blog dominique autie

 

Mercredi 30 novembre 2005

06: 42

 

Honneur à Ramuz

 

ramuz

 

Pour monter à Derborence, on compte sept ou huit heures, quand on vient du Pays de Vaud. On va en sens inverse d'une jolie rivière dont on côtoie le bord. L'eau resserrée entre les berges est comme beaucoup de têtes et d'épaules qui se poussent en avant l'une l'autre pour aller plus vite. Avec de grands cris, des rires, des voix qui s'appellent ; comme quand les enfants sortent de l'école et la porte est trop étroite pour les laisser passer tous à la fois.

On laisse derrière soi de beaux chalets bas et longs, aux toits soigneusement couverts de bardeaux polis par la pluie, qui brillent comme des plaques d'argent. Les fontaines ont des jets gros comme le bras ; elles font tourner les barattes.

Et puis, plus rien, plus rien que l'air froid.

Derborence, 1934.

 

Il y a de l'air froid qui souffle dans chaque page de cet homme. Un froid vif, sec. Un froid d'altitude.

Pourtant, il n'y a pas plus présent que l'homme dans chacun des romans que rassemblent aujourd'hui deux volumes conjoints de la Bibliothèque de la Pléiade. Honneur inattendu, bien que le projet fût connu, tant cette œuvre contrarie les complaisances du temps.

Mais, au fait, comment ? grâce à qui ? quand ai-je ouvert pour la première fois un livre de Charles Ferdinand Ramuz ? La question est d'autant moins dénuée d'intérêt qu'il m'est impossible d'y répondre. Il me semble, en effet, avoir lu depuis toujours ces récits ramassés autour de quelques figures d'hommes et de femmes comme tailladées dans un rondin sec par l'un d'eux, assis à surveiller ses bêtes dans l'alpage ; ces récits encaissés, aux luminosités d'avant l'orage, ces terribles orages en montagne, que l'écho affole.

Il se peut fort bien que j'aie pratiqué Ramuz comme contre-poison à l'usage pédophilique de la langue auquel se livre localement l'écrivain de terroir, dont nos provinces regorgent. Exercé ici, mon métier m'a exposé plus qu'ailleurs à cette catégorie de criminels impunis, à proportion de l'éloignement géographique et historique de Toulouse – envisagé par le sectarisme occitan, cet éloignement a figure et fonction de tranchée. Ramuz, c'est un très rare don de l'âme qui, avant la lettre électronique, ouvre aux proportions du village global entrevu par McLuhan un hameau vaudois niché à l'aplomb d'un cirque rocheux. Dans chacun des romans de Ramuz, le paysage est une épée de Damoclès, chaque page exige le recueillement et la tenue d'une veillée d'armes. C'est toute la différence avec ces terroirs qui incitent à ne surtout pas se décrotter les semelles avant d'entrer chez le lecteur.

Il se peut aussi qu'une telle œuvre fût requise, pas moins, pour lever l'interdit que j'ai longtemps posé à l'endroit du roman – coquetterie d'adolescent qui aimait se vautrer dans Recherche de la base et du sommet et obtempérait aux objurgations d'André Breton contre le genre.

Il se peut enfin, et c'est le plus plausible des motifs, qu'un ami dont le grain de la voix m'est présent, dont l'intransigeance n'était pas moindre à l'endroit de la langue, ait invoqué l'exception pour m'inciter à Ramuz.

Je n'ai rien dit de l'œuvre, de l'écriture, de la vision de l'homme. J'indique seulement Derborence à qui souhaite aller y voir de plus près sans investir dans le papier bible de la Pléiade. Une édition au format de poche est disponible dans « Les Cahiers rouges » de Grasset et l'on trouve surtout, assez couramment, pour à peine le même prix, un exemplaire d'époque chez les bouquinistes.

J'offre toutefois le bref passage que voici, tiré non d'un roman mais d'un essai de Ramuz, à ceux que l'existence professionnelle confronte au grand ordinaire des intermédiaires du pouvoir, à l'étroitesse des petits chefs et, parfois, au harcèlement moral. Pour être passé par cette épreuve, je sais les vertus cautérisantes et le souffle que recèlent ces quelques lignes :

L'être ne vit pas de grades, mais d'égards. Les grades ne comptent donc pas pour lui, même s'il est obligé de laisser coudre à sa manche des galons qu'il n'a pas sollicités. Les grades sont pour l'individu et distinguent l'individu. Il y a en nous quelque chose d'incomparablement indépendant à l'égard de tout ce qui se passe. Et cependant cet être, si séparé, a besoin sur un autre plan de communiquer ; il vit d'aimer et d'être aimé. Les égards sont une forme de l'amour. Un État bien fait serait celui où il serait tenu compte tout aussi bien de l'être que de l'individu ; une vie sociale bien faite serait celle où les sanctions seraient compensées par des égards [1].

Tout Ramuz est de cette trempe.

 

 

 

[1] Taille de l'Homme (1933), repris dans La Pensée remonte les fleuves, Essais et réflexions, collection « Terre humaine », Plon, 1979, pp. 108-109.

 

À propos de C. F. Ramuz, Romans, édition sous la direction de Doris Jakubec, Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes, Gallimard, 2005 (prix de lancement du coffret : 100 € jusqu'au 31 janvier 2006).

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947).
© Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.

 

 

Lundi 28 novembre 2005

06: 57

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

13 – Lignes courbes, faux carrés

ou L'œil sait
saint_marc1
Agrandir

 

Pour Philippe[s], en raison de Venise.

 

 

Les réflexions suivantes s'appuient sur la présence, dans les maquettes contemporaines, d'illustrations courant sur deux pages qui se font face. J'y ai fait allusion dans une chronique récente :

Regardez bien : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche !

*

Faux ami : on nomme volumen le rouleau, qui a précédé le codex. Le codex est un volume, le volumen est un support en deux dimensions – qu'on rapproche trop facilement, me semble-t-il, des effets de l'échelle de navigation déroulante sur l'écran de nos ordinateurs. Le livre (le codex) appelle la main, le corps. Sa troisième dimension n'est pas dissociable de l'acte de lecture tel que nos muscles, notre peau, nos nerfs en connaissent la posture.

*

Jadis, dans les librairies, les livres étaient présentés dans les rayonnages, comme ils le seraient ensuite dans la bibliothèque du lecteur. Répartis par genre et, le plus souvent, classés selon l'ordre alphabétique à l'intérieur de celui-ci, il convenait d'en lire le titre imprimé sur le dos (dans le cas d'une inscription longitudinale, les lecteurs latins penchaient la tête à gauche, les Anglo-Saxons à droite). On tirait le livre, on le prenait en main pour l'ouvrir et en consulter la table des matières, parcourir l'avant-propos avant de se décider. Aujourd'hui, le marketing opère en facial. On touche avec les yeux une belle image. L'exemplaire qu'on achète est en pile, à portée de main, sous film thermorétractable. La blistérisation du livre et la perte de sa troisième dimension vont de pair.

