blog dominique autie

 

Vendredi 30 décembre 2005

07: 44

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

bouguereau_jeunesse

 

 

 

Corps préparés

 

 

IV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lettre_nscript

e se renfrogne l'adulé – le substitut –, coqueluche du zénana. Reposez dans sa boîte, je vous prie, Toy, l’olisbos aux joues d'ivoire.

 

 

lettre_a_rose2

h ! laissez-moi prendre souffle avant la venue d’Harmonica, ma déesse aux cent trous.

 

 

lettre_e

xigez qu’on me descelle Gopi parmi ses sœurs de Konarak. Que, Dieu Bleu, je dégoupille.

 

 

lettre_qnonne

uelqu’un s’est-il inquiété de l’amidon ? J’ai convoqué à matines la nonne ronde, la rondelette, la nonne claire, Clarisse.

 

 

lettre_jvert2

’ai dit : qu’elle ne soit qu’un voile. Que glisse d’elle un voile, un voile encore – et que cet autre, diaphane, tombe ! Subsiste la trace de son parfum sur ses cils. Que, ce soir, Ombilic la bayadère ne soit que voile.

 

 

lettre_putto

fffff… Bubblegum, mon putto – mais qu’on ferme donc les fenêtres ! et j’attends celui qui n’aura que ses larmes pour pleurer, cherchant à me dissimuler la poignée de rémiges que notre petit ange aura consentie à sa maladresse.

 

 

lettre_a_courte

iguisez ma cotte à éperons, picots et émerillons, trempez l’acier des lames, étalonnez les crocs. C’est moi que l’on prépare. J’attends la Grande Fricatrice.

 

 

lettre_pscript

et-de-nonne,
Pet-de-nonne,
Pet-de-nonne,
attends-toi à ce que je te gourmande.

 

 

lettre_s

blanc
ertissez, Messieurs, sertissez
Cela bifrons, bivalve, bifide, Cela lauré de mots choisis. Que je flagelle à l’envi Cela, au fouet bipartite de la syntaxe !

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I
Corps préparés II
Corps préparés III

 

 

 

Amour à l'affût (d'après détail), William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1890, collection privée.

 

 

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Mercredi 28 décembre 2005

07: 45

 

Traditore

par John Meyer

Traduit de l’anglais par Dominique Autié

japanese_print

 

Je viens d’apprendre la mort du vieux Nazuki par un communiqué de la BBC, qui a diffusé aussitôt un programme spécial en son hommage. Il s’éteignait en fait, depuis deux ans, comme enveloppé d’un nuage de solitude de plus en plus dense et blanc, à la mesure de sa gloire et de sa cécité. Jamais, sans doute, l’image n’a été plus juste : L’écrivain japonais Nazuki vient de disparaître à l’âge de…

La nouvelle figure à la une de presque toute la presse internationale. Comment ne pas faire soudain le rapprochement avec l’entrefilet laconique que je faillis manquer, ce jeudi de décembre 1978, ignorant que Stony Rogers avait succombé la veille à une hémorragie cérébrale ? Sa sépulture ne bénéficia que d’honneurs discrets. L’accumulation seule de brèves notices nécrologiques publiées, peu s’en faut, sur les cinq continents témoigna de son rayonnement. Huit ans après, son propre pays reste encore presque muet. Le moindre mal s’appellerait l’ingratitude ; il faut craindre toutefois que cette indifférence procède du pire : l’opacité. Mais cela relève, je le crains, d’une autre chronique.

Quand, peu de temps avant sa mort, Rogers soupçonna mes intuitions, il me fit jurer de n’en rien révéler du vivant de Nazuki. Ce qui était un aveu. Je compris tout d’abord que j’avais lu juste. Ensuite, mais trop tard, que Rogers – pourtant plus jeune que son confrère japonais – se savait perdu. Son dernier livre, en manière de testament, m’en apporta la preuve. J’en ai pleuré, je l’avoue. Il nourrissait donc l’intime conviction que l’effarant secret, s’il était un jour trahi, ne susciterait que quelques ondes bien vaines sur sa propre pierre tombale. Tacitement, il me suppliait de laisser Nazuki se retirer en paix. Éventuellement de me taire. Mais son respect des autres était tel qu’il me délia, sans le dire, de mon devoir de réserve, levé tout à fait ce matin par l’information que chaînes de télévision et quotidiens commentent et qui vaut des tonnes de télégrammes de condoléances aux ambassades du Japon dans le monde entier.

La disproportion de renommée entre les deux écrivains avait de quoi laisser rêveur. Pourtant, les férus de fantastique, qui sont légion dans la vieille Angleterre, pouvaient faire leur miel des essais de Rogers autant que des fictions de Nazuki, que Rogers découvrit et fut le premier à traduire en anglais. Mais, à quelques succès d’estime près, on se plut à cantonner l’inventeur de Nazuki dans son rôle de second plan, laissant aux intellectuels de l’étranger le soin de vénérer son œuvre personnelle. Le Japon mit d’ailleurs un point d’honneur à lui témoigner sa reconnaissance : on trouve encore maintenant, dans la moindre librairie de Tokyo, plus d’ouvrages de Rogers que sur les rayonnages londoniens. Quant à la dette de la littérature nippone à son égard, il semble qu’on veuille s’en acquitter là-bas par l’entretien scrupuleux de l’amitié. Tandis que les journaux anglais avaient attendu le lendemain pour commenter maladroitement la vie, l’œuvre et la mort de ce curieux écrivain qui…, plusieurs chaînes de télévision japonaises diffusèrent, dès l’annonce de sa mort, des montages de documents d’archives constitués en grande partie d’entretiens que Rogers avait accordés lors de ses nombreux voyages au Japon. Quelques rares images le montraient en compagnie de Nazuki. Celui-ci, souffrant, n’avait pu être joint, de sorte qu’il fut le grand absent de cette évocation improvisée, le seul dont la voix manqua dans l’éloge que son pays adressait, par delà Rogers, aux lettres anglaises. Ce soir, c’est l’Angleterre qui sera peut-être privée d’un talk-show quelconque pour la célébration de Nazuki. Destins croisés – le prétexte et la matière d’un papier, en tout cas, que le directeur de la rédaction de l’Herald serait bien malvenu à me refuser.

Mais que faire  ? Franchir le pas ? Donner l’exclusivité au journal qui me prend quelques piges en me laissant toujours le sentiment amer que je viens faire la manche à la rédaction ? Ou téléphoner aux agences dès maintenant, profiter de l’émotion générale pour asséner la nouvelle ? Je sais ne disposer que de preuves irréfutables mais subtiles. Ni Nazuki, ni lui n’ont laissé, comme cet écrivain français qui se suicida deux ans après la mort de Rogers, un testament destiné à rétablir la vérité sur son double littéraire. Si rien ne m’interdit plus de lever le voile, si je nourris même l’intime conviction qu’on ne comptait que sur moi pour le faire le moment venu, je dois avouer que les protagonistes n’auront consenti que des signes ténus et parcimonieux. Rien qui puisse convaincre d’emblée le confrère incrédule, le journaliste dur à la détente sur une affaire un tant soit peu plus complexe qu’un flirt chez les têtes couronnées, à qui l’on devra fournir sur un tel sujet le matériau tout mâché. Et force est de constater qu’il lui faudra de la patience et un doigt d’esprit de finesse pour comprendre, accepter puis transcrire la véridique histoire de Nazuki et de Rogers.

Très tôt, ses démêlés avec les groupes littéraires d’avant-garde valurent à Stony Rogers une réputation de rigoriste. Il publia, bien avant la guerre, une diatribe contre la poésie moderne que suivirent, au fil de ses livres, des chapitres tout aussi caustiques sur le roman en particulier et la prose d’imagination en général. Ses positions insolentes le suivirent toute sa vie. De sorte qu’il repoussa, presque malgré lui, les avances que lui faisait le démon de la fiction. Il reporta sur une anthropologie de façade, qui lui fournissait le prétexte à des livres improbables, sa plume aiguë de grammairien et, il l’avoua lui-même, le savoureux vertige de la phrase parfaite. Pourtant, très vite, la sanction des lois qu’il avait lui-même imprudemment édictées le tarauda. Le moindre poème en prose signé Rogers eût provoqué l’hilarité chez ceux dont il avait été l’intraitable contempteur. Il lui semblait qu’on guettait son premier faux pas, qu’on l’attendait au tournant de son œuvre. Il lui fallut composer.

L’occasion lui en fut offerte durant un premier séjour au Japon. La nouvelle littérature japonaise pataugeait dans une tradition qui, en dépit de son halo de mysticisme antédiluvien, lui faisait cruellement éprouver que tout accès à la scène mondiale était obturé. Les premières soirées qu’il passa chez Nazuki suffirent à convaincre Rogers : ce jeune écrivain ne faisait certes pas montre d’un grand talent mais il nourrissait une vision cruellement lucide de son statut. À tel point qu’il en vint à penser que, sous d’autres climats, son inspiration fantasque aurait peut-être compensé un style qui manquait résolument de vigueur.

Je ne saurais dire – et nul, probablement, ne saura jamais – en quelles circonstances fut conclu le pacte. Le premier recueil de Nazuki – qui n’avait publié que quelques textes dans des revues littéraires japonaises – parut conjointement en Angleterre, traduit par Rogers, et dans une collection réputée au Japon. Les articles aussitôt consacrés à l’ouvrage s’accordaient à prédire que l’auteur allait conquérir son propre pays grâce à l’intérêt que lui portait soudain l’Europe. Ce que ses camarades et lui n’avaient pas obtenu des éditeurs de Tokyo, Stony Rogers l’imposait depuis Londres. Dans les cercles qu’il fréquentait, Nazuki fit bientôt figure de prophète et son traducteur de messie. Un second volume, puis un troisième virent le jour dès l’année suivante. L’édition anglaise précédait l’originale de quelques semaines, de sorte que Nazuki venait présenter et signer son livre à Londres avant de daigner recevoir les journalistes de son pays.

