blog dominique autie

 

Vendredi 25 novembre 2005

06: 45

 

Chapitre XII, versets 12 à 21
autoportrait

 

[12] Satan lui prit alors le bras et, tout en marchant, se rapprocha : « Combien de fois t’ai-je dit ce que j’en pense… Ta Création prête à tant d’ambiguïtés ! Tu as beau répéter que tu l’as conçue à ton image, bien des doutes subsistent, tu le sais. »

[13] Il faisait une journée splendide. pas un cumulus, pas un souffle, seulement un air tiède et léger. Ils avaient pris coutume de telles promenades afin de rompre avec la stricte solennité des entretiens protocolaires. Les premiers temps, ceux-ci avaient été guindés, voire orageux. L’un usait de ses prérogatives de droit divin, l’autre de ses intelligences. Puis, comme il arrive toujours aux diplomates et aux politiciens, l’habitude avait émoussé leur nervosité ; il n’était plus une ruse qui ne fût déjouée avant même tout calcul, un argument qui prît l’interlocuteur au dépourvu, un coup — si bas fût-il — qui portât.

[14] Lassés, ils convinrent de substituer à leurs joutes oratoires de simples entrevues qu’ils menaient sans contraintes devant un verre, au salon, au bar, ou quand la saison l’autorisait, dans les allées du grand jardin. Leur dialogue, du même coup, avait changé de registre : l’étroitesse de la négociation céda le pas, peu à peu, aux nuances d’un dialogue qui variait de la pluie au beau temps, des considérations idéologiques à la métaphysique la plus éthérée. De longs silences, lourds de réflexions plus que de rancunes, s’instauraient souvent, ponctués par leurs deux pas sur le gravier. Et si ce que tu mets au compte des lacunes était la marge consentie à l’exercice de leur liberté ? Y as-tu songé ? Tu sais que je les ai voulus responsables. Tu es d’ailleurs le premier à bénéficier de ce privilège. Imagine quelles seraient tes critiques et les leurs si j’avais tout fixé, jusqu’en son moindre détail, ne laissant la matière ni la place d’autres choix…

[15] Satan sourit. Combien de fois avait-il entendu ce raisonnement qui lui avait toujours paru fallacieux. Un dieu sans arrière-pensées n’aurait même pas eu à s’en prévaloir. Mais lui, qui reprochait à ses créatures de n’avoir pas respecté sa loi, de s’être servi de leur liberté dans le mauvais sens, lui qui prodiguait d’implacables sanctions, comment pouvait-il avancer ce prétexte éculé ? Qu’il abusât les plus fragiles passait encore ! Mais lui, le malin, qu’il traitait en égal depuis l’éternité… Satan, aujourd’hui, n’avait pas le cœur à entamer une altercation. La sérénité de l’atmosphère communiquait au contraire un rien d’euphorie.

[16] Et l’affaire Jésus, oseras-tu affirmer qu’elle ne prêtait pas à confusion ? Ce type que tu présentes comme ton fils, issu d’un couple ignorant les devoirs conjugaux que tu as toi-même imposés, ce puceau entouré d’hommes, que les femmes ont adulé cependant. Cette façon qu’il eut d’inviter les siens à ripailler de son propre corps, sa mort sordide et sa disparition miraculeuse… Tu inventes l’intelligence et tu la bafoues aussitôt. Tu ne leur reconnais même pas le droit d’être incrédules ! Est-ce bien là ce que tu nommes liberté ? Ton Jésus…
Tu m’ennuies avec ça !

[17] Ils s’étaient éloignés du palais plus que d’ordinaire. Ils cheminaient maintenant à travers champs et sous-bois, poursuivant leur conversation. Parvenus en terrain plus accidenté, ils devaient ajuster chacun de leurs pas. Soudain, au bord du talus, Dieu saisit Satan à l’épaule. Baissant la voix, Regarde, lui dit-il, en contrebas ! Deux êtres étaient là, en effet, qui ne semblaient pas avoir remarqué l’arrivée des promeneurs et poursuivaient leurs ébats. Ils étaient nus et, à première vue, très beaux. L’un tenait l’autre par le bras et lui parlait à voix basse, les yeux tournés vers le ciel. Les herbes folles à flanc du monticule permettaient de les voir sans être vu. Leurs mots parvenaient distinctement. On ne rencontre jamais personne par ici.

[18] Ils avaient dû s’aventurer assez loin des regards par souci d’intimité ou simplement de calme. Il est vrai que certaines zones souffraient de surpeuplement et qu’il était bien difficile de s’y accorder ne fût-ce qu’une illusion de silence et de paix propices aux confidences, aux gestes simples de l’amitié et de l’amour. Trouver ainsi le Grand Jardin, sans effraction, qui n’en rêve ? Mais non pour lui seul : qu’importent les délices personnelles au cœur d’une telle beauté ?

[19] Leurs visages s’étaient insensiblement rapprochés. leurs mains évoluaient sans hâte. Bien qu’aucun vêtement ne les dissimulât, il était encore impossible de discerner leurs sexes réciproques. Lovés l’un contre l’autre, les deux corps ne laissaient deviner qu’une grande aisance, due sans doute à l’équilibre de leurs proportions. Les voix non plus n’étaient pas marquées. Oui, tu as raison, tant de beauté se partage. Et qui saura jamais, de toi, de moi ou d’eux, à qui nous échappons pour l’instant, la vraie nature de notre lien ? Nous, dès lors, ne sommes contraints de l’inventer, de nous la formuler en secret, de nous en fournir les preuves toujours plus intimes et irréfutables qu’en raison même de leur regard et de leur jugement. De tels moments nous libèrent de nos masques, de nos costumes et de nos rôles, puisqu’il n’est personne pour nous identifier. Jusqu’à notre nom perd toute signification.

[20] Lentement, leurs corps pivotèrent, sans perdre l’étreinte qui maintenant les soudait. Leurs mains glissaient, fraternisaient avec un torse, une épaule, une autre mains, logeaient provisoirement un cou, se creusaient à la joue, cardaient avec douceur la masse des cheveux. La bouche murmurait un langage de chat vers l’autre, vers ses aisselles, vers les deux salières au creux des clavicules, le nombril, le poivre du sexe, vers la bouche. Un long baiser muet croisa leurs mains qui vinrent couvrir leurs deux ventres identiques.

[21] Soudain passa un souffle de vent, semblable à ceux qui précèdent l’orage, brouillant de milliers d’ondes minuscules et régulières la surface de l’eau, jusqu’alors parfaitement lisse, où Satan et son maître se miraient sans le savoir. Ils étaient seuls, eux seuls avaient parlé, avaient agi. La première surprise passée, Satan se tourna vers Dieu, dont le visage parut s’assombrir.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Ce texte a paru dans la revue Brèves aux éditions L'Atelier du Gué,
n° 3, septembre 1981.

Hervé Guibert, Autoportrait, 1984, in Hervé Guibert, Photographies, Gallimard, 1993.

 

 

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