*

Voici ce qu'écrit le typographe Jan Tschichold : Trois arguments s'élèvent contre les livres carrés. Tout d'abord, la maniabilité. Des livres carrés ne peuvent pas être maîtrisés par une main sans appui, moins encore que le laid format A5. Le deuxième argument concerne le rangement. Si ces livres ont plus de 24 cm de largeur, il faudra les coucher. Or, il faut pouvoir les ranger debout pour les retrouver vite et les utiliser. Quant au troisième argument, il faut que je prenne un peu de recul. Le poids du corps du livre est maintenu dans sa bonne position par les charnières du dos. Si le corps du livre est très lourd – c'est malheureusement fréquent –, alors il glisse en avant, s'écrase sur la planche de la bibliothèque et y prend de la poussière, ce que devraient empêcher les bords de la reliure. Plus la longueur du dos est proportionnée avec la largeur du livre, mieux le livre restera en place. dans un album de format oblong, le dos n'y suffit plus. Il en va de même avec les livres de format carré. Chez eux aussi, l'ensemble des pages s'affaisse bientôt sur la planche de la bibliothèque. C'est aussi pour cela que les livres carrés doivent être rejetés comme des innovations fondamentalement mauvaises [1].

Comme en architecture, le poids volumique des matériaux exerce sa contrainte sur les formes du livre. L'œil souffrira en définitive d'une surcharge pondérale dont il se peut que la main ne songe pas à se plaindre.

*

Le livre que voici est carré (presque – à un poil près, comme disent les imprimeurs) :

livre_carre
(Je parle du livre que je vais ouvrir (pour le lire (les livres sont faits pour être lus)).)
*

Le livre a trois dimensions, sa couverture n'en a que deux – tandis qu'une seule suffit au coffee table book, objet plat qu'on pose à plat sur la table du salon, sans autre épaisseur que sociale (dont il est supposé bouffir in situ quelque convivialité du désœuvrement).

*

Dans cet objet manufacturé, pour lequel on a conçu le point typographique – une unité de mesure plus fine que le système métrique –, rien ne déroge à l'angle droit. Le calage de la forme sur la presse ignorait toute tolérance. L'interligne se soustrait à la courbure de la planète. Pourtant, tout ce qui s'offre à l'œil est cintré, scalène, biaisé. C'est probablement devant un livre ouvert que l'œil humain produit son plus étonnant travail d'invention de formes parfaites qui n'existent pas.

Le livre rend l'œil métaphysicien.

*

Ainsi, Venise.

Le ciel et l'eau s'ouvrent, au pli vertical des cahiers – l'œil sait.

*

 

À suivre.

 

 

[1] Jan Tschichold, Livre et Typographie, Éditions Allia, 1994, pp. 217-218. Jan Tschichold (1902-1974) rejoint le Bauhaus en 1923, dont il devient le typographe attitré. Son ouvrage, La Nouvelle Typographie, publié à Berlin en 1928, jette les bases de toute la typographie moderne. Opposant au nazisme, il est arrêté en 1933 puis s'exile en Suisse. Après la guerre, il renouvelle, en Angleterre, la ligne graphique des Penguin Books et, après avoir été le promoteur du mouvement moderne, il se fait le défenseur fervent d'un retour au traditionnalisme du livre.

 

Double page : paroi de la construction carrée située entre la balisique San Marco et la Porta della Carta du Palais ducal, à Venise. Plaques de marbre et pluteums vénéto-byzantins (IX° et XI° siècles), double page 30-31 du livre Saint-Marc, éditions Delpire, collection « Le Génie du lieu », 1964 (texte de Pierre Gascar).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Vendredi 25 novembre 2005

06: 45

 

Chapitre XII, versets 12 à 21
autoportrait

 

[12] Satan lui prit alors le bras et, tout en marchant, se rapprocha : « Combien de fois t’ai-je dit ce que j’en pense… Ta Création prête à tant d’ambiguïtés ! Tu as beau répéter que tu l’as conçue à ton image, bien des doutes subsistent, tu le sais. »

[13] Il faisait une journée splendide. pas un cumulus, pas un souffle, seulement un air tiède et léger. Ils avaient pris coutume de telles promenades afin de rompre avec la stricte solennité des entretiens protocolaires. Les premiers temps, ceux-ci avaient été guindés, voire orageux. L’un usait de ses prérogatives de droit divin, l’autre de ses intelligences. Puis, comme il arrive toujours aux diplomates et aux politiciens, l’habitude avait émoussé leur nervosité ; il n’était plus une ruse qui ne fût déjouée avant même tout calcul, un argument qui prît l’interlocuteur au dépourvu, un coup — si bas fût-il — qui portât.

[14] Lassés, ils convinrent de substituer à leurs joutes oratoires de simples entrevues qu’ils menaient sans contraintes devant un verre, au salon, au bar, ou quand la saison l’autorisait, dans les allées du grand jardin. Leur dialogue, du même coup, avait changé de registre : l’étroitesse de la négociation céda le pas, peu à peu, aux nuances d’un dialogue qui variait de la pluie au beau temps, des considérations idéologiques à la métaphysique la plus éthérée. De longs silences, lourds de réflexions plus que de rancunes, s’instauraient souvent, ponctués par leurs deux pas sur le gravier. Et si ce que tu mets au compte des lacunes était la marge consentie à l’exercice de leur liberté ? Y as-tu songé ? Tu sais que je les ai voulus responsables. Tu es d’ailleurs le premier à bénéficier de ce privilège. Imagine quelles seraient tes critiques et les leurs si j’avais tout fixé, jusqu’en son moindre détail, ne laissant la matière ni la place d’autres choix…

[15] Satan sourit. Combien de fois avait-il entendu ce raisonnement qui lui avait toujours paru fallacieux. Un dieu sans arrière-pensées n’aurait même pas eu à s’en prévaloir. Mais lui, qui reprochait à ses créatures de n’avoir pas respecté sa loi, de s’être servi de leur liberté dans le mauvais sens, lui qui prodiguait d’implacables sanctions, comment pouvait-il avancer ce prétexte éculé ? Qu’il abusât les plus fragiles passait encore ! Mais lui, le malin, qu’il traitait en égal depuis l’éternité… Satan, aujourd’hui, n’avait pas le cœur à entamer une altercation. La sérénité de l’atmosphère communiquait au contraire un rien d’euphorie.

[16] Et l’affaire Jésus, oseras-tu affirmer qu’elle ne prêtait pas à confusion ? Ce type que tu présentes comme ton fils, issu d’un couple ignorant les devoirs conjugaux que tu as toi-même imposés, ce puceau entouré d’hommes, que les femmes ont adulé cependant. Cette façon qu’il eut d’inviter les siens à ripailler de son propre corps, sa mort sordide et sa disparition miraculeuse… Tu inventes l’intelligence et tu la bafoues aussitôt. Tu ne leur reconnais même pas le droit d’être incrédules ! Est-ce bien là ce que tu nommes liberté ? Ton Jésus…
Tu m’ennuies avec ça !

[17] Ils s’étaient éloignés du palais plus que d’ordinaire. Ils cheminaient maintenant à travers champs et sous-bois, poursuivant leur conversation. Parvenus en terrain plus accidenté, ils devaient ajuster chacun de leurs pas. Soudain, au bord du talus, Dieu saisit Satan à l’épaule. Baissant la voix, Regarde, lui dit-il, en contrebas ! Deux êtres étaient là, en effet, qui ne semblaient pas avoir remarqué l’arrivée des promeneurs et poursuivaient leurs ébats. Ils étaient nus et, à première vue, très beaux. L’un tenait l’autre par le bras et lui parlait à voix basse, les yeux tournés vers le ciel. Les herbes folles à flanc du monticule permettaient de les voir sans être vu. Leurs mots parvenaient distinctement. On ne rencontre jamais personne par ici.