Cela dura plus de trente ans. Aux nouvelles, se mêlèrent bientôt des poèmes, des récits, de curieux textes inclassables. La collection de littérature nippone que Rogers avait créée chez l’un des plus grands éditeurs de littérature londoniens comptait maintenant plus de vingt titres. Nazuki y émargeait pour un bon tiers. Toutefois, Rogers qui, occupé par ses propres publications, ne traduisait plus personnellement les nouvelles productions du Japonais, recruta deux traducteurs. Un ultime recueil sortit moins de six mois avant la mort brutale de Rogers. Depuis, seules parurent quelques rééditions. Nul n’y vit le moindre signe. On attribua à l’âge avancé de Nazuki et à la maladie qui affectait sa vue le silence des dernières années.

Comment ne pas penser que l’un et l’autre se prirent sans le vouloir vraiment à ce qui, à l’origine, ne devait être qu’un jeu littéraire, à la limite de la plaisanterie d’étudiants ? La curiosité de Rogers, fasciné par l’insolite d’où qu’il vînt, avait dû savourer quelque secrète jubilation dans ce défi : écrire, dans sa propre langue, le texte qui serait censé n’offrir que la traduction d’un livre japonais rédigé par un autre à l’autre bout du monde. Effectuer ensuite la mise au point de l’original – ou, du moins, aider à le faire un Nazuki parfaitement complice qui travaillait avec une application de bon élève.

Dans le même temps, Rogers pouvait continuer de pourfendre sans scrupules les auteurs de poèmes et de textes de fiction. Il publia même une série d’articles, qui font autorité, sur l’art de la traduction, ses pièges et ses recettes. Il poussa l’audace, je l’ai dit, jusqu’à confier à d’autres la traduction en langue anglaise de nombreux livres de Nazuki. Ce qui impliquait donc qu’il rédigeât d’abord en anglais, comme il en avait pris l’habitude, poésies et nouvelles que son ami transcrivait en japonais. Dès qu’il recevait la précieuse liasse de feuillets noircis d’idéogrammes, il nous convoquait, Stephen ou moi, par un coup de fil autoritaire, parfois tard dans la soirée : Passez demain à mon bureau, le dernier manuscrit de M. Nazuki m’est parvenu cet après-midi, j’aimerais vous le confier. À demain, neuf heures, n’est-ce pas…

Nous arpentions le couloir avec dix ou vingt minutes d’avance, flattés et anxieux. Nous buvions les mots de Stony Rogers, qui nous recommandait la plus grande vigilance tant le texte s’annonçait, disait-il, plus complexe et rigoureux que les précédents. On filait, l’enveloppe sous le bras. Au bout de huit à dix nuits blanches, je revenais soumettre ma traduction. D’un simple regard diagonal, Rogers allait chercher une de mes phrases afin d’en mesurer l’écart, je le sais désormais, avec sa propre rédaction ainsi passée par deux chirurgies successives. Je le revois, bougon, me contester un mot, me demander de reprendre une locution, jusqu’à ce que je retrouve, sans le savoir, sa formulation initiale. Je le soupçonne d’avoir, parfois, savouré un bonheur d’expression ou l’une de mes trouvailles, éloignés mais équivalents. M’être ainsi mesuré à lui seul, à mon insu, à sa seule écriture minérale et non à l’œuvre de Nazuki me procure aujourd’hui encore une sorte d’ébriété qui me paie de mes insomnies de l’époque.

Il glissait le dossier dans le tiroir de droite, se levait et me tendait une main distraite. Meyer, je vous prédis une œuvre de traducteur. Vous pourrez un jour vous prévaloir de votre travail sur les textes de Nazuki ! L’ouvrage paraissait moins d’un mois plus tard.

Vous pourriez penser que ce furent ces entretiens et la relative familiarité de Stony Rogers qui me mirent la puce à l’oreille. Il n’en fut rien. Nous le connaissions pour son extrême méticulosité dès qu’il s’agissait de quelques mots inscrits sur une page. L’exigence, parfois ironique, avec laquelle il négociait ma copie confortait mon admiration. Parmi les directeurs de collection et les conseillers de l’éditeur, il disposait de l’autorité pour faire retoucher un manuscrit autant de fois qu’il le jugeait nécessaire. Le voir appliquer le même rigorisme aux traductions de Nazuki ne constituait rien d’insolite. Mon attachement à l’homme valait mon admiration pour l’écrivain. D’autres, moins séduits et plus perspicaces, auraient peut-être saisi l’occasion de déjouer bien plus tôt cette mécanique d’orfèvrerie dont, à ma place, ils auraient été dès lors, comme je l’étais, un rouage essentiel. À tout instant, l’horloger avait le loisir de changer l’une des pièces de ce dispositif, choisissant entre Stephen et moi, pour chaque livre nouveau de Nazuki, celui de nous deux qu’il contraindrait à retrouver, sous les phrases japonaises, un texte français que lui seul savait avoir écrit. Je prétends – mais me croira-t-on ? – que c’est en traduisant Nazuki que je finis par déceler l’écriture de Rogers, sa patte, mais surtout les méandres d’un imaginaire où seule son intelligence pouvait s’aventurer.

Stephen Johnson bénéficie toujours de l’aura que nous valut la confiance de Rogers et du prestige d’avoir été les traducteurs de Nazuki. Pour ma part, j’ai refusé depuis huit ans toute offre de traduction et vivote d’expédients. Je ne sais comment Johnson prendra mes révélations. Car il faut bien convenir que, dans cette affaire, nous aurons été, lui et moi, les dindons de la farce. Plus encore que le public – et plus que Nazuki lui-même.

 

 

Utagawa Kunisada (1786-1864), Les Quarante-sept Rônins,
chapitre 21 (détail).

 

 

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Lundi 26 décembre 2005

08: 01

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

14 – Chaleur des livres
bibliotheque1
Zoom

 

 

Journée hallucinée devant l'écran de l'ordinateur. Quelle réparation ? Une tasse de kérosène – la sixième ou la septième depuis l'aube ? Une cantate de Bach (ou de Gato Barbieri, les jours de grand stress) ?

Dans le silence, je m'assois ou m'allonge tourné vers l'un des murs que les livres étaient [c'est le monde qu'ils soutiennent alors, et je n'ai qu'à me laisser étayer à mon tour par le silence de la langue qui ne tarde pas à bruire].

*

Les quelques bibliothèques de lecture publique de construction récente dans lesquelles il m'a fallu un jour ou l'autre pénétrer m'ont laissé cette même et lassante impression de tubulures, de ferraille plastifiée, de jour entre les rangées de livres (ne surtout pas donner le sentiment que le savoir fait masse, comme on dit en électricité, que c'est de l'un à l'autre que circule l'influx qui fait des volumes d'une bibliothèque un organisme vivant). Et le miroitement glacial de toute cette langue pelliculée qui, à force d'être le bien commun, n'est plus objet de désir pour personne. Surtout pas pour le fonctionnaire qui sévit dans les lieux.

*

On a parlé de composition froide pour la photocomposeuse et les technologies numériques qui lui ont rapidement succédé, par opposition à la composition chaude – la typographie au plomb. L'offset opère un surfaçage de la page ; la machine à cylindres lisses utilisée pour le glaçage des papiers est un laminoir. Le foulage du caractère en plomb nous retient dans la forge. Les forgerons sont des dieux (Mircea Eliade). Dans la bibliothèque, subsiste un peu de la touffeur de la forge.

*

Un livre meurt de solitude, les livres de consanguinité. Coudoient leur caste, le calorifère, le cendrier, le petit bus londonien entre quelques traductions du domaine anglais qui attendent d'être classées. [Ou bien – il se pût : le bâton de rouge à lèvres, le carré de soie, les escarpins, le soutien-gorge.]

*

Le bureau. Par delà l'écran, la bibliothèque indienne – le Taj, qu'il fallut vingt-deux ans pour construire. Lorsqu'il est achevé, Shah Jahan a soixante et un an ; nous sommes alors en 1063 de l'hégire, 1653 selon le calendrier grégorien ; on joue La Belle Plaideuse de François Le Metel de Boisrobert à l'Hôtel de Bourgogne, Arcangelo Corelli, Georg Muffat et Johann Pachelbel naissent cette année-là… dissipation des liens sur la Toile, des moteurs de recherche, alors que le travail de la journée tient ouvertes plusieurs fenêtres sur l'écran : un clic, le livre s'ouvre.

*

J'ai longtemps prétendu qu'il m'est impossible, désormais, de rester dans une pièce où un récepteur de télévision est allumé. En fait, c'est dans un intérieur où ne se trouve aucun livre qu'il m'est pénible de séjourner, ce qui revient au même. [Je songe à certaines maisons où l'on se trouve invité. On demande les toilettes. Sur une pile de magazines, trône un exemplaire de poche pisseux d’un des tomes de À la recherche du temps perdu – ce qui, loin d’augurer des fréquentations littéraires de mes hôtes, signale seulement que quelqu’un, dans la famille, souffre sans doute de problèmes de transit.]

*

Art dans les transports en commun, culture à l’hôpital, ateliers d’écriture (STO de la pédagogie créativiste), matraquage sonore dans la moindre échoppe… Ici, le silence du livre qu'on redoute d'écrire devient respirable.

