouge d'Agra, fit preuve de mansuétude : pendant les sept années qui précédèrent sa mort, celui qui fut le Roi du Monde put, de sa fenêtre, assister aux combats d'éléphants que le nouvel empereur, installé à Dehli, ordonnait qu'on organisât pour son père.

Dans quelques jours, l'heure d'hiver va me restituer le temps d"écriture du matin. Il me semble, cette année encore, n'avoir fait qu'engranger en vue de ces matines et laudes hivernales. Retrouver Sahah Jahan, c'est rejoindre ses insomnies, c'est l'accompagner dans l'aile du fort où les jeunes mahouts font leur partie d'osselets, dormant aussi peu que leurs bêtes (à qui moins de trois heures de sommeil quotidien suffisent).

Le livre auquel je travaille est une fiction, strictement quadrillée toutefois par l'espace et le temps d'une histoire et d'êtres avérés, une construction littéraire dont la folle ambition est de mettre en demeure l'histoire des historiens de s'assimiler mon texte – le contraire radical d'un roman historique. Un apocryphe, plutôt. Mes éléphants, en conséquence, sont pure littérature. D'où l'absolue nécessité de procéder en naturaliste, de ne rien ignorer de la physiologie, de l'éthologie ni des méthodes de capture et de dressage d'Elephas maximus. Écrire consiste donc pour moi, en la circonstance, à cultiver une sorte de yoga, un art d'être éléphant [1].

C'est ici qu'une sorte de fatalité vous contraint à me poser la sempiternelle question : Vous êtes déjà allé en Inde ? Vous comptez bien vous y rendre pour écrire un tel livre ? Pour les éléphants, je rappelle qu'il existe plus proche et plus pratique : le zoo de Vincennes.

Non, je n'irai pas en Inde, pas avant d'avoir terminé ce livre – c'est-à-dire : jamais, peut-être. Je n'obtempérerai pas à l'injonction des tour operators du travel writing que sont désormais les vendeurs d'exotisme éditorial. Il existe d'excellents ouvrages sur les éléphants, et des articles scientifiques qui vous détaillent sur dix pages, en anglais, avec mots-clés et résumé, le bol alimentaire d'un de ces pachydermes. On trouve encore aisément un volume récent, de plusieurs kilos, une sorte de bible éléphantesque [2] qui permet de dégrossir, si j'ose dire, la question de l'éléphant. Je me suis procuré la seule monographie publiée, à ma connaissance, sur l'utilisation militaire de ces animaux [3] ainsi que le récit, contemporain, d'une chasse à l'éléphant tueur en Assam – un goonda, une bête solitaire, souvent blessée, devenue folle [4]. Mais le trésor, en la matière, reste à mes yeux un Tombeau de l'éléphant d'Asie qu'ont publié les éditions Chandeigne [5], dont je ne dirai jamais assez tout le bien qu'elles méritent qu'on en dise.

Il en va ainsi des innombrables thèmes que croise ma fiction. Les livres pourvoient au livre. Je l'ai vérifié maintes fois : il n'y a pas, à ce propos, de débat négociable, pas de position consensuelle possible, ce sont deux visions de la littérature – et, par delà, deux visions du monde – qui, à la rigueur, s'affrontent, s'excluent, se méprennent. Écrire, c'est tenter d'unifier l'âtman de l'éléphant d'Asie au brahman du texte qui me préexiste [6] – ce livre est écrit déjà, il me précède, il me faut juste l'actualiser, je dois lui redonner forme, ce livre n'a pas épuisé son karman, il n'a pas achevé le cycle de ses existences, il n'a pas encore trouvé sa forme parfaite, c'est sur moi que pèse la tâche de l'en délester. Le livre, c'est l'âtman-brahman, immobile et silencieux. La langue, organiquement, m'indique son injonction : Tat Tvam Asi – Tu es Cela [7] !

C'est ainsi qu'un matin de l'hiver dernier, à peine levé, j'ai rejoint Shah Jahan dans la bibliothèque du fort Rouge :

J’ai songé à revenir la nuit dans cette aile du palais, à demander qu’on dispose comme autrefois le cabinet de lecture, qu’on m’y ménage de quoi fumer et de quoi boire. Il m’arrivait de veiller, à certaines périodes où les médecins prescrivaient à Mumtaz des préparations narcotiques pour lui assurer un repos réparateur après ses couches. Je la laissais dormir ainsi, de ce sommeil qui m’excluait, et je restais jusqu’à l’aube penché sur les œuvres de Nezâmî. Un verset m’abîmait parfois dans une pensée proche du sommeil. Il est advenu que cette pensée me conduisît à des états inconnus des yogins eux-mêmes, il se peut : moi, Shah Jahan, depuis une niche dans le mur, le rebord d’une des fenêtres de la bibliothèque, depuis l’angle d’un tapis posé sous mes pieds, je contemplais soudain le Roi des rois penché sur son volume ; tel un éléphant ciselé dans l’ivoire de sa propre défense, un oiseau de nuit empaillé, un scarabée d’émeraude et d’or auxquels Brahmâ aurait insufflé soudain la conscience, j’observais Shah Jahan. Le texte du poète agissait comme une réincarnation qui n’attendrait pas la mort et la décomposition du corps, mais superposerait au même instant, en un même lieu, deux vies dédoublées ; pourtant l’une à l’autre étranges, inconciliables.