[18] Ils avaient dû s’aventurer assez loin des regards par souci d’intimité ou simplement de calme. Il est vrai que certaines zones souffraient de surpeuplement et qu’il était bien difficile de s’y accorder ne fût-ce qu’une illusion de silence et de paix propices aux confidences, aux gestes simples de l’amitié et de l’amour. Trouver ainsi le Grand Jardin, sans effraction, qui n’en rêve ? Mais non pour lui seul : qu’importent les délices personnelles au cœur d’une telle beauté ?

[19] Leurs visages s’étaient insensiblement rapprochés. leurs mains évoluaient sans hâte. Bien qu’aucun vêtement ne les dissimulât, il était encore impossible de discerner leurs sexes réciproques. Lovés l’un contre l’autre, les deux corps ne laissaient deviner qu’une grande aisance, due sans doute à l’équilibre de leurs proportions. Les voix non plus n’étaient pas marquées. Oui, tu as raison, tant de beauté se partage. Et qui saura jamais, de toi, de moi ou d’eux, à qui nous échappons pour l’instant, la vraie nature de notre lien ? Nous, dès lors, ne sommes contraints de l’inventer, de nous la formuler en secret, de nous en fournir les preuves toujours plus intimes et irréfutables qu’en raison même de leur regard et de leur jugement. De tels moments nous libèrent de nos masques, de nos costumes et de nos rôles, puisqu’il n’est personne pour nous identifier. Jusqu’à notre nom perd toute signification.

[20] Lentement, leurs corps pivotèrent, sans perdre l’étreinte qui maintenant les soudait. Leurs mains glissaient, fraternisaient avec un torse, une épaule, une autre mains, logeaient provisoirement un cou, se creusaient à la joue, cardaient avec douceur la masse des cheveux. La bouche murmurait un langage de chat vers l’autre, vers ses aisselles, vers les deux salières au creux des clavicules, le nombril, le poivre du sexe, vers la bouche. Un long baiser muet croisa leurs mains qui vinrent couvrir leurs deux ventres identiques.

[21] Soudain passa un souffle de vent, semblable à ceux qui précèdent l’orage, brouillant de milliers d’ondes minuscules et régulières la surface de l’eau, jusqu’alors parfaitement lisse, où Satan et son maître se miraient sans le savoir. Ils étaient seuls, eux seuls avaient parlé, avaient agi. La première surprise passée, Satan se tourna vers Dieu, dont le visage parut s’assombrir.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Ce texte a paru dans la revue Brèves aux éditions L'Atelier du Gué,
n° 3, septembre 1981.

Hervé Guibert, Autoportrait, 1984, in Hervé Guibert, Photographies, Gallimard, 1993.

 

 

Mercredi 23 novembre 2005

07: 39

 

Contre le roman historique

 

 

taj_murari

 

Il n'existe, lisibles en langue française, qu'un petit nombre d'œuvres de fiction ayant pour thème l'Inde des Grands Moghols. Jusqu'à présent, leur lecture a constitué une parenthèse plutôt plaisante dans mes travaux d'approche conjoints à l'écriture de Nocturne.

Des interlocuteurs bienveillants qui se sont rendus en Inde l'été dernier m'ont rapporté un exemplaire en langue anglaise du roman de Timeri N. Murari, Taj – A story of Mughal India, dans l'édition de Penguin Books India actuellement commercialisée sur le sous-continent [1]. J'ai découvert presque par hasard (me proposant, dans un premier temps, de lire l'ouvrage en anglais) qu'il avait été traduit en français l'année même de sa parution, en 1985.

Je n'en ai pas encore terminé la lecture. Je me ménage la pause de cette chronique comme pour me donner le courage de la mener à terme.

Il me semble, en effet, n'avoir jamais lu auparavant de roman historique. Assertion fausse, sans doute. Il convient plutôt de supposer qu'aucune des fictions à caractère historique qu'il m'était arrivé de lire ne me concernait. Le matériau qu'elles détournaient à leur profit m'était étranger, ou indifférent. Qu'un texte ressortissant à ce genre – dont je ne doute pas qu'il ait par ailleurs ses lettres de noblesse – prenne le Taj Mahal comme toile de fond, et voilà que me sautent aux yeux la stratégie de l'auteur, sa recette, ses petits coups bas. Non qu'il se montre léger ou inconséquent au regard de la chronologie, ou de ce que l'on croit savoir des mœurs, des mentalités, des coutumes à la cour d'Agra sous le règne de Shah Jahan. Sa description des biens mobiliers, des parures, de l'armement, du métier des mahouts et de l'art des marbriers sur le chantier du Taj atteste une documentation consciencieuse. Et s'il est quelqu'un pour penser que la compréhension de l'Empire moghol passe par l'étude quasi maniaque des modes de tissage pratiqués par la caste des tisserands hindous comme par celle des techniques de la miniature introduites par les artistes persans des ateliers impériaux de Delhi et d'Agra, c'est bien moi !

Mais on a voulu, depuis la pandémie télévisuelle, convaincre le lecteur qu'un roman tient les mêmes promesses qu'un film. L'écrivain s'est fait accessoiriste, costumier, maquilleur, expert en effets spéciaux. Des historiens complaisants ont prêté caution.

Dès lors, m'objectera-t-on, à quoi peut bien conduire cette quête du tesson qui me fait mener d'interminables fouilles dans les études les plus érudites qu'on a consacrées à l'histoire de la médecine indienne comme au chamanisme de la Mongolie (les Grands Moghols étant les descendants directs des dynasties nomades de la grande steppe), au soufisme persan comme à la physiologie de l'éléphant d'Asie ? C'est que je tiens pour référence d'un exercice souverain de langue le travail du paléontologue qui, de l'éclat d'une molaire extrait de sa bogue de temps mort, décrit jusque dans le grain de la peau une variété jusqu'alors pressentie, mais non publiée, de dinosaures. Le paléontologue écrit la préhistoire. Il me faut écrire le Taj. Le ciseau d'un des marbriers, tombé d'épuisement sur le chantier, suffirait à ma tâche.

Étrangement, le texte de Timeri N. Murari qui se dévide ici paraît n'avoir pas même les vertus d'un scénario dont un cinéaste pourrait faire son miel. Le détail documentaire y est aveugle, les acteurs paraissent s'être absentés de leur rôle, dont ne reste qu'une mue, une peau morte – leur doublure lumière, selon le jargon.

[J'ai pourtant mémoire que la fiction et la discipline historique ont entretenu d'autres liens que ceux-ci. Je garde comme un texte précieux, d'une singularité saisissante, une nouvelle de Daniel Boulanger, Le Grand Ferré, qui fonctionne comme un texte de visionnaire, puissant (puissamment érotique), construit sur l'image fondatrice de la figure légendaire du géant du Beauvaisis : l'eau désaltérante qui foudroie. Et Mémoires d'Hadrien reste, aux abords de la table où je travaille, la tentation dont il m'a fallu veiller qu'elle ne tétanise pas la langue, qu'elle ne me dissipe pas à tout propos.]

Écrit et publié il y a vingt ans, le Taj de Murari – Indien de Madras rompu au journalisme anglo-saxon – me semble le modèle (le patron, le pattern) d'un genre parvenu en phase terminale. Un imaginaire apostasié, formaté, régurgite sous forme de produits dérivés ce qui fut [ce que d'autres ont dit de ce qui fut peut-être] – ce qui, quoi qu'il en fût, laissa trace dans la langue (bien qu'officiellement musulman, le Taj, comme tous les grands textes sacrés de l'Inde, est œuvre de grammairiens).