*

En visite chez un couple d'universitaires, tous deux spécialistes réputés de l'islam. Je m'attends à ce que des livres m'accueillent dès le vestibule, sur les murs du salon. L'érudition opère ici par l'invisibilté du livre, cantonné – je suppose – dans les pièces de travail. J'essaie de me représenter ce que la hauteur de plafond, l'agencement en rotonde du vaste salon où nous sommes reçus autoriseraient de boiseries et de tranches d'épais volumes d'études de religions comparées. Je suis invité à m'asseoir. Sur le petit guéridon qui flanque le fauteuil où j'ai pris place est posé l'essai de Jean-François Labie, Le visage du Christ dans la musique baroque [1].

*

 

À suivre.

 

[1] Fayard-Desclée de Brouwer, 1992.

Bibliotheca familiaris L., cliché D.A.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

 

chaton
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Vendredi 23 décembre 2005

05: 50

 

Quelques
Lucioles
blanc
de
Rabindranath Tagore

 

lucioles_tagore

J'ai mis la main, ces jours-ci, sur cet admirable objet.
« En Chine et au Japon, confie Tagore en ouverture de son recueil, l'on me demandait très souvent d'écrire des pensées sur des éventails ou des morceaux de soie. Ainsi naquirent ces Lucioles. »
Joie de la main qui a écrit sur ces matières délicates, plaisir d'éditer dans une forme rare, bonheur du lecteur d'un livre à ce point enviable.
Contraindre l'écran à restituer une parcelle de cette harmonie pour que l'onde s'en propage encore compte parmi ces beaux moments d'effort
– je n'envisage pas d'en douter – que mérite la Toile.

 

 

frise_lucioles2

La voix des fleurs éphémères
qui s'ouvrent au bord de la route,
sans attirer les regards indifférents,
murmurent dans ces lignes sans lien.

 

*

 

Dans son vol, l'étincelle découvre
un rythme éphémère,
et c'est sa joie.

 

*

 

L'arbre regarde avec amour
l'ombre superbe qu'il projette
mais ne pourra jamais étreindre.

 

*

 

Les enfants jouent
sur le parvis du temple
et Dieu oublie le prêtre
en les regardant jouer.

 

*

 

L'immortel, ce joyau,
se vante, non de ses longues années,
mais de l'éclat lumineux d'un instant.

 

*

 

L'absente revint à l'aube auprès de moi,
la nuit, en l'emportant,
me la rendit plus proche.

 

*

 

Pour les services qu'elle lui rend,
la terre tient l'arbre rivé à elle ;
le ciel le laisse libre et ne lui demande rien.

 

*

 

– Quel est ton secret ?
murmure la brise au lotus.
– C'est moi-même, répond le lotus,
dérobe-le et je disparais.

 

*

 

La liberté de l'orage et la servitude de la tige
s'unissent
dans la danse des branches mouvantes.

 

*

 

Nuages, collines de vapeur,
collines, nuages de pierre,
désir d'étreinte
qui se poursuit dans le rêve du temps.

 

*

 

Dieu espère que l'amour édifiera son temple
et l'homme n'apporte que des pierres.

 

*

 

Ce matin mon cœur sourit
à ma nuit de larmes,
tel l'arbre humide brille au soleil
après la pluie.

 

*

 

Les arbres qui ont fait ma vie riche en fruits
je les ai remerciés ;
mais l'herbe qui lui a conservé
sa fraîcheur verdoyante,
je ne m'en suis point souvenu.

 

*

 

Médire des grands est impie :
C'est nuire à soi-même ;
médire des petits est vil :
c'est nuire à autrui.

 

*

 

L'esprit de mort est un,
l'esprit de vie est multiple ;
quand Dieu est mort,
la religion devient une.

 

*

 

Tu t'es levé tard,
ô mon croissant de lune,
mais l'oiseau de ma nuit veille encore
pour te saluer.

 

*

 

 

 

 

Lucioles de Rabindranath Tagore a paru en 1930 dans la collection « Feuilles de l'Inde », cahier n° 2, aux éditions Chitra à Boulogne-sur-Seine. Le livre a été tiré à 1 500 exemplaires et ne sera pas réimprimé, précise le justificatif de tirage. Le texte français a été établi par Marguerite Ferté et Andrée Karpelès, à la fois d'après la version originale anglaise et le manuscrit bengali. Le livre (142 pages sous couverture rempliée à l'ancienne) a été typographié et imprimé en deux couleurs sur un papier artisanal au format 14 x 20 cm.

 

Zooms : Couverture Grand titre Pages intérieures
blanc
Lire un autre poème de Tagore paru sur le blog

 

 

bloc_index_da2

Mercredi 21 décembre 2005

08: 13

Célébrations

 

II

 

Le fond de robe

louise_brooks

Zoom

 

 

«
Si l'on pouvait assortir à la chemise de jour le pantalon, le petit jupon de dessous, le cache-corset, ce serait d'une charmante élégance. Alors le tout serait en fine percale ou en fine batiste, avec les mêmes broderies ou les mêmes valenciennes. La plus jolie chemise de jour est décolletée en cœur ou en rond. Un ruban passé dans une coulisse ou une engrelure la serre un peu autour des épaules. On encadre le décolleté et l'entournure des bras d'une valencienne ou d'une broderie légère.
La chemise de jour ne doit être ni trop large ni trop longue. Il ne faut pas qu'elle remplisse désavantageusement le corset ni le pantalon.

Baronne Staffe [1], Le Cabinet de toilette,
77e édition, G. Harvard fils, éditeur, 1889, p. 225
(Chapitre « Les dessous de la toilette »).
»
*

Le monde vaut par ce qui, imperceptiblement, dépasse.

*

Le dictionnaire donne du suivez-moi-jeune-homme une définition qui ne laisse de me surprendre : Pans d'un ruban de chapeau de femme, qui flottent sur la nuque. Mon trouble tient dans la virgule. Remis de mon émotion, je cherche qui, dans mon enfance, désignait de cette expression la robe ou la jupe qui laissaient connaître la couleur de la dentelle [l'écrivant, je crois bien avoir trouvé]. Voilà comment, sous couvert de bonne moralité, on frappe la langue d'alignement.

*

J'ai écrit, jadis :

Sa minijupe : plus courte est l'ombre, plus douloureux le secret.

[Glose de 2005.] La minijupe est une robe sans fond. Elle interdit tout exercice de la proxémie, telle que la décrit Edward T. Hall dans La Dimension cachée.

*

Pendant près de vingt ans, le chef de fabrication de la maison d'édition venait me consulter sur la couleur de la toile et le motif de la tranchefile qu'il convenait de décider pour chacun de nos beaux livres reliés et livrés sous jaquette. Il lui arrivait, assuré de la scène qui allait suivre immanquablement, de m'adresser un stagaire, porteur de la question (et du monceau de catalogues de relieurs contenant les échantillons). « Imaginez, disais-je, une jeune femme vêtue d'une robe en tissu imprimé, dont le motif serait justement la jaquette illustrée de ce livre. Considérez les teintes, les tonalités. La toile dont vous allez habiller la couverture de l'ouvrage est à cette jaquette ce qu'est à sa robe le fond de robe dont fera choix cette femme. Selon qu'elle sera conduite à s'asseoir, à se baisser, à monter dans votre voiture, il se peut que vous entrevoyiez ce délicat tissu – et vous ne manquerez pas d'y mesurer – qu'elle ait joué le contraste ou l'harmonie du camaïeu – le goût dont elle témoigne à se parer. Je laisse donc à votre appréciation, et la toile, et la tranchefile (qui n'est autre que le fin liséré de dentelle qui borde volontiers cette pièce). »
Mon collaborateur aimait parfois entendre, transcrit par un intermédiaire, ce principe dont nous faisions un jeu, à l'approche de chaque nouvelle parution, qu'il me provoque à l'énoncer.

*

Elle installait la machine à coudre sur la table de la salle à manger. Je prenais position sous la table, parmi les chutes de tissu, les effilures, les effiloches, à proximité du mystère de ses bas. Soudain elle se levait, allait dans la chambre pour l'essayage, devant le miroir qui occupait toute la porte centrale de la grande armoire à linge. Pour la retouche, elle ne repassait pas la robe d'intérieur qu'elle portait pour ses travaux de couture. D'elle, j'ai appris ceci : le désir instaure le subreptice.

*

Sur la question de la couleur, prenons encore un avis autorisé.
Robes de danse en satin ou en faille voilées de tulle illusion blanc relevé de côté gracieusement par des masses de fleurs, puis d'autres entièrement garnies de plumes véritables et de dentelles, soit point d'Alençon, soit application de Bruxelles. J'ajoute : toujours, beaucoup de blondes blanches perlées de jais blanc, ainsi que de broderies en soie plate sur tulle. Mille effets ravissants à tirer de ces garnitures reproduisant la flore du songe ou bien de nos parterres, parfois comme givrée et toute blanche !
Très-bien, pour celles d'entre vous, chères Lectrices, qui s'apprêtent à danser, mais j'en sais d'autres, mères à plus d'un titre, dont la satisfaction bienveillante sera d'assister au triomphe d'une fille, d'une bru, qui sait peut-être? chose charmante, d'une petite fille. Redire un lieu commun pareil à celui-ci : que la nuance, car nous entrons maintenant dans les couleurs, obéit à l'âge, à l'aspect de la personne, non ! ni même rappeler, chose beaucoup plus fréquemment oubliée, qu'il faut compter encore avec la couleur et la nuance des tentures, c'est-à-dire des fonds où l'on s'adosse dans chaque salon. Je ne puis, après ma nomenclature des étoffes en pièce faite il y a quinze jours, que citer une étoffe privilégiée ou deux : soit, encore près des éblouissements de tout à l'heure, le tulle gris argent et (si nous passons sur toutes les teintes) le tulle noir entièrement brodé de jais. Toutes les teintes, ce sont : mauve tendre, réséda, crépuscule, gris tzarine, bleu scabieuse, émeraude, marron doré…, mais je m'arrête.