Un éléphant ciselé dans l'ivoire de sa propre défense : cet objet ne m'appartient pas. Il existe hors de moi, et pourtant il est en moi indissociable des mots qui le forment. Je l'ai, ce matin-là, observé — médusé. À peine si je me suis vu l'écrire.

Ce n'est pas dans les allées du zoo de Vincennes qu'un tel objet de la langue se conçoit. Mais bien dans le confinement du cabinet de lecture du Roi du Monde – en personne, et nulle part ailleurs.

 

[1] Christine et Michel Denis-Huot, L'Art d'être éléphant, Gründ, 2003. Un beau livre conçu en Italie, regroupant de superbes photographies, que l'insuccès commercial, je suppose, voue à une vente à vil prix, ces temps-ci, dans les chaînes de magasins de livres neufs à prix réduit.
[2] Sous la direction de Karl Gröning, L'Éléphant, mythes et réalités, Könemann, 1998.
[3] Le Chevalier P. Armandi, Histoire des Éléphants dans les guerres et les fêtes des peuples anciens jusqu'à l'introduction des armes à feu, Eugène Ardant et Cie, éditeurs à Limoges, s. d. [1843].
[4] Tarquin Hall, Vers le cimetière des éléphants, Éditions de Fallois, 2002.
[5] Gérard Busquet, Jean-Marie Javron, Tombeau de l'éléphant d'Asie, Éditions Chandeigne, 2002.
[6] Âtman (parfois orthographié âtmâ) : 1. Principe essentiel à partir duquel s'organise tout être vivant. 2. Être central au-dessus de la nature, calme, inaffecté, par les mouvements de la Nature, mais soutenant leur évolution tout en ne s'y mêlant pas ; l'Un qui soutient le Multiple (Shrî Aurobindo). 3 Souffle vital. Brahman : 1. Les textes védiques. 2. Puissance mystérieuse grâce à laquelle les rites sont efficaces. 3. Le Sacré. 4. L'Absolu. 5. La seule Réalité, dont la manifestation (Mâyâ) n'est qu'une illusion. 6. La Conscience qui se connaît en tout ce qui existe, l'existence supracosmique qui sous-tend le cosmos, le Moi cosmique (Aurobindo). Définitions extraites du Vocabulaire de l'hindouisme de Jean Herbert et Jean Varenne, Dervy, 1985. [Ayant aperçu dans le brahman l'absolu objectif et dans l'âtman l'absolu subjectif, les penseurs hindous vont découvrir une vérité plus essentielle encore : l'identité profonde du braham et de l'âtman. L'absolu véritable, c'est l'âtman-brahman. Félicien Challaye, Les Philosophes de l'Inde, Presses universitaires de France, 1956, p. 23.]
[7] Chandogya-Upanishad, traduite et annotée par Émile Senart, Les Belles Lettres, 1930 ; sixième lecture, 8, 7, p. 85.

 

Abyme, tissu indien, D.R.

 

 

Merci à vous !

 

Un an jour pour jour après son inauguration, ce blog a connu samedi un « pic » de fréquentation qui, pour la première fois, a franchi la barre des mille visites dans la journée. À diverses reprises, ce chiffre tout symbolique avait été approché : un commentaire laissé sur un blog de presse, les liens mutels de renvoi lors d'un dialogue avec Juan Asensio avaient pu expliquer ces « coups de feu ». Cette fois, aucun élément ne me permet d'attribuer une cause particulière à cette hausse, sinon votre assiduité – et, certainement, le plus grand loisir d'un samedi pour venir et revenir cheminer dans ces pages.

J'aurais modestement tu cet événement s'il ne s'accompagnait d'indices qui, me semble-t-il, nous concernent tous. L'analyse qualitative de cette fréquentation démontre en effet que l'accroissement du nombre de visites s'accompagne d'une augmentation du nombre de pages consultées et, surtout, du temps moyen de séjour sur le blog, qui me paraît considérable : près de six minutes, en moyenne, par visiteur ! En interrogeant la liste des pages consultées, il se confirme que l'index joue parfaitement le rôle que j'attendais de lui en invitant à une découverte thématique des pages d'archives.

Il est donc possible – et c'est l'un des objectifs que je me fixe sur Internet – de ralentir la lecture en ligne, de pérenniser quelque peu l'éphémère, de travailler à rebours de ce qu'assène une sémiotique hâtive, si ce n'est délibérément mensongère, du support.

J'offre et je partage avec tous ceux qui œuvrent dans la blogosphère ces chiffres qui m'appartiennent finalement très peu. Et je suggère que nous les méditions, que nous en tirions pour nous-mêmes d'abord les conséquences hautement toniques.

 

 

 

Commentaires:

Commentaire de: OrnithOrynque [Visiteur] · http://ornithorynque.hautetfort.com
Magnifique extrait de la bibliothèque du fort rouge. J'espère que mon karma me permettra de le lire un jour dans son intégralité.

Bien à vous.
Permalien Lundi 24 octobre 2005 @ 20:56
Commentaire de: BACHELOT François [Visiteur]
Armandi fut mon livre de travail pendant une vingtaine d'années, le temps que j'ai soutrait à la Cancérologie pour écrire "Eléphants des armées de la gloire à l'oubli" publié chez l'Harmattan en 2004. Je vous invite à consulter mon site www.elephants-armees.com. A votre disposition pour confronter ensuite nos parcours littéraires d'autant que je prépare à l'heure actuelle une nouvelle monographie sur les éléphants. Cordialeemnt
Permalien Mercredi 1 mars 2006 @ 19:45

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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