Ainsi pratiqué, le roman historique est presque aussi écœurant – je parle d'une sensation physique avant d'être morale, ou esthétique – qu'un roman de terroir, cette autre forme de déchéance d'une langue qui fait sous elle.

 

 

[1] Né en 1941 à Madras, T. N. Murari est un journaliste anglais, auteur de romans à succès, précise la notice de l'édition française. Il n'est pas anecdotique de relever que le livre n'a été publié en Inde qu'en 1995, dix ans après sa parution initiale en Angleterre, puis repris en 2004 par Penguin pour le seul marché indien, semble-t-il (c'est ce qu'indique en tout cas la page de copyright de mon exemplaire, acheté à Delhi), ce qui permet de supposer que sa diffusion en collection à bon marché est principalement destinée aux innombrables touristes anglophones qui, de Dehli ou d'ailleurs, font le voyage d'Agra pour photographier le Taj Mahal.
[2] La Nouvelle Revue française, « Le roman historique », n° 238, octobre 1972. La nouvelle de Daniel Boulanger figure pages 33 à 57, en ouverture du bref échantillonnage de fictions historiques proposé à l'appui des études qui suivent. Boulanger y côtoie Marguerite Yourcenar, Jean-Pierre Amette et Pierre-Jean Rémy et Jean d'Ormesson.

Timeri N. Murari, Taj, traduit de l'anglais par Pascale Debrock,
Presses de la Cité, 1985.

 

Lundi 21 novembre 2005

06: 58

 

Le huitième chakra

 

chakra
Zoom

 

Un jour, les jambes refusent de vous porter après quelques centaines de mètres de marche, l'escalier se dérobe, vous vous réveillez la nuit les membres engourdis. Vous vous surprenez à somnoler devant l'écran du Macintosh. Rien de tout cela n'est à proprement douloureux. C'est juste votre corps qui devient incertain.

Pour déterminer qu'il ne s'agit pas de l'aggravation de problèmes vasculaires rencontrés quelques années plus tôt, que le muscle cardiaque travaille sans rechigner, le circuit court est de deux mois, parce que vous disposez de quelques accointances dans la place. C'est alors le cardiologue qui pose la bonne question : Vous n'auriez jamais eu de problèmes de dos, par hasard ?

Devant le cliché d'imagerie par résonance magnétique (IRM), le neurochirurgien hoche la tête. Le compte rendu du radiologue indique : Réduction canulaire et présence d'une dilatation segmentaire du canal de l'épendyme en C6 sans syringomyélie étendue. Le praticien nomme cela un trou, son doigt désigne une zone claire, oblongue, au beau milieu de la moelle épinière. Entre deux étranglements à l'intérieur des cervicales qui ont été signalés par les repères 2 et 3 à l'examen. C'est rare, très lentement évolutif, cela entraîne une insensibilité progressive des membres et quelques inconvénients collatéraux – tout ce dont vous vous plaignez depuis quelques mois, précisément, y compris cette fatigue qui vous inquiétait tant.

Il n'y a pas moins démocratique que les pathologies dont nous souffrons. On tarde à ébruiter auprès du grand public les conclusions, peu correct, d'études réalisées sur la durée (selon le principe des cohortes), qui semblent indiquer une relation entre la qualité de l'activité cérébrale et la prévalence de la maladie d'Alzheimer : un joueur d'échecs, un moine plongé dans la méditation une partie de son temps, un « intellectuel » (au regard de la cladistique populaire) atténueraient leur risque de démence par rapport au citoyen qui s'avachit deux à trois heures par jour en zone cathodique, au supporteur hurlant (et peut-être même, je me permets d'en rêver, au praticien de la glisse).

Avant qu'on ne soit contraint de procéder à ces recherches, le Pr Marcel Sendrail avait suggéré, dans un livre inclassable [1], que les maladies concourent à la définition d'une culture : chaque siècle se réclame d'un style pathologique, comme il se réclame d'un style littéraire ou décoratif ou monumental. L'auteur ne franchit pas le pas – ce que je ferais volontiers – d'appliquer sa réflexion à l'individu, au maillon singulier qui forme, avec des milliers d'autres, la chaîne de la civilisation.

Élevé dans la haine d'un corps vu sous sa seule fonction de bras armé du péché, j'ai repris à mon compte la leçon, l'ai modelée à mon usage : hantise du moindre exercice physique engagé pour la seule performance, dégoût nauséeux devant toute mise en scène collective du muscle, mépris pour la société du spectacle sportif. Mon peu d'entrain à voyager, à porter le corps in situ, procède sans doute du même phylum psychologique. Nourri, ces temps-ci, d'upanishads et d'improbables déesses célestes à cent bras, l'insensibilisation à l'œuvre de mes membres semble bien aller dans le sens d'un détachement, dans l'acception yogique du terme.

Sur un autre registre, occidental cette fois, le syndrome qui m'échoit réalise ce postulat lapidaire de Michel Leiris : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation [2]. Si, dans une ère ancienne, le caillou eut jamais un système nerveux, il souffre au quaternaire d'une syringomyélie étendue.

D'ores et déjà, le diagnostic charrie ce que Michaux, dans un étonnant petit texte peu cité [3], nomme ces images dominantes, impossibles à désarçonner (d'ailleurs plutôt des constellations de données, où l'image proprement visuelle n'était que secondaire, subsidiaire), ces évoqués déséquilibrants, inadmissibles, infertiles [Michaux s'est cassé le bras], ces ineptes bras-bahuts ou bras-armoires.

Ce que viennent de me léguer d'images tangibles et de mots l'homme de l'art (et quelques investigations sauvages sur les sites d'information médicale dont la Toile regorge) ouvre une passe, relie, harmonise, met en cohérence l'empoisonnant catalogue de symptômes dont ma vie quotidienne se trouve plombée depuis quelque temps et ce que Marcel Sendrail nomme un style pathologique – le mien propre, éminemment choisi, presque enviable dans sa singularité.

Lundi, dans la nuit (l'IRM avait été réalisée le matin), s'est imposée l'évidence que la petite tache blanche, sur le cliché, à hauteur de ma sixième vertèbre cervicale, est un huitième chakra. Une sorte de supplément d'âme – quoi qu'il en soit, un sauf-conduit qui, un jour encore lointain, me rendra insensible la terre qui vibre sous la barbarie des stades.

 

 

[1] Sous la direction de Marcel Sendrail, Histoire culturelle de la maladie, éditions Privat, 1980. Voir également, du même auteur, le chapitre« Civilisations et styles pathologiques » in Le Serpent et le Miroir, Plon, 1954, pp. 212 sq.
[2] Michel Leiris, Le Point cardinal, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[3] Henri Michaux, Bras cassé, Fata Morgana,1973.

 

IRM, coll. part., © Dominique Autié.

 

 

Vendredi 18 novembre 2005

05: 35

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés
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III

 

 

 

 

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our Barbarella, que l’atelier se contente du trait et me livre un jeu de bleus. En écoutant une vieille cire du Velvet Underground, j’exécuterai moi-même la mise en couleur.

 

 

lettre_c

aramel sache que je goûte sucre et sel. Qu’elle sue : à la pointe de ma langue, la larme noire qui perle sous ses bras ; du doigt, sur le grain de mon sexe, son lait salin que le bonbon écume.

 

 

lettre_t

on cul, quel cul ! « Chez nous, on dit ‘Le mont Cameroun’. » Que l’on me fasse lecture, au salon, d’un traité de vulcanologie, recto tono.