Marguerite de Ponty (Stéphane Mallarmé [2])

blanc

*

Le noir ne peut être mesquin, affirme encore l'impeccable baronne Staffe.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

Célébration de la gomme

 

À suivre.

 

[1] Pseudonyme de Blanche Soyer (1845-1911), auteur de nombreux manuels de savoir-vivre à la fin du dix-neuvième siècle.
[2] La Dernière Mode, sixième livraison, dimanche 15 novembre 1874. Les éditions Ramsay ont publié en 1978 le fac-similé des huit livraisons de cette « Gazette du Monde et de la Famille » que, par nécessité alimentaire, créa et rédigea entièrement Stéphane Mallarmé – signant de divers pseudonymes – de septembre à décembre 1874.

Louise Brooks ?
[Cliché de source inconnue. Je détiens, depuis le début des années 1980, un tirage « original » de ce portrait (mais sans doute s'agit-il d'un cliché reproduisant un tirage… et non d'un tirage d'après la plaque ou le négatif d'origine). Je ne suis pas cinéphile ni, en conséquence, adepte de cette actrice. Je suppose que quelqu'un m'a donné cette photographie à une époque où, me trouvant sous l'emprise de l'alcool, une sorte d'oubli immédiat s'est produit. J'ai feuilleté, il y a quelques années, l'ouvrage publié en 1977 aux éditions Phébus, sous la direction de Roland Jaccard, Louise Brooks, portrait d'une anti-star, qui reproduit de très nombreux portraits ; celui-ci n'y figure pas. Je ne l'ai pas repéré non plus en balayant – rapidement, il est vrai – les quelque cinq mille huit cents occurences auxquelles aboutit une recherche d'images sur Google. Plusieurs affidés, découvrant cette photographie de large format (25 x 33 cm environ – elle est ici légèrement rognée, aux dimensions maximales du scanner) encadrée et exposée chez moi en bonne place, m'ont assuré qu'il ne pouvait s'agir que de Louise Brooks. Devant mon refus obstiné de la lui vendre, l'un d'eux s'est déclaré prêt à revenir me la soustraire par effraction.]

 

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Lundi 19 décembre 2005

06: 46

 

Les structures enviables – II

 

 

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Ouvrir le livre

 

À propos de la nouvelle édition de
Suzanne et Louise (Roman-Photo) d'Hervé Guibert.
Gallimard, 2005.
Collection blanche au format 19,5 x 24,5 cm, 96 pages, cahiers cousus, 18 €.

 

[Le Carmel (3.)]
La nuit on devait porter un autre voile, un autre jupon et un autre scapulaire, mais ils étaient plus légers que ceux de la journée. Et pour cacher les jambes, on avait des chausses, des sacs en tissu informes retenus par des cordons. Les cordons, on donnait aussi ce nom-là à ce qui sert quand on a ses règles. C'était pas comme maintenant, des trucs à plusieurs épaisseurs, c'étaient juste des linges en tissu, les cordons. Une fois tous les mois, on les mettait à tremper dans une grande bassine, pendant deux jours, et toutes en même temps, on venait les laver. L'eau se mettait à rougir dès qu'on y trempait nos mains, c'était un peu comme la communion, mêler nos mains dans nos sangs réciproques.

 

Exercer la photographie (le pouvoir s'exerce), exercer la langue (faire ses gammes). Quand cet exercice conjoint excède l'ordinaire babil de l'image et de son commentaire, nous abordons la grâce. Si la langue réamorce la vie chez ceux que l'image et le texte visitent (Suzanne et Louise inventent devant l'objectif le tiers ordre de leurs existences, dérogent à la clôture, à la règle de silence bavard de leur réclusion), nous sommes dans la nécessité. Le dispositif qui fixe ce fragile et souverain cheminement se trouve, en deçà comme au delà de toute intention, doté d'une efficacité qui décourage toute glose.

Ce dispositif, nous l'avons tous expérimenté un jour, tant il s'impose. Mais il a tenu en respect la plupart d'entre nous : aux premiers mots disposés dans la proximité de l'image, nous avons senti l'effondrement intérieur, le trou d'air, l'appel du vide. C'est Claudel qui propose cette image pour saisir le poème à sa naissance : … les poèmes se font à peu près comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour. […] Le poème serait moins une une construction ligne à ligne et brique à brique et une matière à coups de marteau que le résultat d'un effondrement intérieur dont une série d'expéditions ensuite auraient pour objet de déterminer les contours. [1]. Cette écriture qui met en scène l'image – comme si le cliché n'avait pas encore été pris et qu'il attende du texte son ordre de mission – est à proprement parler dramatique. D'ailleurs, Hervé Guibert évoque à ses grands-tantes, tour à tour, le projet d'une pièce de théâtre, puis d'un film dont elles seraient le héros.

Tel que l'auteur l'a arrêté – arrêt sur images dont il dit de façon saisissante combien il faut faire violence au silence des planches-contacts qui s'entassent, refuser que ce travail [ne trouve] sa raison d'être qu'après leur mort – le « Roman-Photo » fait montre de cette cruauté (infiniment cruelle, infiniment tendre) avec laquelle Hervé Guibert saisit le monde et les êtres. Cette écriture blanche, qui arrondit les voyelles de façon presque encore enfantine, est un scalpel – ou les pinces avec lesquelles ont va chercher l'épreuve dans le bain de révélateur. La voix aussi est blanche, comme si un nœud dans la gorge retenait toute tonalité – ou encore  : une voix surexposée.

L'épreuve aboutit à un livre dans lequel les seuls éléments typographiés sont la couverture, la note de l'éditeur et l'achevé d'imprimer. La pages de grand titre elle-même est calligraphiée par l'auteur. Nous sommes au plus près de l'émotion ambivalente que procure le livre unique – qui n'est pas encore un livre, qui ne saurait être dupliqué en l'état, dont aucun destin ne plombe la vulnérable nécessité. J'ai appelé déjà structure enviable ce genre de dispositif de l'écrit, qui procède comme un emporte-pièce, qui tétanise, engendre ce qu'il dévore.

*

Suzanne et Louise fut, en 1980, la deuxième publication d'Hervé Guibert. Je remercie Philippe[s] de m'avoir signalé cette nouvelle édition, dont l'annonce m'avait échappé et que mon libraire avait négligé de joindre d'autorité à mes acquisitions, la semaine de l'office.

 

 

Les structures enviables – I

 

 

[1] Paul Claudel, Jules ou l'homme-aux-deux-cravates, 1920, repris dans Œuvres en prose, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 848.

 

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Vendredi 16 décembre 2005

06: 44

 

La mille deuxième nuit…

et les suivantes


Les grands plaisirs de fin d'année (suite)

 

 

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À propos de Mille et un contes, récits et légendes arabes,
anthologie établie par René Basset, édition dirigée par Aboubakr Chraïbi,
collection « Merveilleux », 2 volumes, éditions José Corti, 2005
(prix du coffret : 55 € – les deux volumes ne peuvent être vendus séparément).

 

 

On raconte que Medjnoun [Majnûn] (le fou) reçut ce surnom parce que, passant près de chasseurs qui poursuivaient une gazelle, il vit les yeux de celle-ci et le souvenir de Leïla [Laylâ] lui arriva subitement ; alors il tomba évanoui. Quand il revint à lui, on lui demanda : « Que t'est-il arrivé ? » Il répondit : « J'ai comparé les yeux de cette gazelle à ceux de Leïla. »

Mille et un contes,… (« Les yeux de la gazelle »),
tome 1, p. 392.

Entre la Révolution (la fondation de l'école des Langues orientales date de 1795) et le milieu du siècle dernier, l'Europe a pu découvrir l'Orient à travers ses langues et ses littératures. L'essentiel du travail de déchiffrement, d'édition et de traduction des textes fondateurs comme des principaux éléments constitutifs des traditions (musulmane et hindoue, notamment) a été réalisé par plusieurs générations d'orientalistes dont l'œuvre, fondatrice, perdure [1]. Toutefois, nombre de leurs ouvrages n'ont plus été réédités.

C'est pourquoi l'initiative des éditions José Corti, dont la rigueur éditoriale n'est jamais prise en défaut, mérite de rencontrer quelque succès qui la paie d'un risque courageux. Si ces neuf cent soixante-seize récits séduisent par leur tonalité, leurs couleurs, la verdeur de leur contenu, si les éditions Corti ont veillé à réunir les deux volumes d'aujourd'hui sous un bien beau coffret, il s'agit toutefois d'une publication scientifique, dont l'apparat critique d'origine [2] a été considérablement enrichi pour la présente remise au jour. René Basset (1855-1924), arabisant, spécialiste de la littérature berbère, qui les a recueillis, traduits et annotés, s'est efforcé de mettre en relation chacun de ces textes non seulement avec ce qu'on pouvait pressentir de ses sources, mais aussi avec d'autres récits, d'origine parfois éloignée dans l'espace et temps, une lecture transversale qui préfigure les méthodes de la littérature comparée. Aboubakr Chraïbi, qui l'a dirigée pour Corti, a fait de la présente édition un outil de référence, qui offre une nouvelle vie à la somme de René Basset – mais aussi à sa mémoire : des extraits de sa correspondance avec l'orientaliste Victor Chauvin, présentés par Frédéric Bauden, sa bibliographie raisonnée commentée par Guy Basset, son petit-fils, confèrent à l'ouvrage une dimension historiographique passionnante.

