


Je ne connaissais que ses vers. J'ai mis, avec bonheur, la main sur quelques pages de prose de Marceline Desbordes-Valmore. Un volume enchanteur dans sa forme [1] mais étrangement conçu par l'éditeur : les quinze derniers chapitres, jugés « inutiles », n'y ont pas été reproduits. Le titre même, La Jeunesse de Marceline, est une surcharge : L'Atelier d'un peintre, ainsi que le voulait l'auteur, était avant l'heure une autofiction. En 1922, on a estimé que les deux premiers tiers du texte seuls (vingt-trois chapitres sur trente-huit…) avaient valeur autobiographique, et c'est avec eux que l'on a cru devoir recomposer un livre. À travers de brèves indications ainsi que les tout derniers paragraphes du dernier tiers expurgé que Boyer d'Agen daigne toutefois reproduire, on comprend que les pages éradiquées recèlent sans doute un précieux moment de fiction romantique, indispensable quoi qu'il en soit à l'équilibre de tout le livre.
C'est ainsi. Et, sans doute, cette manipulation est-elle partie intégrante, fût-elle honteuse posthume, d'un destin attachant entre tous. Il se trouve dans l'œuvre poétique nombre de faiblesses, d'images mal émondées de leur cadre, des clichés qui pendouillent de guingois dans le poème. Marceline, qui fut une grande amoureuse, à jamais pétrie par la passion (prenons bien, ici, ce mot dans ses deux acceptions – feu d'amour dévorant et supplice), fut aussi épouse et mère, exemplaires semble-t-il. En son jeune âge, elle fut actrice, et chanta. Elle aurait écrit cette phrase pleine d'un mystère magnifique : À vingt ans, des peines profondes m'obligèrenet de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer [2]. Les mauvais vers, pour cela, me semblent bouleversants.
Marceline Desbordes-Valmore fut adulée par les plus grands de son époque, Vigny, Hugo (« Elle était la poésie même »), Lamartine, Dumas, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire (« Personne n'a pu imiter ce charme… »). Son œuvre, de nos jours, est bien peu diffusée [3]. Or, au fil de l'œuvre, se profile une femme chez qui langue est sujet actif, pour ne pas dire virulent, d'une présence au monde qui n'élude aucune épreuve – pas même la condition faite à la femme dans la société du dix-neuvième siècle, ni les horreurs du temps (à Lyon en 1834, elle assiste aux fusillades lors de la seconde insurrection des canuts).
Yves Bonnefoy suggère Rimbaud. Je pense à Duras.
Longtemps, l'énigme a été entretenue autour de l'identité de l'amant : On a beau se dire, avec M. Benjamin Rivière et d'autres : qu'importe le nom de cet homme si, du moins, nous devons au sentiment qu'il inspira les plus beaux cris d'amour que le dix-neuvième siècle ait entendus ! Sans doute ; mais l'esprit a trop de peine à subir de son plein gré la contrainte des secrets inviolables. Des retours de curiosité, dont la raison n'est pas maîtresse, vous y rejettent ; on revient, après l'avoir plusieurs fois abandonnée, à l'indéchiffrable énigme ; on veut savoir, enfin. Ce nom, qu'au plus intense de ses crises élégiaques, elle n'écrivit jamais, sa bouche le murmurait sans cesse ; il fut, à chaque minute, au bout de sa plume comme sur le bord de ses lèvres ; et certainement elle le traça bien des fois sur le papier, aux jours de tendresse heureuse et confiante, lorsque, laissée seule à la fougue de ses pensées, elle essayait de tromper par des mots la langueur de l'attente. On l'a vainement cherché jusqu'à ce jour, les lettres de jeunesse et de passion ayant été détruites [4]. Aujourd'hui, les auteurs de notices mentionnent un nom, avec aplomb – Yves Bonnefoy, dans son texte au demeurant très beau [5], pèse de son autorité pour clore tout débat. Appliqué hors des protocoles qui préservent la santé publique, la traçabilité est bien l'un de nos concepts les plus écœurants.
Il existe un portrait de Marceline par Nadar. Elle a soixante-huit ans. En un temps où l'objectif photographique est si peu familier qu'il guinde encore le réel, Marceline semble devant lui paisiblement offerte :
Que mon cœur ne soit rien qu'une ombre douce et vaine
Qu'il ne cause jamais ni l'effroi ni la peine !
Qu'un indigent l'emporte après m'avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé [6] !
[1] Marceline Desbordes-Valmore, La Jeunesse de Marceline ou L'atelier d'un peintre, avec une préface et des notes par A.-J. Boyer d'Agen, édition illustrée d'un portrait et de vingt-six lithographies originales par Charles Guérin, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1922.
[2] Marceline Desbordes-Valmore par Jeanine Moulin, collection « Poètes d'aujourd'hui », Séghers, 1955.
[3] Il existe une anthologie des Poésies de Marceline dans la collection de poche « Poésie/Gallimard », préface et choix d'Yves Bonnefoy, Gallimard, 1983. Il convient de rappeler la superbe mise en musique que Julien Clerc fit du poème Les Séparés, même si cette réussite ne profita guère explicitement au rayonnement de la « parolière ».
[4] Œuvres choisies, études et notices par Frédéric Loliée, Paris, Delagrave, sans date (1925), pp. 9-10.
[5] Anthologie Gallimard, op. cit.., pp. 12-13.
[6] Poésies inédites, 1860, in anthologie Gallimard, op. cit., p. 234.
En lien dans le texte : Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
par Nadar, mai 1854, © J. Paul Getty Museum, Malibu.
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Dominique Autié
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