 

 

lettre_gdetour

obé-je le sexe laqué de Litchi, la petite geisha qu’on débauche à “La Lanterne” pour mes after tea, qu’elle ne prenne pas la liberté d’un couac sur son shamisen — car l’ordre du monde butine les fleurs blanches de son kimono.

 

 

lettre_gombre

amahucher Nuoc-Mâm dans la réserve, entre deux palettes de miettes de crabe “Impérial”, why not ? Mais qu’on lui enseigne avec rigueur l’orthographe de mon nom, pour le registre d’importation de la supérette thaï de la rue Denfert-Rochereau où elle est employée aux écritures.

 

 

letre_jor

blanc
e m’appliquerai à confondre Oan et Nao, les transsexuels — il ou elle et lui — à inventer un diminutif à
On, l’asexué, le vice sans formes. Dans mon vertige, je me raccrocherai à ma hampe, la seule cause qui ménage mes effets.

 

 

lettre_mouche

oici Mouche. Vous me l’avez fait languir. Mais jurez-moi, à la naissance de la touffe, que cette décalco — À toi pour la vie — s’effacera aux sels de bain : son boy-friend irlandais lit René Char dans le texte.

 

 

lettre_mrouge

ais que vois-je ? Rarebird, la petite bravache ! Qu’on la plie à l’aiguille du tatoueur, qu’il lui marque l’omoplate de l’oiseau libellule monochrome, celui qu’on entrevoit chaque millénaire.

 

 

lettre_r

blanc
ita, tout cuir. Ne pas toucher l’intouchable — celle qu’attouche à tout propos sa seconde peau.

 

 

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blanc
h, qu’elles reviennent, les Barbouillées, de la cueillette ! Gousses, folies, fruits rouges. Qu'enfin je mette la main au panier d’abricots.

 

 

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blanc
oublez Forever, mon giton d’albâtre, ma cariatide. Je sens poindre la crampe.

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I
Corps préparés II

 

 

Le Singe pâtissier, automate Roullet et Decamps, vers 1880, in Christian Bailly, L'Âge d'or des Automates, 1814-1914, Éditions Scala, 1987, p. 128.

 

 

Certains de ces textes ont été écrits il y a près de vingt ans. D'autres les rejoignent, au fil des années, du loisir (une heure de conduite sur autoroute suffit parfois à susciter l'apparition d'un de ces corps sur la bande d'arrêt d'urgence). Ils feront ici prochainement l'objet d'une quatrième, voire d'une cinquième livraison. Il m'a très tôt paru enviable que ces Corps préparés fournissent un jour le prétexte à un livre d'artiste – burins ? aquatintes ? lithographies ? Toutefois, je ne me suis jamais préoccupé de diffuser cet opus minor jusqu'à ce que la Toile m'en offre l'opportunité. Je serais ravi qu'un plasticien trouve à son tour dans ces divertimenti prétexte à quelque légèreté conséquente.

 

 

Mercredi 16 novembre 2005

05: 47

 

Main courante

Textes épars de Pascal Quignard

 

 

ecrits_ephemere

 

 

«

Nous avons une attache aux plaisirs qui est inguérissable.
Nous sommes livrés au violent amour que notre corps soit heureux.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la souffrance que nous oublions sur-le-champ.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la mort, où nous ne sommes que contraints.
C’est ainsi que nous pouvons dire : la gourmandise est plus sombre que la mort.

Toile 11.
blanc
Aki Kuroda illustra les huit volumes des Petits traités qu'Alain Veinstein publia
aux éditions d'Adrien Maeght. Au cours du mois de septembre 1990,
Aki Kuroda peignit directement sur vingt-quatre toiles vingt-quatre textes
que Pascal Quignard composa lui-même directement à l'atelier.
Ces vingt-quatre textes sont restés inédits. L'ensemble fut intitulé Le Monde.

blanc
Écrits de l'éphémère, p. 252 sq.
»

 

 

Qu'en est-il de la gourmandise de la langue à l'approche du livre ?

Le recueil s'ouvre sur les premiers textes que publia Pascal Quignard dans la revue L'Éphémère à partir de 1968. Il a vingt ans. On le vérifie d'emblée : ces pages signalent la germination de l'œuvre à venir.

On y trouvera plusieurs textes restés inédits, tel Le significe, qui devait prendre place dans le numéro XX de L'Éphémère, qui ne paraîtra pas, Aimé Maeght (qui la publiait sous l'égide de sa fondation) et les écrivains qui la dirigeaient (André du Bouchet, Jacques Dupin…) ayant décidé de mettre fin à la publication de ces cahiers. Le volume porte également traces et témoignage de la collaboration de Pascal Quignard avec Emmanuel Hocquard, qui anima les éditions Orange Export Ltd, avec Jean-Pascal Léger des éditions Clivages. Y figure encore le texte, majeur à mes yeux, que publia en 1989 la revue Le Débat sous forme d'un entretien entre Marcel Gauchet, Pierre Nora – les directeurs de la revue, publiée à l'enseigne des éditions Gallimard – et Pascal Quignard, sous le titre La déprogrammation de la littérature. Avec, pour le lecteur familier, cette surprise d'un bref échange gommé dans le texte reproduit ici : – Quel est le romancier dont vous vous sentez le plus proche de nos jours ? lui demandaient ses interlocuteurs ; – Iris Murdoch, répondait Quignard, en 1989, sans autre commentaire [1]. Pour m'être lancé à l'époque, sur la seule foi de cette réplique, dans la lecture de plusieurs romans de l'auteur de Amour profane, amour sacré, je reste toujours aussi perplexe tant sur l'aveu d'il y a quinze ans que sur sa suppression aujourd'hui.

On sera attentif, chez le libraire, à ce que figure dans l'exemplaire le feuillet libre de quatre pages intitulé Prière d'insérer. Pascal Quignard y retrace, en quelques lignes, un itinéraire qui lui fit croiser, à partir du printemps de 1968, quelques destins :
Nos dieux se mirent brusquement à mourir.
Celan se suicida : ce fut Sarah qui me l'apprit, postée dans l'encadrement de la porte de l'appartement d'André du Bouchet.
Rothko se suicida : ce fut Raquel qui me l'apprit dans l'atelier de Malakoff. Je me souviens qu'elle se tenait assise devant la presse d'Orange Export Ltd. Elle ne dissimulait pas ses larmes. Elle caressait la tête de son chien effrayant.
Je déjeunais ou je dînais avec Alain Veinstein, avec Anne-Marie Albiach, avec Emmanuel Hocquard, avec Claude Royet-Journoud.
Je n'avalais pas grand-chose et je n'écoutais pas grand-chose.
Je tentais d'atteindre la moitié de l'assiette, la fin de l'heure, l'espoir d'être élargi, s'enfuir.
[…]
– Avez-vous connu les gens que vous avez connus ?
– Pas du tout.
De quoi témoigne le témoin ?
De rien qu'il sache.
C'est le livre.

Ce beau volume, large-lourd et dans ma main étrangement aérien, semble venir ponctuer ce temps compté qui veut que je n'aie pas lu encore, faute du recueillement qu'exige une telle lecture, quatre des cinq tomes parus de Dernier royaume. Passant devant le rayonnage où s'alignent leurs tranches blanches – à peine laiteuse sous le cristal intouché –, l'idée (stupide au regard de la vie réelle, juste sans doute dans le registre qu'établit l'œuvre) qu'ils attendent que je les lise à l'agonie. La dernière lecture. [Le dernier tango de l'âme avec la langue ?]

 

[1] Le Débat, numéro 54, mars-avril 1989, Gallimard, p. 86.