Je m'étends à dessein sur le fait que l'éditeur de 2005 ne s'est pas contenté de reprinter [clicher, pour la reproduire à l'identique] l'édition d'origine. C'eût été méritoire mais, à coup sûr, voué à une diffusion confidentielle. Les chercheurs connaissent ce travail, qu'ils consultent en bibliothèque. En revanche, remettre au jour (et à jour) une telle somme, s'efforcer – dans le contenu comme dans la forme – d'aller au-devant d'un plus large public (en parvenant à s'en tenir à un prix qui ne soit pas dissuasif), voilà qui constitue un travail éditorial de haut vol et la démonstration exemplaire de ce que j'affirme ici même volontiers : si le livre survit aujourd'hui – plus qu'il ne vit – en milieu hostile, les signes d'ores et déjà se laissent observer d'une renaissance, d'une prééminence nouvelle accordée aux contenus, d'une revalorisation des fonds laissés en déshérence. Cette réédition en est un.

La figure de Majnûn – qui est à l'Arabie ce que Tristan et Roméo sont à notre mythologie amoureuse [3] – hante nombre des textes réunis dans la troisième partie de cet ensemble, les contes sur les femmes et l'amour. La cinquième partie, avec les légendes religieuses, occupe l'essentiel du second volume. Chaque texte ménage la surprise d'un écho avec la Bible, de la survenue fréquente des anges et des djinns, d'apologues dont l'enseignement s'est formulé, ailleurs, dans des images d'une troublante parenté. Avec, pour surcroît de grâce et de délectation, cette vigueur du récit qui se maçonne d'images aux angles vifs, comme pour mieux tenir en respect l'abstraction. Tels ces « Derniers hommes », par quoi s'achève cet étonnant florilège [4]:

Deux hommes des Mozaïnah se réuniront – ils seront les derniers humains et viendront d'une montagne éloignée pour trouver des traces d'hommes. Ils verront la terre déserte jusqu'à ce qu'ils arrivent à Médine. Quand ils seront parvenus tout près, ils demanderont : « Où sont les gens ? », car ils ne verront personne. L'un d'eux dira à son compagnon : « Ils sont dans leurs maisons. » Ils entreront dans les maisons et ne trouveront personne, mais sur les tapis des renards et des chats. Un des voyageurs dira à l'autre : « Où sont les hommes ?
– Ils sont dans les marchés, occupés à vendre. » Ils iront dans les marchés et ne trouveront personne. Alors ils s'en iront jusqu'à la porte de Médine et, là, il y aura deux anges qui les prendront par les pieds et les traîneront vers la terre du jugement.

 

[Aux éditeurs qui se laisseraient enfin convaincre qu'un passé relativement proche recèle les trésors d'anciens fonds inexploités, j'indique la trilogie de Jérôme et Jean Tharaud, Les mille et un jours de l'Islam [5]. Sous forme de brefs récits, les frères intarissables nous livrent, dans une langue impeccable, une fresque des premiers siècles de l'hégire, parfaitement documentée, dont la lecture peut préluder avec bonheur à des recherches plus savantes. (Je songe au talent, de nos jours, d'un Tahar Ben Jelloun dont l'œuvre de qualité, pédagogique en même temps que littéraire, rend sensible le monde arabe à un large public privé, dès l'école, de toute ouverture culturelle et intellectuelle sur ce qui excède les mesquines limites du savoir officiel).]

 

 

[1] Je renvoie à l'ouvrage de Raymond Schwab, La Renaissance orientale, « Bibliothèque historique », Payot, 1950. Préface de Louis Renou. Quand donc quelqu'un songera-t-il à rééditer cette chronique de l'orientalisme, dont l'érudition n'a d'égale que la virtuosité pour relater l'une des plus excitantes aventures de l'esprit ? [J'ai brièvement présenté cet ouvrage dans la galerie consacrée à l'ancien fonds Payot (avant-dernière vignette et son commentaire), dans le cadre d'une des chroniques de L'ordinaire et le propre des livres.]
[2] La publication de cet ensemble, en trois volumes, par les éditions Maisonneuve s'échelonna de 1924 (année de la mort de René Basset) à 1927.
[3] Sur la tradition de Majnûn et Laylâ, on se reportera aux travaux et aux écrits d'André Miquel, notamment son édition critique du dîwân (recueil poétique) de Qays Ibn al-Mulawwah (dit Majnûn, qui signifie « le fou ») sous le titre Le Fou de Laylâ, Sindbad-Actes Sud, 2003.
[3] André Miquel, Laylâ, ma raison, Le Seuil, 1984.
[4] Tome II, p. 571.
[5] I. Les Cavaliers d'Allah ; II. Les Grains de la grenade ; III.  Le Rayon vert, La Platine à la Librairie Plon, respectivement 1935, 1938 et 1941.

 

 

Autre raison de se réjouir pendant qu'Homo festivus gave la dinde transgénique, nous pouvons de nouveau, depuis hier, reprendre notre lecture du Livre d'Enoch au rythme annoncé de trois versets par semaine.

 

 

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Mercredi 14 décembre 2005

05: 31

Célébrations

 

I

 

La gomme

 

gommes

 

[Ici même, Jacques Layani a rappelé l'existence, jadis,
de « Célébrations », une collection de petits livres de format carré
créée par l'éditeur Robert Morel.
Je lui offre donc, ainsi qu'à Martine Layani-Le Coz,
cette série de chroniques dont il m'a, sans le vouloir, donné l'idée.
Commençons sagement.]

 

 

 

Il est d'autant plus convenant de célébrer la gomme que le crayon à papier est hors d'usage. Détenir une gomme, n'est-ce pas contraindre l'ordre des choses ? prendre soin d'un mot magnifique : la plombagine ?

*

Je force le trait, on l'aura compris. J'ai, dans deux anciens pots à moutarde en grès, un grand nombre de crayons à mine grasse (pas moins de 2B, et jusqu'à 5B). Je suis équipé de taille-crayons en conséquence, dont un à manivelle. J'ai toujours dans ma poche intérieure de veste (dans le holster) deux porte-mines, d'un modèle qui n'est plus commercialisé (j'ai acquis, à temps, la dernière boîte de dix que détenait la papeterie de mon quartier) : ils sont gainés, à la base, d'un coussinet soft touch, agréable aux doigts. Sous le capuchon supérieur, une minuscule gomme, elle-même très douce, est sertie dans l'embout d'accès à la réserve de mines. Mais on ne trouve pas, que je sache, de mines de calibre 0,7 plus tendres que la référence 2B. [Il m'arrive – outre les notes que je prends lors d'entretiens professionnels et celles que je consigne sur le feuillet glissé à cet effet dans le volume en cours de lecture – d'écrire encore certains textes au crayon. Je pratique la rature comme d'autres l'eau-forte ou le tag.]

*

Entre la gomme et le papier de verre : la gomme à encre. Même neuve, elle semble pétrifiée, essorée de toute humidité (parente de la pierre ponce). Est-ce par convention, cette couleur bleu acier, dans la masse ? Si elle ne troue le papier, elle y laisse une ecchymose. Comme un nez meurtri au milieu de la figure, ça jure qu'il y a eu pâté, accent excédentaire ou mal orienté, barbarisme. [Je n'ai jamais vécu sans gomme à encre dans mon plumier ou mes tiroirs. Je n'ai pourtant pas mémoire de m'être jamais servi de cette Intouchable.]

*

Je détiens, depuis de fort nombreuses années, deux gommes de marque Staedtler. Je n'ai pas à me préoccuper qu'on les trouve encore ou non, de cette qualité, dans le commerce. Elles ne s'usent qu'imperceptiblement, de même qu'elles ne blessent pas le papier, paraissant ne s'en prendre de façon sélective qu'au graphite. Je ne les utilise que pour effacer les notes qu'un lecteur a laissées, au crayon, dans les marges – et, souvent, les soulignements dans le corps du texte – de livres de seconde main que j'achète chez les bouquinistes. Il me faut bien le concéder : les autres n'existeraient pas, je n'aurais jamais eu de gomme.

*

Il conviendrait d'avoir toujours une ou deux gommes dans ses poches. Comme autrefois les vieux – c'était un couteau à la lame étriquée, un bref morceau de ficelle, un noyau racorni contre le rhumatisme.

– Et la gomme ?

 

*interlettreinterlettre*

*

 

À suivre.

 

 

 

Lundi 12 décembre 2005

06: 35

 

Kaddish

 

vitrine
Zoom

 

 

En prononçant le kaddish, nous louons D.ieu. Pourquoi ? Il est facile de glorifier D.ieu quand tout va bien. Mais quand on éprouve de la peine, c’est beaucoup plus difficile. En récitant le kaddich, on reconnaît qu’Il a un plan suprême pour le monde, que chacun a un rôle unique à jouer dans ce plan et que le plan est bon. En se souvenant du bien-aimé de cette façon, on marque ainsi que la relation qu’on avait avec lui a totalement changé. Tant qu’il était dans ce monde, chacun de nous deux bénéficiait de la relation « donner et prendre ». Maintenant qu’il est dans le monde futur, on ne peut plus que donner. Au moyen du kaddish, on loue D.ieu d’être maintenant le lien vital de ce nouveau rapport. (Source : ww.lamed.fr)

 

Le rituel juif dispose, pour aborder et mener le deuil d'un être aimé, d'une stratégie magnifique. Celle-ci prévoit deux prises de paroles aux réunions qui marquent le mois puis l'année après la mort du père. En la seconde consiste la sortie de deuil.

Pour clore ce deuil, je veux dire ce que transmet la mort du père, qui touche à la frontière entre la vie et la mort. Frontière étrange qui d'abord est atteinte, puis fragilisée, mise en question, rendue très sensible. […] La mort du père prend donc place dans le passé, devient elle-même souce de passé et de temps. Et à cette source brille un point mystérieux : qu'est-ce qui passe du père au fils ? Pourquoi le père, cet être bizarre qui donne si peu de corps, est-il au centre de la transmission ? Certes, il fut un tiers, entre mère et fils, c'est même pour ça que certains lui en veulent, et que d'autres lui sont reconnaissants. Certes, on peut aussi dire qu'il a la charge de faire l'idiot même s'il ne l'est pas, pour imposer certaines limites, à charge pour ceux qui peuvent de jouer avec. Mais tout cela semble un peu théorique et n'éclaire pas le mystère [1].