 

À propos de Pascal Quignard, Écrits de l'éphémère,
dessins originaux de Valerio Adami, éditions Gallilée, 2005, 304 p., 45 €.

 

 

Permalien

Lundi 14 novembre 2005

06: 34

 

Mumtaz

 

mumtaz1

Zoom

 

J'ignore si interposer une vitre entre le vivant et son environnement constitue une expérience familière et probante aux yeux des éthologistes.

Je songe à l'époque où, gamins, nous convoitions deux types de places dans l'autocar de la colonie de vacances : au premier rang du côté de la portière, afin de ne rien perdre des gestes du chauffeur et, secrètement, rêver que l'on conduisait le car ; et sur la banquette du fond, parce qu'il suffisait de se retourner pour, à genoux, voir la route fondre en zoom arrière [l'une des scènes les plus efficaces de Duel, le film de Steven Spielberg, est sans doute celle où la voiture de David Mann (Dennis Weaver) se trouve derrière le car de ramassage scolaire – les gosses s'agitent, grimacent, lui jettent des rictus qui anticipent celui de la mort qui le guette dans le rétroviseur].

Je songe aux quais de gare, aux trains en partance. On tapote les vitres muettes pour échanger un sourire torve, parler encore pour ne rien dire, par signes, une dernière fois.

C'est plus fort que nous.

Nous ne sommes guère mieux munis psychologiquement, contre la vitre, que l'abeille ou la mouche.

D'où vient au chat sa taciturnité face au mur transparent ?

D'où vient qu'il nous rappelle ainsi ce qui nous fait tant défaut : la tenue ?

 

 

 

Mumtaz, 12 novembre 2005. Cliché D.A.

 

 

Vendredi 11 novembre 2005

05: 48

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés

 

armure
II

 

 

lettre_cbleu2

oriandre au pli de l’oreille, basilic à ses poignets. Fireball sait doser l'origan pour s’épicer le foutre à ma guise. Je lui laisse la fantaisie des condiments sur l’amuse-gueule de son cul (la parenthèse du trou normand). Mais qu’on veille à lui piler plus fin le Cayenne aux aisselles.

 

 

lettre_jvert

’entends que, sans bégueulerie, l’on catalogue Mint — et je sais quels de mes hôtes s'en disputeront le cuissage. On l’instaurera puceau dans un justaucorps en acrylique transparent, d’un vert fluorescent de préférence. À qui, Messieurs, le bruit de papier froissé de Mint qu’on dépiaute ? À qui le bonbon mentholé de son gland ? — à moins qu’à se dissiper mes amis ne fassent que je les départage.

 

 

lettre_jvert

u’on veuille indiquer à Bette (qui s’appelle Bernadette) de consentir au crin noir de ses aisselles. Ce n’est pas à moins qu’une blonde décolorée, qui s’épile la motte, me raidira.

 

 

lettre_g

arçon ou fille, Joan daigne à cru chausser un jean — fendu comme décalotté à l’ouvre-boîte sous le pli de la fesse (feinte négligence de son âge). Que l’on jauge à son cul, non à la seule proéminence de la motte – mec garce, yin yang – Joan fille et garçon.

 

 

lettre_vdog

ous connaissez mon peu d’urbanité avec les chiens, qui me le rendent bien. Afin que nul, quels que soient le penchant et la forme de son sexe, ne puisse me faire grief, qu’on désapprenne à Dog, l’enfant prodige, tout ce qu’il sait du clavicorde et de la pavane : que ferions-nous d’un giton savant qui négligerait, assis, dressé pour ses tours de passe-passe, de nous cambrer ses reins, ravirait à notre chasse la perfection de ses bourses ?
Qu’on lui enseigne à japper, à flairer la farce !

 

 

lettre_eaccent_aigu

blanc
clisses, goupilles et rivets corsètent Jane (qu’on renonce, quoi qu’il en coûte, à la clé anglaise pour ajuster le haubert ; et ménagez, je vous prie, deux meurtrières aux ogives nucléaires des seins). Chez elle, toujours, la joie de ferrailler lubrifie les cardans.

 

 

lettre_d

ion l’hermaphrodite d’emblée nous fasse montre, à la façon des dolorosa et des sacrés-cœurs sulpiciens, de son prodige. Nous en dénommerons l’ambigu en chacune de ses parties. Que celui qui confond les bourses et les grandes lèvres s’attende à ce qu’on le fustige !

 

 

lettre_arose

vant le tournage, convenons de nos rôles avec Gladys, l’actrice porno : cette affaire de la prendre — l’ostentation de mon sexe quand le sien ne pipe mot — contrarie mes façons. Qu’on s’extasie moins toutefois des pines à vif sous les sunlights que de la chatte savante de Gladys, de son art de pleurer sans une larme.

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I

 

 

 

Mercredi 9 novembre 2005

05: 35

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

12 – Un prêté n'est jamais un rendu
Un livre, ça ne se prête pas
ou L'enfer, c'est le marque-page de l'autre

marque_pages

 

À l'époque Tang, le grand bibliophile Tu Xian portait sur tous ses volumes : Vendre ou prêter les livres paternels est contraire à la piété filiale [1].

*

« Je vous appelle de la part de X., qui m’a dit que vous êtes un spécialiste de cet auteur.
– Spécialiste, c’est trop dire.
– Vous avez ses livres, m’a-t-il dit. Je cherche notamment ces deux titres-ci, qui sont introuvables.
– Oui, ils sont devenus rares.
– Vous les avez ?
– Oui, d’assez longue date, effectivement.
– Bon, on peut se voir ?
– ?
– Ben oui…
– ?
– Le temps que je les photocopie, disons que j'en ai besoin pendant une quinzaine de jours.
– !!! »

[Authentique, forcément authentique].

*

Demandez à un bricoleur de vous prêter l’un de ses outils. Sa première crainte n’est pas nécessairement que vous oubliiez de le lui restituer mais, à tout coup, que vous en fassiez un usage inapproprié qui en fausse le mécanisme, en gauchisse la lame ou quelque rouage de façon irréversible. Et, si tant est que vous l’utilisiez dans les règles de l’art, subsiste cette intimité de l’artisan avec l’outil qui est à sa main : jusqu’à penser que celui-ci souffrira d’une main étrangère, il n’y a qu’un pas, que je franchis pour ma part la tête haute.

*

Quelqu’un me parle d’un livre qu’il a lu avec profit, ou plaisir. À son grand étonnement (presque toujours), quelque temps après, je le remercie et lui dis combien je lui suis redevable de m’avoir indiqué cet ouvrage.

Quelqu’un passe ici, je lui parle de ce même livre. De toute évidence, on pense à autre chose, on ne m’écoute guère. Mais on a vu, sur son rayon, un vieil essai consacré aux ovnis ou au bouddhisme zen. Le Vous me le prêtez ne comporte pas de point d’interrogation. Il s’attire toutefois une réponse, avec son sous-titrage pour malentendants. Non [Il n’en est pas question. Aucun livre ne sort d’ici]. Non seulement on se garderait de me dire trois mots du plaisir ou du profit de sa lecture, mais on s’abstiendrait de me rendre le livre. Le partage ne consiste surtout pas à prêter – prêter un livre revient toujours à consentir au vol dont vous êtes la victime.

*

Comme ma brosse à dents me voit, chaque matin, évoluer parmi mes petits tas de misérables secrets (Malraux), mon livre me voit lire. Raison suffisante à ce qui, plus que d’un manque d’altruisme, relève de la pudeur. (Mais peut-être vous est-il arrivé de prêter votre brosse à dents ?)