L'année a passé, jour pour jour, il me semble n'en être pas sorti – devoir n'en jamais sortir, faute d'un Dieu à qui faire don de son absence.

J'ai aménagé, à l'entrée de la bibliothèque, une petite vitrine, un mausolée à mon deuil impossible. Un moulage en réduction de la déesse-chatte Bastet exposée au Louvre, un cartel sur lequel est indiqué que cette pièce lui est dédiée entourent un portrait de lui. Jusqu'à la toute fin du mois dernier, tous les prétextes ont été bons pour ne pas revenir dans l'appartement – jusqu'à ne pas ouvrir le courrier qu'un voisin bienveillant me réexpédie avec assiduité (un avis d'huissier m'a rappelé à l'ordre in extremis : gisait toujours parmi la pile sa dernière facture de téléphone, huit mois après que la ligne a été coupée).

[Il conservait, après en avoir soigneusement cisaillé la partie supérieure, la plupart des enveloppes à fenêtre qu'il recevait des administrations. Il y conservait les timbres qu'il avait décollés et fait sécher, avant de les placer dans les albums.

 

enveloppes

 

J'avais connaissance de ces dizaines d'enveloppes maintenues verticales dans des couvercles de boîtes à chaussures leur servant de support, entreposées sur les étagères d'un meuble de son bureau. Je suis tombé, il y a quinze jours, sur la réserve de ces enveloppes. Beaucoup étaient fort anciennes, d'un format et d'un papier que l'on n'utilise plus depuis des lustres. Il a fallu jeter, cela par excellence – petit pas prudent sur le chemin du deuil, des centaines, un millier sans doute de ces custodes à jamais vides de toute présence réelle. Tout juste en retrouvera-t-on une pincée parmi mes biens, dans une chemise en carton léger délavé par le temps.]

 

 

 

Galerie
Histoire d'un visage

 

Je remercie Guy Autié. Avec une affectueuse pudeur, il m'a offert, au fil de cette interminable année, quelques-uns des documents que je reproduis ici.

 

 

[1] Daniel Sibony, Requiem pour un père mort, repris dans Événements III – Psychopathologie de l'actuel, Le Seuil, 1999, pp. 394-395. Daniel Sibony est né à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. L'arabe est sa langue maternelle, sa langue culturelle l'hébreu biblique. Il apprend le français à l'âge de cinq ans. Il émigre à Paris à l'adolescence. Docteur d'État en mathématiques, Daniel Sibony est psychanalyste profane (non-médecin).

 

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Vendredi 9 décembre 2005

07: 13

 


Le rapport Chabalier
J'ai lu le rapport Chabalier

 

 

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À propos de Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple
Rapport de la mission Hervé Chabalier
sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme,
éditions Robert Laffont, 2005 (15 €).

 

Jeudi 6 octobre 2005 (Reuters - 13:26). Paris - La France a mis en place un Conseil de la modération et de la prévention du vin, chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise. Cette instance, d'après le décret publié mercredi au Journal officiel, jouera un rôle consultatif auprès du gouvernement sur les questions de prévention et de consommation. La filière française viti-vinicole a salué la création de cet organisme qui a pour mission d'apaiser les tensions entre professionnels de la santé publique et viticulteurs. L'objectif est de rendre compatible une valorisation de la filière à travers une consommation modérée et de qualité. En vingt ans, la consommation de vin en France a chuté de 50 % en raison notamment des campagnes contre l'alcoolisme et de la concurrence des vins étrangers. Cette filière dégage un chiffre d'affaires de 11 milliards d'euros par an, dont 5,8 milliards à l'exportation.

Voilà ce qui s'appelle noyer l'alcoolisme dans l'éthanol. Nous sommes coutumiers du fait. Le document qui vient d'être remis au ministre de la Santé, pour une fois, stigmatise sans complaisance ce jésuitisme-là. C'est l'une de ses premières vertus. Il en a bien d'autres.

Tout d'abord, le ton adopté. D'ordinaire, on ne parle pas comme ça à un ministre. Hervé Chabalier est homme des médias, fondateur de l'agence de télévision Capa. Alcoolique engagé dans l'abstinence après plusieurs rechutes, il s'est signalé, en 2004, par son témoignage intitulé Le Dernier pour la route [1]. Encore ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy lui a confié une mission sur l'alcoolisme en France. Il a rendu sa copie la semaine dernière. Toute langue de bois est partie en fumée avec ce texte. Des braises encore rouges, j'ai retiré quelques brandons.

Je note, tout d'abord, que c'est la première fois, à ma connaissance, que le concept d'alcoolique abstinent accède à quelque visibilité dans un document avalisé par des médecins (Hervé Chabalier a réuni un groupe de travail, mené des auditions, se « bordant » de façon rigoureuse pour répondre aux normes d'une mission officielle). Jusqu'alors, la terminologie s'est complu dans le repentir, dans les états de services (ancien buveur) et dans l'anodin (je suis devenu sobre). L'abstinence est, il faut le reconnaître, le pire repoussoir qui soit pour tout professionnel du marketing chargé d'œuvrer au bénéfice d'une politique de santé publique. C'est pourtant la seule formulation recevable. Un alcoolique a définitivement perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2] [sous-entendu : de consommer de l'alcool et de s'abstenir, provisoirement ou définitivement, d'en consommer], la cure réussie ne la lui restitue pas, pour des raisons neurologiques notamment. Pour lui, pour elle, la seule issue est l'abstinence totale et définitive. Le rapport utilise le concept d'alcoolique abstinent (p. 89), sans autre précaution oratoire, comme une évidence. Un pas est franchi – discret, mais décisif.

Le texte rendu par Hervé Chabalier fourmille, par ailleurs, de vrais bonheurs de formulation au service de la cause qu'il a choisi de défendre : l'alcoolisme est une maladie à prétextes (p. 91) – il y a toujours, pour l'alcoolique, une bonne raison de boire –, les bons buveurs et bons vivants qualifiés de porteurs sains de l'alcoolisme (p. 114 – l'image est lumineuse et devrait frapper l'esprit des communicants) ; et, dans le témoignage reproduit d'un militant des groupes d'entraide, cette description – que seul peut faire un alcoolique – de l'invraisemblable appel au secours du dépendant en perdition qui, à un moment précis, intense, fugace, qu'il s'agit de ne pas laisser passer, cherche pour de bon la planche de salut qui lui épargnera la noyade définitive.

Pourtant, cet appel, le dispositif de prise en charge, dans notre pays, ne peut pas l'accueillir efficacement. Le descriptif et l'analyse qu'en fait le rapport sont accablants. Au lieu de s'étendre et de s'ajuster aux énormes besoins d'une population qui va croissant (un Français sur dix est malade de l'alcool…), ce dispositif se dégrade ; la démonstration en est assénée ici de façon cruellement chirurgicale – je n'ai d'ailleurs pas repéré, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé, l'ombre d'une complaisance, d'un misérabilisme ni d'un clientélisme quelconque dans ces cent cinquante-huit pages.

Hervé Chabalier formule neuf recommandations prioritaires. Plusieurs sont profondément novatrices : l'une des plus singulières (et des plus pertinentes, sans doute) consiste à créer une nouvelle catégorie de travailleurs sociaux : les conseillers alcool, pour lesquels Hervé Chabalier a recours au terme anglo-saxon de councellor – d'anciens buveurs, de préférence, capables de repérer les personnes en difficulté avec l'alcool, d'exercer un rôle de médiateur, de guide en abstinence et d'aide au repositionnement social de l'alcoolique abstinent (sur le modèle canadien de l'intervenant en dépendance, qui fait l'objet dans ce pays d'un certificat spécifique).

Autre force de ce document : je n'avais jamais lu, jusqu'alors, d'analyse aussi clairement énoncée du poids de la codépendance dans l'environnement de l'alcoolique. Et comment passer sous silence le courageux cri d'alarme indigné que lance le rapport à propos de l'alcoolisation des jeunes, chiffres et témoignages à l'appui : en regard, Hervé Chabalier démonte les plus odieuses stratégies des alcooliers pour se tailler des parts dans ce marché malléable.

Des points faibles, dans ce texte, il en existe : le trait me semble forcé quant à la ségrégation dont se plaignent certains abstinents. Et je suis loin d'approuver sans réserve le recours exclusif aux groupes de parole gérés par le monde associatif, qu'entérine le rapport, comme cadre de prise en charge de la postcure. Une frange existe d'alcooliques que cette voie rebute, dont la perspective est dissuasive. Ce fut mon cas. Mais, j'en conviens, en termes strictement quantitatif, l'urgence n'est malheureusement pas là et ce serait une grossière erreur de faire perdre la moindre force d'impact à ce travail, s'il a la moindre chance d'être lu et pris en compte (ce qui n'est pas certain), en l'écornant si peu que ce soit sur ses annexes ou ses marges. Car il va à l'essentiel, sans ménagement, avec une détermination à laquelle nous n'étions guère habitués.

Il incombe désormais aux alcooliques eux-mêmes d'exercer leur vigilance pour que ce texte ne soit pas, illico, noyé dans l'alcool du lobbying qui a eu récemment raison de la loi Evin.

 

*

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce blog,
à l'alcoolisme abstinent :

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[Offrir ce livre à un ami ou un parent alcoolique – qui fera mine de s'effaroucher, puisqu'il ne boit (presque) pas et s'arrête quand il veut – n'est peut-être pas une stratégie déraisonnable. C'est bien, en tout cas, le premier rapport officiel dont je recommanderais volontiers la lecture à quelqu'un qui se trouve en difficulté avec l'alcool, de préférence aux innombrables témoignages d'alcooliques repentis, farcis de bons sentiments.]