*

Je m’amuse toujours de l’effarouchement d’un lecteur invétéré de livres de poche devant mon refus de lui prêter l’un de mes volumes [avec toujours, chez mon interlocuteur, cette pointe d'agacement tacite : Mais vous êtes fauché ou quoi, pour ne pas vous être payé le même en poche, propre, avec une photo sur la couverture ?].

*

Un spécialiste de l’assistance médicale à la procréation, médecin que je respecte pour une sorte de sagesse à l’antique peu commune de nos jours : Nous avons lentement glissé d’une réflexion sur le droit de l’enfant [à naître] vers la revendication d’un droit à l’enfant. De fait, on pourrait collectionner les indices d’un droit des œuvres de l'esprit (dont notre code de la propriété intellectuelle est le creuset) qui se teinte, se plisse, rebique (gode, disaient les imprimeurs du papier qui se déforme – le verbe goder émarge toujours dans mon édition du Petit Robert) sous l’effet d’un droit à la culture. La solution scandaleuse finalement trouvée au débat sur le droit de prêt – l’État paye la redevance à la place du client des bibliothèques de prêt ! – en est une illustration pathétique.

[Dans l’affaire du droit de prêt, les plus acharnés furent les fonctionnaires des bibliothèques. Quand on considère en quel mépris est tenue, désormais, la notion de service public, on est autorisé à rire au nez de ces bibliothécaires offusqué(e)s à l’idée qu’on enseigne à leurs lecteurs qu’il n’est rien de gratuit dans un livre. Brassens a chanté, il me semble, quelques mots définitifs sur la manie de l’acte gratuit. À quel propos, déjà ?]

*

Réclamer un livre à qui vous l’a emprunté (notez la nuance, je vous prie : on m’a emprunté plus de livres que je n’en ai prêté) vous fait passer pour un rat. On vous le dit, d’ailleurs, sans ménagement. À qui pourra m’expliquer la constance de ce trait, volontiers, j’offre un livre.

*

Il se peut, cependant, que l'on vous restitue l'ouvrage, après que vous aurez marqué quelque insistance à le réclamer.

[Tenez, vous avez oublié votre marque-page !]

*

 

À suivre.

 

[1] M.-R. Guignard, Aspects de la Chine, II, Paris, 1959 ; cité par l'Encyclopædia Universalis, article Bibliophile.

 

Marque-pages, D.R.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Lundi 7 novembre 2005

07: 02

 

Le pouvoir d'éditer

 

nrf

Ça va mal, tout va mal. L’édition n’échappe pas à ce sinistre constat.

Je pratique et j’enseigne le métier d’éditeur. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’affiche volontiers, à propos des maux dont souffrent l’industrie et le commerce du livre ces temps-ci, un optimisme au long cours qui peut surprendre.

Je m’en tiendrai ici au bref commentaire d’un théorème qu’il convient, me semble-t-il, de rappeler par priorité aux auteurs : l’éditeur est celui qui prend le risque de publier (ce que je dissocie, pour la clarté du propos, de l’acte d’éditer – activité située en amont de la publication, qui consiste à mettre au point le contenu éditorial de ce qui sera imprimé puis diffusé au public, c’est-à-dire publié).

Le risque est, pour partie, moral et juridique ; pour sa plus large part, il est économique et financier.

L’essentiel des dérives qu’il convient de déplorer en matière de choix éditoriaux, de promotion et de négoce, provient d’un hiatus, d’une séparation étanche des critères, des pouvoirs et des cultures entre ceux qui évaluent et assument la prise de risque (l’ordre des publishers au sein du secteur) et ceux qui ont pour (seule) préoccupation l’élaboration des contenus (la caste des editors). En édition, l’avis du contrôleur de gestion est précieux, pour ne pas dire indispensable ; sa décision – pour peu qu’on lui accorde cet extravagant pouvoir – est toujours, à terme, catastrophique.

En 1980, j’ai succédé à un homme, Georges Hahn, qui a compté parmi les quelques pionniers de l’édition des sciences humaines dans l’immédiat après-guerre. Son seul testament explicite à mon égard fut cette sentence lapidaire : Le pouvoir d’éditer ne se partage pas. Il avait fondé le premier catalogue de livres destinés aux travailleurs sociaux dès 1948 et les éditions Privat publiaient, sous sa férule, un second catalogue d’ouvrages de régionalisme. Il n’était donc, à aucun moment, question de littérature. Georges Hahn était salarié, comme je le fus à sa suite. La règle n’en était que plus tranchante, plus exigeante, pour le propriétaire de l’entreprise (à l’époque, l’ultime tenant d’une famille qui avait fondé celle-ci un siècle et demi plus tôt) comme pour son directeur éditorial. Un pacte non écrit, problématique mais fécond, liait les deux hommes et assurait le rayonnement d’une maison qui imposait le respect à toute une profession.

Pierre Privat est mort subitement en 1983, laissant une succession non préparée dans une conjoncture qui avait commencé à infléchir les pratiques du secteur. Les premiers grands regroupements (la création du groupe de la Cité, préfiguration de Vivendi Universal Publishing, interviendra quatre ans plus tard).

Le livre est un produit résolument dissident au regard des normes industrielles et commerciales, et peu rentable. Attendons que les capitaines d’industrie et les grands argentiers, que le pouvoir médiatique fascine, se lassent de leurs mécomptes et, surtout, que des reconversions urgentes les requièrent. Ils restitueront ce pouvoir infrangible à des professionnels que j’ai le redoutable honneur, aujourd’hui, de former, de préparer à cette échéance. Sans négliger que l’édition fut, de tout temps, la friche d’entrepreneurs autodidactes – fascinés par l’objet autant que par son contenu, tenaillés par la joie de transmettre, fiers d’être les maîtres de maison pour ces hôtes étranges et turbulents que sont leurs auteurs. Éditer est un risque, c’est aussi un plaisir sans pareil.

Je prends le pari que la fin annoncée de notre paradis pétrolier va bientôt servir de dérivatif à nos Messier et à leurs sup’ de co. Les gens du livre doivent se tenir prêts pour cette levée d’écrou.

 

 

 

Dominique Aury, secrétaire de rédaction, Jean Paulhan et Marcel Arland, codirecteurs de La Nouvelle Revue française, en 1953, au siège des éditions Gallimard. Cliché : coll. part., extrait du Catalogue nrf – mai 1911 – décembre 1990, publié à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire des éditions Gallimard. D.R.

 

Vendredi 4 novembre 2005

05: 46

 

Destin de Marceline

 

 

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Agrandir

 

À t'oublier c'est l'honneur qui m'engage
Tu t'y soumets, je n'ai plus d'autre loi.
Ô toi qui m'as donné l'exemple du courage,
Aimais-tu moins que moi ?
Va ! je te plains autant que je t'adore ;
Je t'ai permis de trahir tes amours,
Mais moi, pour t'adorer, je serai libre encore :
Je veux l'être toujours.
blanc
Adieu !… mon âme se déchire !
Ce mot que, dans mes pleurs, je n'ai pu prononcer,
Adieu ! ma bouche encor n'oserait te le dire,
Et main vient de le tracer.
blanc
La Séparation (Élégies, 1830.)