 

 

[1] Éditions Robert Laffont. Je n'ai pas lu ce livre, en son temps.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994. À ma connaissance, cette définition est celle que retiennent, sans polémique, l'ensemble des cliniciens et acteurs concernés dans la prise en charge et la prévention de l'alcoolisme.

 

 

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Mercredi 7 décembre 2005

07: 27

 

De l'écriture à la typographie

Les grands plaisirs de fin d'année

 

 

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À propos d'Histoire et Art de l'écriture,
de Marcel Cohen, Jérôme Peignot et al.,
collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, 2005 (1 216 pages, 30 €).

 

 

La saison l'impose, égayons nos blogs mais bloguons utile. Voici donc quelques idées de livres à (s')offrir. D'autres suivront.

Soit les éditeurs ont été, ces temps derniers, frappés d'une véritable Révélation, soit la fin du pétrole se profile, car voici – mais ce n'est pas la seule, on le constatera dans quelques jours, ici même – une bien belle résurrection. La collection « Bouquins » (l'unique qui se laisse ouvrir à 360° sans que le dos casse [réclame d'époque, lors de son lancement sur ce concept vendeur [1]) offre un bouquet d'études sur l'histoire de l'écriture, de la tablette sumérienne à la typographie. Jérôme Peignot a colligé les textes de plusieurs livres, parus depuis 1958 chez divers éditeurs (Armand Colin, L'Imprimerie nationale, Gallimard…), dont trois des siens qui n'avaient pas été réédités.

Si le nom de Marcel Cohen (1884-1974), qui fut professeur aux « Langues'O », m'était inconnu, celui de Jérôme Peignot, en revanche, m'est de longue date familier. Mon exemplaire de son livre De l'écriture à la typographie, paru d'emblée au format de poche dans la collection « Idées » de Gallimard en 1967 (dont le texte est repris ici), a figure de pièce archéologique dans ma bibliothèque – nous en étions au début du poche non cousu, les volumes s'effeuillaient comme des éphémérides. Je dois à cet essai, d'une clarté parfaite, d'avoir pu faire le pont avec émerveillement entre ma tradition familiale, l'imprimerie, et l'acte d'écrire, qui me hantait. Jérôme Peignot, qui poursuit une œuvre personnelle subtile, ne sait dissocier la main qui s'applique à former les lettres, sur le cahier ou la missive, du foulage du plomb sur le papier soumis à la presse. Le volume reproduit, à la suite de son étude sur l'histoire de la calligraphie, l'attachant traité sur l'art d'écrire que Charles Paillasson rédigea pour figurer dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Jérôme Peignot, que la généalogie rattache à une dynastie de fondeurs-typographes, se trouve être aussi le neveu de Laure (Colette Peignot), cette jeune femme au destin fulgurant dont Michel Leiris et Georges Bataille furent l'amant. On doit à Jérôme Peignot l'édition des Écrits de Laure [2], qu'il fit précéder d'un texte bouleversant, « Ma mère diagonale ». Les passeurs à qui je m'en suis remis pour explorer les cabinets de curiosités qui balisent mon itinéraire ont, presque tous, été des diagonaux. Jérôme Peignot compte parmi eux. Qu'il soit aujourd'hui le maître d'œuvre, l'éditeur stricto sensu chargé de rassembler et d'organiser le précieux corpus que j'ai sous les yeux redouble ma gourmandise.

Certes, quelques-uns des textes enserrés ici datent plus que d'autres : le vingtième siècle n'a envisagé l'histoire de l'écriture qu'à la lumière aveuglante du péremptoire Ferdinand de Saussure qui, dans un cours public en 1900, décida que l'invention du premier code idéographique n'avait répondu qu'à la nécessité de transcrire la langue orale. Quelques décennies plus tard, un demi-siècle de structuralistes lui a emboîté le pas, aboutissant notamment à cette autre décision unilatérale qui voulut trop longtemps que les écritures alphabétiques fussent la fine fleure de la raison graphique.

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Un Américain d'abord (Jack Goody, dans les années 1970 [3]), une Française plus récemment, Anne-Marie Christin [4], ont enfin battu en brèche cette conviction pleine d'une morgue tout occidentale. Ils ont revisité l'importante moisson de tablettes sumériennes glanées par les archéologues bien avant que les B52 ne labourent le sol irakien ; ils en ont déduit que la Mésopotamie a inventé l'écriture, non pour promulguer des lois ou propager quelques idées abstraites, mais pour visualiser ce que précisément la parole ne saurait produire : des listes et des tableaux. L'écrit est iconique ! Une bonne nouvelle qui ouvre des perspectives innombrables à qui se passionne pour sa migration – textes et images conjoints, et non plus opposables – de la page imprimée à l'écran de nos ordinateurs. Dès lors, on pourra préférer investir les 75 euros que justifie par sa qualité le volume d'études, richement illustré, qu'a dirigé Anne-Marie Christin chez Flammarion, Histoire de l'écriture, de l'idéogramme au multimédia (paru en 2001). C'est même celui-là qu'il conviendra de retenir, je suis formel, si l'ouvrage est destiné à nourrir la curiosité d'un jeune qui se destine à cheminer dans les arts graphiques ou le multimédia.

Je ne voudrais pas, toutefois, donner le sentiment de marchander les mérites des mille deux cent seize pages de notre « Bouquins » autoreverse qui tient l'affiche de cette chronique, ne l'oublions pas. Que vous en dire de plus ? sinon vous souhaiter d'y découvrir quelque raison singulière, intime, hautement subjective de vous y précipiter.

Dans mon cas, à mon admiration pour Jérôme Peignot s'ajoutent au moins deux autres déférences ; est repris ici un volume paru en 1963 sous la direction de Marcel Cohen aux éditions Armand Colin, L'Écriture et la Psychologie des peuples. J'y trouve une contribution d'Alfred Métraux sur « Signaux et symboles, pictogrammes » chez « les primitifs ». Si un ethnologue est resté imperméable aux théories de M. Lévi-Strauss, c'est bien Alfred Métraux, qui fut en son temps – si tant est qu'on ait trouvé depuis la moindre clé aux énigmes des lieux – le seul spécialiste de l'île de Pâques. Son étude sur le vaudou haîtien m'a tiré, dans les années 1960, du Lagarde et Michard, que d'ailleurs je refusais d'ouvrir. Son texte sur l'écriture des peuples premiers (pas de blague) aura sans nul doute subi l'empreinte du temps. Mais que d'intelligence sensible m'attend dans les douze pages de son article, que j'ai hâte de lire.

Un peu plus loin, je remarque la présence de Jean Filliozat, à qui fut confié le chapitre sur le système graphique de l'Inde. En ce domaine, en tout cas, c'est une certitude que m'ont enseignée mes curiosités actuelles : on ne trouvera pas plus autorisé, ni plus lumineusement accessible, quel que soit le caractère ardu de la question.

 

 

[1] L'approche des fêtes me rend décidément teigneux. Et bien injuste. Hommage à Guy Schoeller, qui a fondé et dirigé jusqu'à sa mort (à quatre-vingt-cinq ans…), avec un discernement rare, cette collection atypique !
Témoin d'un temps où les éditeurs n'étaient pas des « managers », comme il se plaisait à le souligner, Guy Schoeller avait fondé en 1979, et dirigeait depuis lors, la collection « Bouquins » pour les éditions Robert Laffont, sorte de « Pléiade de poche ». Il avait dirigé le Livre de Poche jusqu'en 1969. C'est en voyant, à Londres, une édition souple du Capital de Karl Marx dans la vitrine d'une librairie que lui vient l'idée de la collection « Bouquins ». « A soixante-quatre ans, à l'âge où les autres s'arrêtent, je me suis mis à travailler », déclarait-il en parlant de la naissance de cette collection. Vingt-deux ans plus tard, en 2001, « Bouquins » compte 400 volumes et plus de 2 000 titres, devenant ainsi une sorte de bibliothèque idéale rassemblant certains des plus grands auteurs et essayistes de la littérature. (Source : nécrologie parue dans Édition Actu, La Lettre d'Information sur le monde de l'édition.)
Guy Schoeller est mort en 2001. « Bouquins » est dirigée aujourd'hui par Daniel Rondeau.

[2] Publié aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1976.
[3] Jack Goody, La Raison graphique – La domestication de la pensée sauvage, 1977 ; traduction française de Jean Bazin et Alban Bensa, collection « Le sens commun », Éditions de Minuit, 1979 (toujours disponible).
[4] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ».

 

 

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Lundi 5 décembre 2005

06: 49

 

De la taciturnitas

 

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Le silence monastique ne consiste pas à ne point ouvrir la bouche, à ne pas proférer de paroles. Cela c'est du mutisme. Saint Benoît ne parle pas de mutisme, il parle de silence, ou plutôt ce qu'il nomme taciturnitas, mot qu'il est peu exact de rendre en français par « taciturnité ». La taciturnitas de saint Benoît, le silence, consiste à dire ce qui est strictement nécessaire, ce qu'il convient de dire, et à s'en tenir là [1].

 

Notre temps plus qu'un autre pèche par son bavardage, ses pépiements, son galimatias mondialisé, ses confidences de basse-cour. C'est y contribuer que l'écrire, je le crains.

Retrouvant ce passage dans un livre que j'ai été conduit à rouvrir ces jours-ci pour une tout autre raison, je songe que la taciturnitas de saint Benoît peut s'appliquer aux images :

les Vénus aurignaciennes, celle de Lespugue et ses sœurs d'Europe et de Sibérie,
la statuaire khmère,
les lécythes du Peintre des Roseaux,
la figure humaine dans les manuscrits du haut Moyen Âge, tel le Sacramentaire de Gellone,
la statuaire en bois des Dogons,
les Christ de Georges Rouault

… autant de figures de la taciturnité.

On l'a compris, j'entends ici l'image dans son acception première de figuration (du réel, ou des dieux), ces images que précisément bannissent les iconoclastes et que l'islam prohibe.

Il existe encore l'image qui reproduit l'image.

Je m'en tiens, cette fois, aux seuls efforts de reproduction mécanique de l'image, dans le sens où l'énonce Walter Benjamin dans son texte de 1936, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée [2]. S'impose alors à moi que ma gêne devant la plupart des livres illustrés contemporains résulte d'un défaut de taciturnitas dans le choix et l'emploi des technologies de clichage et d'impression dont s'est dotée la chaîne graphique.

Cette intuition s'imposait déjà, sans que je le sache, devant les photographies de famille feuilletées chez mon père : Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus. [Je me glose, je pose des italiques qui ne figuraient pas dans la chronique écrite il y a un an.]

C'est bien cela. C'est bien à l'intrusion de la couleur dans la reproduction des imagines – des représentations de l'œuvre des dieux –, à ce dévoiement (qui témoigne d'un manque de confiance dans les valeurs de l'encre) que nous devons le bruit assourdissant des images dans nos sociétés.

Dans l'histoire industrielle, l'abandon de l'héliogravure dans l'édition d'art [3] permet de dater ce basculement.

 

 

[1] Dom Alexis Presse, abbé de Boquen, in Le Message des moines à notre temps, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 380.
[2] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991, pp. 117 sq.
[3] Au milieu du siècle dernier, l'héliogravure était couramment utilisée pour tout ouvrage comprenant des reproductions de clichés photographiques. En témoignes, parmi d'autres, les ouvrages publiés par les éditions Arthaud jusqu'à la fin des années 1960. La collection d'ouvrages de référence consacrés à l'art roman des éditions Zodiaque, produite par l'abbaye Sainte Marie de la Pierre-qui-Vire, offre sans doute l'exemple le plus frappant à l'appui de mon propos. Les moines ont dû, pour des raisons économiques, fermer leur imprimerie qui était, jusqu'à ces dernières années, l'une des dernières à pratiquer l'impression hélio au service du livre d'art. On trouvera sur la Toile un nombre significatif de sites commerciaux d'imprimeries proposant l'héliogravure comme technologie « parfaitement adaptée pour la production de documents publicitaires à grande diffusion ». Ce ne saurait se contester. On mesure toutefois les raisons qui ont fait ne retenir d'une technologie que sont usage le plus évidemment rentable.

Bayon d'Angkor Thom, visage (début du XIIe siècle). D.R.

 

 

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Vendredi 2 décembre 2005

05: 59

 

 

L'aurore est mon couchant
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Je me suis retenu de gifler le jeune camérier hindou à la langue coupée venu pour les soins de la nuit. Il attendait dans l’embrasure, son plateau à la main, avec les quartiers de limon, les linges tièdes et la décoction qui me soulagent un moment du bicho qui me ronge. Sans doute m’a-t-il entendu gémir et cru que je l’appelais.

Chaque nuit m’inverse. L’aurore est mon couchant. Le poids de ma vie est à venir. Je m’use à renaître, à subir l’émerveillement des choses à leur commencement. Et la mort, que j’attends – la sourate la plus brève –, sera le déchirement d’entrailles qui me laisse choir en pleine lumière. Et tout sera, de nouveau, à reprendre. Et je te chercherai, toi le plus clair de ma nuit, et tu me seras prise. Et dans le jour aveugle et flamboyant, il me faudra, les yeux en feu, t’invoquer, redessiner le Taj, mon seul entendement !

Chacune de mes nuits est la première, chacune est le terme auquel j’aspire et chacune me répète. Je suis le lapidaire qui fend la gemme et sait que, loin d’accéder au cœur inerte et neutre des choses, sa coupe va déployer sous des ciels de tourmente un horizon de sables et de falaises, avec ses oiseaux de proie et son cavalier solitaire. Il s’abîme dans ce paysage, lui-même y figure ; dans la pierre-à-image, il est le caillou informe qu’il ramasse et qu’il fend.

J’ai fait ciseler le Taj pour qu’il te fixe. Pour que tu ne sois plus qu’une intaille dans son silence orfévré. Voilà l’unique prière de ma nuit.

Prier la pierre. Faute des astres.

Non que j’aie failli à l’autorité qu’on leur prête. J’ai entretenu des écoles d’astrologues, nous les avons interrogés avant chacune de nos campagnes, nous n’avons pas tiré une seule première salve de couleuvrine sans leur accord, retardant parfois au péril de nos corps d’élite l’heure d’engager l’assaut. Ils ont tout prévu, anticipé mes plus beaux faits d’armes, garanti mes triomphes. Par leur voix, c'étaient les voix de Babur et d’Akbar, toute ma dynastie respectueuse de leur science, qui m’intimaient. Mais leurs astres, qui ne se laissent lire qu’aux ténèbres, n’en remontrent qu’au Soleil ; les étoiles sont sourdes aux sentences de la nuit, aveugles aux errances du mal au plus obscur de la chair, muettes aux noirs desseins des conjurés. Les astrologues ne m’ont gardé ni de la mort de Mumtaz, ni de ma disgrâce. Et toi, Jahanara, qu’ont-ils proféré à ton usage qui, ne fût-ce d’un pas, ait infléchi ton destin ?

La pierre, Jahanara, prier la pierre ! faute des hommes.

Est-ce à toi qu’il faut l’enseigner ! Ma lignée m’a fait roi, l’amour m’a fait père. Le roi commande aux rois mais le père ne commande qu’à ses larmes quand ses propres fils s’entretuent. Et comment attendrais-je que s’apitoient sur mon sort ceux que j’ai soumis, maintenus sous la coupe de l’Empire au prix souvent d’une tête que j’ai fait trancher à l’un des leurs ou broyer sous un pied d’éléphant ? On supporte beaucoup d’un roi, mais s’il dépose son turban, sa nudité est insupportable, il devient alors le dernier des hommes. Ce qui est vrai du peuple l’est plus encore de ses conseillers, des obligés du pouvoir et, il ne tarde pas à le comprendre, des fidèles entre les fidèles, qui assuraient l’ubiquité du pouvoir : comme la lumière et l’air, il était partout en même temps, les distances et les jours mis sous sa coupe ! Et voilà que, par la désertion des hommes, l’espace se rétrécit aux courtes frontières de cette chambre, et le temps au décompte des heures.
Psalmodier mon silence pour le marbre du Taj, faute de parler aux dieux !

J’envie ceux dont la foi me ferait dire devant le marbre vide : « Voilà qu’à m’aimer elle a épuisé son karma, heureuse entre toutes, il lui sera épargné de renaître ! Puissé-je en larmes épuiser le mien, que je la rejoigne ! Que ma voix rejoigne sa voix qui a rejoint le Feu, que mon esprit rejoigne le sien qui a rejoint la Lune, mes yeux ses yeux dans le Soleil – et notre souffle, que la mort n’a pas disjoint, rejoigne le Vent ! » Je l’envie celui qui ferait chanter le mutisme de sa douleur : Que la terre fasse voûte ! Que les pères soutiennent les mille colonnes ! Que Yama roi des morts te dresse ici demeure (je retiens la parole à venir comme le mors l’étalon).

J’envie ces autres-là qui, autour du marbre livide, appointeraient les castrats de la Sixtine, qu’ils exécutent les Répons des Ténèbres de Don Carlo l’insomniaque, le prince fou dont m’a entretenu Amanat – je crois entendre ses vocalises dans la nuit d’encre du miroir. Pour eux l’aube atteste, au tombeau déserté, que l’Aimé renaît. Son souffle a triomphé de l’apnée, la mort n’a pu trancher le nœud du souffle.

J’envie les hommes du Livre, les Compagnons à qui le vertige de la mort restitue le Vrai – car voilà ce que tu éludais, dit le Prophète dans l’entrelacs des versets de la sourate du milieu. J’envie les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu et j’envie les hommes au manteau de laine qui les crient à bouche close.

J’envie les larmes d’une seule foi. Malheur à celui qui a bu à trop de sources, pour qui l’eau a d’autres goûts que celui de sa soif ! Le sang mêlé de mes pères, l’écheveau des langues descendues, les mille dialectes des vaincus sous nos lances quand ils jurent ou parjurent, à l’agonie… Avec quels mots prier, désormais ? C’était bien assez qu’elle meure, il a fallu que meure en nous le seul mot pour dire le nom de Dieu qui m’eût été suave. J’ai fait élever le Taj faute du mot Dieu ! Malheur au don des langues face à la mort !

[Seul le jour existait. Non la nuit. Yamî ne pouvait oublier son jumeau mort. “Yamî, quand donc est mort Yama ?”. Et Yamî répondait : “Aujourd’hui, Yama est mort aujourd’hui, et le jour n’en finit pas.” Les dieux convinrent que jamais Yamî n’oublierait. “Créons la nuit”. Il y eut la nuit, il y eut un lendemain, et Yamî s’apaisa.] J’exigeai des peintres de l’Atelier impérial qu’ils missent au point une technique qui rendît la nuit dans leurs miniatures. Ils s’y exercent toujours, avec bonheur. Je les ai mis sur la voie, mais nul à ce jour n’a pressenti l’objet de ma demande.

La nuit venue est sans relève. Voici venir l'aurore qui blanchira mon sang.

 

 

Dominique Autié
blanc
Extrait de Nocturne.

 

 

[Amanatkhan est le calligraphe qui dessina les textes qui figurent sur les murs du Taj Mahal. Jahanara est la fille aînée Shah Jahan et de Mumtaz.]

Décor calligraphique par incrustations dans le marbre du Taj Mahal, D.R.

 

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