 

Je ne connaissais que ses vers. J'ai mis, avec bonheur, la main sur quelques pages de prose de Marceline Desbordes-Valmore. Un volume enchanteur dans sa forme [1] mais étrangement conçu par l'éditeur : les quinze derniers chapitres, jugés « inutiles », n'y ont pas été reproduits. Le titre même, La Jeunesse de Marceline, est une surcharge : L'Atelier d'un peintre, ainsi que le voulait l'auteur, était avant l'heure une autofiction. En 1922, on a estimé que les deux premiers tiers du texte seuls (vingt-trois chapitres sur trente-huit…) avaient valeur autobiographique, et c'est avec eux que l'on a cru devoir recomposer un livre. À travers de brèves indications ainsi que les tout derniers paragraphes du dernier tiers expurgé que Boyer d'Agen daigne toutefois reproduire, on comprend que les pages éradiquées recèlent sans doute un précieux moment de fiction romantique, indispensable quoi qu'il en soit à l'équilibre de tout le livre.

C'est ainsi. Et, sans doute, cette manipulation est-elle partie intégrante, fût-elle honteuse posthume, d'un destin attachant entre tous. Il se trouve dans l'œuvre poétique nombre de faiblesses, d'images mal émondées de leur cadre, des clichés qui pendouillent de guingois dans le poème. Marceline, qui fut une grande amoureuse, à jamais pétrie par la passion (prenons bien, ici, ce mot dans ses deux acceptions – feu d'amour dévorant et supplice), fut aussi épouse et mère, exemplaires semble-t-il. En son jeune âge, elle fut actrice, et chanta. Elle aurait écrit cette phrase pleine d'un mystère magnifique : À vingt ans, des peines profondes m'obligèrenet de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer [2]. Les mauvais vers, pour cela, me semblent bouleversants.

Marceline Desbordes-Valmore fut adulée par les plus grands de son époque, Vigny, Hugo (« Elle était la poésie même »), Lamartine, Dumas, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire (« Personne n'a pu imiter ce charme… »). Son œuvre, de nos jours, est bien peu diffusée [3]. Or, au fil de l'œuvre, se profile une femme chez qui langue est sujet actif, pour ne pas dire virulent, d'une présence au monde qui n'élude aucune épreuve – pas même la condition faite à la femme dans la société du dix-neuvième siècle, ni les horreurs du temps (à Lyon en 1834, elle assiste aux fusillades lors de la seconde insurrection des canuts).

Yves Bonnefoy suggère Rimbaud. Je pense à Duras.

Longtemps, l'énigme a été entretenue autour de l'identité de l'amant : On a beau se dire, avec M. Benjamin Rivière et d'autres : qu'importe le nom de cet homme si, du moins, nous devons au sentiment qu'il inspira les plus beaux cris d'amour que le dix-neuvième siècle ait entendus ! Sans doute ; mais l'esprit a trop de peine à subir de son plein gré la contrainte des secrets inviolables. Des retours de curiosité, dont la raison n'est pas maîtresse, vous y rejettent ; on revient, après l'avoir plusieurs fois abandonnée, à l'indéchiffrable énigme ; on veut savoir, enfin. Ce nom, qu'au plus intense de ses crises élégiaques, elle n'écrivit jamais, sa bouche le murmurait sans cesse ; il fut, à chaque minute, au bout de sa plume comme sur le bord de ses lèvres ; et certainement elle le traça bien des fois sur le papier, aux jours de tendresse heureuse et confiante, lorsque, laissée seule à la fougue de ses pensées, elle essayait de tromper par des mots la langueur de l'attente. On l'a vainement cherché jusqu'à ce jour, les lettres de jeunesse et de passion ayant été détruites [4]. Aujourd'hui, les auteurs de notices mentionnent un nom, avec aplomb – Yves Bonnefoy, dans son texte au demeurant très beau [5], pèse de son autorité pour clore tout débat. Appliqué hors des protocoles qui préservent la santé publique, la traçabilité est bien l'un de nos concepts les plus écœurants.

Il existe un portrait de Marceline par Nadar. Elle a soixante-huit ans. En un temps où l'objectif photographique est si peu familier qu'il guinde encore le réel, Marceline semble devant lui paisiblement offerte :

blanc

Que mon cœur ne soit rien qu'une ombre douce et vaine
Qu'il ne cause jamais ni l'effroi ni la peine !
Qu'un indigent l'emporte après m'avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé [6] !

 

*

 

[1] Marceline Desbordes-Valmore, La Jeunesse de Marceline ou L'atelier d'un peintre, avec une préface et des notes par A.-J. Boyer d'Agen, édition illustrée d'un portrait et de vingt-six lithographies originales par Charles Guérin, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1922.
[2] Marceline Desbordes-Valmore par Jeanine Moulin, collection « Poètes d'aujourd'hui », Séghers, 1955.
[3] Il existe une anthologie des Poésies de Marceline dans la collection de poche « Poésie/Gallimard », préface et choix d'Yves Bonnefoy, Gallimard, 1983. Il convient de rappeler la superbe mise en musique que Julien Clerc fit du poème Les Séparés, même si cette réussite ne profita guère explicitement au rayonnement de la « parolière ».
[4] Œuvres choisies, études et notices par Frédéric Loliée, Paris, Delagrave, sans date (1925), pp. 9-10.
[5] Anthologie Gallimard, op. cit.., pp. 12-13.
[6] Poésies inédites, 1860, in anthologie Gallimard, op. cit., p. 234.

En lien dans le texte : Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
par Nadar, mai 1854, © J. Paul Getty Museum, Malibu.

 

Mercredi 2 novembre 2005

05: 47

 

 

Regard

par Marc Briand

chapiteau

Zoom

 

 

Si l'art consiste à dire plus que ce que l'on dit, qu'en est-il de l'érosion des siècles sur les œuvres de pierre dont la vocation initiale était d'enseigner les fidèles, de les aider à fixer par l'illustration des textes réputés fondamentaux ?

Le visage qu'on peut voir sur ce chapiteau semble émerger d'une gangue encore tenace et ce masque de boue (adama) finira bien par laisser apparaître des joues roses, une peau de bébé. Mais non, c'est l'inverse, le temps le façonne dans l'autre sens.

Avant de disparaître il brille de son plus beau sourire, il nous fait part de son splendide étonnement. Son voisin de gauche est déjà gagné par le quasi sommeil de la profondeur de champ tandis que lui, tournant la tête, il regarde résolument sur sa droite. Il focalise dans les lointains et pourtant la pièce est close. La nuque est tendue comme dans un mouvement réflexe mais cette posture ne trahit aucune crainte.

Il s'y attendait, il était prévenu. Il en croit ses yeux, ou ce qu'il en reste ; même sans, il verrait quand même.

Au matin il a trouvé le tombeau vide. Avec Pierre ils sont allés prévenir les autres disciples et, pendant ce temps, une femme, Marie-Madeleine, a vu le Seigneur et lui a parlé. Lui, le disciple que Jésus aimait, à cette heure tardive, presse son livre sur sa poitrine et regarde rempli de joie.

Il est au milieu d'eux.

 

© Marc Briand.

 

 

Détail d'un chapiteau double du XIIe siècle provenant du cloître de Saint Paul-Serge de Narbonne et conservé au musée des Augustins de Toulouse. Les deux thèmes, en deux tableaux, traitent de la Résurrection : les Pèlerins d'Emmaüs et l'Incrédulité de Thomas (Luc 24-13 ; Jean 20-19). Une scène sur les quatre est imprécise car le chapiteau est très abîmé : c'est celle où l'on voit ce regard. Cliché Marc Briand.

 

 

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Dominique Autié
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